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L’éducateur pas-tout

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Sébastien Ponnou-Delaffon

samedi 18 septembre 2010

Lacan forme le syntagme pas-tout à l’appui des formules de la sexuation. Partant de la question de l’opacité sexuelle, ces formules relèvent d’une combinatoire distribuant les parlêtres en fonction de leur identité sexuée. Développées au cours des séminaires L’envers de la psychanalyse, D’un discours qui ne serait pas du semblant, … ou pire  ; et dont le séminaire Encore  constitue le point culminant ; elles intéressent l’acte éducatif dans la mesure où elles permettent d’en localiser plus précisément les enjeux et les articulations.

La figure de l’éducateur pas-tout s’inscrit dans une conception de l’in(ter)vention éducative telle quelle s’institue au nouage de l’Autre et du sujet et trouve ses coordonnées dans l’incomplétude du symbolique et dans l’inconsistance de l’Autre : S(Ⱥ) 1 . Signifiant de l’inconsistance de l’Autre, S(Ⱥ) est « le signifiant pour quoi tous les autres signifiants représentent le sujet : c’est dire que faute de ce signifiant, tous les autres ne représenteraient rien » 2 . Or, ce qu’écrivent les formules de la sexuation, c’est que S(Ⱥ) constitue un autre mode de jouissance caractérisant la jouissance féminine et mystique, en tant que jouissance supplémentaire à la jouissance phallique. Ou plus précisément S(Ⱥ) représente ce par quoi fonctionne l’objet a  en tant que reste de la jouissance de l’Autre arraisonnée au signifiant - et que l’homme rencontre dans le fantasme $<>a - ; en même temps qu’il renvoie la femme à la question d’un manque dans l’Autre.

Dans le champ de l’in(ter)vention éducative, ce trou se rapporte à la fonction symbolique de l’éducateur référée au nom-du-père pluralisé dans la mesure où « le nom-du-père est le signifiant qui dans l’Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l’Autre en tant que lieu de la loi » 3 . Le nom-du-père induit la faille - S(Ⱥ) - caractérisant le lieu de l’Autre comme trésor manquant d’un signifiant puisque le signifiant représentant l’ensemble des signifiants - précisément le signifiant de l’Autre - ne peut se représenter lui-même. Le nom-du-père précipite l’inconsistance de l’Autre. En ceci l’éducateur pas-tout s’apparente à une tentative de prolongement de la fonction de l’éducateur passeur référée au registre du symbolique, à la métaphore paternelle de l’œdipe.

Qu’est-ce-à dire concernant les fondements de l’acte éducatif ? Peut-on parler, du fait même de cette référence, d’une féminisation ou d’une mystification de l’éducateur ? Quelles distinctions et quels repérages les formules de la sexuation introduisent-elles au regard des concepts d’incomplétude et d’inconsistance ? Quel déchiffrage et quel usage dans les pratiques éducatives ?

Les formules de la sexuation chez Lacan

L’identité sexuée n’est pas déterminée par la partition biologique. Les formules de la sexuation écrivent l’impossibilité du rapport sexuel - la légalité des sexes plutôt que leur égalité prétendue -. Elles distribuent les parlêtres du côté homme ou femme, à partir de lettres dont l’assemblage relève de la logique intuitive, et dont les mathèmes proviennent des différents temps de l’enseignement de Lacan. Mon objectif ici n’est pas d’en déplier toute la substance et les incidences, mais d’en déduire quelques indications susceptibles d’enrichir le champ du travail social.

 

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Les enjeux inhérents à ces formules sont multiples : sexuation de l’être parlant, rapport homme-femme, subversion de la logique, fonction de l’écriture, etc.

Le décodage que je propose de cet objet, loin d’en constituer une analyse suffisante, permet néanmoins d’y articuler certains questionnements relatifs à l’in(ter)vention éducative.

Du côté gauche du tableau, les formules  et  affirment l’universalité phallique à partir du régime de l’exception : si tous les hommes sont soumis à la castration, c’est parce qu’il en existe au moins un qui s’y soustrait. « […] , indique que c’est par la fonction phallique que l’homme comme tout prend son inscription, à ceci près que cette fonction trouve sa limite dans l’existence d’un x par quoi la fonction Ф x est niée, . C’est là ce que l’on appelle la fonction du père -, d’où procède par la négation la proposition , ce qui fonde l’exercice de ce qui supplée par la castration au rapport sexuel - en tant que celui-ci n’est d’aucune façon inscriptible. Le tout repose donc ici sur l’exception posée comme un terme sur ce qui, ce , le nie intégralement » 5 .

Ici s’institue l’incomplétude du symbolique - la mort du père mise en scène par Freud dans le mythe de la horde primitive - au fondement de la communauté.

Côté femme à présent, et  indiquent qu’ « à tout être parlant, comme il se formule expressément dans la théorie freudienne, il est permis, quel qu’il soit, qu’il soit ou non pourvu des attributs de la masculinité - attributs qui restent à déterminer - de s’inscrire dans cette partie. S’il s’y inscrit, il ne permettra aucune universalité, il sera ce pas-tout, en tant qu’il a le choix de se poser dans le Ф x ou bien de n’en pas être » 6 .

En haut à droite, signifie qu’il n’existe pas un x qui fasse exception à la fonction phallique. Cet énoncé est à reporter à la proposition  : il n’existe pas un x tel que la fonction Ф ne s’applique pas à lui. Cet énoncé ne signifie pas que la femme n’a pas rapport à la fonction phallique, mais que celle-ci n’est pas limitée, comme pour l’homme, par l’exception d’un sujet soustrait à la castration. S’en déduit que « La femme » ne saurait constituer un ensemble universel puisque pas-toute soumise à la fonction phallique. Néanmoins ceci ne revient pas à dire qu’elle n’y est pas soumise du tout. « […] Quand j’écris , cette fonction inédite où la négation porte sur le quanteur à lire pas-tout , ça veut dire que lorsqu’un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes c’est à partir de ceci qu’il se fonde de n’être pas-tout, à se placer dans la fonction phallique. C’est ça qui définit la… la quoi ? - la femme justement, à ceci près que La  femme, ça ne peut s’écrire qu’à barrer La . Il n’y a pas La  femme puisque - j’ai déjà risqué le terme, et pourquoi y regarderais-je à deux fois ? - de son essence elle n’est pas-toute » 7 .

L’expression est utilisée par Lacan pour désigner l’Autre jouissance, d’essence féminine, relevant du pas-tout, concept susceptible d’étayer les fondements de la fonction éducative.  

Du moins un à l’un en plus, ou de l’incomplétude du symbolique à l’inconsistance de l’Autre

A l’appui de ces quatre formules, mon appréhension de l’in(ter)vention éducative se fonde sur correspondant à ce qui relève de l’incomplétude du symbolique ; et sur se rapportant davantage à l’inconsistance de l’Autre.

En effet, par delà leur différence d’attribut, ces concepts se distinguent d’abord par leur rapport à la jouissance : côté homme, l’incomplétude trouve à se loger par l’inhérence d’un moins un se rapportant à l’exception par laquelle la loi phallique s’érige en tout. Côté femme, l’Autre jouissance, proprement inarticulable à moins de se prêter à la logique du signifiant, c'est-à-dire d’une certaine manière, à la logique phallique ; ouvre sur la question de l’illimité et de l’infini. Elle constitue un plus, une jouissance supplémentaire, mais frappée d’inconsistance dans la mesure où faute d’un terme fédérateur soustrait à l’ensemble, comme cela se produit côté homme, cette jouissance féminine ne peut faire lien, totalité, communauté entre les femmes. Tandis que la jouissance phallique tend vers l’Un par le biais de l’exception, l’Autre jouissance inscrit la femme dans une série d’exceptions, voire de solitudes, où chaque femme ne peut se dire qu’au cas par cas. S’en déduit d’abord une posture féminine - ou mystique - de la clinique, et dans une certaine mesure de l’éthique éducative. Cependant le rapport de la femme au phallus est essentiel pour faire bord à l’illimité de l’Autre jouissance : pas-toute soumise à la jouissance phallique, pas-toute soumise à l’Autre jouissance, la femme se situe ainsi au nouage du singulier et de l’universel. Incomplétude et inconsistance s’avèrent alors nécessaire pour penser la rénovation des fondements de l’acte éducatif. En témoigne cet énoncé de Jacques-Alain Miller, dont la pointe et l’ironie devraient constituer le viatique de l’in(ter)vention éducative : « il n’y a que des exceptions à la règle » 8 . A cet égard la fonction de l’éducateur passeur référée au registre symbolique, à la métaphore paternelle, au nom-du-père de l’œdipe ; relève de la règle. Ma conception de l’in(ter)vention éducative en tant que place vide et bordée, lieu d’une possible (re)composition subjective, trouvant ses coordonnées dans l’incomplétude du symbolique et dans l’inconsistance de l’Autre, y introduit l’exception. Elle ouvre vers l’exploration d’une praxis et d’un discours s’instituant du parlêtre ; et trouvant leurs coordonnées dans une référence à un inconscient à la fois symbolique, transférentiel, structuré comme un langage ; et un inconscient réel, hors sens, irréductiblement singulier, procédant du savoir-y-faire de chacun avec la jouissance.

Des formules de la sexuation à l’in(ter)vention éducative

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Nous voici au dernier temps de l’élaboration des formules de la sexuation, où quelques mathèmes bien connus viennent compléter le tableau.

Côté homme, $ et Ф indiquent ce qu’il en est du rapport du sujet masculin tout subordonné à la fonction phallique. L’homme n’a rapport à la femme que par le biais de l’objet a  de son fantasme $<>a , ce qu’écrit le vecteur $→ : « Ce $ ainsi dédoublé de ce signifiant dont en somme il ne dépend même pas, ce $ n’a jamais à faire, en tant que partenaire, qu’à l’objet a  inscrit de l’autre côté de la barre. Il ne lui est donné d’atteindre son partenaire sexuel, qui est l’Autre, que par l’intermédiaire de ceci qui est la cause de son désir » 10 . S’en déduit le ratage de l’acte sexuel puisque l’homme vise a  plutôt que l’Autre sexe.

Côté féminin à présent, une première flèche s’adresse au partenaire sexué en lieu et place du phallus symbolique. femme a rapport à la logique phallique dans la mesure où « elle vise le signifiant de son désir, et elle veut l’obtenir de son partenaire à qui elle le suppose […] Un tel signifiant est un S1 destiné à chiffrer toute la jouissance […] ce qui n’est pas sans attrait pour qui se confronte à l’inchiffrable et à l’innommable. Elle peut aussi s’identifier à ce signifiant, sachant qu’un homme a besoin de cela pour désirer » 11 .

Cependant la logique phallique ne suffit pas à dire toute la jouissance, renvoyant l’être féminin à S(Ⱥ).

Lacan fait du signifiant d’un manque dans l’Autre ce par quoi la femme et les mystiques ont justement rapport à cet Autre. « L’Autre n’est pas simplement ce lieu où la vérité balbutie. Il mérite de représenter ce à quoi la femme a foncièrement rapport […] D’être dans le rapport sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient, radicalement l’Autre, la femme est ce qui a rapport à cet Autre […] La femme a rapport au signifiant de cet Autre, en tant que, comme Autre, il ne peut rester que toujours Autre. Je ne puis ici que supposer que vous évoquerez mon énoncé qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. L’Autre, ce lieu où vient s’inscrire tout ce qui peut s’articuler du signifiant, est dans son fondement, radicalement l’Autre. C’est pour cela que ce signifiant, avec cette parenthèse ouverte, marque l’Autre comme barré - S(Ⱥ) » 12 .

L’expérience de cette jouissance hermétique au signifiant relève du pur ressenti, de l’éprouvé, et ne s’épingle qu’à l’aune de S(Ⱥ), en tant qu’il « nomme mais ne délivre aucun savoir » 13 . Mais la seule tentative d’expression ou de communication de ladite expérience renvoie le sujet féminin à l’articulation signifiante, c'est-à-dire à la métaphore phallique, qui une fois encore s’avère inapte à révéler ce dont il s’agit. Chacune des deux flèches se rapporte ainsi à l’autre, dans un mouvement de bascule perpétuel.

Or l’in(ter)vention éducative consiste en tant que place vide offrant à chaque sujet de loger son désir dans l’Autre par l’exercice du langage, soit de s’inscrire dans certain mode de lien social.

Qu’est-ce à dire concernant les fondements de l’identité éducative ? Peut-on parler de fonction féminine ou mystique, à la manière dont on évoque la fonction paternelle de la métaphore œdipienne ? Cette perspective ne manque pas de produire un certain effet face au déclin du père comme au malaise dans l’institution. L’exaltation du thème du « féminin sacré » sur la scène sociale en constitue un témoignage supplémentaire.

Dieu passe quant à lui du statut d’entité symbolique par excellence, ou paroxysme du symbolique et du nom-du-père ; à cette figure de l’Autre supportée par une jouissance féminine étrangère à l’ordre du signifiant.

« La femme a rapport à S(Ⱥ) et c’est en cela déjà qu’elle se dédouble, qu’elle n’est pas toute, puisque, d’autre part, elle peut avoir rapport avec Ф » 14 . C’est à l’endroit de ce dédoublement conceptualisé sous le terme de pas-tout, que chaque éducateur peut construire la posture susceptible de soutenir les enjeux inhérents à sa fonction.

L’éducateur pas-tout

L’in(ter)vention éducative procède du pas-tout dans la mesure où elle implique à la fois un rapport à Ф et à S(Ⱥ) ; soit au symbolique - frappé d’incomplétude - et à l’inconsistance de l’Autre. L’éducateur soutenant son acte à partir de cette modalité de rapport à la jouissance, trouvera l’articulation nécessaire au déploiement d’une praxis susceptible de répondre à la fois aux enjeux inhérents à sa fonction, au maillage contemporain du lien social, ainsi qu’à la clinique du sujet postmoderne.

Parce que soumis à la castration, à la loi phallique, c'est-à-dire à la logique du signifiant ; il œuvre à la transmission de la loi de la parole comme à l’émergence du désir du sujet. Il construit au quotidien l’espace d’une (re)composition subjective susceptible de trouver son étai sur un certain usage de la parole dont les effets s’envisagent aussi bien en termes de subjectivation, de mieux-être, de créativité, que d’inscription sociale.

Mais parce que pas-tout soumis à la fonction phallique, c'est-à-dire instruit du caractère de semblant que revêt l’élaboration mythique ; averti de l’impossible à dire toute la jouissance éprouvée, toujours en excès par rapport au symbolique et au champ de la parole ; introduit à la complexité des situations auxquelles il est confronté à l’heure où le rapport du sujet à l’Autre s’avère de plus en plus précaire, voire inexistant ; l’éducateur peut également trouver les coordonnées de son in(ter)vention en S(Ⱥ), par quoi fonctionne l’objet a  - objet réel, extrait du champ de l’Autre - aussi bien que le signifiant phallique dans la mesure où S(Ⱥ) est le signifiant représentant l’ensemble des signifiants dont il est lui-même exclu faute de pouvoir s’y compter - inarticulable comme tel - mais dont la béance permet le déploiement de la chaîne signifiante : à cet endroit logique de l’incomplétude et de l’inconsistance se répondent.

S(Ⱥ) relève d’un innommable qui s’évide à se cerner. Il enserre ce qu’il en est d’une pratique qui s’énonce au singulier, au cas par cas, la loi de la série plutôt que celle de la communauté. Mieux : l’une et l’autre, l’une appelant l’autre, suivant le mouvement de bascule que j’ai déjà indiqué.

L’éducateur pas-tout constitue cette figure au nouage de l’Autre et du sujet. Il représente cet artisan du lien social dont l’in(ter)vention procède d’une invention : c’est aussi ce qu’indique S(Ⱥ), soit l’ensemble des possibles susceptibles de produire un effet de bord, de nouage, de nomination ; lien sinthomatique du sujet à l’Autre. Car au final c’est de nouveau la référence au langage et au signifiant phallique qui vient faire épissure, limite à la jouissance infinie comme à l’altérité la plus radicale.

Face à la chute de l’idéal patriarcal et suite aux réaménagements théoriques induits par la pluralisation du nom-du-père, considérer l’in(ter)vention éducative comme s’instituant du pas-tout ouvre à l’accueil de la singularité de l’autre tout en préservant les lois humanisantes de la communauté. Soutenir son acte depuis cet arrimage conceptuel permet l’élaboration d’une clinique du sujet désirant comme la prise en compte de l’innommable en jeu dans la relation éducative ; induisant une clinique des signifiants maîtres, des modes de jouir, et du sinthome ; et introduisant la distinction entre un inconscient symbolique d’acception aujourd’hui classique, transférentiel, structuré comme un langage ; et un inconscient réel, hors sens, procédant du savoir-y-faire de chacun avec la jouissance.

Cette perspective me semble particulièrement à même de répondre à l’accueil de la différence de l’autre si manifeste dans la clinique contemporaine - l’accueil de cet autre pour qui l’Autre n’existe pas -.

Mode d’élaboration et mode d’être de l’éducateur : à ce point il ne s’agit plus tant de place ou d’ensemble vide, de surface projective, d’être ou de n’être pas ; mais de n’être pas-tout, quelqu’un et quelconque à la fois.

Pas-tout, passeur, passant, veilleur… Qu’il soit homme ou femme, chaque éducateur peut trouver dans cette indication l’étai symbolique et réel de son in(ter)vention, loin d’un imaginaire familialiste dont les professionnels de l’action sociale doivent se départir au plus vite dans la mesure où il s’avère impropre à rendre compte du sel de leur travail.

Au temps du déclin du père, elles indiquent à l’artisan des marges, des franges, des bords, comment accueillir l’autre submergé par une jouissance en excès. La fonction de l’éducateur consiste à y introduire une perte afin de favoriser chez l’autre qu’il accompagne l’invention d’une modalité singulière d’inscription dans le lien social : telle est la portée technique et éthique de son engagement quotidien.

L’identité plutôt que l’identique : la fonction éducative n’est pas une entreprise de normalisation. Les principes de l’in(ter)vention éducative ouvrent sur une pluralité de styles, de savoirs et de savoir-faire qui s’enrichissent mutuellement à condition de pouvoir se nouer et se discuter autour d’une trame composée de la clinique, de l’institution, et de la théorie.

Pas-tout et identité éducative : l’éducateur, figure de l’incomplétude

L’éducateur pas-tout ouvre sur quelques figures de style susceptibles d’éclairer la fonction éducative en tant que figure de l’incomplétude. Tiers-exclus, secrétaire, catadioptre, symptôme, artiste, bricoleur, révolutionnaire… Ma conception de l’in(ter)vention éducative, ses soutènements pratiques, théoriques, et éthiques ; induisent l’élaboration d’une identité relevant d’abord d’un effet de nomination original permettant à chaque professionnel d’habiter sa fonction - sa fiction - selon son style et ses choix.

Animé par la découverte et la rencontre, par le jeu, affabulateur silencieux ; technicien du quotidien, témoin de l’intime et des maux d’une société furieuse, l’éducateur est ce bricoleur, veilleur d’une possible réconciliation entre l’homme sans qualité et le malade de singularité. Que veut-il ? A qui appartient cette oreille attentive ? Quelle est cette ombre penchée sur le métier du langage, assidu et constant à sa tâche, de maille en tissu, s’échinant obstinément à tricoter quelque lien social. De quel art et de quel discours est-il ? Sans école, ni paroisse, réticent aux dogmes et aux églises, impertinent et habile, insaisissable et irrécupérable ; poète, mémoire, il œuvre patiemment à l’avènement d’une création susceptible de faire nœud, ancrage, mais qui devra advenir chez l’autre qu’il accompagne, toujours au cas par cas.

Pas-tout, pas-sage, trublion de l’ordre et du discours établi, insaisissable et irrécupérable, autre de l’exil et de l’étrangeté, creux et bord, artisan des marges afin que le sujet reste à la page… L’éducateur est d’abord l’inventeur dont l’art consiste à faire œuvre de lien social.

Au titre de figure de l’incomplétude, considérer l’éducation comme un art revient alors à tenir compte, du côté de l’éducateur, de l’effort de création nécessaire à l’institution d’une relation susceptible de répondre aux enjeux de son in(ter)vention ; et du côté du sujet qu’il accompagne, du processus de composition et d’instrumentalisation du langage lui permettant d’inventer un rapport pacifié à l’Autre. « On n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire. Qu’est-ce que c’est que le savoir-faire ? C’est l’art, l’artifice, ce qui donne à l’art une valeur remarquable, parce qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre […] » 15 . L’art prend ici valeur de semblant, sous-tendu par le savoir-y-faire qui en constitue le fondement. Et s’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, l’éducateur se doit en revanche d’assumer une fonction d’autre de l’Autre, de décomplétion, abhorrant ainsi un positionnement résolument éthique, fondé sur une clinique du sujet désirant.

L’éducateur pas-tout procède d’une effaçon.

Sébastien Ponnou.

1  Lire notamment Ponnou Sébastien, L’in(ter)vention éducative , Editions Psychasoc, 2010.

2  Lacan Jacques, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », dans Ecrits , Editions du Seuil, 1966, p. 819.

3  Lacan Jacques, « Du traitement possible de la psychose », dans Ecrits , Editions du Seuil, 1966, p. 583.

4  Ce schéma est issu de Lacan Jacques, …ou pire , séminaire XIX, inédit, séminaire du 08-03-1972, www.gaogoa.free.fr/Seminaires.swf.

5  Lacan Jacques, Encore, séminaire XX, Editions du Seuil, 1975, p. 74.

6  Ibid .

7  Ibid. , p. 68.

8  Miller Jacques-Alain, « Le rossignol de Lacan », La Cause freudienne , n°69, septembre 2008, p. 90.

9  Ce schéma est issu de Lacan Jacques, Encore, séminaire XX, Editions du Seuil, 1975, p. 73.

10  Lacan Jacques, Encore, séminaire XX, Editions du Seuil, 1975, p. 75.

11  Monribot Patrick, « Les formules de la sexuation », paru dans Tresses  n°27, bulletin de l’ACF Aquitania, septembre 2008, p. 60.

12  Lacan Jacques, Encore, séminaire XX, Editions du Seuil, 1975, p. 75.

13  Monribot Patrick, « Les formules de la sexuation », paru dans Tresses  n°27, bulletin de l’ACF Aquitania, septembre 2008, p. 61.

14  Lacan Jacques, Encore, séminaire XX, Editions du Seuil, 1975, p. 75.

15  Lacan Jacques, Le sinthome, séminaire XXIII, Editions du Seuil, 2005, p. 61.

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