Avant d’avancer les réflexions qui me sont venues à la lecture de votre témoignage si précieux, tant il est significatif de cette « terreur » (plus ou moins soft) dans laquelle nous sommes en train de basculer, permettez moi que je vous encourage d’abord à porter votre affaire devant les prud’hommes. Cela en évitant de trop vous enkyster dans le duel – ce qui ne se peut parfois sans trouver aussi une « médiation » amicale, voire celle d’un avocat, qui pour vous accompagner ne vous y pousse n’importe comment. On peut aisément se faire «prendre» par la destructivité que lève en nous de telles situations d’agression. Car c’est bien d’un équivalent de « meurtre » qu’il s’agit derrière votre affaire, sous la belle façade des idéaux de la «bonne gestion» et des « bonnes pratiques» brandis par ce directeur, mais pas que par lui. Ce « meurtre », il nous implique aussi ! Cela vient d’être relevé dans le premier commentaire. Je crois que c’est Schiller qui disait que le diable ne se présentait jamais sous les figures du diable, mais toujours sous les allures de la plus haute spiritualité. Mais bon, on ne croît plus au diable, nous qui sommes si bons, si pleins d’empathie pour notre prochain…
Ce texte, que je trouve très riche dans ses descriptions, dans l’expression de votre sensibilité, là où vous en êtes aujourd’hui, plus le fait que vous osiez ainsi porter votre affaire sur la place publique (via le site psychasoc), vous permettront j’espère, comme vous le dites en conclusion, de « finalement la faire cette démarche aux prud’hommes ».
Introduire ainsi le tiers juridique entre vous et cette association, qui n’a su arrêter, tempérer le bras du directeur de votre service, ne peut pas faire de mal dans de pareilles situations, tout au contraire je crois. Les Associations (les CA) ne savent plus jouer un rôle médiateur, de tempérance des directions, mais tout au contraire, ainsi que cela semble s’être engagé en votre cas, confortent et inscrivent les chefs dans ce mode de délégation managériale qui n’est pas « délégation » du sens de la Limite, délégation d’un esprit de mesure et de modération dans les actes, mais bien davantage cette «délégation » imaginaire du pouvoir, à résonance totalitaire, déliant les volontés de puissance, le fantasme d’emprise, d’omnipotence, poussant à jouir du pouvoir…
L’intérêt serait donc quand même je crois pour vous de ne pas refermer le questionnement sur votre propre implication et participation dans l’affaire. Mais sur ce point vous affichez aussi, comme sur beaucoup d’autres, une belle lucidité : « Le coup a été rude et je ne suis même pas allée aux prud’hommes, non pas par peur, j’ai l’avantage de ne pas trop me laisser mener par ce sentiment. Mais sans doute parce que je craignais de me retrouver assez isolée, je pense réellement que les professionnels y compris les chefs de service ont peur d’exprimer leur désaccord et donc leur soutien à la personne touchée par ce système. J’ai eu en outre une volonté prématurée de dépasser tout ça, et voilà, j’écris parce qu’en fait, je n’ai pas encore dépassé grand-chose. »
Quoiqu’il en soit de la difficulté ou pas des remarques que je vais tenter maintenant, croyez bien qu’après avoir lu ce témoignage, si évocateur de ce dans quoi nous sommes et allons de plus en plus être pris, je suis dans un état d’esprit cordial à votre endroit. Vieux rebelle, j’ai trop de sympathie pour l’insubordination, même si j’en sais aujourd’hui la voie très étroite. Je vous remercie donc d’abord de nous rapporter cette affaire qui vous touche avec tant de précision, et de courage. Vous nous exposez une expérience archétypique de la « schizophrénie » – de cette situation hautement paradoxale – dans laquelle se trouvent et vont se retrouver de plus en plus nombre de ceux qui, dans les fonctions de direction, garderont le sens commun, le sens du semblable, le sens de ce que j’appelle une alliance non faussée.
J’espère que vous trouverez dans mon propos quelque appui à votre propre travail de pensée et d’élaboration. Car nous sommes bien là, en effet, dans notre exercice praticien, pour penser, quoiqu’en veuille ce directeur qui vous dit « tu n’es pas là pour penser ! ». Je vais revenir en conclusion sur l’enjeu à mon sens associé à un tel propos.
S’il y a un trait qui caractérise ces managers qui ne veulent pas que nous « pensions » mais que nous chantions à l’unisson (« qui chante en groupe à l’unisson, quand on le lui demandera, mettra son frère en prison », c’est un aphorisme du poète Michaux), c’est de ne rien vouloir savoir du fait que « je est un autre », c’est de ne jamais, comme le pervers qui toujours porte haut le discours de l’idéal et de la norme, se reconnaître en autrui… C’est pour cela qu’il convient me semble-t-il de ne pas faire de même, et saisir un peu que la perversion – ce clivage qui nous rend insensible à autrui, quand autrui n’est pas un « même » – nous regarde, nous implique.
Ce n’est donc pas me semble-t-il avec le seul discours de l’humanisme et des « bons sentiments » que nous arriverons à affronter et à résister au rouleau compresseur du management. Nous ne ferons face à ce dont vous témoignez, qui correspond bien à ce qui est en train de se passer dans de plus en plus d’institutions et de services (et ce n’est peut-être qu’un avant-goût), sans d’abord retrouver une orientation éducative et clinique conséquente, j’entends là une orientation qui prenne en compte et l’éclairage freudien (celui sur « l’autre scène » de l’humain, la scène où règne la logique de l’indifférencié, la logique de l’inceste et du meurtre), et la fonction civilisatrice du droit et des institutions. Ce qui permet alors de saisir la fonction « parentale » médiane de tous sur la scène sociale, dans la diversité des fonctions et des niveaux de discours, de la parole.
L’attaque en règle en cours contre la Convention 66 montre bien je crois aussi que ceux qui prétendent gouverner la réforme de notre secteur, diriger les pratiques de manière technocratique, croient que le moment est proche ou enfin ils pourront mettre le réel au pli de l’idéal, à leur pli ! Toujours la même vieille folie politique des « réformateurs » ou des « révolutionnaires », toujours ressuscitée. J’espère donc que le réel, sous la forme d’un refus collectif puissant, sur des objectifs simples, va leur renvoyer la Limite. Mais, je ne cesse de le rabâcher, pour cela faut-il encore que nous en élaborions quelque chose du principe institutionnel de la Limite, que l’on peut aussi nommer, le principe du Père. Principe qui est d’abord un principe logique, ayant à voir avec les enjeux nodaux de la structuration subjective, avec ces enjeux de représentation au fondement de l’accès du sujet à la Raison, et non un principe fondé sur la biologie ou la sociologie de la famille ! Voilà posé le plus difficile : pouvons nous ou pas accéder à la dimension juridique de la fiction, de la structure, celle du théâtre oedipien qui régit institutionnellement la tache d’éducation, de transmission ?
Qu’est-ce qui peut nous faire ressembler à ces managers, si détestables de se réduire eux-mêmes à cette caricature, à laquelle ils finissent par croire, que vous décrivez ? En quoi ne serions nous pas de ces nouveaux « pasteurs » de la techno gestion, prêts à transformer toute erreur en faute, soucieux même de transformer toute erreur en faute ?
Il y a au fond de l’être de chacun quelque chose, du côté du lien inconscient aux figures du père, de la mère, qui peut nous attacher, fascinés, à tout discours de la maîtrise, même si ce discours ne joue plus de l’ancien modèle identificatoire au «bon père de famille» comme vous dites… Il joue la carte du père autrement. Mais ces discours continuent de tabler sur notre propre infantile, aussi bien donc sur notre volonté de puissance et nos idéaux, sur ce qu’il en est en chacun de ce qu’une psychanalyste a nommé « la maladie de l’idéalité »…
Nous partageons tous au départ, dans notre « vocation » à ces métiers, quand même bien particuliers, de « l’éducation spécialisée », bien des illusions. L’’illusion du pouvoir imaginaire, l’illusion de la Grande Réparation. N’est-ce pas pour cela qu’une formation digne de ce nom est d’abord une formation qui nous fait « perdre », renoncer, une formation qui nous ouvre au travail d’élaboration des idéaux ?
Une formation qui ne s’articule pas d’abord à cela, disons au « travail du négatif », peut-elle déboucher sur autre chose que sur le verrouillage de l’« orgueil » professionnel ? Et ne serait-ce d’abord cet orgueil (ou narcissisme) qui entrave le vrai travail éducatif, créatif, l’ajustement sensible et infini de chacun au Réel, à l’impossible à gouverner et à éduquer du désir d’autrui ?
La fonction de directeur, de chef de service, est devenue « une toute autre profession » dites vous. Oui, bien sûr. Mais j’estime que le ver était dans le fruit depuis longtemps, qu’il était déjà là, dans ce paternalisme qui allait si bien à tant d’entre nous, et dont beaucoup, si je les entends, sont nostalgiques. Les choses se nouent là. A force d’avoir voulu un père fraternel, protecteur, maternel, un père qui ferme les yeux, et bien on a récolté ce qu’on est en train de récolter. Certains en viennent à regretter le père d’antan! Moi je ne suis pas pour ce « retour » là, que je crois d’ailleurs impossible.
Votre propos témoigne cruellement de cette impasse : le modèle ancien, on n’y reviendra pas, et le nouveau modèle « managérial » ne pourra, je le crains, être dépassé (dialectiquement) qu’après de bien terribles épreuves, qu’au prix d’un effort de pensée que ceux qui mènent le bal, y compris dans le champ de la psychanalyse qui est aussi ma maison, sont loin encore d’accepter d’ouvrir sur des bases rigoureuses. Le modèle ancien, je simplifie, c’était celui du paternalisme, le nouveau, c’est celui de la Haute Mère Gouvernante.
La première « vertu » d’un manager ignorant (« ignorant », tel que la fable de La Fontaine, L’âne qui portait ses reliques, décrit un « juge ignorant »), c’est en vérité, et vous décrivez cela remarquablement, celle du « zèle » !
Le manager est d’abord un zélator ! Sa vocation première c’est d’être zélé, un «spécialiste zélé». Ça devrait nous rappeler quelque chose, vous savez la défense d’Eichmann à son procès ; il a dit qu’il n’était qu’un spécialiste, qu’un fonctionnaire zélé dans la mise en œuvre de la « solution finale ». Voyez-vous ça : ils tuaient en toute innocence professionnelle !
Voyons l’étymologie.
Zélator », le zélé, du latin zelus : l’envieux, qui veut toujours être le premier.
(dans les associations pieuses, c’était celui qui était chargé de stimuler le zèle des adhérents…)
Zélé, du grec zelos : ardeur et jalousie.
Nous y sommes, non ?
Ce qui est aujourd’hui privilégié, du côté du discours des maîtres, n’est-ce pas en effet le « zèle », et derrière ce zèle qu’y a-t-il, sinon la mise en œuvre de ce clivage dans la représentation (ceux d’en haut / ceux d’en bas, les innocents / les coupables), toutes ces fausses distances derrière lesquelles s’engage en vérité tout ce « mépris » dans lequel se tient « l’élu », l’élu œdipien…
Mais pour être parmi les élus, il faut donner les gages de l’allégeance. Les annonces d’embauche, les entretiens d’embauche sont on ne peut plus significatifs de l’état dans lequel nos milieux se trouvent aujourd’hui quant à ce qui est attendu de la « servitude ».
Il faut arriver à leur faire honte, ils n’ont plus de honte !
Voyez-vous ce qui m’a plu aussi dans votre texte, c’est que vous dites, vous, votre honte… Moi je n’ai pu évoluer qu’ainsi, qu’en reconnaissant combien je me suis sali, combien je me suis égaré… Evoluer, mais sans changer beaucoup. Du coup je ne suis pas un excité du « changement »… pour les autres…
Un de mes chers collègues me rapportait il y a peu un épisode vécu par lui. Lors d’un entretien d’embauche pour un poste de chef de service auquel il venait de postuler, le directeur qui officiait là lui demanda, comme critère des critères de la qualité à occuper le poste, s’il pourrait dire « non » aux éducateurs de base. Mon collègue lui répondit qu’il pensait pouvoir dire « non », mais que pouvoir dire « non » ce ne pouvait être ciblé que vers les praticiens de base, qu’il convenait aussi de pouvoir dire « non », si nécessaire, par exemple au directeur. Il ne peut pas y avoir d’écart si on ne peut pas se dire « non ». Il a soutenu ça aimablement.
« Non ? ou la vaine gloire de commander »
C’est le titre d’un beau film de Manoel de Oliveira.
La candidature de mon collègue n’a pas été retenue. Ce collègue, pour lequel j’ai de l’amitié, est un praticien qui a pris un chemin, et qui ne peut plus en prendre un autre, ou deux à la fois ; c’est ainsi. Alors son désir le portera peut-être ailleurs, ailleurs que dans cet univers régi par les enlacés de la Haute Mère, prêts à nouveau à « tuer » en toute innocence.
Mais on peut essayer aussi de s’infiltrer, d’intéresser à l’essentiel – aux droits subjectifs, poétiques, de tout un chacun – les moins piétistes et les moins collabos…
Pour cela il faut quand même apprendre à connaître l’enfant en nous, l’enfant qui « demande » satisfaction (qui dit « je veux »), qui exige aussi la reconnaissance inconditionnelle, tout l’amour, et dans un seul sens… Ce n’est que comme cela qu’on apprend à voir, derrière le chef omnipotent, l’enfant narcissique, cet enfant tyrannique qu’une mère (dois-je dire, une Association ?) laisse triompher, triompher œdipiennement à bon compte… On aborde tellement ces choses là en aveugle, en étant œdipiennement aveugle…, comme si la découverte freudienne n’avait servi de rien…
Ce qui guette semble-t-il de plus en plus tous ceux qui s’engagent en notre milieu vers des fonctions de direction, c’est de se mettre à croire qu’il ne s’agit par là pour eux de devoir continuer à perdre, autrement dit qu’il ne s’agit pas d’aller vers ces postes en ayant conquis de traverser l’illusion du pouvoir imaginaire, mais tout au contraire d’y aller pour conforter cette illusion, pour gagner toujours plus, pour gagner sur autrui, sur le réel d’autrui !
Aujourd’hui le management a perdu l’horizon de la Loi, l’horizon de sa propre fonction généalogique, symbolique. Mais, je ne cesse de le répéter : il l’ignore d’autant que le discours professionnel, éducatif, clinicien, ne s’est pas lui-même véritablement inscrit, institutionnellement inscrit, comme il y conviendrait, dans cet horizon de la Loi, dimension juridique comprise. Cela se retrouve dans votre texte. Vous le sentez bien d’ailleurs, vous qui dites en modestie, « je n’ai pas encore dépassé grand-chose ». C’est le genre de phrase qui ne me fait pas désespérer de ceux qui viennent. Je vois combien parmi mes jeunes collègues certains, pas tous bien sûr, ont capacité à ce regard sur eux. Ce qui me réjouit.
Qui pourrait vous « reprocher » de demeurer pour partie dans le même imaginaire, au fond « positiviste », que celui de ceux qui vous ont licencié ?
Je ne vous incrimine en rien ; ce que j’essaie de vous dire, à travers ce « commentaire», c’est que c’est peut-être ce «positivisme» (éducatif) qui nous aliène, et qui vous a aussi laissé sans vrais alliés dans cette situation. Vous évoquez aussi la peur.
C’est pour cela je crois qu’il convient parfois aussi, quand il le faut (comme aujourd’hui pour la défense de la CC 66), de « combattre », de déployer un refus consistant, collectif. Mais la question du refus, c’est d’abord une question singulière, qui regarde et implique chacun. Sans cela, toute « lutte », et en particulier dans notre secteur, a toute chance de renforcer ce que l’on dénonce…
Je reviens pour conclure sur cette phrase de ce directeur qui vous dit « tu n’es pas là pour penser ».
Moi je crois qu’en vérité il vous dit, sans le savoir of course, « tu n’es pas là pour être une femme », autrement dit tu n’es pas là pour être un sujet sexué, divisé du Phallus, un sujet parlant, pensant, un sujet qui peut dire oui, qui peut dire non. Tu es, comme moi, la même, une castrée, l’instrument de la Haute Mère.
Nous sommes là dans le fin fond de l’idéal de l’Institution parfaite qui tient ces gens, ce lieu où il n’est nul besoin que vous pensiez…
Cet idéal de l’Institution parfaite, c’est celui de tous les fondamentalismes…
Tout ce qui s’est manifesté en vous de refus et de pensée par rapport à ces mises infernales de la technogestion (DIPC etc.), ces mises dont nous souffrons tous de plus en plus, renvoyait ce collègue directeur à son surmoi, féroce comme on sait, à sa propre indivision, à sa propre impasse donc devant la Haute Mère. Cela ne pouvait que lui être, en l’état, dans le défaut d’interprétation, sans autre étayage pour lui aussi, qu’insupportable.
Et puis le simple fait que vous parliez, semble-t-il plutôt « normalement » à vos collègues, que vous ayez eu l’envie et le souci de travailler, non dans la verticalité, mais là encore je dirai « normalement » avec eux (préférant faire avec eux, que faire faire !), eh bien moi je crois que vous avez fait par là se réveiller le Grand Jaloux, l’Enfant qui veut la Mère rien que pour soi… Vous lui faites perdre son bâton de maréchal, le sacro-saint phallus imaginaire… Il est bien trop ce directeur, nous sommes toujours tous bien trop… Je n’irai pas plus loin dans cette réflexion d’ordre universel…
Un dernier point. Vous faites par trois fois un autre lapsus d’écriture, sur le « e » : vous écrivez « conseil générale » (au lieu de Conseil général), puis « oublie » (au lieu de «oubli»), puis «dénie» (au lieu de «déni») !
Oui, c’est La Générale qui commande maintenant !
Et puis, c’est trop beau, je trouve là confirmation de ce dont à mon sens derrière tout cela il s’agit. Oubli du féminin, déni du féminin !
Le management passe son temps à nous vouloir asexué, hors sexe, hors rapport sexuel ; il veut une humanité d’avant la chute ! Chasser le sexe c’est bien en effet chasser le féminin ; car, comme disait notre cher Lacan, sans féminin pas de sexe…
Ce qui est insupportable à tous, et particulièrement à ceux qui occupant le ciel des chefs espèrent pouvoir y échapper, c’est de se retrouver à devoir occuper la place tierce, en d’autres termes, c’est de devoir exercer la fonction parentale, et donc pour cela quitter sa place d’enfant : il nous faut soutenir la place de l’exclu œdipien…
Allez, un dernier tuyau pour "tuer le Directuer" (pour avancer dans le bon programme) : prenez donc l’habitude de ne plus employer le « possessif » quand vous parlez des éducateurs (« il exige de ses éducateurs ») ou du directeur ou de l’institution ; ne dites pas "mon directeur", mais «le directeur de l’institution» ; vous verrez ce n’est pas tout à fait la même chose… Et c’est un bon exercice pour « passer », je veux dire pour conquérir de voir la scène institutionnelle comme une fiction, un théâtre… Ce n’est pas dans les formations pour devenir « chef de service » ou directeur – à quelques exceptions près me dit-on – que vous allez tâter de cela, de cette dimension structurale de la fiction à l’œuvre dans l’institutionnalité…
Et puis laissez tomber aussi le vocable imposé, celui par exemple des «bonnes pratiques»!
Allez, je vous offre, après ces choses si difficiles, chère insubordonnée, ce poème de Paul Celan, un parmi ceux qui constituent mon modeste viatique :
Parle toi aussi
Parle toi aussi,
parle en dernier,
dis ta parole.
Parle –
Mais ne sépare pas le non du oui.
Donne aussi le sens à ta parole :
Donne-lui l’ombre.
Donne-lui assez d’ombre,
Donne-lui autant d’ombre
que tu en sais partagée autour de toi entre
minuit et midi et minuit.
Regarde tout autour :
Vois ce qui t’entoure devenir si vivant !
Dans la mort ! Vivant !
Celui qui parle l’ombre parle vrai.
Désormais le lieu où tu te tiens rétrécit :
Où aller maintenant, dépourvu d’ombre, où aller ?
Monte. En tâtonnant, monte.
Te voilà plus mince, moins ressemblant, plus fin !
Plus fin : un fil,
où l’étoile veut glisser et descendre :
pour nager en bas, tout en bas,
où elle se voit scintiller : dans la houle
des mots qui vont.
Une voie pour l'insubordination
Daniel Pendanx
(06/03/2010 20:29)
Chère collègue,
Avant d’avancer les réflexions qui me sont venues à la lecture de votre témoignage si précieux, tant il est significatif de cette « terreur » (plus ou moins soft) dans laquelle nous sommes en train de basculer, permettez moi que je vous encourage d’abord à porter votre affaire devant les prud’hommes. Cela en évitant de trop vous enkyster dans le duel – ce qui ne se peut parfois sans trouver aussi une « médiation » amicale, voire celle d’un avocat, qui pour vous accompagner ne vous y pousse n’importe comment. On peut aisément se faire «prendre» par la destructivité que lève en nous de telles situations d’agression. Car c’est bien d’un équivalent de « meurtre » qu’il s’agit derrière votre affaire, sous la belle façade des idéaux de la «bonne gestion» et des « bonnes pratiques» brandis par ce directeur, mais pas que par lui. Ce « meurtre », il nous implique aussi ! Cela vient d’être relevé dans le premier commentaire. Je crois que c’est Schiller qui disait que le diable ne se présentait jamais sous les figures du diable, mais toujours sous les allures de la plus haute spiritualité. Mais bon, on ne croît plus au diable, nous qui sommes si bons, si pleins d’empathie pour notre prochain…
Ce texte, que je trouve très riche dans ses descriptions, dans l’expression de votre sensibilité, là où vous en êtes aujourd’hui, plus le fait que vous osiez ainsi porter votre affaire sur la place publique (via le site psychasoc), vous permettront j’espère, comme vous le dites en conclusion, de « finalement la faire cette démarche aux prud’hommes ».
Introduire ainsi le tiers juridique entre vous et cette association, qui n’a su arrêter, tempérer le bras du directeur de votre service, ne peut pas faire de mal dans de pareilles situations, tout au contraire je crois. Les Associations (les CA) ne savent plus jouer un rôle médiateur, de tempérance des directions, mais tout au contraire, ainsi que cela semble s’être engagé en votre cas, confortent et inscrivent les chefs dans ce mode de délégation managériale qui n’est pas « délégation » du sens de la Limite, délégation d’un esprit de mesure et de modération dans les actes, mais bien davantage cette «délégation » imaginaire du pouvoir, à résonance totalitaire, déliant les volontés de puissance, le fantasme d’emprise, d’omnipotence, poussant à jouir du pouvoir…
L’intérêt serait donc quand même je crois pour vous de ne pas refermer le questionnement sur votre propre implication et participation dans l’affaire. Mais sur ce point vous affichez aussi, comme sur beaucoup d’autres, une belle lucidité : « Le coup a été rude et je ne suis même pas allée aux prud’hommes, non pas par peur, j’ai l’avantage de ne pas trop me laisser mener par ce sentiment. Mais sans doute parce que je craignais de me retrouver assez isolée, je pense réellement que les professionnels y compris les chefs de service ont peur d’exprimer leur désaccord et donc leur soutien à la personne touchée par ce système. J’ai eu en outre une volonté prématurée de dépasser tout ça, et voilà, j’écris parce qu’en fait, je n’ai pas encore dépassé grand-chose. »
Quoiqu’il en soit de la difficulté ou pas des remarques que je vais tenter maintenant, croyez bien qu’après avoir lu ce témoignage, si évocateur de ce dans quoi nous sommes et allons de plus en plus être pris, je suis dans un état d’esprit cordial à votre endroit. Vieux rebelle, j’ai trop de sympathie pour l’insubordination, même si j’en sais aujourd’hui la voie très étroite. Je vous remercie donc d’abord de nous rapporter cette affaire qui vous touche avec tant de précision, et de courage. Vous nous exposez une expérience archétypique de la « schizophrénie » – de cette situation hautement paradoxale – dans laquelle se trouvent et vont se retrouver de plus en plus nombre de ceux qui, dans les fonctions de direction, garderont le sens commun, le sens du semblable, le sens de ce que j’appelle une alliance non faussée.
J’espère que vous trouverez dans mon propos quelque appui à votre propre travail de pensée et d’élaboration. Car nous sommes bien là, en effet, dans notre exercice praticien, pour penser, quoiqu’en veuille ce directeur qui vous dit « tu n’es pas là pour penser ! ». Je vais revenir en conclusion sur l’enjeu à mon sens associé à un tel propos.
S’il y a un trait qui caractérise ces managers qui ne veulent pas que nous « pensions » mais que nous chantions à l’unisson (« qui chante en groupe à l’unisson, quand on le lui demandera, mettra son frère en prison », c’est un aphorisme du poète Michaux), c’est de ne rien vouloir savoir du fait que « je est un autre », c’est de ne jamais, comme le pervers qui toujours porte haut le discours de l’idéal et de la norme, se reconnaître en autrui… C’est pour cela qu’il convient me semble-t-il de ne pas faire de même, et saisir un peu que la perversion – ce clivage qui nous rend insensible à autrui, quand autrui n’est pas un « même » – nous regarde, nous implique.
Ce n’est donc pas me semble-t-il avec le seul discours de l’humanisme et des « bons sentiments » que nous arriverons à affronter et à résister au rouleau compresseur du management. Nous ne ferons face à ce dont vous témoignez, qui correspond bien à ce qui est en train de se passer dans de plus en plus d’institutions et de services (et ce n’est peut-être qu’un avant-goût), sans d’abord retrouver une orientation éducative et clinique conséquente, j’entends là une orientation qui prenne en compte et l’éclairage freudien (celui sur « l’autre scène » de l’humain, la scène où règne la logique de l’indifférencié, la logique de l’inceste et du meurtre), et la fonction civilisatrice du droit et des institutions. Ce qui permet alors de saisir la fonction « parentale » médiane de tous sur la scène sociale, dans la diversité des fonctions et des niveaux de discours, de la parole.
L’attaque en règle en cours contre la Convention 66 montre bien je crois aussi que ceux qui prétendent gouverner la réforme de notre secteur, diriger les pratiques de manière technocratique, croient que le moment est proche ou enfin ils pourront mettre le réel au pli de l’idéal, à leur pli ! Toujours la même vieille folie politique des « réformateurs » ou des « révolutionnaires », toujours ressuscitée. J’espère donc que le réel, sous la forme d’un refus collectif puissant, sur des objectifs simples, va leur renvoyer la Limite. Mais, je ne cesse de le rabâcher, pour cela faut-il encore que nous en élaborions quelque chose du principe institutionnel de la Limite, que l’on peut aussi nommer, le principe du Père. Principe qui est d’abord un principe logique, ayant à voir avec les enjeux nodaux de la structuration subjective, avec ces enjeux de représentation au fondement de l’accès du sujet à la Raison, et non un principe fondé sur la biologie ou la sociologie de la famille ! Voilà posé le plus difficile : pouvons nous ou pas accéder à la dimension juridique de la fiction, de la structure, celle du théâtre oedipien qui régit institutionnellement la tache d’éducation, de transmission ?
Qu’est-ce qui peut nous faire ressembler à ces managers, si détestables de se réduire eux-mêmes à cette caricature, à laquelle ils finissent par croire, que vous décrivez ? En quoi ne serions nous pas de ces nouveaux « pasteurs » de la techno gestion, prêts à transformer toute erreur en faute, soucieux même de transformer toute erreur en faute ?
Il y a au fond de l’être de chacun quelque chose, du côté du lien inconscient aux figures du père, de la mère, qui peut nous attacher, fascinés, à tout discours de la maîtrise, même si ce discours ne joue plus de l’ancien modèle identificatoire au «bon père de famille» comme vous dites… Il joue la carte du père autrement. Mais ces discours continuent de tabler sur notre propre infantile, aussi bien donc sur notre volonté de puissance et nos idéaux, sur ce qu’il en est en chacun de ce qu’une psychanalyste a nommé « la maladie de l’idéalité »…
Nous partageons tous au départ, dans notre « vocation » à ces métiers, quand même bien particuliers, de « l’éducation spécialisée », bien des illusions. L’’illusion du pouvoir imaginaire, l’illusion de la Grande Réparation. N’est-ce pas pour cela qu’une formation digne de ce nom est d’abord une formation qui nous fait « perdre », renoncer, une formation qui nous ouvre au travail d’élaboration des idéaux ?
Une formation qui ne s’articule pas d’abord à cela, disons au « travail du négatif », peut-elle déboucher sur autre chose que sur le verrouillage de l’« orgueil » professionnel ? Et ne serait-ce d’abord cet orgueil (ou narcissisme) qui entrave le vrai travail éducatif, créatif, l’ajustement sensible et infini de chacun au Réel, à l’impossible à gouverner et à éduquer du désir d’autrui ?
La fonction de directeur, de chef de service, est devenue « une toute autre profession » dites vous. Oui, bien sûr. Mais j’estime que le ver était dans le fruit depuis longtemps, qu’il était déjà là, dans ce paternalisme qui allait si bien à tant d’entre nous, et dont beaucoup, si je les entends, sont nostalgiques. Les choses se nouent là. A force d’avoir voulu un père fraternel, protecteur, maternel, un père qui ferme les yeux, et bien on a récolté ce qu’on est en train de récolter. Certains en viennent à regretter le père d’antan! Moi je ne suis pas pour ce « retour » là, que je crois d’ailleurs impossible.
Votre propos témoigne cruellement de cette impasse : le modèle ancien, on n’y reviendra pas, et le nouveau modèle « managérial » ne pourra, je le crains, être dépassé (dialectiquement) qu’après de bien terribles épreuves, qu’au prix d’un effort de pensée que ceux qui mènent le bal, y compris dans le champ de la psychanalyse qui est aussi ma maison, sont loin encore d’accepter d’ouvrir sur des bases rigoureuses. Le modèle ancien, je simplifie, c’était celui du paternalisme, le nouveau, c’est celui de la Haute Mère Gouvernante.
La première « vertu » d’un manager ignorant (« ignorant », tel que la fable de La Fontaine, L’âne qui portait ses reliques, décrit un « juge ignorant »), c’est en vérité, et vous décrivez cela remarquablement, celle du « zèle » !
Le manager est d’abord un zélator ! Sa vocation première c’est d’être zélé, un «spécialiste zélé». Ça devrait nous rappeler quelque chose, vous savez la défense d’Eichmann à son procès ; il a dit qu’il n’était qu’un spécialiste, qu’un fonctionnaire zélé dans la mise en œuvre de la « solution finale ». Voyez-vous ça : ils tuaient en toute innocence professionnelle !
Voyons l’étymologie.
Zélator », le zélé, du latin zelus : l’envieux, qui veut toujours être le premier.
(dans les associations pieuses, c’était celui qui était chargé de stimuler le zèle des adhérents…)
Zélé, du grec zelos : ardeur et jalousie.
Nous y sommes, non ?
Ce qui est aujourd’hui privilégié, du côté du discours des maîtres, n’est-ce pas en effet le « zèle », et derrière ce zèle qu’y a-t-il, sinon la mise en œuvre de ce clivage dans la représentation (ceux d’en haut / ceux d’en bas, les innocents / les coupables), toutes ces fausses distances derrière lesquelles s’engage en vérité tout ce « mépris » dans lequel se tient « l’élu », l’élu œdipien…
Mais pour être parmi les élus, il faut donner les gages de l’allégeance. Les annonces d’embauche, les entretiens d’embauche sont on ne peut plus significatifs de l’état dans lequel nos milieux se trouvent aujourd’hui quant à ce qui est attendu de la « servitude ».
Il faut arriver à leur faire honte, ils n’ont plus de honte !
Voyez-vous ce qui m’a plu aussi dans votre texte, c’est que vous dites, vous, votre honte… Moi je n’ai pu évoluer qu’ainsi, qu’en reconnaissant combien je me suis sali, combien je me suis égaré… Evoluer, mais sans changer beaucoup. Du coup je ne suis pas un excité du « changement »… pour les autres…
Un de mes chers collègues me rapportait il y a peu un épisode vécu par lui. Lors d’un entretien d’embauche pour un poste de chef de service auquel il venait de postuler, le directeur qui officiait là lui demanda, comme critère des critères de la qualité à occuper le poste, s’il pourrait dire « non » aux éducateurs de base. Mon collègue lui répondit qu’il pensait pouvoir dire « non », mais que pouvoir dire « non » ce ne pouvait être ciblé que vers les praticiens de base, qu’il convenait aussi de pouvoir dire « non », si nécessaire, par exemple au directeur. Il ne peut pas y avoir d’écart si on ne peut pas se dire « non ». Il a soutenu ça aimablement.
« Non ? ou la vaine gloire de commander »
C’est le titre d’un beau film de Manoel de Oliveira.
La candidature de mon collègue n’a pas été retenue. Ce collègue, pour lequel j’ai de l’amitié, est un praticien qui a pris un chemin, et qui ne peut plus en prendre un autre, ou deux à la fois ; c’est ainsi. Alors son désir le portera peut-être ailleurs, ailleurs que dans cet univers régi par les enlacés de la Haute Mère, prêts à nouveau à « tuer » en toute innocence.
Mais on peut essayer aussi de s’infiltrer, d’intéresser à l’essentiel – aux droits subjectifs, poétiques, de tout un chacun – les moins piétistes et les moins collabos…
Pour cela il faut quand même apprendre à connaître l’enfant en nous, l’enfant qui « demande » satisfaction (qui dit « je veux »), qui exige aussi la reconnaissance inconditionnelle, tout l’amour, et dans un seul sens… Ce n’est que comme cela qu’on apprend à voir, derrière le chef omnipotent, l’enfant narcissique, cet enfant tyrannique qu’une mère (dois-je dire, une Association ?) laisse triompher, triompher œdipiennement à bon compte… On aborde tellement ces choses là en aveugle, en étant œdipiennement aveugle…, comme si la découverte freudienne n’avait servi de rien…
Ce qui guette semble-t-il de plus en plus tous ceux qui s’engagent en notre milieu vers des fonctions de direction, c’est de se mettre à croire qu’il ne s’agit par là pour eux de devoir continuer à perdre, autrement dit qu’il ne s’agit pas d’aller vers ces postes en ayant conquis de traverser l’illusion du pouvoir imaginaire, mais tout au contraire d’y aller pour conforter cette illusion, pour gagner toujours plus, pour gagner sur autrui, sur le réel d’autrui !
Aujourd’hui le management a perdu l’horizon de la Loi, l’horizon de sa propre fonction généalogique, symbolique. Mais, je ne cesse de le répéter : il l’ignore d’autant que le discours professionnel, éducatif, clinicien, ne s’est pas lui-même véritablement inscrit, institutionnellement inscrit, comme il y conviendrait, dans cet horizon de la Loi, dimension juridique comprise. Cela se retrouve dans votre texte. Vous le sentez bien d’ailleurs, vous qui dites en modestie, « je n’ai pas encore dépassé grand-chose ». C’est le genre de phrase qui ne me fait pas désespérer de ceux qui viennent. Je vois combien parmi mes jeunes collègues certains, pas tous bien sûr, ont capacité à ce regard sur eux. Ce qui me réjouit.
Qui pourrait vous « reprocher » de demeurer pour partie dans le même imaginaire, au fond « positiviste », que celui de ceux qui vous ont licencié ?
Je ne vous incrimine en rien ; ce que j’essaie de vous dire, à travers ce « commentaire», c’est que c’est peut-être ce «positivisme» (éducatif) qui nous aliène, et qui vous a aussi laissé sans vrais alliés dans cette situation. Vous évoquez aussi la peur.
C’est pour cela je crois qu’il convient parfois aussi, quand il le faut (comme aujourd’hui pour la défense de la CC 66), de « combattre », de déployer un refus consistant, collectif. Mais la question du refus, c’est d’abord une question singulière, qui regarde et implique chacun. Sans cela, toute « lutte », et en particulier dans notre secteur, a toute chance de renforcer ce que l’on dénonce…
Je reviens pour conclure sur cette phrase de ce directeur qui vous dit « tu n’es pas là pour penser ».
Moi je crois qu’en vérité il vous dit, sans le savoir of course, « tu n’es pas là pour être une femme », autrement dit tu n’es pas là pour être un sujet sexué, divisé du Phallus, un sujet parlant, pensant, un sujet qui peut dire oui, qui peut dire non. Tu es, comme moi, la même, une castrée, l’instrument de la Haute Mère.
Nous sommes là dans le fin fond de l’idéal de l’Institution parfaite qui tient ces gens, ce lieu où il n’est nul besoin que vous pensiez…
Cet idéal de l’Institution parfaite, c’est celui de tous les fondamentalismes…
Tout ce qui s’est manifesté en vous de refus et de pensée par rapport à ces mises infernales de la technogestion (DIPC etc.), ces mises dont nous souffrons tous de plus en plus, renvoyait ce collègue directeur à son surmoi, féroce comme on sait, à sa propre indivision, à sa propre impasse donc devant la Haute Mère. Cela ne pouvait que lui être, en l’état, dans le défaut d’interprétation, sans autre étayage pour lui aussi, qu’insupportable.
Et puis le simple fait que vous parliez, semble-t-il plutôt « normalement » à vos collègues, que vous ayez eu l’envie et le souci de travailler, non dans la verticalité, mais là encore je dirai « normalement » avec eux (préférant faire avec eux, que faire faire !), eh bien moi je crois que vous avez fait par là se réveiller le Grand Jaloux, l’Enfant qui veut la Mère rien que pour soi… Vous lui faites perdre son bâton de maréchal, le sacro-saint phallus imaginaire… Il est bien trop ce directeur, nous sommes toujours tous bien trop… Je n’irai pas plus loin dans cette réflexion d’ordre universel…
Un dernier point. Vous faites par trois fois un autre lapsus d’écriture, sur le « e » : vous écrivez « conseil générale » (au lieu de Conseil général), puis « oublie » (au lieu de «oubli»), puis «dénie» (au lieu de «déni») !
Oui, c’est La Générale qui commande maintenant !
Et puis, c’est trop beau, je trouve là confirmation de ce dont à mon sens derrière tout cela il s’agit. Oubli du féminin, déni du féminin !
Le management passe son temps à nous vouloir asexué, hors sexe, hors rapport sexuel ; il veut une humanité d’avant la chute ! Chasser le sexe c’est bien en effet chasser le féminin ; car, comme disait notre cher Lacan, sans féminin pas de sexe…
Ce qui est insupportable à tous, et particulièrement à ceux qui occupant le ciel des chefs espèrent pouvoir y échapper, c’est de se retrouver à devoir occuper la place tierce, en d’autres termes, c’est de devoir exercer la fonction parentale, et donc pour cela quitter sa place d’enfant : il nous faut soutenir la place de l’exclu œdipien…
Allez, un dernier tuyau pour "tuer le Directuer" (pour avancer dans le bon programme) : prenez donc l’habitude de ne plus employer le « possessif » quand vous parlez des éducateurs (« il exige de ses éducateurs ») ou du directeur ou de l’institution ; ne dites pas "mon directeur", mais «le directeur de l’institution» ; vous verrez ce n’est pas tout à fait la même chose… Et c’est un bon exercice pour « passer », je veux dire pour conquérir de voir la scène institutionnelle comme une fiction, un théâtre… Ce n’est pas dans les formations pour devenir « chef de service » ou directeur – à quelques exceptions près me dit-on – que vous allez tâter de cela, de cette dimension structurale de la fiction à l’œuvre dans l’institutionnalité…
Et puis laissez tomber aussi le vocable imposé, celui par exemple des «bonnes pratiques»!
Allez, je vous offre, après ces choses si difficiles, chère insubordonnée, ce poème de Paul Celan, un parmi ceux qui constituent mon modeste viatique :
Parle toi aussi
Parle toi aussi,
parle en dernier,
dis ta parole.
Parle –
Mais ne sépare pas le non du oui.
Donne aussi le sens à ta parole :
Donne-lui l’ombre.
Donne-lui assez d’ombre,
Donne-lui autant d’ombre
que tu en sais partagée autour de toi entre
minuit et midi et minuit.
Regarde tout autour :
Vois ce qui t’entoure devenir si vivant !
Dans la mort ! Vivant !
Celui qui parle l’ombre parle vrai.
Désormais le lieu où tu te tiens rétrécit :
Où aller maintenant, dépourvu d’ombre, où aller ?
Monte. En tâtonnant, monte.
Te voilà plus mince, moins ressemblant, plus fin !
Plus fin : un fil,
où l’étoile veut glisser et descendre :
pour nager en bas, tout en bas,
où elle se voit scintiller : dans la houle
des mots qui vont.
Paul Celan