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complément au texte ci-dessus

Suite à la publication de ce petit texte, quelqu'un m'écrivait que "Lévy-Strauss aurait mis à mal cette histoire du meurtre du père de la horde primordiale fondatrice du lien social, en parlant lui plutôt d'une guerre des chefs de tribus (sûrement pour des histoires de territoire)."
Je livre ci-dessous, en complément du texte, ma réponse :

L’objection scientifique que vous évoquez quant au caractère vraisemblable ou pas des données avancées par Freud dans les développements de Totem et tabou est récurrente, depuis la publication de l’ouvrage. Cette objection, au fil du temps, s’est enrichie de travaux divers, dont ceux bien sûr de Lévi-Strauss. (cf. l'article cité ci-dessus de Marie Moscovici)

Mais qui serait aujourd’hui assez déraisonnable pour prétendre à la véracité historique, objective, des constructions de Freud dans ce texte, et estimer que les choses se sont passées comme il l’avance dans Totem et tabou ?

Freud lui-même, dans sa préface, anticipant sur cette objection, indiquait que le caractère peut-être invraisemblable de son hypothèse, « n’apporte même pas une objection contre l’éventualité qu’elle puisse être plus ou moins rapprochée de la réalité effective, difficile à reconstruire».

Cette œuvre, qui lui était la plus chère, doit être prise pour ce qu’elle est d’abord, je dirai : un mythe qui n’est pas une explication du monde (au sens scientifique) mais qui, comme tel, prend statut de causalité, statut de «scène de l’origine», à partir de quoi, ainsi qu'avec l'Œdipe, nous pouvons interpréter le monde, sans nous exempter du mythe, et du monde. Totem et tabou «n'est rien d'autre qu'un mythe moderne, un mythe construit pour nous expliquer ce qui restait béant dans sa doctrine (de Freud), à savoir : où est le père?» (Lacan) [cf. ci-dessous d’autres passages de Lacan sur Totem et tabou, dans « Les écrits techniques de Freud » (1954)]

Faudrait-il, au prétexte de la dimension fausse ou improuvable des données ethnologiques sur lesquelles Freud appuie sa «construction», faire de Totem et tabou, comme le proposait l’an passé Maurice Godelier devant un parterre de psychanalystes britanniques, une «fable non seulement fausse, mais inutile» ?

Voilà, vous avez là, derrière cette formule, la ritournelle que les « sciences humaines » nous jouent depuis plusieurs décennies, celle de la science contre le mythe. Elles nous la jouent, comme peut la jouer aussi, ainsi que l’a montré Marcel Détienne, la philosophie depuis Platon, prétendant éradiquer le mythe, alors qu’elle ne fait qu’en occuper, mais de façon occulte, par la bande si je puis dire (ce qui n’est pas sans implication politique, ni sans regarder les psychanalystes), sa place. Ce pourquoi, comme l’indique le néologisme repris par Thibault Lawny ci-dessus, on peut en effet parler de « philousophie »… La logique sous-jacente à une telle démarche est celle de la confusion des ordres de discours (dogmatique et scientifique, juridique et clinique), elle est celle d’un dualisme, clivé, dont procède aussi l’opposition imbécile sujet /société.

Avec Totem et tabou, en regard de la « vérité » qui s’y reconstruit, nous nous trouvons je crois justement au point où la science et le mythe doivent être distingués, au point où il convient de différencier « l’origine historique » et «l’originaire «. A partir de quoi on peut toutefois lier le mythologique et l’esprit scientifique, comme le symbolique et le réel. (Si Freud n'a jamais voulu se résoudre à penser que son mythe était réductible à la fiction, et celle-ci au "faux", c’est bien me semble-t-il en raison de cette articulation du symbolique au réel, via les fondements du mythe oedipien qu’il était en train de découvrir.)

Quand je lis « Totem et tabou » je me sens toujours transporté aux confins du procès de l’hominisation, renvoyé à ces temps originaires de l’entrée de notre espèce dans la parole, à ce qui put en être, à travers des centaines de milliers d’années, des commencements de l’humanité, des voies de la métabolisation de la violence primordiale, de l'advenue du Miroir et de l'image comme telle, de l'accès à la représentation de l'Ancestralité (figurée par le totem) -- représentation concomitante au sentiment de l'abîme, à l'angoisse existentielle et à la parole…

Et je me dis que ce transport, qui me rend d’une certaine manière «contemporain de l’origine" (comme le clinicien peut se sentir «contemporain de la psychose», et comme Lévi-Strauss, j'en fais l'hypothèse, s'est sûrement lui-même senti, pour le meilleur de son apport, "contemporain du "sauvage"" est profondément lié à ce que Freud a très tôt relevé, perçu du fait que le chemin d’accès du sujet à la parole est le même que le chemin qui fut celui de l’hominisation de l’espèce… La culture travaille avec le même matériau (du sexuel et de la représentation) que l’être humain : voilà qui est au nœud je crois de la réflexion qui mène Freud a écrire Totem et tabou. N’en oublions pas d’ailleurs le titre exact : Totem et tabou / Quelques concordances dans la vie psychique des sauvages et des névrosés.

Quelques mots de plus.
Freud, payant sa dette à Reinach, souligne à son tour dans son essai le lien insécable du totem et du tabou.
Aujourd’hui, après Lacan, son éclairage du langage comme institution princeps (condition de l’inconscient), après Legendre, il devrait être possible de saisir cet essentiel, déjà là dans Totem et tabou : la logique langagière de l’Interdit (le tabou) ne vaut et ne peut être saisie « qu’à partir d’un point idéal de référence mettant en scène le principe de causalité lui-même» (Legendre).
Le Totem – notion que prolonge et déploie pour notre temps celle de Référence - , comme figuration de l’ancestralité mythologique, mise en scène du hors temps mythique de l’origine nouant aussi bien le non su historique que l’insu subjectif, est, comme le distingue Freud, au fondement de toutes les « obligations », et en particulier celles de l’exogamie.

Pour Freud pourtant le remplacement qu’opère la culture passant de «la parenté par le sang, réelle» à la «parenté par le totem» reste une énigme ; il pose dans ce texte que la solution de cette énigme coïnciderait sans doute avec «l’élucidation du totem lui-même»…

Où en sommes-nous de cette élucidation ? Autant dire, où en sont les psychanalystes quant à leur abord de la problématique du Tiers et de la filiation ?
Et de là : se pourrait-il qu’une « politique de la psychanalyse », soucieuse de l’institution du sujet, puisse se passer d’une réflexion sur les fondements généalogiques et institutionnels de la psychanalyse elle-même, d’une réflexion sur ses limites ?

Daniel Pendanx
Bordeaux le 15 nov.

[Je renvoie à cet autre article de Marie Moscovici sur Totem et tabou, Les préhistoires : pour aborder Totem et tabou, p.51-81, dans Le Meurtre et la langue, métailié, 2002]

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Quelques passages de Lacan, choisis dans Les écrits techniques de Freud, sur Totem et tabou

« Totem et tabou, qui n'est rien d'autre qu'un mythe moderne, un mythe construit pour nous expliquer ce qui restait béant dans sa doctrine, à savoir : où est le père ?
Il suffit de lire Totem et Tabou avec simplement l’œil ouvert pour s'apercevoir que si ce n'est pas ce que je vous dis, c'est à dire un mythe, c'est absolument absurde. »

« En d'autres termes, qu'est-ce qui fait, et la passion de Freud quand il écrit Totem et Tabou, et l'effet fulgurant d'un livre qui apparaît pour être très généralement rejeté et vomi? Et chacun de dire - Qu'est-ce qu'il nous raconte, celui-la ? D'où vient-il ? De quel droit nous raconte-t-il cela ? Nous, ethnographes, nous n'avons jamais vu cela. Ce qui n'empêche pas ce livre d'être un des événements capitaux de notre siècle, qui a profondément transformé toute l'inspiration du travail critique, ethnologique, littéraire, anthropologique. »

« Pour que quelque chose de l'ordre de la loi soit donc véhiculé, il faut qu'il passe par le chemin que trace le drame primordial articulé dans Totem et Tabou, c'est à savoir le meurtre du père et ses conséquences, meurtre, à l'origine de la culture, de cette figure dont on ne peut vraiment rien dire, redoutable, redoutée, aussi bien que douteuse, celle du tout-puissant personnage à demi-animal de la horde primordiale, tué par ses fils. A la suite de quoi - articulation à laquelle on ne s'arrête pas assez - s'instaure un consentement inaugural qui est un temps essentiel dans l'institution de cette loi, dont tout l'art de Freud est de la lier au meurtre du père, de l'identifier à l'ambivalence qui fonde alors les rapports du fils au père, c'est-à-dire au retour de l'amour après l'acte accompli.

Cet acte est tout le mystère. Il est fait pour nous voiler ceci, que non seulement le meurtre du père n'ouvre pas la voie vers la jouissance que la présence de celui-ci était censée interdire, mais il en renforce l'interdiction. Tout est là, et c'est bien là, dans le fait comme dans l'explication, la faille. L'obstacle étant exterminé sous la forme du meurtre, la jouissance n'en reste pas moins interdite, et bien plus, cette interdiction est renforcée.

Cette faille interdictive est donc soutenue, articulée, rendue visible par le mythe, mais elle est en même temps profondément camouflée par lui. C'est bien pourquoi l'important de Totem et Tabou, c'est d'être un mythe, et, on l'a dit, peut-être le seul mythe dont l'époque moderne ait été capable. Et c'est Freud qui l'a inventé.

Freud ne néglige pas le Nom-du-Père. Au contraire, il en parle fort bien, dans Moïse et le Monothéisme - d'une façon certes contradictoire aux yeux de qui ne prendrait pas Totem et Tabou pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un mythe -, en disant que dans l'histoire humaine, la reconnaissance de la fonction du Père est une sublimation, essentielle à l'ouverture d'une spiritualité, qui représente comme telle une nouveauté, un pas dans l'appréhension de la réalité comme telle. »


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