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Une institution pas comme les autres

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Bruno Deral, Camille Chappet, Mireille Court

jeudi 28 avril 2005

Novembre 2004


Association de Travailleurs Sociaux de la Loire

Cette association regroupe des travailleurs sociaux soucieux de donner du sens à leur travail en confrontant leurs pratiques.

CYCLE DE CONFERENCE DES INSTITUTIONS EN QUESTION

Dans le cadre d’un cycle de conférences :

une première manifestation s’est tenu le vendredi 26 novembre 2004 à 18h30 au Centre Musical de MONTBRISON. L’équipe éducative de « La Maison du Montillon », a présenté la maison d’enfants située à Sainte Sigolène en Haute Loire.

L’intitulé « Une institution pas comme les autres » signifie que chaque institution quelle qu’elle soit développe dans sa particularité une modalité de fonctionnement, une originalité créative comme réponse aux symptômes du sujet placé et non une conformité où toute institution serait « comme les autres », identique, sans identité propre.

Entretenir un désir de travail, c’est aussi s’ouvrir à l’altérité des autres institutions. La différence attise, attire le questionnement et l’échange d’expérience.

Peut être une manière de pointer une cohérence entre les institutions, une par une, plutôt que toute ensemble dans un agencement ordonnancé, utopique, déconnecté des problèmes de chaque institution à traiter :

« Une institution ordinaire pour des enfants ordinaires »

- Présentation de l’institution « La Maison du Montillon » : modalité de sa création et de son fonctionnement

Camille CHAPPET, directrice

- Le quotidien dans sa dimension thérapeutique

Mireille COURT, éducatrice, directrice adjointe

- Un travail singulier avec un enfant

Bruno DERAL, éducateur

INTRODUCTION

Pour faire au plus simple, je vais emprunter une phrase à Joseph ROUZEL : « Si un acte peut se produire chez un sujet dans l’action éducative donc, je le rappelle chez l’éducateur, comme chez l’usager, il est conditionné par 4 repères » .

C’est le 4ème repère qui m’intéresse ici et maintenant, c’est donc celui-ci que je vais vous livrer. Il nous dit :

« Il faut des lieux pour rendre compte de leur pratique (des éducateurs), non seulement en intra, ce qu’on nomme à juste titre évaluation, mais aussi en externe. Tant que les éducateurs n’investiront pas des espaces publics de mise en scène de leurs actes, comme les colloques, journées de réflexion, colonnes de revues du secteur, on ne saura pas ce qu’ils font » .

Je vous remercie donc pour avoir crée ce lieu et nous allons essayer avec Bruno et Mireille de témoigner de notre pratique, ce qui est beaucoup plus difficile que ce que nous avions prévu. Soyez bienveillants !

MODALITES DE SA CREATION ET DE SON FONCTIONNEMENT

Camille CHAPPET

« La Maison », c’est d’abord une idée, une idée qui va, s’en va et revient. Une idée qui s’appuie sur des constats, sur des questions, des réflexions et notamment :

- quand un enfant est victime de l’incompétence de ses parents, il doit en plus subir les conditions de vie souvent difficiles d’un établissement.

Ce constat peut paraître jugeant, mais si on y regarde de plus près, on peut constater que ce même enfant, maltraité par les incohérences familiales, peut se retrouver dans les mêmes incohérences dans une institution.

- conflits institutionnels qui peuvent être « sympas » et qui sont nécessaires à condition que les coups bas ne soient pas trop nombreux, et que le conflit ne soit pas qu’une disqualification de l’autre, collègue, direction…

- prise en charge morcelée - morcelée dans le temps : l’éduc du matin, du soir - morcelée dans les fonctions : celui qui fait à manger, celui qui répond au téléphone, celui qui accompagne à l’école, celui qui joue, celui qui lave le linge…

- constat que les maisons d’enfants seraient un monde où on ne vivrait pas tout à fait comme ailleurs, avec un langage d’institution, où les choses sont nommées autrement, par exemple la salle de groupe, la vêture, la relève… des mots tellement dits qu’ils en perdent le sens.

Pour exemple, une petite fille de 7 ans, alors que j’étais chef de service me convoque pour se plaindre de son éducatrice et elle me dit : « Je veux te parler parce que Martine m’a volé ma véture » . Ce qui est déjà un langage codifié.

Je lui demande de s’expliquer : « J’ai dépensé 200 Frs et elle veut pas me donner les 150 Frs qu’il me reste » .

Cette petite fille savait que le budget alloué pour l’habillement était de 350 Frs par mois et réclamait son dû, me mettant dans un rôle intenable d’arbitre.

Cet exemple se passe de commentaires et met bien en évidence la difficulté à inscrire un enfant dans un monde ordinaire où l’achat de vêtements est une nécessité, parfois un plaisir, sans dette de vêture.

La liste de ces fonctionnements qui « déconnent » pourrait se poursuivre - on en a tous dans la tête - il est difficile d’y échapper d’autant plus si ces fonctionnements ne sont jamais interrogés.

Je reviens à mon idée, idée par laquelle j’ai commencé.

Allez chiche, pas cap !

J’étais convaincue qu’il fallait être au moins deux pour porter ce projet. Mireille, à ce moment-là avait une bonne expérience dans le travail social puisqu’elle avait tenu

10 ans un bistrot et que depuis 3 ans, elle effectuait des remplaçements au F.A.U de Saint-Etienne. J’avais alors quitté le F.A.U pour un poste de chef de service dans une M.E.C.S. Et puis, surtout, notre rencontre s’était faite à l’occasion de la réalisation d’une fête dans notre commune et je savais que l’engagement de Mireille serait sans faille. Le fait qu’elle n’ait à ce moment-là pas de papier qu’on appelle diplôme ne m’a pas dérangée.

Et c’était parti…

Première démarche : décembre 1998. Nous écrivons à la directrice de la D.I.V.I.S (Conseil Général 43) pour lui parler de notre projet en demandant de la rencontrer. La réponse se fait par téléphone, le message est clair, des farfelues avec de tels projets, ils n’en veulent plus.

C’est Mireille qui reçoit cet appel… douche froide.

Et puis, 3 semaines plus tard, l’inspectrice de l’A.S.E 43 m’appelle pour me dire qu’elle vient de relire notre lettre et que ça lui parait intéressant. Elle nous demande alors d’aller rencontrer des lieux de vie et de la recontacter.

Ce que nous faisons.

Un souvenir : c’est le plein hiver et chacune de nos expéditions se fait dans la neige.

Au cours de notre rencontre, l’inspectrice nous demande d’écrire un projet et nous précise qu’il serait intéressant d’inclure dans ce projet un accueil pour une mère mineure et un enfant puisque sur la Haute-Loire, il n’y a aucune place mère/enfant.

En février 1999, nous écrivons le projet. Nous essayons de bien tenir compte qu’il est adressé à des administratifs, on évite donc le côté psycho schmilblick.

En avril 1999, la réponse est favorable, mais il faut une association pour valider cette réponse. Nous allons donc faire du porte à porte pour en quelque sorte choisir nos employeurs. Nous devons être convaincantes puisqu’en trois jours nous trouvons 8 personnes qui sont OK.

Nous obtenons l’autorisation d’ouverture du Conseil Général.

Il ne nous reste plus qu’à trouver un toit. Ce qui a été le plus difficile. La maison que nous trouvons ne convient pas tout à fait, ce n’est pas très fonctionnel mais c’est très joli et nous savons que c’est du provisoire.

En ce qui concerne les financements de départ, le Conseil Général refuse toute subvention, le Conseil Régional aussi (nous ne créons pas d’emplois productifs). Nous contractons donc deux emprunts : un pour l’équipement, l’autre pour le fonctionnement et les salaires.

Nous organisons l’embauche : appel à candidatures, entretiens.

Quatre postes sont prévus au départ : un éducateur spécialisé, 3 non diplômés.

Actuellement nous sommes 7 éducateurs : 6 diplômés et un poste de candidat élève. (nous tenons à mettre le pied à l’étrier à des jeunes qui veulent entrer dans le métier).

Nous avons travaillé pendant 5 ans avec un psychanalyste 2 heures tous les 15 jours. Actuellement nous travaillons à repréciser notre demande pour ce temps de supervision, tant au niveau du contenu que du cadre.

Depuis que nous sommes installés dans la nouvelle maison, nous avons embauché une employée de maison 6 heures par semaine pour aider les éducateurs dans les tâches ménagères.

Un comptable, expert comptable - rémunéré en honoraires – nous aide dans la compta et fait les bulletins de salaires. Depuis 2 ans, nous avons un commissaire aux comptes.

Convaincus que le type d’accueil que nous proposons convient à la demande, nous n’avons eu aucun souci quant au « remplissage » de la structure.

Nous accueillons des enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance de la Haute-Loire et de la Loire. Nous ne souhaitons pas accueillir des enfants de départements plus éloignés car nous pensons que la séparation - dans le cadre des situations avec lesquelles nous travaillons - n’a rien à voir avec l’éloignement géographique.

Le 25 août 1999, nous accueillons les 9 premiers enfants. L’effectif prévu était de huit. En une semaine, 9 enfants sont présents à « La Maison ». Notre projet stipulait que nous souhaitions privilégier l’accueil de fratries.

Nous accueillons 2 fratries de 3 enfants, 1 enfant en rupture de famille d’accueil (que nous avons connu au F.A.U), 1 garçon de 14 ans (le projet stipulait que les enfants devaient avoir moins de 12 ans au moment de l’accueil), 1 enfant de Sainte Sigolène (impensable lors de l’écriture du projet. Cela n’est pas incohérent avec notre postulat sur la séparation, mais un enfant de la même petite commune (5000 habitants), cela n’était vraiment pas prévu).

Rien ne s’est fait comme nous l’avions pensé mais nous n’y perdions pas l’âme du projet.

Un début difficile.

Neuf enfants qui ne se connaissaient pas, dans une contrainte de co-habitation, qui ne nous connaissaient pas et qui nous obligeaient, nous éducateurs tout bons, dans un idéal de réparation, à les punir. On se retenait de les battre. Le pire était au moment du coucher : les deux balcons, plus la salle de bain ne suffisaient pas comme lieux d’isolements pour mettre un peu tout le monde au calme. Nos stratégies d’installation qui changeaient chaque semaine au gré de nos réunions n’étaient pas opérantes. « Ils foutaient le bordel dans la maison et dans nos têtes » et quand José BOVET parle de désobéissance citoyenne, ça fait tout à fait écho à ce temps-là. « Ces sales gosses n’adhéraient pas à notre projet ».

Et quand on est au pied du mur, soit on se retrousse les manches, soit on abandonne. Nous n’avions d’autres solutions que de nous retrousser les manches.

Il nous a fallu 3 mois, avec Mireille, pour arriver à se dire qu’on en bavait et que du projet à la réalité, il y avait un sacré écart, et que peut être, dans nos élans de mères complètement bonnes, mères d’enfants imaginaires en mal d’amour et de réparations, il fallait atterrir.

Heureusement, nous étions tellement encombrés par les tâches ménagères, l’organisation de la maison, que nous n’avions pas trop le temps de nous poser des questions existentielles.

C’est d’ailleurs parce que nous étions débordés que l’idée de mettre en place rapidement l’accueil hebdomadaire en famille relai est venue. A 16h30, les devoirs, les petits, le repas du soir : c’était trop.

Nous avions prévu dans notre projet la possibilité de famille de parrainage mais l’urgence était là.

Une famille cooptée dans la famille de Mireille accueille un enfant, 1 jour par semaine après l’école : Ouf ! un de moins. L’idée chemine et d’autres familles se proposent. L’appellation se fait d’elle-même : ce sont des familles amies, amies des enfants, amies de l’institution, amies des éducateurs, amies du projet, en bref, des familles bienveillantes.

Aujourd’hui, avec ces familles amies, notre contrat, non écrit, est clair. Nous leur demandons un engagement d’une année scolaire, mais nous avons les mêmes familles amies depuis le départ. C’est le temps des devoirs, plus si affinités, ce qui fait que les enfants y prennent le repas du soir, sont invités à des temps exceptionnels : anniversaires, sorties de week-ends…

Nous restons disponibles à une rencontre avec ces familles, à leur demande. Mais le plus souvent c’est derrière un chariot, au supermarché, chez la marchande de journaux ou à la boulangerie qu’on se donne des nouvelles des enfants, chacun de notre place.

Les familles amies sont invitées chaque année au pique nique de « La Maison » qui réunit le C.A, les personnels et tous ceux qui ont nourri notre histoire : stagiaires écoles, éducateurs, conjoints en tout genre…

Ces familles, sans le savoir, font un sacré travail.

Pour illustrer ce travail, un petit exemple clinique :

Jules, 10 ans, est un enfant accueilli à « La Maison » depuis 5 ans. C’est un enfant qui a souffert pendant la grossesse de sa mère alcoolique. Il est atteint d’un retard cognitif, d’un retard de croissance.

Michel, famille amie de Jules, vient le chercher. Je trouve Jules pas trop emballé, plutôt fuyant. Je lui propose qu’on puisse parler si il ne souhaite pas aller chez Michel et Nicole.

Dès que nous nous asseyons, Jules dit : « Je veux plus aller chez toi, les moutons sont méchants. Je veux t’oublier pour toujours. Je ne sais même plus que tu existes » . Michel n’est pas très bien avec ça.

J’invite Jules à s’expliquer et Jules dit : « Je veux plus aller chez toi parce que toi et Nicole vous faites tout le temps l’amour… » Aie !!!

Cette famille amie où Jules avait souhaité être accueilli, ça le débordait. Ces 4 heures par semaine c’était du trop. Il a pu dire qu’il ne supportait pas le bisou d’amour échangé entre Michel et son épouse.

Dans notre projet, nous avions pensé et écrit que cet accueil permettrait aux enfants de partager un temps avec une famille et découvrir comment ça marche une famille, avec ses contraintes, ses bonheurs, ses malheurs. Découvrir la place de chacun, pour des enfants pour qui les places n’ont jamais été bien définies (d’ailleurs, ça sert d’abord à ça le placement). Un mari, ça peut être un papa, mais les places sont différentes. Et ces questions-là, quand on se les coltinent tous les jours, on voit bien que ça ne va pas de soi.

Et Jules a reçu cela en pleine tête et n’a pas pu supporter. Michel, le monsieur de la famille amie, qu’il appelait copain était aussi un mari amoureux, un père.

Entre cette famille amie et Jules, l’accueil a été suspendu, mais pas l’histoire, nous avons pu continuer à en parler. Jules, il y a peu de temps, 1 ½ an après la suspension de cet accueil, nous a demandé de l’accompagner dans cette famille, mais avec nous et juste pour un temps court. Il veut avoir l’assurance qu’on restera avec lui.

Que se passera-t-il ? Laissons nous surprendre.

Depuis avril 2003, nous avons emménagé dans une grande maison. L’OPAC est propriétaire. Après une première rencontre où nous leur avons proposé le projet de construction, nous avons participé avec un architecte à l’élaboration du projet.

Nous avons dû acheter le terrain et le leur rétrocéder (C’est la directrice radine qui parle. Les 350 000 Frs sont encore en travers de la gorge !).

Notre emménagement dans la nouvelle maison nous a permis d’accueillir une mère mineure et son enfant, dans un studio qui est à la fois dans la maison et avec une ouverture indépendante sur l’extérieure. Aujourd’hui, nous réalisons que ce studio est trop petit et nous projetons des travaux d’agrandissement.

Cet accueil mère/enfant dans une maison d’enfants, souvent questionne. Pour nous, il est tout à fait cohérent avec notre projet.

Le fonctionnement va tellement de soi aujourd’hui, que j’ai failli oublier de dire que ce sont les éducateurs qui prennent en charge toutes les tâches afférentes à une maison : cuisine, ménage, linge, déco, jardin, bricolage, et que ça change tout dans la relation avec les enfants, parce que, réalité oblige, quand nous avons les mains dans la vaisselle, les enfants doivent attendre.

C’est la réalité du quotidien qui amène à différer la demande, qui met la bonne distance.

Souvent, des personnes qui viennent pour la première fois nous disent surpris : « Mais on dirait une vraie maison ! » . Nous ne pouvons que leur répondre : « Mais c’est une vraie maison » , scène de bonheurs et de souffrance, de colères, de conflits, de vie tout simplement.

Cette maison, nous l’avons voulue chaleureuse et belle. Chaque enfant a participé à la décoration de sa chambre. Ces chambres sont super investies. Une des règles de la maison est qu’il est interdit d’aller dans la chambre d’un autre. La chambre est le lieu de l’intimité, de chacun chez soi. Les enfants passent beaucoup de temps seuls dans leur chambre, même les plus petits, et leur capacité à être seul se mesure selon le degré d’ouverture de la porte.

Les horaires sont construits afin qu’une permanence soit respectée : un éducateur s’en va, un reste, un arrive. Les nuits sont faites par les éducateurs. Nous aurions de multiples témoignages pour affirmer que c’est un vrai temps de travail et que partager le sommeil, c’est comme partager un repas : ça crée des liens.

Au niveau de la distribution des tâches, chacun de sa place assume : les tâches ménagères, l’administratif, la gestion. J’ai bien dit de sa place. On pourra en reparler.

Donc, en tant que directrice, et idem pour Mireille directrice adjointe, nous avons les mêmes horaires que nos collègues : nuits et dimanche compris. Et d’ailleurs, si je faisais seulement directrice, il y a longtemps que j’aurais péri d’ennui.

En résumé : Un accueil ordinaire pour des enfants ordinaires.

En ce qui concerne les enfants : ils sont tous en placement judiciaire :

4 enfants sont dans la maison depuis l’ouverture.

Au niveau de l’âge, actuellement, la plus petite a 4 ans, les grands 14 ans, la jeune maman 18 ans.

Notre projet stipule que nous souhaitons que les enfants aient moins de 12 ans au moment de l’accueil.

Ils sont tous scolarisés. Le suivi scolaire par les éducateurs est intensif, constant et c’est payant au niveau de l’investissement des enfants et des résultats. Peut être que cela a à voir avec le désir.

En ce qui concerne les parents des enfants, ils ont tous visité la maison. Mais les rencontres parents / enfants ont lieu en dehors de la maison. C’est un lieu protégé des envahissements qui mettent un frein au travail psychique.

Le rythme des rencontres et le cadre, que ce soit une sortie ou une visite est fixé par le Juge, travaillé en partenariat avec l’A.S.E.

Un petit mot sur l’association et nos relations : Les réunions de C.A ont lieu tous les 2 mois environ. La directrice et la directrice adjointe y participent.

Un petit exemple de nos relations : c’est la Présidente qui est venue veiller sur les enfants une nuit où les éducateurs voulaient se retrouver pour faire la fête ensemble. Les personnes du C.A ont été très présentes et efficaces pour le déménagement, très présentes aussi lors de la plantation des arbres.

J’aurai voulu tout dire. Et c’est impossible.

Je voudrais terminer sur le message que nous adressons aux stagiaires au moment de leur accueil car cela ne va pas de soi :

Etre éducateur, c’est d’abord mettre un bonnet sur la tête d’un enfant l’hiver, et le moucher quand son nez coule.

Le reste...

LE QUOTIDIEN DANS SA DIMENSION THERAPEUTIQUE

Mireille COURT

Quand nous avons réfléchi à notre intervention, je me suis dit, dans un premier temps, que parler du quotidien n’allait pas être pour moi un sujet bien difficile à traiter car il constitue à la fois le cœur de notre projet et de notre pratique.

Mais je n’avais alors pas mesuré toute la difficulté qu’il y a à mettre en mots, transmettre ces petits riens de l’ordinaire partagé qui font l’extraordinaire, « l‘infra ordinaire » dit Georges PEREC 1 .

Joseph ROUZEL 2 , dit : « Le quotidien, très souvent, ça ne laisse pas de trace. Comment dire l’indicible ? Comment recueillir dans les mots l’innommable ? »

Que dire en effet de ces petits gestes d’attention à l’autre, de ce petit bonheur de voir Karine surprise de découvrir qu’elle parvient à faire une chiquenaude avec l’eau de son bain ou du sentiment de sécurité qu’apportent les effluves de la soupe qui mijote sur le feu ?

Je vais donc simplement témoigner de ce que nous faisons en dégageant quelques grandes lignes qui constituent notre quotidien.

Mais auparavant, j’aimerais parler de ce qui nous a amené à penser le quotidien comme étant l’essence de notre travail éducatif.

Dans nos différentes expériences professionnelles, nous avions tout d’abord été interpellés par ce que disaient les enfants du métier d’éducateur en rapport, par exemple, à celui de maîtresse de maison : « Elles au moins elles travaillent, vous, vous ne faites que parler de nous, fumer et boire du café » .

Nous avions aussi observé que c’était dans les instants du quotidien, lorsque par exemple nous rangions le placard avec un enfant ou lorsque nous l’aidions à prendre soin de lui, qu’avait lieu un véritable échange, une rencontre et que la parole émergeait : « Et ben maman, quand j’étais pas sage, elle me donnait toujours une douche froide » . Ou encore avec Nicolas lorsque nous cuisinions ensemble : « Maman, elle voulait pas que je fasse la sauce de salade. Elle voulait rien que je fasse d’ailleurs, elle disait que j’étais trop nul » .

Nous avions aussi repéré la difficulté que nous avions à travailler avec les personnels de service. Souvent, l’objet de nos préoccupations ne paraissait pas être le même. Cela occasionnait de nombreux conflits, des enjeux de place, une rivalité, et souvent une rigidification de position tant du côté des personnels de service que de celui des éducateurs.

Par exemple une maîtresse de maison s’enfermait dans la cuisine pour préparer le repas, interdisait aux enfants d’y pénétrer pour ne pas salir la cuisine qu’elle avait consciencieusement nettoyée et disait que c’était aux éducateurs de s’occuper des enfants en dehors de sa cuisine.

Les éducateurs supportaient mal que les enfants puissent parler, parfois se confier, aux maîtresses de maison, dans la lingerie ou la cuisine comme si la parole n’avait pas été adressée aux bonnes personnes et que les maîtresses de maison privaient les éducateurs de ce qui serait leur prérogative : recueillir la parole.

Nous étions également interpellés - et surtout pour les enfants qui restent longtemps en institution - par le fait que les enfants vivaient et donc grandissaient dans des institutions qui à notre avis les préparaient mal à s’assumer un jour en tant qu’adulte puisqu’elles les maintenaient dans un système qui nous semblaient très éloigné d’une réalité quotidienne : les enfants par exemple ne connaissaient pas le prix d’une baguette de pain, ne savaient pas comment les frigos se remplissent, d’où vient l’argent du budget, l’argent de poche était un dû tous les mois, l’argent alloué pour l’habillement était dépensé non en fonction des besoins mais d’un budget à finir… Les exemples peuvent être multiples.

Les différents constats et observations que nous avons fait nous ont alors amené à penser que ces enfants étaient aussi des enfants ordinaires qui ont droit à une vie ordinaire et que nous étions d’abord des travailleurs du quotidien.

Penser cela passait alors par assumer, dans la réalité, toutes les tâches liées à ce quotidien.

Pour nous, prendre soin d’un enfant, c’est d’abord, lui assurer qu’il aura un repas, du linge et une maison propre.

Dans le projet, nous écrivons : « effectuer ces tâches avec les enfants ou sous le regard des enfants est déjà en soi un geste éducatif »

A l’origine, le quotidien, c’était pour nous un espace d’identification, un lieu de transmission de valeurs, un lieu d’imprégnation, un lieu de partage dans le faire avec et le faire pour et non à la place de.

Mais - et cela a fait pour nous effet de surprise - nous n’avions alors pas mesuré tout ce que le quotidien contient et apporte d’autre.

Pour nous, le quotidien c’est aussi de l’émotion, de l’émotion partagée, échangée, le lieu des affects, des tissages de liens, le lieu d’expression du symptôme, un lieu de bonheur et de souffrances.

Je vais tenter d’illustrer ce que je viens de dire par quelques tranches de vie de ce qui constitue notre quotidien, mais auparavant, je voudrais souligner, un élément qui nous parait essentiel.

Pour nous l’enfant doit pouvoir trouver dans la réalité des éléments pour le rassurer. Il s’agit bien sûr qu’il trouve des adultes authentiquement engagés, des adultes qui vont aussi résister aux attaques, des adultes sur lesquels il sait qu’il peut compter dans la durée, mais il s’agit aussi de gestes, de rythmes qui, parce qu’ils reviennent inlassablement et font sens, le rassurent.

C’est par exemple la certitude d’être attendu parce que la table est mise quand il rentre de l’école. L’assurance qu’un adulte est présent tous les jours pour l’aider dans ses devoirs scolaires.

C’est aussi le roulement des éducateurs qui est, chez nous, affiché au mur car immanquablement, tous les soirs et souvent déjà le matin, les enfants veulent savoir qui fait la nuit.

Nous essayons aussi, par exemple, de préciser à l’enfant, qui viendra le chercher lorsqu’il rentre.

Et quand ça loupe, Morad sait bien nous le rappeler : « Je veux pas prendre le car » Et lorsque nous lui demandons pourquoi, il répond : « J’ai peur la nuit ». Nous lui disons alors qu’un éduc est là pour l’attendre et il nous fait remarquer : « J’ai souvent attendu seul votre arrivée ».

Permettre qu’un enfant puisse être rassuré, comme l’a déjà dit Camille, c’est aussi prendre soin de lui en lui mettant un bonnet sur la tête lorsqu’il fait froid, l’aider à se moucher le nez, être vigilant à ce que dans la façon dont il est habillé, il ne soit pas repéré à l’école comme un enfant d’institution dont aucun adulte n’aurait le souci… Et je pique une phrase à notre Présidente de l’Association qui est aussi maîtresse de maison dans une MECS :

« Les éducateurs feraient mieux de traiter les poux qui courent sur la tête des enfants plutôt que de se chercher des poux dans la tête ! »

Notre travail c’est de s’occuper du doudou que Karine nous a confié pendant qu’elle est à l’école.

Apporter un espace suffisamment rassurant à un enfant, c’est aussi lui offrir un cadre de vie contenant mais aussi chaleureux, propre, agréable.

Nous sommes d’une grande exigence envers nous-mêmes, envers les enfants, pour que la maison soit propre, rangée, esthétiquement décorée, respectée.

Il nous semble aussi que le fait que l’éducateur assume les différentes tâches afférentes au quotidien apporte une forme de sécurité. Pour nous, cela installe une permanence, un fond de continuité, est créateur d’un espace suffisamment sécure, parce qu’il assure à l’enfant dans la mise en acte, dans la réalité, d’être attendu, porté, pensé.

Par exemple l’enfant peut vérifier réellement qu’il est porté dans nos têtes même en son absence puisque pendant qu’il est à l’école nous préparons son repas, lavons son linge, rangeons sa chambre… et donc, difficile de l’oublier dans ses moments-là !

Les enfants sont accueillis en chambres individuelles et, pour que l’espace qui est le leur soit respecté, les enfants n’ont pas le droit de pénétrer dans la chambre des autres ou alors exceptionnellement avec autorisation explicite de l’éducateur.

La nomination des lieux nous parait être aussi quelque chose d’important pour définir le cadre de vie. Pour nous, la grande salle et même s’il y a une télé est le salon, il y a aussi une salle de jeu pour les petites et, une salle jeu et télé pour les plus grands.

Et je terminerais ce détour sur le quotidien, cadre de vie, par une phrase de Joseph ROUZEL :

« Le transfert s’étend non seulement aux personnes mais aussi aux lieux » .

Je reviens donc à ce que j’évoquais précédemment.

Je vais pour cela essayer d’illustrer et étayer mon propos par des paroles d’enfants.

Notre quotidien, ce n’est pas un lieu aseptisé, dénué d’affects : Jules, objet manipulé par les autres, fait le pitre un soir à table. Il se calme immédiatement lorsque l’éducateur lui dit : « Ca suffit, on t’aime trop pour te laisser te perdre à faire le pitre » . Il répond alors : « Ok, je vais me calmer dans ma chambre » et revient,

5 minutes plus tard, apaisé.

Il nous semble alors que c’est bien le lien d’amour, reconnu et parlé qui permet à Jules de se contenir.

J’ai bien conscience que cela peut paraître radicalement interprétatif mais Jules vit depuis 5 ans à la maison d’enfants, nous nous sommes dit déjà beaucoup de choses et cela nous autorise aujourd’hui à nommer ce qui nous lie, qui fait sens pour les uns et les autres et produit des effets.

C’est aussi Hamed qui accueille 3 éducateurs au retour d’une formation : « Alors, ça s’est bien passé cette formation ?»

C’est Aurore qui dit à un stagiaire : « Je ne peux pas faire mes devoirs d’anglais avec toi parce que je te connais pas » . Ou qui, un soir parle de cette dimension du lien à l’autre et de sa reconnaissance : Regardant l’éducatrice avec laquelle s’est tissé un lien singulier, particulier, reconnu par tous, Aurore dit :

« Toi, tu as une tête à avoir des soucis » . Ce jour-là, l’éducatrice avait reçu une très mauvaise nouvelle.

Dans ce jeu relationnel, au quotidien, il s’agit donc de l’intérêt que l’éducateur porte à l’enfant mais aussi de celui que l’enfant porte à l’éducateur, à l’autre.

Il s’agit aussi pour nous de reconnaître les liens particuliers qu’il y a entre les enfants – les liens par exemple entre frères et sœurs ou entre trois jeunes filles - et aussi de la reconnaissance du lien entre adultes.

Parfois, il nous arrive de dire aux enfants que nous ne sommes pas d’accord avec une décision ou une position prise par l’un d’entre nous.

Et heureusement, nous ne sommes pas des clones et ils le savent !

Le désaccord entre adultes qui s’occupent d’eux est possible, sans que cela fasse pour autant anéantissement parce que cela est parlé et qu’il y a de l’estime, de la confiance et du respect entre nous.

Notre quotidien, comme dans toutes les maisons d’enfants, c’est aussi le lieu de l’expression du symptôme. Il me semble donc plus intéressant de faire partager, par deux exemples pris parmi d’autres, la façon que nous avons de travailler cela, à notre avis du côté du lien.

Jules avait 5 ans lorsque nous l’avons accueilli. Il passait alors des journées entières à reproduire des accidents avec ses petites voitures, dans des mouvements circulaires et répétitifs. Il s’emmurait des heures à l’intérieur de lui-même et toute intrusion dans son monde était extrêmement violente pour lui. Il ne supportait pas qu’on le touche physiquement. Du haut de ses 5 ans, il agressait verbalement les adultes, « sautait » au visage des autres enfants, les griffait profondément. Il mettait tout en oeuvre pour produire chez l’autre un sentiment de dégoût, le rejet, l’envie pour les autres enfants de l’exclure et pour les adultes de le « lâcher » : il rotait, pétait sans cesse à table, avait toujours la morve au nez, se grattait les orifices et sentait ses doigts…

Lisant ce comportement comme un symptôme, nous avons travaillé à partir de nos propres ressentis et les réunions nous ont apporté un changement de regard et ont soutenu notre opposition à son enfermement.

Cela ne s’est pas fait sans douleur, ni pour lui ni pour nous. Mais, ce travail sur nos ressentis, allié à la mise en place de rituels quotidiens autour de soins corporels, de la temporalité (éphéméride journalier), stimulations et exigences quotidiennes, soutien dans sa capacité à parvenir à contenir les agressions extérieures… l’hôpital de jour, le suivi thérapeutique, l’orthophonie l’ont soutenu à son ouverture au monde, à l’autre.

Aujourd’hui, Jules élabore des jeux, prend soin seul de son corps, sait lire écrire, parle de souvenirs, d’avenir, participe aux conversations, excelle en gymnastique, apprend les percussions, attend son bisou du soir ... Il lui reste encore un long chemin à parcourir mais il nous semble qu’on peut interpréter l’évolution de Jules comme l’accession au sentiment de lui-même.

Johanna a 6 ans aujourd’hui. Il y a 1 ½ an qu’elle vit avec sa sœur à la maison d’enfants. L’évaluation de l’A.E.M.O, avait préconisé le placement de Johanna et de sa sœur mais une plainte de leur mère pour abus sexuels qui auraient été commis par le père à l’encontre de Johanna a précipité leur arrivée. Cette plainte sera classée sans suite, quelques semaines plus tard, après interrogation du père et expertise des enfants.

Deux semaines après son arrivée, Johanna se plaint de démangeaisons vulvaires que nous traitons d’abord par une crème banale.

Quatre autres visites chez le médecin et divers traitements dont des bains gynécologiques donnés par les éducatrices, n’arrêtent pas l’inflammation et les démangeaisons. Répondant à la nécessité du traitement et aux sollicitations de Johanna qui continue malgré les soins de se plaindre, nous réalisons, près de trois mois après l’apparition de ce symptôme, que notre attention se porte beaucoup sur cette partie de son anatomie. L’intervention d’infirmiers, dans un geste médical et professionnel est alors décidée. Ce traitement durera une quinzaine de jours et aujourd’hui, un an plus tard, Johanna ne souffre plus d’inflammation.

La souffrance, les symptômes liés à l’histoire de chaque enfant, à la séparation, au placement, nécessitent souvent la mise en place d’un suivi particulier. Ce suivi se fait à l’extérieur. Nous portons une attention particulière à l’accompagnement, à ces temps de prise en charge thérapeutique. Nous pensons que cet accompagnement, en tant qu’étaie, fait partie intégrante du soin et que pour qu’il soit efficient, il est primordial que l’enfant se sente soutenu, porté parfois, dans sa démarche.

Cela sous entend donc que l’éducateur qui accompagne l’enfant y soit vraiment, se risque dans ce travail avec lui. C’est donc toujours le même éducateur - plus un deuxième en cas d’impossibilité - qui accompagne l’enfant.

Cette idée de prendre le risque pour soi de/dans la relation à l’autre imprègne aussi notre quotidien. Et là, je pique une métaphore de Camille que je trouve très parlante. Elle a pour habitude de dire : « Un éducateur ne peut pas rester au bord de la piscine, il doit se mouiller s’il veut apprendre à nager » .

Prendre le risque de la relation à l’autre mais prendre aussi le risque - mesuré tout de même - dans l’action. Cela se fait souvent en fonction de la relation singulière qu’à un éducateur avec un enfant, du moins au départ. Par exemple, à un moment, certains d’entre nous autorisaient Jules à se rendre seul à son cours de gym, d’autres l’accompagnaient par peur de son comportement sur la route. Certains autorisent les ballades seul à vélo, d’autres sont plus réticents.

L’observation de ce fait là nous permet d’affirmer que c’est une idée préconçue de penser que si les éducateurs ne font pas et ne disent pas tous la même chose, cela créerait une sphère où l’enfant voudrait s’engouffrer et en tirer bénéfice. Dans le lien, les enfants sont tout à fait pertinents à évaluer qu’il s’agit d’un « être avec » et non d’un « décider pour ».

Les enfants vont aussi parfois passer le week-end chez des copains. Nous laissons parfois certains enfants seuls dans la maison. Nous confions de l’argent aux enfants pour qu’ils aillent faire les courses…

Nous pensons aussi que le quotidien est créateur d’espace transitionnel.

Karine, 4 ans, et Johanna, 6 ans, jouent au papa et à la maman au salon pendant que nous buvons le café à la cuisine, suffisamment près, suffisamment loin :

Johanna : « Bon, alors ! la maman elle serait morte » .

Karine, se raidit et crie : « Non, non, non attends, j’ai pas mon doudou ! » .

Notre façon de concevoir le quotidien intègre également le respect de l’autorité parentale. Pour nous, il ne s’agit pas seulement du respect d’une loi mais cela se décline, se parle au quotidien.

Nous ne signons par exemple aucun document où apparaît une autorisation de soins et d’opérer. Nous les faisons parvenir aux parents pour signature ou dans certaines situations spécifiques à l’inspecteur de l’Aide Sociale à l’Enfance. C’est parfois un chemin long et compliqué mais là est notre travail.

Sur leurs cartes d’identité, les enfants sont domiciliés chez le parent qui a l’autorité parentale, sauf si cela est incompatible avec la situation de l’enfant.

Les parents sont présents dans notre discours sur ce qui peut faire référence pour l’enfant…

Notre quotidien, c’est aussi un espace d’expression démocratique soutenant l’accession à une dimension citoyenne.

Les enfants sont au courant d’où provient l’argent dont nous disposons : du Conseil Général, de l’Etat, et donc des impôts, de la T.V.A, de l’allocation de rentrée scolaire, des bons vacances… et donc aussi de leurs parents. Hamed par exemple s’inquiète de savoir le prix de son séjour ski et si nous avons assez de sous pour le payer.

Les règles qui régissent la vie collective ne sont pas affichées car pour nous ce formalisme (comme par exemple la roue de service) entrave l’élaboration possible.

Il nous semble plus constructif que les enfants intègrent les règles du vivre ensemble parce qu’elles font sens et non parce qu’ils doivent appliquer un règlement affiché.

Et cela, même si c’est moins confortable dans le quotidien pour l’éducateur qui doit gérer la négociation, parfois le conflit !

Enfin, je conclurais en disant que le quotidien crée du lien - amour et haine - ancre dans la réalité, fait sujet parce qu’il appelle à prendre place.

Il soutient le désir de l’éducateur pour l’enfant, et sur fond de continuité apporte un espace suffisamment sécure soutenant l’émergence de l’inventivité, la créativité de l’enfant.

Le quotidien… ça n’est jamais fini…

Bruno, pour poursuivre, va présenter un travail particulier qui illustre aussi à sa façon le quotidien à « La Maison ».

UN TRAVAIL SINGULIER AVEC UN ENFANT

Bruno DERAL

En septembre 1999, trois enfants - d’une même fratrie - nous sont confiés par le service de l’Aide Sociale à l’Enfance de la Loire.

Dans l’ordonnance de placement d’avril de la même année, celle-ci fait état de l’amélioration de la situation de leur mère (qui par le passé avait disparu de la circulation, avait des problèmes d’alcool) et demande que des visites médiatisées soient mises en place. Quant au père, cette ordonnance précise qu’il possède des capacités de prise en charge mais que ses possibilités restent limitées en raison de son activité professionnelle.

Nous avions le tableau parfait d’une pauvre femme en prise avec ses problèmes psychologiques et d’un père dépassé par les évènements mais qui faisait tout ce qu’il pouvait pour ses enfants.

Il était alors facile d’établir une ligne de travail : aider ce père dans la prise en charge de ses enfants et mettre en place des visites médiatisées pour cette mère qui refaisait surface, pleine de bonne volonté, pour qu’elle puisse renouer une relation avec ses enfants.

C’est dans cet esprit que la prise en charge commença.

Au moment de l’accueil, nous lisons dans les rapports de l’établissement qui accueillait précédemment les enfants que Jeanne et Marianne (jumelles, 9 ans à l’époque) étaient des enfants inhibés, qu’entre Jeanne, Marianne et leur père, les effusions remplacent les mots, ce qui donne l’impression d’une relation assez pauvre. Il nous est transmis l’image d’un père ne sachant pas les besoins d’un enfant et auquel il faut donner un coup de main.

Pour Jules (5 ans en 1999), il est le petit débile qui ne comprend rien et par lequel tous les malheurs arrivent, pouvent être expliqués.

Les enfants sont alors très sensibles à l’état de santé de leur mère. La difficulté reste que les enfants ne soient pas envahis par les angoisses de leur mère lors des visites médiatisées. Durant celles-ci, les jeux de sociétés prennent une grande place. Pour Jules, même la présence physique de sa mère est insupportable. Il faut notre présence pour que Jules puisse se poser.

Dans l’ordonnance suivante, en date d’avril 2000 nous allons vers un plus dans le temps de rencontre entre les enfants et chacun des parents.

Durant l’année suivante, nous continuons à travailler sur deux niveaux :

Premièrement : la mise en place de rencontre avec le père, l’ASE et nous, afin de poursuivre le travail dans la prise en charge de ses enfants. De même pour leur mère, afin de permettre que les visites médiatisées ne soient pas envahies par ses angoisses. Dans le même temps, comme lors de leur arrivée à « La Maison », les enfants se rendent tous les week-ends chez leur père.

Deuxièmement : continuer le travail auprès de Jules sur son image, le rendre acceptable pour les autres et lui-même et poursuivre pour Jeanne et Marianne notre travail de différenciation. Nous travaillons aussi sur leurs émotions, la reconnaissance de leurs ressentis. Je dirais les faire vivre en relation avec leur environnement.

Nous avons pu constater que les enfants existaient aux yeux de leur mère seulement dans l’image qu’elle se faisait d’eux. Notre travail fut de tenter de l’amener à la rencontre avec des enfants incarnés, les siens avec leurs difficultés, pour que puisse exister un véritable échange lors des visites médiatisées. Ce travail est encore à l’œuvre 5 années plus tard.

Leur mère est, encore aujourd’hui, une personne fragile. Sa place de mère auprès de ses enfants varie suivant son état psychique. Lorsqu’elle va bien, elle trouve les mots justes pour parler à ses enfants. Mais dès qu’elle ne va pas bien, elle déverse ses angoisses sur ses enfants, parle de ses difficultés à demi mot, plongeant les enfants dans une grande inquiétude.

Dans ces moments là, leur mère est dans une telle demande d’amour qu’elle plonge ses enfants dans la culpabilité. Cette culpabilité entrave toute demande vis-à-vis d’elle-même, dans sa place de mère.

Dans le travail avec le père, nous avons très vite touché ses limites et les notre. Il était prévu qu’il reçoive ses enfants les mardis soirs dans le cadre d’un élargissement des rencontres. Cela qui correspondait à une demande de ce dernier de voir grandir ses enfants.

Ces rencontres n’ont jamais réellement pu se mettre en place. Leur père a trouvé différents prétextes ne permettant pas la mise en place de ces rencontres des mardis.

L’investissement de leur père pour les activités de ses enfants notamment en gymnastique, s’est traduit par un net recul disant qu’il n’avait pas que cela à faire, pas le temps, trop d’argent dépensé en essence, etc… alors que ceux-ci excellent dans ce domaine.

Puis il en est venu à dire que ses enfants faisaient trop de gym, que Jeanne et Marianne étaient fatiguées. Cela venait justifier sa demande que Jeanne et Marianne arrêtent la gym.

Nous pouvons noter deux points : que plus le travail avec ce père dans la prise en charge de ses enfants est dans la réalité de ceux-ci, dans ce qu’ils sont, plus il met en échec le dispositif.

De même, chaque fois qu’il se sent pris en défaut, la responsabilité est rejetée sur un autre, sur nous, sur ses enfants.

Que ce soit avec la mère ou avec le père, quand nous abordons les problèmes de leurs enfants, chacun d’eux se renvoie la faute. S’ils vont mal, c’est la faute de l’autre parent, mais aucun d’eux ne peut entendre les difficultés de leurs enfants.

Dans la prise en charge au quotidien des enfants, voilà le constat que l’on peut faire :

Si pour Jules, il y a une confiance qui s’est installée, et une véritable relation entre lui et nous, nous ne pouvons pas en dire autant de ses sœurs, alors que cela fait bientôt 2 ans que nous vivons ensemble.

Nous avons le sentiment de pouvoir être interchangeable, que rien ne vient troubler leur petite vie tranquille. Cette bulle dans laquelle se trouve Jeanne et Marianne nous inquiète de plus en plus car elle ne semble pas seulement due à leur gémellité (ce qui était stipulé dans les rapports avant leur arrivée).

Elles sont dans un mutisme, dans une non curiosité qui les mettent hors réalité, dans une passivité et une non pensée.

Cette problématique, nous la retrouvons aussi à l’école. En CE2 (elles ont retrouvé le cycle normal en CE1 après deux année en C.L.I.S), elles sont dans une petite moyenne et ne posent aucun problème de comportement. Elles vont à l’école avec plaisir. Les leçons sont bien apprises. Mais l’inquiétude que nous avons vient du fait que ni l’une ni l’autre n’est capable de faire des liens entre ce qu’elles peuvent apprendre à l’école et la vie de tous les jours. C’est comme si il y avait le monde scolaire, un peu plus loin le monde maison, un peu plus loin le monde papa, etc.

Tout cela est alors écrit dans le rapport que nous transmettons à l’ASE pour la prochaine audience en avril 2001.

Lors de cette audience, le Juge pour Enfants maintient le placement des enfants afin de poursuivre le travail entrepris pour que Jeanne et Marianne puissent s’autoriser à exprimer leurs émotions et permettre aux 3 enfants de grandir dans un lieu neutre afin de les protéger des conflits de leurs parents.

Pour la première fois, les difficultés de ce père sont nommées. La justification du placement n’est plus seulement lié à son occupation professionnelle..

Une demande d’expertise psychiatrique pour chacun des membres de la famille est aussi demandée par le juge afin de déterminer la modalité de prise en charge la plus bénéfique pour les enfants. Jules, à cette époque se plaint de guilis que lui fait son père et qui le font pleurer.

Les conclusions de l’expertise sont inquiétantes : La pathologie de la mère est telle qu’il faut protéger les enfants et notamment Jules de cette mère là. Le lien mère/enfant est nommé comme destructeur.

Quand au père, il n’a à peu près rien pu dire sur ses filles. Elles-mêmes n’ont pratiquement pas pu parler. Non seulement on peut se dire que ce père n’a pas eu les capacités parentales pour contrebalancer la pathologie de la mère, mais on peut se demander si le mutisme des enfants n’est pas lié à un secret qu’elles doivent garder, sans qu’on puisse en déterminer la nature pour le moment.

Il est aussi écrit que Jeanne et Marianne sont menacées de débilité, à terme, en raison d’une profonde inhibition.

Le constat est clair : Actuellement les enfants ont des contacts tous les deux jours avec l’un des parents, que ce soit par téléphone toutes les semaines pour chacun des parents, par une rencontre une fois par mois en visites médiatisées en ce qui concerne leur mère dans nos locaux, par tous les week-end à partir du vendredi soir chez leur père.

L’actuelle prise en charge des enfants ne permet pas notamment à Jeanne et Marianne d’investir leur lieu de placement.

Il faut absolument protéger le lieu de placement des enfants pour que les parents ne soient pas présents tant physiquement que psychiquement.

Dans notre rencontre avec le médecin expert qui présente ses conclusions et l’ASE il apparaît nécessaire, indispensable et urgent de permettre à Jeanne et Marianne d’investir une relation au sein de la structure avec les éducateurs d’où la nécessité d’une rupture avec les parents. Ceci afin de passer d’une dépendance inhibitrice aux parents à une relation dynamique avec l’équipe de la maison.

Il est décidé que ce travail se ferait dans « La Maison » parce que l’expertise montre qu’actuellement ni Jeanne ni Marianne n’ont la capacité d’investir un travail psychothérapique avec un intervenant extérieur.

L’expert psychiatre propose de mettre en place un temps particulier pour chacune d’entre elles avec un adulte de « La Maison » afin de favoriser un lieu d’écoute et de rencontre.

De mettre en place un moyen d’évaluation pour permettre de suivre l’évolution des enfants.

Pour Jules qui n’est pas dans une inhibition comme ses soeurs, et qui est en relation avec nous, seule la nécessité de le protéger des relations parentales semble suffire. De plus, Jules bénéficie d’une prise en charge en hôpital de jour et d’un suivi par un médecin pédopsychiatre.

C’est donc, sur le rapport d’expertise psychiatrique, sur le constat de l’impossibilité des enfants de pouvoir progresser depuis la dernière audience et sur ces propositions que le Juge pour Enfants prendra la décision en décembre 2001 :

- Le droit de visite et d’hébergement du père s’exercera un jour tous les deux mois pour chaque enfant

- Le droit de visite de la mère sera médiatisé une fois par trimestre pour Jules et une fois par mois pour Jeanne et Marianne. Ce rythme est préconisé au regard de la pathologie du lien mère/enfant.

- Un protocole de travail est mis en place avec le service de l’Aide Sociale à l’Enfance pour que devienne opérationnelle la nouvelle prise en charge des enfants.

Au niveau de l’ASE :

Ils informeront et expliqueront aux enfants les décisions du juge, ainsi que celles de leur service.

C’est par eux que viendront les nouvelles des parents et c’est à eux que s’adresseront les enfants pour les questions concernant leur placement.

Ils prendront en charge les trajets de la structure d’accueil au domicile du père, ceci afin de préserver tout contact entre nous et le père.

Les nouvelles des enfants seront transmises par « La Maison » au service ASE où les parents pourront en prendre connaissance. Nous enverrons une note chaque lundi au service pour les tenir au courant de la vie au quotidien de leurs enfants.

Un bilan psychologique est prévu pour évaluer, avoir une photographie de Jeanne et Marianne au moment de la mise en place de ce travail et un nouveau bilan 6 mois plus tard afin de pouvoir évaluer ce dernier et mesurer les effets de la séparation.

A l’heure où nous mettons ce dispositif en place, rien ne nous garanti que cela va marcher et nous devons prendre toutes les mesures possibles pour garantir un suivi au plus près de l’évolution des enfants.

Seul le service de l’ASE verra les parents pour les accompagner eux aussi dans cette séparation.

Des temps de travail en commun, ASE et éducateurs de « La Maison » sont aussi prévus pour faire le point sur la situation.

De notre côté, nous mettons en place le suivi individuel pour Jeanne et Marianne à raison de deux fois par semaine avec un éducateur référent pour chacune d’elle.

Cet engagement est pris pour au moins 4 ans.

Ce travail avec elles leur est présenté comme étant un accompagnement dans la souffrance de la séparation. Ce moment risquait d’être douloureux et elles auraient besoin d’être aidées.

Il était important de bien marquer que nous étions avec elles dans ce moment difficile qu’elles traversaient. Pouvoir reconnaître cette souffrance chez elles.

N’étant pas thérapeute reconnu comme tel mais éducateur au quotidien, un temps de supervision de ce travail est effectué. Ma collègue et moi rencontrons une psychothérapeute à raison d’une fois par mois pour rendre compte de notre travail avec Jeanne et Marianne.

Ce temps de supervision est important car dans ce travail particulier, il n’y a pas de collègue pour dire attention, et le risque est grand d’enfermer l’enfant dans ses propres projections. Nous devons rester vigilant à ne pas museler la pensée avec nos valeurs. C’est peut-être là que la différence se fait sentir entre le travail de la prise en charge du quotidien et ces temps de prise en charge individuelle.

Les enfants savent que nous rencontrons une fois par mois ce thérapeute qui nous aide dans notre travail avec elles et que c’est la seule personne à qui nous parlons de ce qui se dit durant ces temps là.

Le fait de ne plus rencontrer les parents nous a aussi permis de ne plus être en conflit avec ces derniers et donc de mettre les enfants à l’abri de tiraillements de loyauté. Pour nous, cela nous a permis d’être plus disponibles psychiquement pour être à l’écoute des enfants, de leur souffrance.

Le premier bilan psychologique au début de la mise en place du dispositif, indique un QI de 60/65 pour chacune d’entre elles.

Le deuxième, à peu près 8 mois plus tard, indique un QI aux environs de 85/87 pour les deux. Ces résultats nous donnent l’indication objective que nous sommes sur la bonne voie.

Dans le quotidien, ces résultats ne sont pas aussi spectaculaires, mais nous sentons Jeanne et Marianne bien plus en lien avec les personnes de « La Maison ». Elles ne s’adressent plus de la même façon à tous les adultes, ce qui montre qu’il y a un investissement affectif, un élan vers la différenciation.

Au début de la prise en charge individuelle, j’ai eu beaucoup de difficulté. Je me retrouvais devant Jeanne qui ne disait pas un mot, ne présentant pas non plus de souffrance particulière liée à cette séparation. Du coup j’avais besoin de ces temps du quotidien partagé avec elle pour faire support à la relation.

Devant l’impossibilité de souffrance qui freinait le travail avec Jeanne, il a fallu que je marque son statut d’enfant placé qui n’était pas celui de tous les enfants car à ce moment là, la négation de la réalité était si forte qu’il était impossible d’avancer.

C’est je crois ce qui a fait souffrance chez Jeanne et nous avons pu travailler à partir de là sur ses ressentis, émotions.

Puis j’ai pris le support d’histoires à inventer à deux pour laisser place à l’imaginaire et à partir de là pouvoir travailler sur les émotions que les personnages pouvaient ressentir, toujours avec le souci de ne pas interpréter mais de laisser parler Jeanne sur comment elle explique ce qui arrive aux personnages de l’histoire.

Et petit à petit, j’ai pu comprendre avec elle et mettre du sens sur la façon qu’elle a d’être en lien avec les autres, son rapport au monde.

C’est aussi le travail d’élaboration de son histoire qui se fait durant ces temps là. Nous avons pu aborder par la suite comment elle avait vécu les différents moments de son histoire, ses souvenirs et ce qui aujourd’hui vient résonner de son passé.

La séparation physique permet une distance psychique et autorise une pensée propre.

Mettre des mots, ressentir des émotions sur son vécu, se mettre à sa place pour dire ce que cela me ferait vivre, pour qu’elle puisse s’approprier, s’autoriser une pensée, une question. C’est le contenu de ce temps de travail, à l’abri du quotidien.

L’impossibilité pour Jeanne d’investir son lieu de placement et d’investir des relations véritables avec les adultes tenait aussi à la relation sacralisée qui existe entre elle et son père. Père mis sur un piédestal, où la moindre pensée en contre de ce dernier était impossible.

Aujourd’hui, petit à petit, cet édifice s’effrite : Pourrait-on dire que la séparation a permis à Jeanne de passer de la dépendance à son père à la dépendance vis-à-vis de moi ? Ce chemin a pu se faire quand Jeanne a commencé à souffrir et que j’étais là, disponible pour accueillir cette souffrance.

Il s’agit pour elle, comme pour moi, de parler du père réel, sans attaquer le père imaginaire, de permettre à Jeanne de penser la relation à son père, tout en reconnaissant l’amour qu’elle a pour lui et donc le lien existant. Lien jusque là exclusif et qui aujourd’hui n’empêche pas qu’un autre lien puisse se tisser.

Cette difficulté n’est pas la même dans sa relation avec sa mère car depuis toujours les visites sont médiatisées et la pathologie de celle-ci, reconnue par tous depuis longtemps, ont fait que Jeanne et Marianne en sont plus protégées.

Et comme dans bien souvent des cas lorsque les enfants vont mieux, à l’audience suivante, le Juge pour Enfants décide d’un retour progressif des enfants chez leur père.

Actuellement ils y vont chez leur père tous les 15 jours durant le week-end.

J’ai ressenti à ce moment-là un frein dans le travail avec Jeanne et de nouveau une difficulté à penser, à se penser.

Nous sommes de nouveau en contact avec leur père et Jeanne a pu me dire qu’elle a peur que cela se passe mal entre son père et moi.

Le jour où j’ai dit à Jeanne que depuis les retours chez son père j’avais l’impression que nous la laissions se débrouiller avec lui, que ce ne devait pas toujours être simple et que nous allions proposer une rencontre régulière d’une fois par mois entre son père, l’ASE, sa sœur elle et moi elle répond : « ça c’est une bonne idée » . Bien sûr cette rencontre a lieu à l’extérieur de la maison.

Cela me rappelle la question que Jeanne m’a posé à propos de son père pour qui les appels téléphoniques n’ont pas été réinstaurés.

Elle me demande pourquoi les autres enfants reçoivent des appels et pas elle. Je lui ai répondu que pour l’instant elle avait encore besoin d’avoir cet espace protégé qu’est le lieu de son placement pour pouvoir continuer à penser les choses.

Au delà de cette question, comme d’ailleurs dans les rencontres avec son père, c’est la question de ce que l’on peut tenir qui est en jeu et jusqu’où Jeanne et Marianne peuvent compter sur nous.

Donc, depuis un an nous rencontrons leur père une fois par mois. Les rôles sont bien définis. Le travailleur social de l’ASE soutien le père dans sa fonction parentale, et nous, nous sommes avec les enfants.

Ces temps sont préparés avec Jeanne lors de nos entretiens, repris par la suite avec Jeanne dans notre travail. Ils permettent à celle-ci de mesurer l’écart qu’il y a entre ce que voudrait être leur père et ce qu’il est réellement. Il s’agit de continuer de lui permettre de penser, d’exprimer, ce que ces moments lui font vivre.

Un petit mot sur les visites médiatisées avec sa mère qui depuis un an se font sans aucun support tel des jeux et où une véritable rencontre est possible. Jeanne a ses propres questions, elle peut les adresser à sa mère.

A un moment donné, la question s’est posée de savoir ce que je pouvais dire aux collègues dans ce qui se passe pendant la prise en charge individuelle.

Je crois qu’il est important que ce temps reste protégé. D’ailleurs, Jeanne me posera la question de savoir ce que j’écris - je prends toujours un temps après pour noter ce qui s’est échangé ou non - si d’autres personnes peuvent le lire.

Lui dire que les notes sont dans mon casier et que les collègues ne viennent pas y fouiller ne suffira pas à la rassurer. Ce n’est qu’à partir du moment où j’emmènerai le dossier avec moi que Jeanne fut rassurée. Peut-être l’expression pour Jeanne que je puisse l’emmener un peu avec moi ?

Il me semble que ce travail permet à Jeanne de trouver un espace de pensée, qui a pour effet une désinhibition qu’elle peut expérimenter avec les autres éducateurs.

Dans ce travail de mise à l’épreuve du lien, je peux servir de guide à mes collègues sans pour autant mettre à nu ce travail particulier.

Mais la condition, pour que ce travail puisse être, est l’accord et le soutien de l’équipe. C’est la décision collective qui fait cohérence dans ce travail singulier.

1 Georges PEREC, « L’infraordinaire » , Edition Le Seuil, cité par J. ROUZEL dans l’article « Ouverture au quotidien », septembre 2003.

2 Joseph ROUZEL, « Le quotidien en éducation spécialisée » , Edition Dunod, 2004

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