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Promenade conceptuelle dans éressi

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Serge DIDELET

vendredi 21 novembre 2025

Promenade conceptuelle dans éressi

 

I-        Prologue : Point de chute

C’était dans les prémices de la décennie 90, je ne sais plus trop quelle année ; le drame s’est déroulé un soir d’été où l’orage menaçait et la lumière déclinait.

Il s’appelait Jean Vednarek, les familiers l’appelaient Jeannot, sexagénaire solide, d’origine polonaise, il faisait la plonge depuis plus de deux décennies dans cette maison familiale de vacances dans laquelle j’étais le Directeur. Concrètement, j’étais le chef (un chef non-chef !) d’une équipe pluridisciplinaire composée de quinze personnes. Une maison de vacances est comme un hôtel où – outre le gîte et le couvert – les vacanciers ont la possibilité d’accéder à des activités sportives et culturelles, et notamment des sorties diverses en montagne : nous sommes au pied du Mont blanc et le milieu est riche et incitateur.

Ces maisons de vacances étaient l’émanation d’un mouvement né à la fin de la Seconde guerre mondiale, dans le droit-fil des mouvements de Résistance : le tourisme social et familial. Autre époque où, avec quelques collègues, étions animés d’une éthique : que le temps libre ne soit jamais un temps vide ; à contre-courant d’une tendance consumériste tendant à la « macdonaldisation » du champ du loisir et des vacances ; et qui a finalement gagné. Le tourisme social s’est auto-sabordé et au sein des Comités d’entreprise, les syndicats préfèrent envoyer leurs ayants-droits au Club Med plutôt que de cultiver une éducation populaire à des vacances intelligentes où le vacancier est sujet-acteur de son temps libre et non un consommateur passif…mais je dérive, revenons à nos moutons, même si le concept de mouton ne bêle pas !

Depuis qu’il occupait cette place de plongeur, Jean en avait vu défiler, des directeurs. Je fus le dernier. Quelques années auparavant, j’étais alors animateur spécialisé, et avec bienveillance quasi paternelle, il m’avait vu gravir les échelons de la promotion socio-professionnelle. De ce fait, nous nous connaissions un peu et nos relations étaient amicales.

Il avait de l’allure, le Jeannot, toujours impeccable et rasé de près, il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, il avait même le coup de poing facile si quelqu’un le cherchait ; il faut dire qu’il avait passé cinq années à la Légion étrangère ! Il avait l’air du mec qu’il ne faut pas contrarier, mais je sais que c’était une carapace sociale, car il était très gentil. Les vacanciers l’aimaient bien, il faut dire qu’il « faisait partie des meubles », comme il l’énonçait souvent avec fierté. Du fait de son ancienneté, il était la mémoire incarnée de l’établissement.

Il passait l’essentiel de ses jours de repos hebdomadaires dans divers bars du coin, il jouait aux cartes et buvait « sec », il était l’objet d’une soif inextinguible ! Le soir, je le voyais souvent revenir, penché sur le guidon de sa Mobylette qui avait l’air de connaître la route, car elle le ramenait toujours à bon port, il roulait à dix à l’heure, tête baissée, signes tangibles qu’il était dans les vignes et que la journée avait été chargée. Dans cette situation, il évitait tout le monde, prenait l’ascenseur au sous-sol et direction sa piaule au cinquième étage, retour à la case de départ et ni vu ni connu !

Il occupait une petite chambre mansardée, sous le toit, son univers faisait neuf mètres carrés, dans lequel étaient réunies toutes les traces de sa vie : photographies de ses filles, de ses petits-enfants, de la Légion, où il avait fière allure avec son képi blanc. Sa chambre était toujours propre et bien rangée, c’était son lieu de vie et d’inscription, il y tenait.

J’ai appris par la rumeur que depuis quelques temps il déprimait, consécutivement à un ultimatum de la DRH qui lui avait annoncé son départ imminent à la retraite. Il avait 62 ans, et de cette retraite, il n’en voulait pas, il voulait continuer à travailler au moins jusqu’à 65 ans. Un jour, il m’avait confié que la perspective de partir d’ici était pour lui très angoissante. Sa vie était ici, dans ses neufs mètres carrés, avec ses copains en ville, ses filles qui n’étaient pas loin, et son travail en cuisine. Il ne voulait pas se déraciner à nouveau, il savait ce que l’exil voulait dire, ayant quitté la Pologne à 18 ans, premier « débranchement » … « Pour aller où ? » m’a-t-il dit. « Mes filles ne peuvent pas me prendre chez elles, les loyers sont hors de prix, je ne sais pas où aller. Avant de partir d’ici, il faudrait que je me trouve un point de chute ! »

C’était un samedi de juillet, une grosse journée au long cours pour moi, où se croisaient les flux de vacanciers, une centaine partait, une centaine arrivait. J’ai croisé Jean dans l’après-midi, il m’a semblé qu’il avait le teint jaune et l’air sinistre. Vague échange langagier, le protocole social minimal : « Ça va ? – ça va ! », propos vides de sens qui ne disent rien du sujet et dont depuis j’ai horreur.

Vers 19h30, alors que j’avais clos la réunion d’informations avec les vacanciers et que le service de restaurant commençait, une collègue de travail, affolée, m’annonce que Jean est couché sur le dos dans la rue, et qu’il a l’air inconscient.

Je me rends sur les lieux, il gît sur le bitume, et, insolite, une chaussure lui manque. Il râle, et je pense à un coma éthylique, alors je le place en position latérale de sécurité et je demande à ma collègue d’appeler les pompiers. L’orage gronde, il y a un vent impétueux qui tournoie en entraînant des feuilles, des grosses gouttes commencent à tomber sur nous, alors je demande que l’on m’apporte une couverture afin de le protéger. L’ambiance est cauchemardesque

Du chalet presque mitoyen une femme sort, l’air affolé. Elle me dit qu’elle l’a vu tomber, et je crois comprendre qu’elle l’a vu tomber de sa hauteur, comme un homme pris de boisson ; mais elle insiste, et me dit qu’elle l’a vu enjamber le balcon et qu’il a sauté du dernier étage. Je lève machinalement la tête, cinq étages, ça fait bien dans les quinze mètres. Comment est-ce possible alors qu’il a l’air intact, il ne saigne même pas du nez !?

Il ouvre les yeux, semble me reconnaître, puis les referme en marmonnant des phonèmes incompréhensibles. Les pompiers arrivent, professionnels et efficaces. Matelas coquille, minerve, perfusion, oxygène. Ils l’emmènent à l’hôpital. Je suis hagard… d’émotion…de stress…rincé par la pluie. J’apprendrai un quart d’heure plus tard que Jean est mort pendant son transfert à l’hôpital.

Violence du réel.

Jean avait enfin trouvé son point de chute…

 

 

II - Promenade conceptuelle dans éressi

Violence du réel, et, dans la simultanéité du tragique, cet impossible à symboliser. Le réel échappe au langage. On ne peut pas en parler, le penser, le raconter. Le réel, c’est l’irreprésentable, l’infraction immonde et intrusive, l’indicible. Il génère de la sidération : le suicide d’un proche, le délire mortifère d’un patient qui tente de s’arracher les yeux, l’annonce d’une maladie grave, un attentat dans un lieu public, un viol au cours d’une tournante, perdre son enfant, une hospitalisation sous contrainte, ou encore, quand, au pays des amants tristes, l’amour fout le camp et sans préavis ; tous des évènements traumatiques qui font comme le point de butée d’une catastrophe existentielle : ce ne sera plus jamais comme avant !

C’est l’irruption de l’indésirable, « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » , et la sidération une fois dépassée se transformera le plus souvent en un stress post traumatique au long cours, où le sujet se sentira inapte à vivre, et pour sortir de cet état, il va devoir symboliser, c’est-à-dire en parler, brancher le Spracheapparat 1 . Les trumains sont assujettis au logos dès la petite enfance, contraints à symboliser ce réel intrusif par la parole, et cela, malgré ses limites, et même s’il y aura toujours de l’indicible et que le dit de l’énoncé sera toujours en deçà du réel, c’est ce que l’on nomme réalité. La réalité serait-elle une version édulcorée du réel ?

Si le réel ne relève pas du signifiant il ne se laissera saisir (partiellement) que par lui, avec ses limitations consubstantielles à l’incomplétude du langage, au logos  : ce ne sera jamais « ça ». La parole, et même la parole pleine, ne comblera jamais complètement la béance du «  troumatisme  » et aucune chaîne signifiante ne comblera le manque à être du sujet confronté au réel. Comme le disait Jacques Cabassut : « Impossible d’écrire, de parler, de penser, de représenter le réel, même si on ne peut l’atteindre que par le biais du signifiant. » 2 . Le réel résiste à toute symbolisation et comme l’énonce Lacan : « Il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation ». 3

Le réel, c’est ce que dans l’instant, le sujet ne parvient pas à attraper, il se présente sans préavis, intrusif, sans représentation, il ne se laisse pas écrire ni décrire. Il est, dans l’instant de cette irruption, insymbolisable, et crypté dans l’inconscient. C’est ce que Lacan appelle la lettre 4 laquelle est une inscription indisponible temporairement, mais stockée dans la mémoire sous la forme de signifiants pouvant faire rébus.

Le signifiant, c’est-à-dire ce qui s’énonce via une image acoustique va transcrire « la lettre » qui se lit, se dit et s’écrit et ensuite produira du signifié. Dans l’immédiateté suivant l’évènement, elle est refoulée ( Verdrangung ) dans le cadre d’une névrose grave et d’un stress post traumatique, ou pire, forclose, par conséquent jamais symbolisée, et qui pourra réapparaitre dans le réel sous la forme de l’hallucination, c’est-à-dire « la réapparition dans le réel de ce qui est refusé par le sujet ». 5

Il s’agit là de la Verwerfung , c’est-à-dire la forclusion, d’où s’originent beaucoup de psychoses avérées. La forclusion est un rejet total au point même que les signifiants forclos ne pénètrent pas à l’intérieur de la psyché, à contrario du refoulement qui enfouit dans l’inconscient les affects indésirables pour le sujet. Dans le séminaire III sur les psychoses, Lacan considère que les psychoses s’originent dans l’exclusion du Père symbolique, réduisant la famille à la relation univoque « Mère-enfant ». C’est ce qu’il nommera la forclusion du Nom du Père . Les psychotiques dénient la réalité tout en la réinventant via leur imaginaire débridé, et sont en même temps les victimes d’un trop plein de réel qui fait effraction. En rupture avec l’Autre du symbolique, ils sont aussi des non dupes des signifiants : les non-dupes errent 6

A l’instar de ma mère, 93 ans, rempardée dans sa folie douce et résidente d’un EHPAD depuis la mort de mon père en 2023. A l’issue de 71 ans de vie commune, elle était très dépendante de lui et très liée au niveau affectif. J’ai craint un deuil pathologique et une entrée en mélancolie, je me suis trompé. Le décès de mon père est comme forclos, si elle le sait, elle ne l’a jamais symbolisé, ça ne s’est pas « imprimé », d’où cette apparence de deuil facile. Ainsi, il n’y a pas eu de travail de deuil, mais un non-agir, une grande confusion et un repli sur elle-même, car elle ne parle avec personne, elle qui était si sociable. Forclusion du nom de mon père… et par force, je suis devenu le père de ma mère, ça aussi, c’est du réel !

Les psychistes s’occupent de ce qui ne va pas, c’est-à-dire du réel, lequel se montre à travers le symptôme. Le discours de la science couplé au discours du maître, ne s’intéresse pas au sujet en proie au réel, il privilégie ce qu’il croit être la réalité. La réalité, contrairement au réel, n’est pas impossible, elle est ce que nous avons pu symboliser et imaginer de notre environnement immédiat ; et en retour, elle nous autorise à symboliser une image corporelle 7  : alliance borroméenne du réel, du symbolique et de l’imaginaire…RSI. La science sur son versant scientiste ne s’occupe que des objets et forclot les sujets. Il n’y a qu’à se référer au psychiatricide organisé actuellement en haut lieu par l’Etat, discours de la raison pseudo-scientifique sur la folie ; mais si c’est d’actualité c’est un autre propos, nous en reparlerons...

Ainsi, Freud, neurologue passionné et homme de science avéré, défendant toute sa vie une épistémologie de la psychanalyse, se démarqua du scientisme dominant de l’époque en empruntant la voie de la Traumdeutung 8 , l’interprétation des rêves. Il a très vite compris que la parole de ses patients en analyse méritait d’être interprétée et entendue autrement que comme l’illustration d’une objectivation scientifique. « Le sujet n’étant pas un objet, l’étudier comme un objet, c’est l’exclure en tant que sujet ». 9   

Le père fondateur de la psychanalyse préconisera que le rêveur interprète lui-même ses propres rêves, sous la houlette éclairée du psychiste, formé à l’interprétation, l’écoute active, et la relance. Le symbolique, via le truchement des signifiants, va s’efforcer de trouer le réel afin que se dévoile ce qui a été refoulé. Il fait césure entre les mots et les choses (Foucault 1966), c’est Lacan qui disait que le symbole était le meurtre de la chose, et la réponse, le meurtre de la question. Voilà qui me fait associer avec le travail de deuil, par lequel le sujet ayant perdu son objet du désir, va migrer du réel vers la réalité, transformant la perte (le réel qui fait troumatisme) en absence (symbolique).

       Le symbolique est parfois trompeur, et s’il n’est pas vérité, il pourra être varité , une vérité variable selon la subjectivité de chaque-un. Le symbolique renvoie au manque originaire, à la quête infinie de l’objet perdu, il rend possible la conscientisation de l’absence et de la présence, à l’instar du petit fils de Freud et de sa bobine, 10 que je ne commenterai pas, ne voulant pas rajouter des mots à cette observation clinique qui à juste titre, a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce serait vain et inutile.

 A un moment de son évolution, l’enfant va associer l’absence de sa mère à la présence énigmatique du père, celui qui fait tiers séparateur. Le père apparait comme un objet phallique rival, et ensuite comme le détenteur du phallus, c’est-à-dire le père symbolique, le Père de la Loi. Le Nom du Père s’associe à la Loi qu’il incarne : interdit du corps de la mère, et ouverture à de nouveaux droits, ceux de l’exogamie : avoir droit à toutes les autres, en dehors de la famille…cette désignation est le produit d’une métaphore, le Nom du Père est le nouveau signifiant qui sera – chez l’enfant – substitué au signifiant du désir de la mère. « C’est en tant que le père se substitue à la mère comme signifiant, que va se produire le résultat ordinaire de la métaphore » 11

La métaphore du Nom du Père éclaire le conflit œdipien élaboré par Freud, elle témoigne de la castration symbolique : il s’agit de la perte symbolique d’un objet imaginaire, 12 le phallus . La métaphore paternelle inaugure l’accès de l’enfant à la dimension symbolique, en le libérant de son assujettissement fusionnel et imaginaire avec la mère. L’enfant se constitue dès lors comme sujet désirant, mais cette nouvelle liberté se payera par une aliénation nouvelle : le sujet sera toute sa vie captif du langage, aliéné au langage de l’Autre, à moins qu’il ne devienne autiste de type Kanner.

Le symbolique permet de traiter le réel et de construire la réalité -toujours relative- mais ce traitement sera toujours incomplet, il demeurera un reste, un « quelque chose qui ne peut pas se dire ». L’institution humaine de base – ce qui fait société- est fondée par cette dimension symbolique, à l’origine de la Loi de l’interdit de l’inceste, et de l’organisation de la vie quotidienne et du vivre ensemble. Le symbolique, c’est l’Autre du signifiant, celui qui nous attend au tournant bien avant notre naissance, en nous imposant un patronyme sans signification, et parfois même un projet parental. Ainsi, l’infans est prédéterminé par l’ensemble des institutions de l’Autre qui précèdent sa naissance.

En amont de la tiercéité générée par l’émergence du Nom du Père, l’Autre du « petit d’homme » sera le plus souvent incarné par la mère (l’Autre maternel) et l’infans, petit être pulsionnel sans parole, devra se soumettre, s’il veut survivre, à cette aliénation nécessaire : l’ordre du langage, c’est à dire l’Autre du symbolique. L’Autre est celui qui est déjà là. « L’Autre, distingué par un grand « A », sous le nom de quoi nous désignons une place essentielle à la structure du symbolique » 13 . L’autisme infantile me semble être l’illustration d’un refus à cette sujétion, quitte à en payer le prix fort ; la vie d’un autiste dit « profond » n’étant pas une sinécure.

Ainsi l’institution de base est le symbolique, il est l’organisateur sociétal, le fondateur de la Loi (il ne s’agit pas du Code pénal !), des règles du « vivre ensemble », des limites, et tout ce qui permet de passer de la nature à la culture, via le sacrifice de la pulsion ; mais de nos jours, la Loi est en faillite, de même que la fonction paternelle. Seule compte le Loi du plus fort, la Loi du marché et du capitalisme débridé. L’état du monde est damocléen, menaçant, il génère une vision crépusculaire de l’avenir et un pessimisme généralisé.

 Les conséquences sociétales sont désastreuses et surtout pour les jeunes générations, qui manquent de repères 14 à la fois victimes assujetties à l’iconophilie dominante - primat de l’imaginaire ? - et reproducteurs de cette aliénation consumériste, répondant à la lettre à l’injonction sociétale du « plus de jouir », nouvelle économie psychique (C. Melman) où le moteur de la vie n’est plus le désir mais la jouissance sans limites, ce qui entraîne des conséquences anthropologiques d’une grande ampleur. C’est pour cela qu’il faut défendre le symbolique, les dits et écrits. Lors d’entretiens avec JP Lebrun, C. Melman disait : « Nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion. La « santé mentale » relève ainsi aujourd’hui d’une harmonie non plus avec l’idéal mais avec un objet de satisfaction » 15 . Jouissance objectale…

Le symbolique fait société. La base du symbolique est le langage, composé de signifiants permettant que chaque chose - réelle ou non - soit nommée. Le registre du signifiant est celui de l’énonciation et le registre du grand Autre est celui de la fonction invoquante. « L’Autre est le lieu où se constitue le Je qui parle avec celui qui entend » 16 nous dit Lacan. Cela veut dire que l’Autre est le lieu (topos) de la parole et du langage. L’Autre avec un « A » majuscule, le grand Autre désignant la fonction symbolique, alors que l’autre avec un « a » minuscule, le petit autre, renvoie à l’autre de l’interlocution, l’alter égo, l’autre imaginaire et spéculaire, nous allons comprendre pourquoi.

Après ce bref « balayage » du réel et du symbolique, il est temps d’évoquer l’imaginaire qui tend à l’hégémonie, troisième composante de éressi, la troisième topique de la psychanalyse.

Pour le définir, une lapalissade : l’imaginaire est le domaine des images. Nous vivons de plus en plus dans un monde d’images : dès les années 60 avec la télévision, puis la publicité envahissante et abrutissante, les informations télévisées, principaux vecteurs de l’idéologie dominante (la voix de son maître…), les films, les vidéos de You tube, les réseaux dits sociaux où cohabitent le pire et le meilleur, et tout cela grâce à la technologie, tablettes, ordinateurs et autres téléphones portables qui savent (presque) tout faire, induisant de ce fait une passivité. paresseuse des trumains : pourquoi apprendre puisque Google sait tout sur tout ? C’est l’invasion iconophile, au détriment de l’écrit et de la parole. Déclin du symbolique ?

Les écrans sont tels des miroirs, ce qui me fait associer avec « le stade du miroir » élaboré par Henri Wallon et réinvesti par Lacan dans son texte princeps : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (déjà cité). Il s’agit d’un moment de maturation psychique par lequel, un enfant entre six mois et deux ans, encore immature au niveau sensori-moteur, rencontre son image dans un miroir et la reconnaît. Par cette image spéculaire, l’enfant anticipe pour la première fois son unité corporelle, d’où son « assomption jubilatoire » (Lacan), signe d’une identification imaginaire. Il peut dès lors se prendre pour lui-même et c’est ainsi que naît le Moi, par conséquent, l’Ego est le produit des illusions imaginaires et spéculaires.

Jusque-là, le petit d’homme encore infans se vivait morcelé et par l’assomption de son image – confirmée souvent par un tiers qui est l’Autre – peut rencontrer son unité en recollant tous les morceaux épars de sa corporéité. S’il parle déjà, il pourra dire « c’est moi », mais il y a un leurre dans la mesure où cette image est extérieure et inversée, c’est une image à l’envers de ce que les autres voient de lui. Ensuite, l’enfant projettera cette image sur l’autre, l’alter ego, l’imago du double. Le petit d’homme va se fixer à une image, une forme où va s’originer cette organisation narcissique qu’est le Moi. Il va ainsi construire son rapport à l’autre, via l’imago, d’où la naissance de l’agressivité (voir par exemple le complexe d’intrusion) 17 par laquelle l’enfant se pense imaginairement en fonction de l’autre, placé en miroir. (Voir les bagarres de bébés en crèche !). Comme le disait ce même Lacan : « L’agressivité est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du Moi de l’homme et du registre d’entités caractéristiques de son monde » 18 .

C’est dans cette relation imaginaire que naît l’agressivité, dirigée contre l’autre, le rival dans la fratrie, celui qui accapare l’amour de la mère ; ou encore l’étranger basané (qui c’est celui-là ?) et autres figures de l’altérité. Les relations humaines sont perverties par les images, induisant des émotions négatives et mortifères, ainsi qu’une organisation sociale pyramidale générant individualisme, perversion, égoïsme, agressivité, rivalité, lutte pour le pouvoir ; ou encore culte des stars (vivre par procuration), adulation des footballers milliardaires et des animateurs TV dits populaires qui nivellent par le bas ; ou encore détestation du plus pauvre que soi qualifié d’assisté, ou cette haine de l’étrange étranger, migrant et bronzé par le soleil ardent de la misère. L’imaginaire est le levier du fascisme et de l’ultra droite, il suffit de regarder et écouter C-news pendant cinq minutes pour le comprendre…cinq minutes, mais pas plus ! il faut savoir mettre des limites à la banalisation médiatique de l’intolérable.

C’est encore l’imaginaire qui nous immerge dans les délices miraginaires de l’amour-passion, ou, à l’opposé, de la haine de l’autre. L’imaginaire déforme la réalité et est à l’origine de beaucoup d’illusions. L’imaginaire, ça peut aboutir soit à Daesch, soit à la petite maison dans la prairie, selon les protagonistes. Enfin, si la prise de conscience moique est imaginaire, le sujet – celui qui parle en son nom propre, celui qui dit Je, et qui est assujetti à l’inconscient – est parlant : « Dans l’inconscient, exclu du système du Moi, le sujet parle », Lacan dixit. Le sujet de l’inconscient et le Moi, ce n’est pas à confondre.

Ainsi, voilà pour l’heure ce que m’inspire cet éressi. Réel-Symbolique-Imaginaire, R.S.I. qui constitue, il me semble, la troisième topique d’une métapsychologie freudo lacanienne qu’il faut sans cesse remettre à l’ouvrage, dans la théorie comme dans la praxis, c’est-à-dire la pratique théorique (Althusser 1961), la réinventer. Dont acte.

Serge Didelet, le 21/11/2025

1 L’appareil à parler, concept de Freud.

2 J. Cabassut, « Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel », Champ social 2009.

3 J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud » in Ecrits, Editions du Seuil 1966.

4 Et aussi Joseph Rouzel. Lire en particulier « La lettre de l’inconscient », l’Harmattan 2017.

5 J. Lacan, Séminaire III « Les psychoses », page 22, Editions du Seuil 1981.

6 J. Lacan, Séminaire XXI.

7 J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

8 S. Freud, « L’interprétation des rêves », PUF 2010.

9 R. Abibon, « Abords du réel, une exploration de l’ombilic des rêves », l’Harmattan 2015.

10 S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920) in « Essais de psychanalyse », Payot 1981.

11 J. Lacan, Séminaire V, « Les formations de l’inconscient », Editions du Seuil 1994.

12 J. Lacan, Séminaire IV « La relation d’objet », Editions du Seuil 1994.

13 J. Lacan, « La psychanalyse et son enseignement » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

14 « Le point de repère, ça va avec la fonction paternelle au sens symbolique du terme. C’est un point de « re-père ». Donc, s’il n’y a pas de point de repère dans l’errance du type qu’on accueille, il risque de se perdre davantage, d’être dans un état de dépersonnalisation »

Jean Oury, Séminaire de La Borde 1996/1997, Champ social Editions, 1998.

15 C. Melman et JP Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

16 J. Lacan, « La chose freudienne » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

17 J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » in « Autres écrits, Editions du Seuil 2001.

18 J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966

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