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Remarques critiques

Cher Jean-Pierre Lebrun,

Je lis ici, comme je l’ai entendu lors de votre propos de clôture aux 2ème congrès de psychasoc, un certain idéalisme, et surtout la marque je dirais a-institutionnelle de votre discours. J’y repère les traits habituels d’un discours psy quelque peu dé-référé, alors même que vous tournez autour du pot, du pot de la Référence, du lien de Référence.
Ce paradoxe tient au fait, à mon sens, que la dimension juridique, encore et toujours, en reste absente. Ce qui referme votre discours, qui a tant de mérites, sur la fragmentation et le dualisme « psychanalyse-social » habituels, et sur son propre juridisme insu.
Voilà qui caractérise à mes yeux le travers majeur des interventions des « superviseurs » – superviseurs qui ne peuvent dès lors au final, comme je ne cesse de le lire, que se rabattre sur le surplomb d’une « éthique » (ou d’une « psychanalyse ») mise en place théologico-politique. Il y a pour moi là quelque chose qui ne va pas. Je vais essayer d’aller ici, au plus bref, pour vous, pour nos amis lecteurs, vers les fondements de ma critique.

Parlant du « social », du « lien social », du « travail social », vous en parlez comme si aujourd’hui nous ne vivions plus du tout sous le régime de l’Etat et du droit, comme si l’Etat ne conservait plus aucune dimension symbolique, totémique.

Restant étranger à cette dimension totémique de l’Etat, vous laissez toujours et encore de côté, comme la plupart des psychanalystes qui viennent vers le « social », la dimension anthropologique, proprement clinique, du droit.
Comment aujourd’hui, après le pas de Legendre, ne pas reprendre, au registre de l’invariant universel, du totem et du tabou, la problématique de l’Etat et du droit ?
Pourquoi l’anti-juridisme ?
C’est bien dommage que vous, vous persistiez dans cette voie. Car je ne vous confonds pas avec les « filles », de l’un et l’autre sexe, les filles de la Cause comme les filles des Associations les plus diverses, qui s’entendent comme larrons en foire, en communiant dans l’amour du père, du Père Idéal of course ! Je marque là le trait, homo-sexualiste, de notre post-modernité.

Quand Freud , dans Malaise dans la civilisation, évoque « le remplacement de la puissance de l’individu par celle de la communauté » comme « le pas culturel décisif » – pas qui suppose comme l’a si bien développé Marie Moscovici, la « mise en miettes du père » » [d’où procède la mise en scène institutionnelle, totémique, de l’ancestralité, de l’inaugural, soit l’instance politique du Père comme « père mort »] – il ajoute dans le même fil : « L’exigence culturelle suivante est alors celle de la justice, c’est-à-dire l’assurance que l’ordre du droit une fois donné, ne sera pas de nouveau battu en brèche en faveur d’un individu. En cela rien n’est décidé sur la valeur éthique d’un tel droit. » Je souligne cette dernière expression, qui marque bien le sens que Freud a eu de ce que nous pouvons aujourd’hui appeler la « structure » invariante, toujours là, y compris dans ses perversions multiples, du lien insécable du Totem et du tabou, de la Référence et de l’Interdit !
Et notez bien, Freud, qui a lu Kelsen, parle de « l’ordre de droit »…

Avec Lacan, avec son apport sur le langage comme institution princeps, au fondement (juridique) du sujet et du social, nous pouvons saisir en profondeur pourquoi il n’y a pas l’individu (l’indivisé) d’un côté et le collectif ou le social de l’autre…
On peut donc dire après Freud et Lacan que la conquête du langage, concomitante à l’advenue de l’institutionnalité (dans l’homme et hors de l’homme), est le « pas culturel décisif ».

Le langage, la dogmaticité du langage, structure tout discours, et cela a affaire, comme le percevra Lacan (sans aller plus loin), avec le juridique. Je cite :

« « … il s’agit cette année de prendre la psychanalyse à l’envers, et peut-être justement de lui donner son statut, au sens du terme qu’on appelle juridique. Cela, en tous cas, a sûrement toujours eu affaire, et au dernier point, avec la structure du discours. Si le droit, ce n’est pas ça, si ce n’est pas là que l’on touche comment le discours structure le monde réel, où sera-ce ? » (Séminaire L’envers de la psychanalyse, p.17)

si le droit est d’essence langagière, expression du « pas culturel décisif », et donc en rien réductible à la seule domination, ou à la seule gestion-régulation des comportements et du « social », c’est donc bien parce qu’il est porteur, en son noyau, de la loi du langage, soit du « principe généalogique », dont le concept de Filiation répond…

Voilà pourquoi Jean-Renaud Seba (philosophe qui enseigne à l’Université de Liège) me paraît toucher le plus essentiel lorsqu’il écrit :

« 1- La prétendue immédiateté de l’opposition de l’individu et de la société doit être critiquée comme fausse évidence car aucun des termes qui la constituent n’est autofondé. (…)
2- Il en va de même pour la fausse évidence qui oppose la société civile à l’Etat et qui tient la société civile pour l’unique fondement de l’Etat. Si on entend par société civile (…) l’ensemble des relations contractuelles qui s’établissent entre individus et si on présuppose que ceux-ci sont autofondés, alors de fait, l’existence de l’Etat devient incompréhensible. Dans cette hypothèse, un marché « autorégulé » peut très bien être conçu comme la conséquence « naturelle » de la mise en relation de sujets « autofondés ». Les délires libertariens de Nozick apparaissent alors comme la vérité de l’utopie marxienne de l’abolition de l’Etat [JL Nancy a aussi relevé cela, ajouté par moi, D Px]
Mais ce qui permet de déterminer le néolibéralisme comme un délire mortifère et l’utopie marxienne comme une illusion toxique, c’est le fait, fondateur de toute l’humanité jusqu’à nos jours, que les individus ne sont pas autofondés mais produits par un système symbolique de filiation.
3- Il s’ensuit que la société civile est en outre fondée par le système empirique de l’éducation, qui prolonge et met en œuvre le système symbolique de filiation… »
(dans Le partage de l’empirique et du transcendantal, éditions Ousia, 2006, p. 345)

Voilà aussi pourquoi pour moi l’essentiel pour les interprètes, pour les praticiens de ce dit « travail social » comme pour les psychanalystes, serait :
1 – de soucier enfin des conditions (institutionnelles, juridiques) de l’ institution du sujet
2 – de mettre politiquement à jour, dans le creuset de l’élaboration des cas, des pratiques, et dans les lieux de formation, la colonne vertébrale symbolique, la facture « parentale » médiatrice – médiatrice de la relation du sujet à la Référence – de nos métiers.

Nous ne le ferons sans mettre à jour plus avant le fondement généalogique, juridique, de ces métiers.

Bien cordialement à vous,

Daniel Pendanx
Bordeaux, le 3 février 2009

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