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Discours, lien social, nomination : de l’injure à l’éthique.

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Sébastien Ponnou-Delaffon

lundi 23 mai 2011

Discours, lien social, nomination : de l’injure à l’éthique.

Le discours s’entend comme mode de lien social fondé sur le langage. Il établit un certain rapport du sujet à la jouissance par l’entremise du signifiant représentant le sujet pour un autre signifiant - puis le signifiant représente le sujet pour un signifiant Autre 1  -.

Le sujet trame l’étoffe du lien social en instrumentalisant le langage, le savoir qui lui vient de l’Autre et qu’il ne cesse de subvertir. Cette composition aboutit à la formation du symptôme par quoi il se lie aux autres et au monde à l’appui d’un style qui noue sa singularité à la communauté.

Or cette créativité semble mise à mal par la prégnance des tonalités capitalistes et scientistes dans la consistance contemporaine du discours, qui par delà le déclin de l’autorité, se caractérise par le déclassement du registre de la parole et de la dimension subjective.

La fonction paternelle et l’institution sont menacées. Qu’importe : le complexe d’œdipe relève du symptôme. Le discours du maître n’enchaîne pas l’exclusivité du lien social. Nommer noue. Il existe des façons singulières de se faire un nom lorsque celui-ci n’est pas transmis par le père symbolique : un certain usage de l’art, de l’artisanat, ou toute création qui inscrit le sujet dans quelque lien social.

Le parlêtre est condamné à l’invention. Comme l’atteste la clinique, la richesse des solutions déployées par le sujet pour modeler son rapport au monde est inépuisable… A condition que l’Autre de la science et du marché ne vise pas systématiquement à faire taire le symptôme, ravalant le principe de nomination - le père du nom - soutenant la fonction sinthome et suppléant au nom du père en défaut.

L’enjeu éthique des praticiens du lien social est alors de convoquer de nouveaux modes de résistance visant la promotion de la dit-mention subjective et du registre de la créativité.

L’Un-jure

De l’injure à l’éthique il y a promesse pour qui œuvre à une possible conversation de l’Homme sans qualité d’avec le malade de singularité

Il arrive que les jeunes que nous accueillons en institution nous insultent. Or l’injure est insigne, modalité d’un lien du sujet à l’Autre du langage, du social, au sein duquel le sujet loge en y faisant trou, donc bord, faute d’y avoir été invité à une place relevant du trait unaire - einziger chez Freud -, médiatisant la relation imaginaire.

Parler suppose l’antériorité du langage sur le sujet. Pas de sujet sans langage, mais pas d’Autre du langage sans parlant qui l’incarne. Cette antériorité confronte celui qui se heurte au langage à l’énigme du désir de l’Autre, puis à l’énigme de son être s’il n’est que représenté dans les mots qu’il emprunte à l’Autre pour parler, à cette place que le discours parental a dessiné à son intention, au lieu de l’idéal du moi sous les auspices duquel le sujet fait l’épreuve de son manque à être, autrement dit de sa nature désirante.

Il existe des modes de traitement variés de l’injure en éducation - en institution -, parmi lesquels l’art de l’équivoque joue sur l’énonciation et renvoie au sujet son message sous une forme inversée 2 , à la manière d’un « je ne te le fais pas dire » qui procède aussi bien du déplacement que d’une offre de subjectivation.

Parti pris politique dont le Président Chirac nous rappelle l’efficace : lors d’une réunion, quelqu’un lui serre la main et lui dit : - « Connard ». La réponse est tout à propos : - « Enchanté, moi c’est Jacques Chirac ».

Ou cet éducateur qui lève les yeux au ciel, perplexe et un peu songeur, lorsqu’on lui adresse un doigt d’honneur.

Précisément : l’injure a trait au nom en tant qu’il relève du pur signifiant, qu’il nomme mais ne délivre aucun savoir. L’injure a pour vocation de nommer un certain réel, accroche au champ de l’Autre, plutôt que l’acte et la rupture - les adolescents nous le rappellent souvent : « tu préfères que je tape ? » -, prémice à l’articulation d’un bagage signifiant permettant au sujet d’inventer quelque prototype de lien social.

L’Un-jure se rapporte à l’innommable, à la figure de Dieu comme embrayeur de la fonction paternelle, celle de lier - religiere  -, disposant d’autant de noms que de supports. Entendu qu’il ne s’agit pas tant de forcer le culte du père que de soutenir la possibilité d’une religion privée, soit d’introduire chaque sujet à la dimension du ça-crée.

L’étoffe contemporaine du lien social

Le sujet moderne se passe de l’Autre et de sa loi, et il se satisfait du narcissisme et de la jouissance de l’Un. Ce qui fait lien social, ce n’est plus le père, mais comme le signale Jacques-Alain Miller, la communauté des frères de jouissance 3 .

Comment garantir une éthique du sujet désirant au temps de l’Autre qui n’existe pas ? Comment promouvoir parole et singularité à l’heure de la technoscience et du capitalisme effrénés dont les promesses saturent le champ social ?

La science assure l’avènement de l’objet susceptible de combler le manque au vif du sujet. Le capitalisme en certifie la jouissance infinie, paradigme contemporain né des Lumières, nourri par les révolutions industrielles et le développement des moyens techn(olog)iques ; progrès qu’aucun massacre n’a endigué - combien d’hécatombes imputables au bon développement du marché ? -.

« Préparée par Luther, Descartes et Rousseau, cette époque trouve son acmé, en politique, avec la Révolution française : les citoyens s’arrachent à l’Ancien Régime, celui qui fonctionnait grâce à des idéaux indisponibles comme Dieu et le roi ; ils découvrent qu’il n’est de système que fabriqué par les hommes […] Passage de l’hétéronomie à l’autonomie. D’où le nouveau problème : comment une organisation sociale s’imposera-t-elle sans aucun Autre qui la garantisse ? » 4 .

La clinique de l’Autre qui n’existe pas a part liée au Malaise dans le capitalisme 5  qui laisse le sujet démuni, sans l’appui du manque qui constitue son étai : un objet parmi d’autre, bientôt usager, déchet, contribuant lui-même à l’essor du marché.

Le modèle socio-économique actuel consacre le déclin des institutions 6 , la chute du père, mort ou déliquescent, qui du moins ne suffit plus à supporter le lien social. La postmodernité témoigne de l’insuffisance de la référence œdipienne et du discours du maître comme réponse univoque au produit de l’air du temps - ère, hère, erre du temps -.

La science fait table rase du sujet. Ontologie sans faille dans l’Autre, elle ne cède aucune place au doute, au mystère, à cette religion privée par laquelle chacun trame le lien social - la névrose depuis Freud -. Elle se pose comme Autre de l’Autre, dénonçant le règne mythique du père. Elle contribue à défaire les modèles et succombe à sa propre affection - constamment dédite, toute préoccupée par l’avènement d’un savoir absolu - inaccessible -.

De son aveu même, la science est en panne de sens. Elle se borne à produire les significations et les objets nécessaires au fonctionnement du marché : déclassement du registre de la parole, exil de l’humus qui fait l’être humain manquant et parlant, condamné à la création car frappé d’incomplétude.

Le ciel est vide. L’Autre n’existe pas : ni prophète, ni église. Les ontologies ne sont qu’inventions, chimères, à partir de quoi s’interroge la responsabilité du parlêtre.

Du déclin de l’autorité à la forclusion du sinthome

Le déclin de l’autorité n’est pas ruine de l’être et des institutions. Dans le champ de l’éducation et du travail social, il offre au contraire la mise à jour de lignes d’efficience concourant à l’avènement d’une pratique renouvelée, emprunte de créativité. Il ne constitue pas une impasse mais la condition d’émergence d’une clinique et d’un mode organisationnel dont l’efficace consiste à promouvoir la créativité du sujet dans son rapport à l’Autre.

Ethique de la créativité : déjà sous la plume de Camus, la révolte répond à l’absurde pour tendre vers l’art.

Mais comment créer, faire mythe ou communauté au temps de l’Autre qui n’existe pas ? Comment chaque sujet peut-il s’inscrire dans des formes de discours établis qui constituent autant de délires normaux ? Comment permettre au sujet d’instrumentaliser le langage et d’inventer un symptôme qui l’ancre peu ou prou dans le lien social ?

Puisque l’Autre n’existe pas, le sujet se trouve condamné à l’invention. La fonction éducative est d’accompagner ce travail de composition en prenant soin d’en respecter le style.

Le symptôme établit le lien social. Il y a pour chaque sujet un semblant d’Autre dont il fait usage pour s’engager dans le monde.

Le sinthome répond à la fonction du symptôme délesté de sa charge pathologique. Il se rapporte à la fonction du nom-du-père offrant à chaque sujet de s'inscrire dans la communauté : sa portée ne se réduit pas à une fonction de suppléance corrigeant un défaut du nœud, sinon comme effet généralisé du non-rapport du sujet à l’Autre.

La civilisation est faite de bricolages, en marge de ce qui fait standard. Pas seulement le malentendu dont le sujet hérite de l’Autre, mais le truquage qu’il s’invente pour tenir son rapport au monde et aux autres : la solution par le symptôme, que l’écrivain Joyce a enseigné à Lacan 7

Le sinthome témoigne de la multiplicité des inventions possibles pour un sujet afin que tiennent ensemble les registres du réel, du symbolique, de l’imaginaire - constitutifs de la réalité interhumaine - ; lui permettant de trouver ses coordonnées dans l’Autre, c’est à dire d’une manière ou d’une autre - œdipienne ou non -, sous le registre de la loi.

Le travail social procède d’abord de paradoxes et de généralités qui singularisent, ouvrant sur une clinique du sujet désirant en garantissant qu’il n’y ait que des exceptions à la règle 8 .

Ici s’insinuent les raisons d’un malaise qui n’est plus division, produit du langage et du manque, mais l’effet d’une opération supposée sans dividende : le sujet comblé, connecté, puis encombré par la profusion des objets l’empêchant d’inventer.

C’est parce qu’il est déjà perdu que l’objet a  cause le désir. Or le capitalisme fait fonds sur la promesse d’un jouir à tout prix obstruant les conditions d’émergence du lien social.

Le discours capitaliste est forclusion du sinthome dans la mesure où il empêche le sujet de parier sur sa singularité pour inventer son rapport aux autres et aux mondes. L’art n’est plus toléré que pour sa valeur marchande, l’artisanat suppléé par la manufacture et l’usinage.

Le sujet, éviscéré par les progrès d’une science dévoyée au règne de l’objet, achève sa mutation pour rejoindre les cohortes de gadgets disponibles à l’essor du marché.

Le capitalisme enchaîne le déploiement du discours de la science entendue comme idéologie de la suppression du sujet 9 . Il exige l’établissement d’un rapport égalitaire et libertaire caractéristique d’une démocratie anthropophage. Le capitalisme emprunte au maître son goût pour la norme, à l’universitaire sa tentation pour le despotisme - quand le savoir commande au désir -.

La consistance contemporaine du lien social ne relève ni de la perversion 10 , ni de la psychose ou de l’autisme généralisé ; mais d’une attaque systématique de la fonction sinthome. Opérant par déclassement de la dit-mension subjective, rabattant le désir sur un prétendu besoin, capitalisme et scientisme condamnent la chance créative propre à l’être de l’humain.

Le sujet proteste : dépressions, suicides, addictions, intégrismes ; faire du mieux avec le pire, inventer un Autre avec les moyens du bord, forcer le manque, la demande, le désir…

Il convoque des modes de défense et des aires de résistance susceptibles de promouvoir sa singularité, sa nature parlante et désirante, son savoir y faire avec la jouissance, l’Autre, et le lien social.

In(tiers)vention et créativité

« Il n’y a qu’un seul symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant » 11 .

Le discours contemporain promeut les objets plus-de-jouir comme court-circuit du rapport du sujet à l’Autre, comme impossibilité d’une faille dans l’Autre. S’il tient une place prépondérante dans l’organisation sociale actuelle, il n’en occupe pourtant pas toute la scène : il n’y a pas possibilité d’entière consistance du discours 12 . L’exercice du langage induit la prise en compte du symptôme comme compromis entre le sujet et l’Autre.

Le symptôme comme fait de langage, effet du discours de l’Autre affectant le sujet en s’inscrivant dans l’imaginaire du corps, physique ou social, constitue la protestation des parlêtres face à l’oppression des systèmes dominants. Le sujet entendu comme trou dans le savoir résiste logiquement aux assauts qui tendent à l’objectiver, quand de structure son être réel se trouve soustrait à l’Autre.

Freud invente la psychanalyse au temps du maître, de l’essor du capitalisme et de la science. Or la psychanalyse conduit l’analysant à ce point où il découvre qu’aucun Autre ne fait tenir ensemble le langage, le corps et la jouissance, sauf le symptôme qu’il est, qui donne un style à sa vie.

La psychanalyse représente un mode de sortie de l’impasse moderne. Notre époque devient une chance à condition de faire le choix de la créativité, de l’Autre à réinventer. « […] D’une façon générale, si le terme d’invention s’impose pour nous aujourd’hui, c’est qu’il est profondément lié à l’idée que l’Autre n’existe pas, il est profondément lié à l’idée que le grand Autre est une invention. Tant que l’on reste dans l’idée que le grand Autre du symbolique existe, le sujet est simplement effet du signifiant, et celui qui invente en quelque sorte, c’est l’Autre. Il n’y a que l’Autre qui invente. Tandis qu’avec l’Autre n’existe pas, l’accent se déplace de l’effet à l’usage, se déplace au savoir-y-faire.

Ce n’est pas seulement le point de vue "le sujet est déterminé par le langage, par l’Autre, c’est dans l’Autre que ça se passe", c’est au contraire la notion que le sujet a à savoir-y-faire, qu’il a à savoir y faire avec son traumatisme. L’Autre n’existe pas veut dire que le sujet est conditionné à devenir inventeur. Il est en particulier poussé à instrumentaliser le langage.

Tout se joue là. On voit bien la différence entre les sujets qui arrivent à faire du langage un instrument et ceux qui restent des instruments du langage » 13 .

Les ontologies sont des inventions appelant chacune une figure de l’Autre susceptible de soutenir le champ du savoir et de s’en porter garant. Cet appel enchaîne un effet d’amour - de transfert - adressé au savoir, et par glissement à celui ou celle supposé le détenir : avènement du sujet supposé savoir -. L’Autre du langage s’entend comme supplément d’âme : l’âme à tiers 14  de l’être.

La clinique contemporaine appelle la fonction - fiction - de la psychanalyse. La vie n’a pas de sens du fait de l’incompatibilité du savoir et de la vérité -.

Mais la situation analytique permet de vérifier l’inexistence de l’Autre, tandis que le sujet moderne s’y heurte de manière dramatique. Il s’agit alors de favoriser des instances de recomposition d’un Autre pacifié par la mise au travail d’une clinique différentielle orientée par le symptôme en tant que lien.

L’usage du symptôme, la référence à la clinique, la réinvention constante du lien social à l’appui de quelques autres, constituent les issues les plus sûres du malaise contemporain. 

Aucun des quatre discours 15  dégagés par Lacan ne représente une impasse du lien social. La prise en compte de la dimension subjective au temps de l’Autre qui n’existe pas exige donc de promouvoir d’autres modalités discursives - combattre un discours ne contribue qu’à le renforcer -, voire de soutenir le point d’impossible par lequel chaque discours tient au réel.

Le praticien localisant son acte au nouage de l’Autre et du sujet œuvre à l’élaboration d’une place vide et bordée, supportant un travail de (re)création subjective susceptible de faire lien social. Or c’est sur fond d’incomplétude qu’émerge la possibilité d’articulation du discours entendu comme ce qui vient à la place de l’Autre lorsque celui-ci disparaît, frappé d’inconsistance.

Soutenir l’inconsistance de l’Autre relève de l’éthique et de la fonction même d’une pratique référée à la pluralisation du nom du père en tant que « le nom-du-père est le signifiant qui dans l’Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l’Autre en tant que lieu de la loi » 16 .

L’éducateur veille ainsi à la permanence des conditions d’émergence d’une création sinthomatique susceptible de produire du lien social quand chaque société s’organise en référence à un certain ordre de discours à partir duquel le sujet invente son rapport au monde.

Il existe des façons singulières de se faire un nom hors du procès œdipien. Nommer indexe la singularité du sujet dans son rapport au social. Le nom est pure différence, pur signifiant 17 , l’emblème d’un être au monde. Pas seulement au titre de nom propre mais du nom comme insigne - Un-signe -, enracinement du sujet dans le signifiant. Le nom désigne la différence absolue 18 .

Il y a là déplacement, des noms du père au père du nom, éclairant les fondements du travail social à l’aune des manifestations de la clinique actuelle. Pas sans l’Autre et son corrélat d’idéaux 19 , pas sans l’incomplétude entendue comme porte ouverte sur le réel.

Dès lors quel destin réserver au père contemporain ? S’en passer, s’en servir… Comme semblant 20 . La disparition du nom-du-père dans le symbolique fait retour dans le réel. La pluralisation de l’Un qui nommait le réel engendre un égarement de la pulsion de mort quand le symptôme nom-du-père relève encore de la sublimation 21 . D’où : « c’est en tant que le Nom-du-père est aussi le Père du Nom que tout se soutient, ce qui ne rend pas moins nécessaire le symptôme » 22 .

Faire institution : de la communauté des frères de jouissance à la communauté des pairs

« L’angoisse naît quand l’appui du manque disparaît » 23 . « Le plus grand préjudice résulte du manque de manque, avec son cortège de pathologies. […] L’évolution de l’enfant nécessite, réclame, exige l’Autre de la Loi pour que s’introduise ce par quoi l’enfant ne restera pas l’esclave des besoins sexuels et affectifs de sa mère. Il y a donc lieu, paradoxalement, de concevoir le terme d’autonomie à l’inverse de son sens étymologique comme l’assujettissement à la Loi de l’autre , une loi qu’il faut comprendre comme étant l’autre face du désir. Ainsi, est autonome celui qui, assujetti à la Loi de l’Autre, est capable d’articuler son désir. […] L’autonomie (ou son absence) est à situer au niveau du signifiant, de l’énonciation, comme relevant de la position du sujet par rapport au désir de l’Autre » 24 .

Les manques, les errements comme les créations, trébuchements, l’imprévu - les inventions et les surprises se rapportant au ratage caractérisant la condition humaine -, sont garantes d’un mode d’être, d’une possibilité d’exister dont l’avènement trace la pratique éducative, soignante, institutionnelle. C’est l’Autre, la jouissance de l’Autre qu’il faut traiter.

Les manifestations de la clinique et l’évolution des dispositifs médico-sociaux brouille les repères des praticiens. 

Le sujet moderne fait fi de l’Autre. Face au déclin du père et mieux qu’une radicalisation du discours sur le versant de l’autoritarisme, l’acte éducatif restaure la fonction de l’Autre et du symbolique par l’usage et la garantie de la dimension de l’incomplétude.

A cet égard la chute ou la mort du père, d’ailleurs pleinement à même de représenter sa fonction, ne constitue pas une impasse mais la condition d’émergence d’une clinique et d’un mode d’organisation dont l’efficace se mesure à considérer la communauté des frères de jouissance comme modalité contemporaine du lien social.

Quels re-pères ? Comment construire les instances symboliques et institutionnelles susceptibles de relever les défis propres à la trame du tissu social ? Passage du père à la communauté des pairs 25 .

Cette proposition vise à garantir que l’Autre ne se réduise pas à l’Un. Le concept de lien social comme mode de traitement, tentative d’arrangement avec la jouissance, pluralise le tout de la société, fragmentée en plusieurs liens sociaux : solution par le symptôme.

Cette perspective fondée sur la dimension de l’incomplétude introduit le nom-du-pair comme fondement d’une pratique institutionnelle.

L’institution est une scène qui met le sujet en podium 26 , tiers et objet, dont le traitement produit un effet soignant, un effet sujet.

De paradoxes en paradigmes, force est d’inventer : le nom-du-pair constitue l’une des figures déduites de la pluralisation du nom-du-père, répondant aux enjeux de la clinique et de l’organisation actuelle.

L’institution est un lieu frappé d’incomplétude, une instance de symbolisation et de sublimation dont les ratages constituent autant d’objets métaphoriques à partir desquels entreprendre un travail de soin et de réinsertion à condition que ces accidents de la mécanique institutionnelle procèdent d’un dit-fonctionnement, c'est-à-dire qu’ils soient intégrés, d’une manière ou d’une autre, au maillage institutionnel. Tel que le soutient Martine Girard, « […] nous réaffirmons la pertinence du soin institutionnel dans sa dimension groupale, travail à plusieurs destiné non pas à combler l’immensité des manques supposés, mais, bien au contraire, à creuser sans relâche un peu de vide » 27 .

L’éthique pour esthétique

L’éthique relève de l’art, de l’artisanat, d’un certain usage du lien social. Réticente aux dogmes et aux églises, elle écorne les savoirs constitués, se cheville à la clinique et induit une praxis emprunte de créativité, toujours réinventée.

Le XXI° siècle se présente comme celui du manque de manque sur lequel le sujet a jusque là fait fonds. Les ontologies traditionnelles visent d’abord le dépassement voire la sublimation de privations, de souffrances, d’injustices. Notre époque est celle du trop d’objet et du corps plein. L’Autre n’y est plus nécessaire, comble du gadget au lieu du signifiant déjà manquant. La morale y est remplacée par l’exigence d’une jouissance tyrannique, la valeur ne s’y entend plus qu’en termes de profit.

Ethique et travail social, dire le bien 28  ou bien dire 29 , bien jouir, dans la mesure où la cure analytique construit un sujet responsable de sa jouissance : Lacan avec Aristote, l’envers d’une philanthropie qui mène la danse au nom-du-pire, privant l’autre des mystères du désir. Ché vuoi ? Travail, famille, patrie ; l’éducation spéciale naît sous Vichy, entre paternalisme et scientisme 30 .

Soumises au registre de l’invention, éthique et praxis éducative procèdent par le biais d’un savoir supposé, d’un savoir qui sait qu’il ne sait pas, délesté des turpitudes du pouvoir à l’appui d’une autorité qui enchaîne le désir à sa cause 31 .

Ethique de la finitude, progrès d’Enriquez 32  à la lecture de Kant 33 , Weber 34 , Habermars 35 , insistant sur la dimension de l’incomplétude comme issue à la tension dialectique entre devoir, responsabilité, discussion.

De paradoxes en paradigmes, l’ethos renvoie au caractère, au particulier, aussi bien qu’à la tradition et à la coutume. L’éthique relève de l’esthétique, de l’avènement d’une formule créative qui réconcilie l’être singulier d’avec le collectif, sans pouvoir se baser sur la certitude de solutions typiques.

L’éthique est corrélée à la clinique. Il n’y a de clinique que du sujet.

La clinique éducative est une clinique du sujet désirant, un sujet aliéné, soumis à l’ordre du signifiant, qui par là-même acquiert une place dans la communauté des parlêtres. Différencié du moi, instance imaginaire, «  le sujet soumis à la division, au manque, à l’incomplétude, de par sa structure langagière est le seul point d’appui dans la rencontre éducative » 36 .

La position éthique fondamentale de l’in(ter)vention éducative consiste à soutenir chaque sujet dans cette épreuve que constitue la castration.

Il s’agit bien d’une éthique de la jouissance inter-dite, soit au regard d’une loi qui règle la jouissance. Elle lie le sujet à la communauté par l’entremise d’une certaine catégorie de symptôme, précisément fonction de l’objet frappé d’interdit. Ici s’instituent les fondements d’une pratique à travers laquelle l’éducateur, passeur de la loi de la parole et de ses limites humanisantes, devient passeur d’un état d’enfermement vers un mieux être, passeur du dedans au dehors.

Pour autant cette éthique se distingue de ce qu’il convient de nommer une éthique du réel 37 , référée à une loi sans objet prédéterminé, une loi qui ne fixe ni le bien, ni le mal, ni n’active de désir typique : une loi paradoxale, préférant la série à l’universel.

La visée éthique manque son but. Elle porte en elle ses propres limites contre le ravage - mirage - ontologique. Ethique utopique : de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes 38 .

L’éthique est fondamentalement non légiférante, sinon sur le mode de la jurisprudence, autrement dit sous le régime de l’exception.

Précisément : intéressons nous à l’éthique en tant qu’elle manque et exige des praticiens du lien social d’adopter une posture de non savoir insistant sur l’incomplétude caractérisant l’être de l’humain. Elle institue l’éducateur en tant qu’autre au nouage de l’Autre et du sujet, et situe les fondements de son acte au lieu d’une faille dans l’Autre, veillant à l’avènement d’un procès subjectif par le déploiement de la chaîne signifiante.

L’éthique du réel ne répond d’aucune morale ni d’aucun idéal. Elle ouvre au dépassement de la dialectique interrogeant l’inscription du sujet dans la communauté en tant qu’elle n’implique pas le réel comme visée mais comme noyau d’impossible au vif du sujet : si ton désir était la loi, que pourrais-tu désirer ? Ethique kantique : fais ton devoir.

L’être réel du sujet échappe inlassablement au pouvoir du symbolique. Visant l'émergence du désir du sujet, l'éducateur occupe une place de non-savoir que l'autre qu'il accompagne va pouvoir investir.

Paradoxe du transfert : le savoir n'est pas du côté de l'institution, de ses représentants, mais du sujet. Un sujet responsable, considéré dans sa globalité, accepté dans sa singularité et dont il faut favoriser, valoriser la parole.

Cette posture se décline en termes de non-savoir quant au bien de l'autre : « l'éducateur est un veilleur, témoin que, quoi qu'on fasse au nom du bien, ça ne marche pas, et ça ne marchera jamais » 39 .

Bien dire pour répondre à l’écueil de dire le bien comme à celui d’un faire qui revient à faire taire. Le rôle de l’éducateur consiste à réaliser les dispositions nécessaires à l'émergence du désir du sujet pour l'accompagner au fil de son parcours de (re)construction.

La relation éducative s'offre comme espace d'émergence, de composition, et l'éducateur, de soutenir cette construction en prenant soin d'en respecter le style entendu comme esthétique qui vienne faire lien entre les hommes.

Visant l'émergence du désir du sujet qu'il accompagne, un sujet lui-même considéré dans sa dimension désirante, le désir éducatif procède d'une offre de subjectivation. Il s’agit bien de ne pas céder sur un désir 40  qui laisse place à une dynamique qui le dépasse et permet au sujet de progresser sur la voie de la demande comme mode d’accès au désir - l’offre crée la demande 41  -.

Si elle n’est pas sans principe, sans référence structurale, cette posture de non savoir poinçonnée au réel relève d’une éthique de la créativité qui s’étaye sur une loi toujours subvertie, libérée des solutions prêtes à porter.

Le lien social procède d’un ouvrage en progrès, d’un savoir y faire avec le réel, le symbolique, l’imaginaire, aboutissant à la production, du moins à la reconnaissance du symptôme dont l’efficace trame le singulier d’avec le collectif.

Le lien social se fonde sur un renoncement, une perte de jouissance - Freud y insiste suffisamment -. La dialectique du non-rapport du sujet à l’Autre fonctionne au regard de cette perte, à l’appui du symptôme, différent pour chacun, tentative de récupération d’une jouissance arraisonnée au signifiant par le biais du corps.

L’éthique du réel induit donc le déploiement d’une politique du symptôme, pragmatique a politique suppléant l’acharnement thérapeutique du maître - nommer, mieux que normer -. Créative, elle se décline en termes de nouage, de trame, soutenant l’inédit d’une position subjective.

L’éthique s’inspire des rapports du sujet au signifiant, politique accompli. Elle relève de l’hérésie - RSI - si elle n’a d’autre fonction que d’instituer l’anecdotique.

La mise en tension entre dimension réelle et symbolique de l’éthique induit une posture de travail telle qu’elle s’oriente du pas-tout lacanien.

Soumis à la logique du signifiant, l’éducateur œuvre à la transmission de la loi de la parole comme à l’émergence du désir du sujet. Il construit au quotidien l’espace d’une composition susceptible de trouver son étai sur un certain usage de la parole dont les effets s’envisagent aussi bien en termes de subjectivation, de mieux-être, de créativité, que d’inscription sociale.

Mais parce qu’instruit du caractère de semblant que revêt l’élaboration mythique, averti de l’impossible à dire toute la jouissance éprouvée, toujours en excès par rapport au champ de la parole et au pouvoir du symbolique, introduit à la complexité des situations auxquelles il est confronté à l’heure où le rapport du sujet à l’Autre s’avère de plus en plus précaire voire inexistant ; l’éducateur garantit l’ensemble des possibles susceptibles de figurer le lien social.

L’éthique éducative relève du pas-tout, du pas-sage. Trublion de l’ordre et du discours établi, creux et bord, insaisissable et irrécupérable, autre de l’exil et de l’étrangeté, l’éducateur s’improvise artisan des marges pour que le sujet reste à la page… Quelqu’un et quelconque à la fois, animé par la découverte et la rencontre, par le jeu, affabulateur silencieux, témoin des maux d’une société furieuse, il est l’inventeur dont l’art consiste à faire œuvre de lien social.

Bordeaux, le 15-05-2011.

Sébastien Ponnou.

1  Lacan Jacques, D’un Autre à l’autre , séminaire XVI, Editions du Seuil, 2006.

2  Lacan Jacques, « Le séminaire sur "La lettre volée", dans Ecrits , Editions du Seuil, 1966, p. 16.

3  Lire également Deffieux Jean-Pierre, « Y a-t-il encore des névroses ? », conférence à La Rochelle le 12 mai 2007, paru dans Tresses  n°27, bulletin de l’ACF Aquitania, septembre 2007, p. 26.

4  Sauret Marie-Jean, L’effet révolutionnaire du symptôme , Erès, 2008, p. 70.

5  Sauret Marie-Jean, Malaise dans le capitalisme,  P.U.M., 2009.

6  Lire notamment Dubet François, Le déclin de l’institution , Editions du Seuil, 2002.

7  Lacan Jacques, Le sinthome ,  séminaire XXIII, Editions du Seuil, 2005.

8  Miller Jacques-Alain, « Le rossignol de Lacan », La Cause freudienne , n°69, septembre 2008, p. 90.

9  Lacan Jacques, « Radiophonie », 1970, dans Autres écrits , Editions du Seuil, 2001, p. 437.

10  Lire notamment les thèses développées par Jean-Pierre Lebrun et Charles Melman dans Melman Charles, L’Homme sans gravité , Editions Denoël, 2002. Sur ce thème également : Legendre Pierre, La Fabrique de l’homme occidental , Editions mille et une nuits, 1996.

11  Lacan Jacques, « La troisième », intervention au VIIème congrès de l’Ecole Freudienne (Rome, 1974), dans Lettres de l’Ecole freudienne , n°16, 1975 p.177-203.

12  Lacan Jacques, D’un Autre à l’autre , séminaire XVI, Editions du Seuil, 2006.

13  Miller Jacques-Alain, « L’invention psychotique », dans Quarto  80/81, janvier 2004, p. 11.

14  Lacan Jacques, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre , séminaire XXIV, inédit, séminaire du 11-01-1977, http://gaogoa.free.fr/Seminaires_pdf/24-Linsu/XXIV-04-11011977.pdf.

15  Lacan Jacques, L’envers de la psychanalyse , séminaire XVII, Editions du Seuil, 1991.Sur le discours capitaliste : Lacan Jacques, « Du discours psychanalytique », conférence à l’université de Milan le 12 mai 1972, pagesperso-orange.fr/espace.freud/topos/psycha/.../italie.htm .

16  Lacan Jacques, « Du traitement possible de la psychose », dans Ecrits , Editions du Seuil, 1966, p. 583.

17 Lacan Jacques, L’identification , séminaire IX, inédit, leçon du 10-01-1962, http://gaogoa.free.fr/Seminaires_HTML/09-ID/ID10011962.htm.

18  Ibid . Encore faudrait-il distinguer les propriétés respectives du nom - pur signifiant enchaînant la métonymie -, du prénom - déjà connoté par le désir des parents -, des nominations à partir desquelles le sujet commerce avec l’Autre.

19  Aïchorn référait déjà l’acte éducatif à l’idéal du moi, engageant le praticien sur la voie du maître, mais pas seulement. Aïchorn August, Jeunesse à l’abandon , 1925, Champ social éditions, 2005.

20  Lacan Jacques, Le sinthome ,  séminaire XXIII, Editions du Seuil, 2005, p. 136 ; et Miller Jacques-Alain, « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », 1996-1997, L’orientation lacanienne , inédit, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 11 décembre 1996.

Lire également Sébastien Ponnou, « Introduction à l’usage de la catégorie du semblant dans la relation éducative », www.psychasoc.com, juin 2010.

21  Brousse Marie-Hélène, « Le complexe d’œdipe à l’heure du déclin de l’autorité du père », www.causefreudienne.net, consulté le 03-01-2011.

22  Lacan Jacques, Le sinthome ,  séminaire XXIII, Editions du Seuil, 2005, p. 22.

23  Lacan Jacques, L’angoisse , séminaire X, Editions du Seuil, 2004.

24  Roquefort Daniel, Le rôle de l’éducateur , L’Harmattan, 2003, p. 108.

25  Cette conception déjà présente dans le mythe freudien de la horde primitive, est évoquée par Maud Mannoni dans son ouvrage Education impossible  (1973) à propos de l’organisation institutionnelle de Bonneuil. Il s’agissait alors d’inventer un nouveau dispositif de soin dans le prolongement des mouvances de la psychothérapie institutionnelle et de la psychanalyse appliquée à l’institution. 

26  Demangeat Michel, « Psychanalyse et institution », communication faite le 23-10-2009 lors de la Conférence d’Automne de l’Association Rénovation : « Entre les murs…Hors les murs : feux croisés sur l’institution ».

27  Girard Martine, citée par Demangeat Michel en présentation de son intervention « psychanalyse et institution »

dans le cadre des Conférences d’automne 2009 de l’association Rénovation sur le thème « Entre les murs… Hors les murs, feux croisés sur l’institution ».

28  Aristote, L’éthique à Nicomaque , Editions Vrin, 1990.

29  Lacan Jacques, « Télévision », 1974, dans Autres écrits , Editions du Seuil, 2001, p. 526.

30  Lire notamment Chauvière Michel, Enfance inadaptée : l’héritage de Vichy , 1980, L’Harmattan, 2009.

31  Figure du sujet supposé savoir : « […] le sujet, par le transfert, est supposé au savoir dont il consiste comme sujet de l’inconscient […] », Lacan Jacques, « Télévision », 1974, dans Autres écrits , Editions du Seuil, 2001, p. 531.

32  Enriquez Eugène, Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise , Editions Desclée de Brouwer, 1997.

33  Lire notamment Kant Emmanuel, Critique de la raison pratique , 1788, Editions Gallimard, 1985.

34  Weber Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme , Editions Plon, 1964.

35  Habermars Jurgen, Morale et communication , Editions Cerf, 1987.

36  Rouzel Joseph, Le travail d’éducateur spécialisé, éthique et pratique , 1997, Dunod, 2004, p. 165.

37  Lire notamment Zupancic Alenka, L’éthique du réel, Kant avec Lacan , Editions Nous, 2009.

38  Ricoeur Paul, Soi-même comme un autre , Editions du Seuil, 1990.

39  Roquefort Daniel, Le rôle de l’éducateur , L’Harmattan, 2003, p. 120.

40  Lacan Jacques, L’éthique de la psychanalyse , séminaire VII, Editions du Seuil, 1986, p. 359.

41  Lire notamment Jean-Baptiste Say sur la loi des débouchés.

 

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