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psychanalyse/institution/religion

Cher Joseph,
sans annuler le coeur vif, poétique, de ton propos, je voudrais esayer ici, en quelques mots, de le replacer dans l'horizon qui m'occupe...

Je crois qu'on peut parler d'une reféodalisation du champ institutionnel, y compris "public" ; de cela témoigne, aussi, la fragmentation institutionnelle de la psychanalyse.

Mais si féodalisation il y a - ce qui, au mieux, pourrait déboucher à terme sur les formes nouvelles d'un "fédéralisme", articulé au principe "suzerain" national (républicain) et européen (démocratique) - je crains surtout et d'abord la désymbolisation du principe souverain, ou pour reprendre une formulation de Legendre, "l'écrasement de l'écart constitutif de la scène du Miroir"...

Trouve donc ci-dessous, le propos (publié sur le forum "oedipe", que j'adressais à un psychanalyste qui affirmait, bien sûr à juste titre, que le caractère "laïque" de la psychanalyse, si fermement soutenu par Freud, signifiait que la "psychanalyse doit être dissociée de la religion"... Et pourtant, il y a une dimension "d'indépendance" impossible, qui, au regard de cet "inconscient" qui nous enveloppe, ne saurait exister, si tout du moins la psychanalyse, non désarticulée du noyau anthropologique (de la structure), demeure un "art de la Loi"...

Voilà ce que j'écrivais hier à JL Houbron :

Cher Jean-Luc Houbron,

Comme vous y allez avec la « religion », avec le mot « religion » !

Je me souviens là de ce mot de JB Pontalis, selon lequel « il n’y a que l’homme mort qui ne croît pas »… Je dis souvent, sous forme de boutade, aux plus anti-religieux de ceux que je rencontre, « moi je crois en Dieu, car lui au moins, au contraire de l’éducateur, du juge, du psychiatre, il a un avantage, il n’existe pas ! »

La psychanalyse doit-elle participer de la bravade « post-moderne » ?
L’issue de la cure déboucherait-elle sur un nouveau « nouvel homme», un humain affranchi de toute dépendance tutélaire, de tout lien «religieux», de tout lien de Référence, avec à la clef, comme y prétendent les militants de la Cause, l’avènement d’un « nouveau lien social », d’une « autre institution », entendue toujours, cela se lit dans ce fil, comme une institution faite à la mesure et selon les «lois» de son petit groupe ?

Avec la « mort de Dieu » annoncée par Nietzsche (mais qu’est-ce à dire que « mort de Dieu », et qu'est-ce à dire si cette « mort » n'ouvre l'accès au « seul un dieu peut nous sauver » de Heidegger ?), l’étage de la Référence – l’au-delà du sujet, des familles et des institutions – serait-il devenu caduc ?

Pensez-vous sérieusement que nous puissions nous délivrer du carcan, de la structure, et que votre légitimité de praticien s’auto-fonde ? Pensez-vous que le psychanalyste puisse mettre le lien de Référence à sa disposition, qu’il puisse par exemple, soyons concret, disposer du paiement de l’analysant sans payer l’impôt dû au Tiers légal ?

J’attire votre attention d’interprète sur cela :
Derrière la sécularisation, sous couvert de laïcité, la prétendue sortie occidentale de la religion recouvre une vraie démythologisation du Tiers légal, de l’Etat – une démythologisation dont participent tout aussi bien la technocratisation gestionnaire de l’Etat que les discours faisant de l’Etat l’Aliénator honni ; je vise là tous ces discours de facilité intellectuelle, militants ou doctoraux, qui tout en dé-métaphorisant l’Etat, aplatissent les questions et légitiment le ressentiment et la haine !
Je rappelle souvent cette remarque de Spinoza, dans son Tractatus theologico-politique : « … nombreux en effet sont les impudents qui s’efforcent d’arracher à la Souveraine Puissance l’essentiel de son droit et de détourner d’elle, sous couvert de religion, le cœur de la masse,… / Ne voit-on pas que leur manœuvre nous ramènerait à la servitude ? » (folio/essais Gallimard, 1994, p.23)
Comment des psychanalystes pourraient-ils ne pas repérer que le « sous couvert de religion » ici évoqué par Spinoza, se manifeste aujourd’hui comme un « sous couvert de non religion » ?

Cette démythologisation, à laquelle je vois s’associer tant de plumes brillantes, prisonnières de la «sociologie environnementale» (et de la doxa anti-normative associée!), traduit non pas tant la fin de la religion que «l’écrasement de l’écart constitutif de la scène du Miroir »… Cet écrasement de l’écart entre le sujet, la fonction et la Référence, dont se moque si bien La Fontaine dans « L’âne qui portait des reliques », est le principe (subjectif, fantasmatique) de tout fondamentalisme… [Cf pour les développements les plus approfondis, Dieu au Miroir, de Pierre Legendre]

Alors, avant de conclure ce nouveau petit tour, ma brutale question :
Les psychanalystes, dans leurs mises sociales, culturelles, politiques, sont-ils encore en capacité de payer le prix subjectif et politique du non écrasement de l’écart et des limites, en acceptant enfin de relever la facture théâtrale, institutionnelle, du Miroir, du Grand Autre, ou vont-ils continuer , sous des sophistications diverses, à valoir de fait (au regard du "complexe de croyance" ) comme incarnation du « père idéal », vrais agents/supports de «l'identification (narcissique) au psychanalyste »?

Il y a dans les institutions, depuis plusieurs décennies, une rente de prestige (de représentation) à laquelle nombre de ceux qui s'avancent comme "psychanalystes" ou se réfèrent à la "psychanalyse" se sont habitués comme à un fruit mûr tombé du ciel (du ciel de ceux d'en haut) ; nombreux n'ont eu de cesse de recouvrir cette rente d'une sophistique aux prétentions et intentions toujours très "bonnes" of course.
Cela, marqué du sceau habituel de l'anti-juridisme, a fait le lit à la concurrence !
Alors je dis, contre le courant dominant, que face à cette "concurrence" il conviendrait de mettre en questions cette "rente", ce qu'elle engage de l'illimité politique des propagandistes de la Cause, et par là, relevant l'enjeu de représentation, l'enjeu de justice refoulé, que les psychanalystes et autres universitaires interprètent, enfin, la prise de leurs propres mises et dires institutionnels dans le vaste champ des "séductions" politiques, institutionnelles.... (Lacan, dont la responsabilité en matière de "colle politique au Docteur et à sa Doctrine" est me semble-t-il lourde, tenta néanmoins, mais trop tard, et dans un contexte de pensée peu favorable à sa réussite, la "dissolution"....)

A refuser de reprendre cette affaire de la "religion psychanalytique", du "psychanalysme", en retournant la question vers nous, je ne vois pas, aujourd’hui, que la psychanalyse puisse demeurer "laïque", c’est-à-dire demeurer, comme clinique du fantasme, un espace tiers : cet espace où le jeu du tiers neutre (dans la suspension du jugement) vaut comme médiation, pour le coup « révolutionnaire », de la relation du sujet à la Référence, et non, idiotie « lacanienne » toujours en vogue, comme nouveau lien de Référence, ou au-delà du lien de Référence...
Je crains beaucoup que tant que les praticiens, dans la rigueur de leur art (art de la Loi), ne paieront le prix subjectif et politique exigé pour leur "laïcité", la psychanalyse, auto-référée (incluse « religieusement » dans son propre discours !), ne se trouve serve du conflit des références... Ce pourquoi, vous le savez, je fuis la peste pétitionnaire.

cordialement à vous,

Daniel Pendanx
bordeaux le 3 oct. 08

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