Il n’y a pas pires sourds...
Il n’y a pas pires sourds…
…que ceux qui musellent leurs salariés, leurs administrés en leur confisquant la parole par ce passage à l’acte caractérisé par ne pas entendre et surtout ne rien écouter. Il y a deux ans, je publiai un article sur Psychasoc, soutenu par Joseph Rouzel qui lui a entendu mon cri dans le désert institutionnel. Cet article, je l’avais intitulé, « Quand travailler est… résister !» Je relatai, à cette époque, une ambiance délétère suite à l’arrivée de la nouvelle gouvernance, et du départ subite et « secret » de notre directrice, dont on nous assurait d’une nouvelle orientation professionnelle !
Pour être plus claire, disons les choses, 14h45, elle était dans mon bureau avec ma collègue, déléguée syndicale aussi, pour demander notre avis sur l’opportunité ou non de répondre à la convocation de la nouvelle gouvernance, qui l’attendait pour 15h…. 15h30, elle n’était plus dans l’établissement !
Une dynamique collective a engagé différentes actions… Débrayage, article dans la presse, interview Radiophonique, rencontre avec l’inspection du travail et bien sûr la diffusion de doléances souhaitant l’engagement d’un réel dialogue avec la direction générale, l’association et la Région, autour des charges de travail, de l’organisation de ce même travail, de la méconnaissance de nos missions par les dirigeants, de la souffrance quotidienne au travail et de l’utilisation de l’argent public. Du côté de la gouvernance (direction générale et présidence de l’association), inutile de m’étendre en lignes inutiles, les délégués syndicaux ont été reçus sur une « fin de non recevoir » !!!! Du côté de la Région, nous avons été reçus trois fois.
Nous avons obtenu un audit financier autour de l’utilisation comptable des finances publiques… certes, cela est nécessaire. En bref, la Région non plus n’a pas entendu notre désarroi à ne plus pouvoir travailler, elle s’est même fendue d’une lettre de félicitations à la gouvernance la félicitant de la bonne tenue comptable des finances ! Ouf… nous sommes soulagés !
Cependant, les résultats de l’audit que la Région a remis à notre délégation est révélateur de diverses questions. Alors que l’ensemble des personnels de l’école croule sous une charge de travail titanesque, nous observons que du côté de la direction générale, une augmentation des salaires intéresse le haut du panier, en quoi ces augmentations sont-elles justifiables, puisque des tâches qui devraient être dédiées à ces mêmes dirigeants tendent à glisser vers les responsables de dispositifs, je pense notamment à la comptabilité à tenir… Que fait le responsable financier de la nouvelle gouvernance, peut-il nous parler de sa tâche de travail ? Alors que les dames en charge de l’entretien sanitaire des locaux, réclament à corps et à cris des heures pour pouvoir faire leur travail dans les meilleures conditions possibles et percevoir un salaire décent, comment se fait-il que l’on découvre dans un organigramme dont la lecture est absconse, que des postes de cadres intermédiaires sont créés sans qu’on n’en saisissent pas clairement la fonction ?
Autant de questions que nous avons exprimées auprès de ceux que nous attendions comme interlocuteurs !
Deux ans après, des mois et des mois d’arrêts de travail pour nombre de salariés après, une cellule de prévention des risques psychosociaux installée après, des alertes exprimées en CHSCT après,... Nous en sommes au même point, un monologue long et lancinant… Par contre, que de victimes du côté des salariés et des étudiants 1pour lesquels l’indisponibilité des gens en souffrance que nous sommes, a des répercussions… la tête ailleurs, nous poursuivons notre mission de plus en plus méprisée et dénigrée par les tenants de l’approche entrepreneuriale de notre école! Nous aimerions pouvoir continuer à inventer tous ensemble mais nous sommes prisonniers aujourd’hui d’une « qualité empêchée »2… alors que faire ?
Reprise des débrayages et réunions syndicales tentent de nouveau une résistance quant à la confiscation de notre outil de travail, quant à l’assèchement de nos désirs… bien pire que la frustration, nous sommes l’objet d’une aliénation qui ne veut pas dire son nom. Aujourd’hui, je vais me faire entendre…
Notre école a manqué l’étape de l’IRTS, elle est en passe de manquer celle de l’HEPAS, si cela continue dans le sens du non sens ! Nous avons ce matin,11 juin 2013, débrayé de nouveau et avons investi le conseil technico pédagogique, profitant de la présence de l’extérieur, la DRJSCS, l’université, le conseil général, le conseil régional, les représentants du secteur. Chacun de ceux qui souhaitaient s’exprimer devant les partenaires institutionnels, a eu le loisir de le faire. Avons-nous été écoutés ? L’avenir le dira… La survie de notre école est clairement engagée !
Que faudrait-il pour que cette école devienne une école digne de ce nom ? Je me propose de faire un arrêt sur image, autour de l’étymologie du mot école. 3 Aux alentours des années 1050, on parlait d’escole, dont le sens renvoie à un « établissement où l’on donne un enseignement collectif »4.Puis, dans un manuscrit du XIIe siècle5, l’expression « estre en bone escole » signifie «avoir une bonne source d’enseignement». Du point de vue historique, le mot « école » est issu du latin classique (an 14 de notre ère) où il s’agirait d’y entendre un « loisir studieux, lieu de l’enseignement », emprunté au grec, selon le sens de « l’arrêt de travail » pour ouvrir sur la question du « loisir consacré à l’étude »…
Ceci étant dit, la voici cette belle école que nous appelons de nos vœux pour que le travail cesse d’être une torture. Le premier temps de la construction serait, que nous soyons les artisans du projet pédagogique, où chacun d’entre nous, notre directeur, les cadres pédagogiques et les responsables de filières partagent leurs expériences, la richesse de leurs connaissances diverses et nombreuses, le désir que chacun a de fabriquer de la pensée avec les personnes qui viennent chez nous pour les métiers de l’impossible éduquer ! Puis, ce partage du côté de la qualité intellectuelle engendrerait des objectifs pédagogiques communs, spécifiques toujours ouverts à une évaluation où il s’agirait de s’interroger autour de la valeur consacrée à la question des sujets que nous sommes tous… Non, madame « la gouvernance », pas des sujets de la reine, des sujets libres de penser et de proposer…
Alors, oui… cette école serait une école ouverte à la question des changements sociétaux, professionnels, sociologiques, économiques… tout ce que nous connaissons, les éducateurs, chefs de services, coordinateurs que nous avons été, hier. La question d’intégrer cette école en tant que « passeurs » (pour reprendre le propos de Joseph Rouzel), je peux en témoigner pour la majorité d’entre nous, s’est posée, « qu’est-ce que je viens faire ici ? Qu’est-ce que je leur veux à ces personnes, qui viennent en formation (et non en formatage !) ? Quel sens donné à la transmission ? Cette école que nous appelons de nos vœux serait une école ancrée du côté de la clinique, la question du sens toujours au bord des lèvres… Elle serait un espace de coopération réelle entre nous tous, les formateurs, les secrétaires, les personnels d’entretien et du technique, le directeur, nos partenaires et nos tutelles… Nous nous saluerions le matin, sans avoir à nous plaindre d’une nouvelle journée de labeur.
Quand je parle de l’ensemble des salariés, je veux aussi, signifier les qualités professionnelles et consciencieuses de chacun d’entre nous. Non, madame « la gouvernance », nous ne souhaitons plus être des bêtes de somme et nous ne sommes pas non plus des « tire au flanc ». Vous avez la fâcheuse tendance à mépriser vos salariés qui ont des parcours riches et brillants et quelque soit le poste occupé… Vous avez la fâcheuse tendance à confondre notre résistance à vouloir élaborer avec une résistance au changement ! C’est vous qui êtes coincée, pas nous ! Nous, on souhaite travailler…
Mais peut-être mes propos vont-ils tomber à nouveau dans l’oreille d’une sourde ???
Laurence Lutton, cadre pédagogique et éducatrice spécialisée [adresse protégée]
Notes
- Etudiants qui eux-mêmes font l’objet de réprimandes diverses de la part de la conciergerie et d’une personne du service comptable. Ils doivent se tenir à carreau, payer leur loyer (loin d’être social), ne pas inviter l’extérieur et comble de l’horreur… qu’ils ne songent même pas à la fiesta !!!
- Yves Clot, Le travail à coeur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010, 190 p.
- www.univ-montp3.fr/~amela/Li2/TLFI/TLF2jeunes/tlf_18.pdf
- La Vie de saint Alexis, poème français du XIe siècle, texte du manuscrit de Hildesheim, traduction littérale, étude grammaticale, glossaire, par le chanoine J.-M. Meunier. Paris, Droz, 1933.
- Drame anglo-normand du XIIe siècle, publié pour la première fois par Victor Luzarche en 1854 et a été de nouveau édité par Palustre en 1877.
Citer ce texte
Laurence Lutton, « Il n’y a pas pires sourds... », Psychasoc, 15 juin 2013. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Il-n-y-a-pas-pires-sourds (consulté le …).