Textes > fiche texte

Qu’est-ce qu’une fonction-médiateur( ) ? (à la manière de Gottlob Frege)

Suggérer à un ami Version imprimable Réagir au texte

Arthur MARY

lundi 09 mai 2011

Qu’est-ce qu’un e fonction-médiateur( ) ? (à la manière de Gottlob Frege)

Ceci vaut universellement : le signe d’une fonction n’est pas saturé, il demande à être complété par un signe numérique que nous appelons signe d’argument. […] Les signes de fonction, à l’inverse des signes de nombre, ne peuvent figurer isolément dans la partie gauche ou droite d’une équation, ils doivent être complétés par un signe qui désigne ou qui indique un nombre.

Frege, Qu’est-ce qu’une fonction ? , 1904.

Je fais le médiateur dans un service d’urgences pédiatriques. Il s’agit ici de comprendre un peu des particularités de ce poste et de celui qui l’occupe. Ma formation de clinicien colore mon usage original et ma pratique du métier ; la « médiation clinique » soulève dès lors son lot de difficultés conceptuelles, mais aussi d’heureux effets quand il s’agit de soutenir au cas par cas une éthique. Dans ce texte, je m’intéresse à la fonction médiation . Celle qui, à un objet x (qui peut être une personne, une situation, une pensée, etc.) associe un objet y , qui est l’effet d’une opération sur x . Cette fonction est-elle bien toujours identique à elle-même ? Des rencontres avec mes collègues médiateurs d’autres services mettraient en évidence que la fonction-médiation de M. Mary (c’est-à-dire cette transformation particulière de x en y ) n’est pas la fonction-médiation de M. Dupond, ni la fonction-médiation de Mme Martin : les effets sont différents. Je ne parlerai donc que de (et depuis) la médiation dont je constitue le support. Je ne saurais dire si les spécificités de cette fonction sont constantes dans le temps, ni si le mouvement de x à y est régulier ; certainement, les opérations effectuées ne sont pas les mêmes quelque soit x . Toutefois, je remarque que la « fonction-médiation de M. Mary » fait nécessairement intervenir M. Mary et son appareil psychique. On comprend alors combien la médiation (ici, « d’urgence ») exige que le médiateur ménage son outil de travail.

Avant de pouvoir répondre à la question des effets du médiateur (voire de son efficacité), il nous faut considérer son domaine de définition : où travaille-t-il ? auprès de qui ? de quoi ? En somme, qui/que sont les x qu’on soumet à son travail ?

Il évolue dans la salle d’attente du service, lieu où les tensions apparaissent le plus souvent. Il est attentif à l’atmosphère générale comme aux micro-climats qui s’installent ici ou là : des rencontres et affinités entre familles, mais aussi bien des frictions. Il est curieux des remarques qu’on lui fait, des pensées inquiètes qu’on lui soumet ou encore des dessins des enfants. Il observe les petits gestes machinaux qui attestent de l’impatience et du stress (le mouvement répétitif d’une jambe, un sourcil un peu froncé, une larme, un rire nerveux, un souffle de fatigue, etc.) ; il les voit et en témoigne (tant auprès des auteurs de ces manifestations qu’auprès de l’équipe médicale). Enfin, il écoute si l’on veut bien lui parler. Tout cela, verbal ou non-verbal, dis-je, est langagier ; c’est cela et d’autres choses encore qui consistuent les objets du prédicat fregéen médiateur( ). Médiation(dessin), médiation(mère), médiation(sentiment-d’avoir-été-oublié), médiation(question), médiation(impuissance), médiation(ras-le-bol-des-soignants) etc. Cependant, tout n’est pas susceptible d’être objet de son intervention. On ne peut pas tout dire au médiateur, ni le dire dans certaines conditions (au milieu d’une salle d’attente ; entendu par les autres patients ; devant des enfants ; un vendredi soir ; ou encore, sans fumer une cigarette, etc.).

¬ x ,

x → médiation( x ) = y

a) Q uel rapport entre x et ?

Il m’a semblé que l’on pouvait détailler la médiation en trois sous-opérations psychiques. Ne s’agit-il pas de soutenir ces processus déjà à l’œuvre chez le patient et ses accompagnants, soit d’en autoriser l’usage ?

1. Dans un service d’urgence, au-delà des inquiétudes qui portent sur la santé et le soin et au-delà de la détresse de la situation, on peut rencontrer autre chose . On peut parler d’autre chose, de manifestement anodin et détaché des soucis actuels, et pourtant en rapport avec les circonstances du recours aux urgences. Ce rapport est métaphorique – étymologiquement, il « porte au-delà ». Cette opération psychique est la condensation, décrite par Freud dans son Interprétation des rêves , de deux éléments hétérogènes en une seule représentation. La mère d’un jeune hockeyeur blessé – Frédo – m’explique comment je dois m’y prendre pour faire réparer mon réfrigérateur cassé – mon frigo. C’est dire si la situation discursive en dit plus que les énoncés qu’elle produit. Les dits prennent une épaisseur de se dire dans des circonstances particulières ; les motifs profonds de nos actes (par exemple, conduire un enfant aux urgences) se réflechissent dans le processus énonciatif et le déroulement des signifiants qui s’y articulent.

2. Au terme de l’attente, l’on accompagne parfois le patient jusqu’à la salle de consultation. Le décor change alors : on quitte la salle d’attente (et son bruit, sa promiscuité et la forme de patience qui lui est liée) pour se rendre dans la salle de consultation (plus calme et intime) où la rencontre avec le soin s’offre comme imminente. Entre ces deux espaces, un élément fait lien : le médiateur accompagne le passage d’une salle à l’autre, ou l’indique, ou le prépare, ou l’atteste simplement. Cette opération est à proprement parler un déplacement (ou une métonymie, chez Lacan) ; il s’agit du même mouvement que celui que l’on rencontre dans le rêve si lorsque je rêve d’une pomme, c’est au lieu de la vendeuse de pommes. Ainsi, évoluent les usagers d’un service hospitalier au sein de l’institution ; le sujet passe d’un lieu à l’autre, comme le temps passe sur lui.

3. Durant l’attente, il est encore loisible au médiateur de rendre explicite le fonctionnement du service, sa logique, son organisation, ses usages, son personnel, etc. C’est-à-dire de faire apparaître la structure de l’institution d’accueil et ainsi d’indiquer la forme que prend cet accueil et les modaliés de réception de la plainte, de la demande, de la détresse, de la souffrance, etc. L’indiquer pour soutenir que l’usager du service – le sujet de l’institution – puisse y parler. Or, la médiation prend ici la forme dynamique d’une construction à (au moins) deux d’une modalité de rencontre du patient avec l’hôpital. Pour emprunter une distinction qu’utilise Jacques Cabassut 1  : l’établissement est établi, ne bouge plus de son socle ; l’institution est au contraire en mouvement, dynamique, et est toujours institution du langage, soit l’invention d’un usage original de la parole adressée à l’Autre, invention d’un mode d’échange verbal (ou non-verbal). Nommons cette troisième opération : institution de . Les rites d’institution, comme les a décrit notamment Pierre Bourdieu 2 , ne consacre pas tant la différence entre l’avant et l’après institution (par exemple : le rite qui sépare les garçons incirconcis et les hommes circoncis) que la différence entre ce qui est justiciable de cette opération et ce qui ne l’est pas (pour reprendre le même exemple : la différence entre les hommes et les femmes). Aussi, l’opération d’institution du médiateur à l’hôpital ne consacre-t-elle pas seulement la différence entre le soigné et le soignant, mais sans doute davantage le fait de se trouver à l’hôpital et que la demande adressée à l’institution est légitime.

Métaphore( x ) – métonymie( x ) – institution( x ). Trois aspects d’un travail que le sujet réalise continûment, et que l’on peut parfois soutenir humblement au moyen de petits bricolages plus ou moins discrets, quand ces opérations se trouvent submergées par ce que l’on ne parvient pas à métaboliser seul ou dans certaines circonstances. Trois opérations au service d’une exigence éthique : celle de l’« orthodramatisation » de la rencontre entre le sujet et l’institution hospitalière, rencontre toujours un peu manquée et néanmoins féconde pourvu que l’usage du langage s’y atteste. Alors, je crois que l’on peut rapporter les différentes nuances médiatives (médiation familiale, médiation culturelle, médiation interculturelle…) à une composition de ces trois sous-opérations. Avec le temps, il est probable que la fonction-médiation évolue, qu’elle ne reste pas inchangée sous l’effet du x qu’elle travaille et qui la travaille en retour. Avec le temps, il est possible que le médiateur aiguise sa sensibilité clinique, déploie une capacité d’accueil et d’écoute à ce qui lui est pour l’instant inaudible ; il est possible aussi que cette fonction se réprime, s’engourdisse en routine ou encore s’exalte en expertise d’urgence.

b) De l’évaluabilité de la médiation

Je ne perds pas de vue qu’un médiateur, comme intervenant professionnel d’un service hospitalier, est soumis aux mêmes exigences d’effets et de rigueur que le reste du personnel. Il importe donc de rendre intelligible et appréciable ce qui n’est sans doute pas chiffrable. Autrement dit, sur quels critères peut-on juger que la fonction-médiation est opérante et qu’à l’occasion, elle induit des effets heureux (à défaut d’être des effets visibles ni prévisibles, sommables…) ?

Ça n’est pas chiffrable, en premier lieu, parce que l’on ne peut faire la somme des situations rencontrées (grossièrement : conflictuelles, douloureuses, anxieuses ou tragiques). Ces situations réelles sont irréductibles à des situations-types ; discrètes, singulières, hétérogènes les unes aux autres. Non chiffrable, aussi parce que d’emblée l’objet qu’on soumet au médiateur n’existe pas : sa fiche de poste pourrait certes indiquer qu’il doit par exemple désamorcer des conflits, empêcher qu’ils ne surviennent… mais c’est bien que l’objet qu’il travaille est un objet (encore) inexistant : l’hypothèse d’un conflit possible. Si le conflit survient, on pourrait en déduire l’inefficacité (partielle, sinon totale) de sa médiation 3 . De l’absence de conflit, on pensera alors peut-être déduire que c’est là un effet de la présence du médiateur ; mais à dire vrai, nous n’en savons rien non plus car cette absence pourrait aussi bien avoir d’autres raisons ou n’être qu’un objet fictif 4 . Je comprends donc que mon efficacité ne se mesure à l’aune ni des manifestations bruyantes ni discrètes des usagers du service. Quel sera alors notre indicateur ?

Qu’il y ait changement, transformation, altération ? A quoi repère-t-on l’écart introduit entre x et ? quelle est la valeur ajoutée (ou retranchée) ? En apparence, il n’y a rien de nouveau et rien ne manifeste de façon franche une différence (à l’exception de quelques rares signes qui attestent parfois explicitement d’un effet de médiation). Il semble bien que tout cela, en général, reste latent, sous-jacent, imaginairement muet. Pourtant, au cas par cas, on constate certains mouvements intimes qui signent un nouveau rapport à l’institution ; de petites révolutions discursives où le personnel hospitalier auquel on s’adresse change de statut pour le sujet ; changements vers ce qui n’est ni meilleur ni pire mais simplement différent. Les nuances énonciatives de ces changements sont innombrables. Ce qui en rendra compte, c’est bien, en dernière analyse, dans les mots que ces sujets nous font entendre et qui trahissent un singulier relief, une épaisseur qui est celle que prend la parole – une « parole pleine » disait Lacan – quand elle n’est plus seulement communicationnelle mais se déploie au-delà d’elle-même et s’excède, quand elle se croise elle-même et prend son relief d’être entendue par un médiateur (un tiers) à l’interface entre l’auteur de cette parole et l’Autre institutionnel à qui elle est adressée. Et cela, n’est-ce pas à la surprise de qui entend cette parole que nous saurons en rendre compte ? Aussi, est-ce à la mesure du témoignage que rend le professionnel de sa pratique et de ses conditions d’exercice que nous pourrons avoir idée de ce qui est en jeu dans sa fonction de médiation, et si celle-ci est opérante. Qu’il consente à ce que se manifeste ce qui n’est apparemment qu’anodin.

Arthur Mary

R étrospection quant aux conditions d’énonciation du présent texte . Encore une fois, c’est à une certaine mise en jeu de la fonction médiation de M. Mary que l’on assiste. Ici, la variable indépendante x est occupée par un article de Frege ( Qu’est-ce qu’une fonction ? , 1904), par une rencontre avec une collègue médiatrice, par une journée de travail, par une nuit de sommeil enfin. La variable dépendante y  : un texte de mots, plus ou moins saturé par ses déterminants, et qui pousse à dire plus qu’il ne dit.

1 Cf. J. Cabassut, Petit grammaire lacanienne du collectif institutionnel , Champ social, 2009.

2 Cf. P. Bourdieu, « Les rites d’institution » [1981], Langage et pouvoir symbolique , Fayard, 1982, pp. 175-186.

3 Mais là encore, le flou de l’hypothèse demeure : certes, il y a conflit malgré le médiateur ; cela n’aurait-il pas pu être plus bruyant, ou du moins différent, en l’absence de médiation ?

4 S’est-on jamais étonné de l’absence de licorne dans notre service ? Se poserait-on la question de savoir pourquoi cette curieuse absence ?

Suggérer à un ami

Commentaires

Vous n'êtes pas autorisé à créer des commentaires.

Powered by eZ Publish™ CMS Open Source Web Content Management. Copyright © 1999-2010 eZ Systems AS (except where otherwise noted). All rights reserved.