La supervision d’équipe au regard des quatre discours (Plus deux)

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Intervention Psychasoc 1er Juin 2022 Jeannine Duval Héraudet Superviseure, Formatrice d’adultes Docteur en Sciences de l’Éducation Ancienne psychopédagogue

La supervision d’équipe au regard des quatre discours (Plus deux)

Lacan avance que ce qui domine une société, c’est la pratique du langage, et que quatre grands discours organisent le lien social et la parole.

Il les nomme1 :

  • 1. - « Discours du Maître »
  • 2. - « Discours de l’Hystérique »
  • 3. - « Discours de l’Analyste »
  • 4. - « Discours de la Science » ou « de l’Universitaire ».

La notion de discours met l’accent sur ce qui fonde la parole et sur ses effets. Or la supervision est un travail de parole, et l’on ne parle qu’à partir d’une place, même si cette place n’est pas toujours la même. Nous pouvons utiliser tour à tour quatre structures du discours, produites par le fait que les places peuvent tourner. Ces structures s’enchainent et se soutiennent les unes les autres. Cependant, et bien que la parole « tourne », il existe des dominantes, et, selon le lieu d’où elle émane, la parole produit des effets différents. En tant que professionnel, un repérage est donc nécessaire afin de savoir ce que l’on fait. Dans son ouvrage La Supervision d’équipe en travail social, Joseph Rouzel insiste sur le fait « qu’il s’agit de repérer et de différencier d’emblée les places du superviseur et les places des participants, pour en faire un bon usage, pour exercer un pouvoir, sans abus de pouvoir, donc de séparer l’aspect narcissique et imaginaire de la place du superviseur de sa place symbolique2. » Quel est donc ce pouvoir ? A quoi correspondent les dimensions imaginaires et les dimensions symboliques ?

Les questions deviennent alors :

  • À quelle place je situe ma parole à ce moment-là ?
  • Avec quel objectif ? (ou) Qu’est-ce qui la cause ?
  • Quel est l’effet attendu ou observable de mon discours ?
  • Quelle est la place occupée par chaque participant du groupe ?

Ce que je me propose de partager avec vous aujourd’hui, ce n’est en aucun cas un exposé théorique complet et précis, mais ce que j’ai pu retenir, dans le sens de mettre au service de ma propre analyse, de la théorie des « Quatre Discours » formulée par Jacques Lacan en 1969-1070, dans « L’envers de la psychanalyse ». Cette théorisation m’a permis non seulement de repérer, mais aussi d’exercer une certaine vigilance quant aux places que je peux occuper dans mes fonctions de superviseur, selon les moments et selon les situations. Dans l’ouvrage collectif « L’analyse de la pratique : à quoi ça sert ? » j’ai posé l’hypothèse que certains de ces changements de places dans mes fonctions professionnelles antérieures de psychopédagogue ou de formatrice d’adultes ont préparé celles que je suis conduite à occuper en tant que superviseur.

D’une manière plus large, la théorie des Discours reste aujourd’hui l’un des outils les plus opérants pour la psychanalyse lorsqu’elle souhaite repérer ce que produit le sujet et avec lui l’ordre social dans lequel celui-ci s’inscrit. Comme l’énonce Lacan dans la conclusion de ce séminaire : « ça peut servir dans un très grand nombre de relations. Il faut simplement se familiariser avec ça3 … ». Sauf exception que je préciserai, la plupart des citations de Lacan seront extraites de L’envers de la psychanalyse.

Je vous propose d’aller pas à pas pour aborder les différents concepts. Toutefois, un préalable me semble important : je ne prendrai aucun ombrage si certains d’entre vous souhaitent compléter, préciser, rectifier certains concepts qui leur paraitront trop schématiques, incomplets ou déformés par ma propre interprétation. Ce sera un enrichissement réciproque et l’on n’est jamais certain d’avoir tout compris de l’enseignement de Jacques Lacan !

Je partirai en premier lieu d’une séance de supervision, nommée analyse de pratique dans les institutions dans lesquelles j’interviens. Je précise d’ailleurs toujours d’emblée « analyse clinique de la pratique ». J’ai vécu cette situation de ma place de superviseure. Il ne s’agit en aucun cas de la considérer comme un modèle, car elle a sans doute des ratés et des manques. Le principal critère de mon choix est qu’elle était toute récente lorsque j’ai préparé cette présentation. Je vous proposerai par contre d’y repérer ce que cette situation permet de lire quant à ce qui se passe du côté du superviseur et du côté des participants, en croisant vos remarques avec votre expérience.

Un rappel des Discours présentés par Lacan, ensuite, nous permettra je l’espère d’apporter un éclairage complémentaire à vos observations et à votre propre vécu. Je pose l’hypothèse que ces Discours reprennent un grand nombre d’apports théorico-cliniques que vous avez pu vous approprier lors de votre propre expérimentation au cours de votre formation. C’est d’ailleurs ce qui nous a fait choisir, avec Joseph Rouzel, de vous le présenter à la fin de cette formation.

Enfin, je vous proposerai de prendre à nouveau la place d’intervenant puis de tenter d’analyser ce que vous avez vécu.

Une situation clinique

Il va de soi que les prénoms ont été changés. Il s’agit donc ici d’une petite équipe constituée de deux éducatrices spécialisées, que je nommerai respectivement Ameline et Astrid, et d’un éducateur technique que je nommerai Loïc. Cette équipe est chargée d’accompagner des Grands mineurs et des jeunes majeurs. C’est la troisième année que nous nous rencontrons. Les participants se sont donc depuis longtemps approprié les règles et d’une manière générale, les différents temps du dispositif que j’ai proposé au départ. Leur implication dans ce travail de supervision est importante.

Si un stagiaire ou un nouveau participant avait été présent ce jour-là, comme il arrive fréquemment, je lui aurais présenté très brièvement le dispositif : sa centration sur la relation, ses objectifs, ses règles et les différents temps qui l’organisent. En fin de séance, je lui aurais demandé comment elle avait vécu cette séance et si, le cas échéant, le dispositif partagé était le même que celui qu’il connaissait et comment il aurait vécu cette séance.

C’est Loïc qui prend la parole à propos d’un jeune de 18 ans, que nous appellerons Thierry. « Cela fait trois ans que notre association l’accompagne. Je l’ai connu à l’internat. Il était parti chez un copain pendant un mois, puis chez un autre. Il a fait des allers et retours entre l’internat, l’accompagnement par le SAPMF (Service d’accompagnement progressif en milieu familial), un hébergement chez sa mère, avec un suivi actuel par notre équipe. Il avait commencé un apprentissage, puis il a arrêté. Les parents sont divorcés. Lorsque Thierry était petit, le père était ultra-violent. Il avait menacé la mère avec un couteau. Cette femme est déprimée mais ce qu’en dit Thierry la décrit comme « autocentrée » sur sa propre souffrance, sans voir celle de ses trois enfants. Thierry s’est toujours senti mal aimé, critiqué, humilié par sa mère. Il a un frère plus âgé que lui d’une année, pour qui tout semble réussir, et un petit frère, né d’un autre compagnon de la mère. Il court derrière la reconnaissance et l’amour maternel. Moi, je ne sais pas comment il tient. Je crois que j’aurais pété un câble depuis longtemps. Je le vois dans le vide, pas animé. Il n’a pas de demande et ne perçoit même pas ses besoins. Si ce n’est pas nous qui allons vers lui, rien ne se passe. Mon doute actuel est qu’il pourrait s’agir d’une déficience intellectuelle légère, ou de flemme. J’essaie de ne pas évoquer sa problématique familiale, mais c’est lui qui en parle le plus. Quand je lui demande comment il va, il répond : « Ça va, je me débrouille ». On lui a proposé un rendez-vous fixe par semaine avec nous, mais il n’en veut pas : « J’en ai pas besoin ».

J’interviens alors, de ma place de superviseure : « Et vous, qu’est-ce qui vous touche le plus chez ce jeune et à quelle place pensez-vous qu’il vous met ? »

« Je ne sais pas par quel bout le prendre. Je ne suis pas sûr qu’il se débrouille. Comment le mettre en action ? Je lui ai apporté le courrier. Il l’a pris et reposé sans l’ouvrir, en disant : « Je comprends rien », puis il l’a posé sur le côté. J’ai une impression de morbide. C’est le RIEN qui me touche le plus, en plus de son attente de reconnaissance et d’amour maternel. Tant que cela ne passe pas, je ne sais plus quoi faire. Il préfère demander à sa mère plutôt qu’à l’un de nous, comme pour prendre le bus… » Lors du deuxième temps du dispositif, les autres participants sont invités à exprimer ce qu’ils ont entendu des ressentis et des émotions du narrateur mais aussi l’écho que cette situation peut avoir pour eux.

Ameline prend la parole : - J’ai entendu une grande impuissance et une grande frustration chez toi face à ce jeune, et je la ressens également. Je l’ai connu lorsque je faisais partie de l’équipe du SAPMF. Quand tu parlais, je me suis revue hyper maltraitante avec lui avec mes exigences.

Astrid explose alors : - Ce jeune m’insupporte ! Sa nonchalance ! C’est compliqué pour moi de travailler avec lui. Je l’ai connu à l’internat lorsqu’il était plus jeune et déjà il m’exaspérait.

Invité à réagir et à éventuellement prolonger les paroles de ses collègues, Loïc dit se reconnaître dans ce qui a été émis.

Le troisième temps est réservé aux questions, aux échanges, aux hypothèses de compréhension de ce qui est en jeu, et aux propositions d’action qui apparaissent comme possibles. Selon le dispositif que nous mettons en œuvre, je participe au travail du groupe, tant pour questionner que pour avancer éventuellement des hypothèses de compréhension des différentes logiques en jeu.

Ameline tente d’apporter un point plus positif : - Ce jeune a pourtant des besoins identifiables. On a pu faire des choses concrètes. Son CV, Pôle emploi… Mais c’est un jeune qui n’a pas de mémoire.

Moi : Qu’est-ce que vous voulez dire par « pas de mémoire » ?

Loïc précise : - Il a mis son cerveau sur "off".

Moi : - Est-ce que nous pouvons l’entendre aussi comme un mécanisme de défense ? Vous avez souligné à quel point il a vécu une violence extrême dans son milieu familial… Il n’a pas de mémoire ou bien il s’empêche de se souvenir ?

Loïc : - Ce peut être un effet de trauma, bien sûr ! Il peut être envahi par trop d’angoisse quand il se souvient des moments douloureux.

Ameline : - Quand Loïc parle de déficience intellectuelle, cela renvoie à ce qu’ont avancé les profs de CFA. Par contre, on est en train de faire pareil que sa mère par rapport à ce qu’il ne fait pas, alors qu’on sait qu’il a besoin d’être valorisé, et c’est là que je me suis vue maltraitante. En plus, il ne supporte pas les compliments.

Moi : - Vous savez bien qu’il existe une fausse débilité. Pour ne pas trop souffrir, le sujet peut éviter de penser. Est-ce que c’est de cela dont il s’agit ? Ce serait intéressant en effet que vous puissiez échanger avec ces profs de CFA. En ce qui concerne les compliments, il arrive que, lorsqu’un sujet est enfermé dans une identité négative, il lui est difficile d’accepter les compliments. Il ne peut pas y croire, ou bien cela ravive peut-être trop les frustrations vécues dans le milieu familial ?

Ameline : - On a cherché l’électrochoc, comme si notre exigence était une marque de respect par rapport à lui. Il ne faut pas refaire les mêmes erreurs. Il nous faut vraiment faire un pas de côté. Il s’est toujours senti mal aimé. Moi : - Et peut-être, qu’il espère toujours réparer la situation, se faire réparer, obtenir enfin ce qu’il n’a jamais eu, dans un espoir parfois insensé que les choses vont enfin changer, et tout cela tire en arrière, empêche de grandir, de se séparer… Que pouvez-vous lui apporter ?

Astrid : - Oui, il nous faut faire ce « pas de côté ». Être là, lui apporter de la sécurité. En effet, ça doit être hyper violent pour lui qu’on reproduise la même chose que sa mère. Mais il a un rendez-vous et il oublie ses documents… C’est un "mou du genou"…

Moi : - Il ne veut pas ou il ne peut pas ? Est-ce que ces papiers ont du sens pour lui ? Peut-il aujourd’hui se projeter dans un avenir même proche ? Vous avez dit aussi qu’il n’ouvre pas ses courriers. Cela peut nous renvoyer aux personnes qui font la même chose lorsqu’ils savent pertinemment que ce courrier contient des factures qu’ils ne pourront pas payer !

Astrid : - Il nous ment sans arrêt ! Il nous balade.

Moi : - Qu’est-ce que vous appelez mensonge et à quoi ça lui sert ?

Astrid : Je vois du vice en lui.

Je questionne : - Du vice ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Elle répond : - C’est comme s’il le faisait exprès ! Oui, c’est dur de dire ça !

Moi : - Qu’est-ce qui vous met tellement en colère ? Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Astrid : - Je n’arrive pas à expliquer vraiment ce que je ressens… Il me prend pour une conne ! Un jour on discutait dans la voiture, et il s’est endormi !

Amélie sourit et l’interpelle : - C’est rare que tu dises des choses comme ça !

Astrid : - Il est dans le mensonge, comme Xavier

Amélie : En fait il te renvoie la même chose !

Moi : - Ce que vous prenez directement adressé à votre personne, ne l’est pas forcément, vous le savez. C’est ça le transfert, un déplacement. Et puis, ce que vous nommez mensonge, est-ce pour cacher la honte de lui-même ou celle d’avoir de tels parents ? Est-ce pour tenter de vous donner une meilleure image de lui-même ?

Des informations sont apportées et se croisent alors concernant les membres de la famille de Thierry : ses frères, une grand-mère, qui constituait un lien important pour lui, et le décès de celle-ci qui l’a affecté. Il est souligné que le jeune homme évoque souvent la violence de son père alcoolique et qu’il explique ainsi la dépression de sa mère. Il dort très mal et souffre de douleurs d’estomac. Sont repris son absence de demande, et le vide qui émane de lui. J’évoque le clivage comme mécanisme de défense contre l’angoisse et une impossibilité voire un interdit pour le sujet d’accéder à ses émotions, à son désir, à son imaginaire, voire à sa pensée, car c’est trop douloureux. C’est alors le corps qui parle et qui dit les angoisses qui ne peuvent se dire autrement. Comment, également, se projeter dans un avenir même proche quand on ne sait pas qui l’on est et lorsque l’on verrouille son imaginaire ? Loïc rappelle alors que tout réussit pour le grand-frère, et Astrid reconnait : - C’est vrai qu’on a été trop réactifs avec lui.

Loïc rapporte alors que Thierry lui a fait entendre plusieurs textes de RAP qu’il a trouvé intéressants. Une de ses collègues complète ce témoignage en avançant qu’un copain de ce jeune a un studio d’enregistrement et qu’il lui aurait proposé de l’utiliser. Je relève à quel point, au vu de ce qui a été souligné précédemment, ce mode d’expression, lequel fait intervenir à la fois le corps et les mots, peut être important pour lui, alors qu’il semble surtout exprimer actuellement sa souffrance et ses angoisses, ses éprouvés de manque et de vide, par des comportements de fuite et par des symptômes corporels. Thierry leur a permis d’accéder à quelque chose qui le rend fier. Peuvent-ils tenter de se saisir de cette zone de réussite et de plaisir ?

Pour clore la séance, les participants ont repris d’eux-mêmes les pistes d’action avancées pour accompagner Thierry.

  • « Inverser la vapeur », aller vers lui.
  • Ne pas attendre qu’il appelle, mais lui donner des rendez-vous réguliers, comme un rituel, même s’il n’y a rien de spécial à régler.
  • Être là, solides.
  • L’avertir des conséquences de ses actes.
  • L’encourager et le soutenir dans sa démarche de RAP, s’il est intéressé.

Amélie conclura la séance en lançant : - On aurait dû en parler plus tôt en AP !

Je propose à Loïc, le narrateur, de reprendre la parole. « Il avait rendez-vous pour sa déclaration d’impôts, mais il n’est pas venu. On ne peut pas le contacter depuis 3 jours. Je vais essayer d’aller chez lui… à condition qu’il soit là ! »

Selon le dispositif que je propose, je prévois, en début de la rencontre suivante, un partage des après-coups et le point fait sur la situation partagée. Astrid déclare alors : « Ça m’a permis de bien réfléchir à son accompagnement et j’ai essayé de mettre en pratique ce que l’on avait dit. De me centrer sur ce qu’il était capable de faire. On s’était donné rendez-vous sur le parking d’Intermarché, sans avoir quelque chose de précis à faire. Je voulais refaire une accroche avec lui. On a parlé de cette histoire de RAP et il m’a dit qu’il écrit avec une jeune femme qui s’y connait un peu mieux. Il m’a dit qu’il y a un contraste entre eux car lui est plus timide et sa voix s’étrangle, alors qu’elle est plus assurée que lui. Il m’a demandé de faire une critique de son RAP. Il a du matos mais renseigne. Il m’a montré une vidéo. J’étais perplexe mais je n’ai pas critiqué. Il voit sa mère. Au niveau du boulot, il n’y a rien du tout. L’échéance du Contrat Jeune Majeur est fin juin. Qu’est-ce qui va se passer ?

De son côté, Loïc rapporte qu’il a réussi à lâcher sur ses propres exigences et qu’une relation plus détendue et de confiance a pu s’instaurer avec le jeune. Il s’interroge par contre sur la suite car il va bien falloir recentrer sur la réalité de ce Contrat.

(Demander à un ou une volontaire de venir noter sur un poster en 2 colonnes ce qu’ils ont pu observer du côté du superviseur et du côté des participants.) Lors d’une séance de supervision, la parole tourne.

Que se passe-t-il lorsque l’on prend la parole ?

Avant même de s’exprimer, le locuteur inscrit son discours à une place dans la relation. C’est l’Agent.

Structurellement, tout discours s’adresse à un autre :

L’Agent → L’auditeur

La prise de parole confère à l’agent un pouvoir sur l’auditeur. Lui adresser la parole, c’est déjà agir sur l’autre. On peut donc dire que, dans ces deux places, la place de l’agent est dominante.

Ce discours appelle une réponse, même si celle-ci est un silence. Une troisième place est ainsi déterminée : celle du produit, ou effet, de cette action. Agent → auditeur

Produit Effet L’expérience analytique montre, par sa prise en compte de l’existence de l’inconscient, que l’agent du discours parle au nom d’une Vérité qui lui échappe au moins en partie, « même s’il n’existe pas sans elle4 ». Cette Vérité est en définitive le moteur, la cause qui le pousse à parler.

Il faut souligner d’emblée qu’il existe une disjonction dans le bas du schéma, entre la vérité et la production, ou, autrement dit, entre la cause de la parole et son effet.

Il est cependant nécessaire d’avoir en mémoire quelques concepts complémentaires pour lire ces Discours tels qu’ils sont présentés par Lacan sous la forme de schémas.

Agent Auditeur

Vérité Cause

Produit Effet Quels éléments occupent ces places ?

Le S2

Le S2 désigne le champ de l’Autre, du « Grand Autre ». Lacan le nomme « trésor », « batterie » ou « réservoir des signifiants ». Cet ensemble de signifiants qui s’articulent entre eux, est aussi nommé « le savoir ». Ce savoir est constitué de la culture familiale, sociale, culturelle, historique. L’enfant est parlé dès avant sa naissance et il nait dans un bain de langage. Il est nommé et on lui parle bien avant qu’il sache lui-même parler. De même, on donne au nouveau-né une place dans les générations, dans la famille, dans la fratrie. Il est pris dans l’histoire de ses parents, eux-mêmes pris dans celle des générations qui les ont précédés.

Le S1

Lacan met l’accent sur l’histoire d’un dire, unique pour chaque - UN. Le S1, c’est un effet de sens. Lacan le nomme « trait unaire », ou identité originelle, en lien avec l’identification et l’Idéal du Moi. Ce S1 est extérieur au sujet, il vient toujours de l’Autre, du S2, mais le sujet se l’approprie pour se définir lui-même et pour se représenter auprès du S2. Le S1 apparaît par exemple lorsque le sujet déclare : « Je suis celui qui… » ou « je suis celle qui… ». Le sujet est ainsi un parlêtre, un être non autonome, aliéné dans et par le langage, déterminé par celui-ci, et Lacan le désigne de ce fait comme « signifiant-maître ». Lacan précisera : « Dès que vous posez la question : Que veut un tel ? Vous entrez dans la fonction du désir et vous sortez le signifiant Maître5. »

Lacan ajoute que tout signifiant est apte à exercer un commandement féroce sur le sujet, sous la forme de parole imposée, d’attentes, de « destin » auquel il peut se sentir contraint de se conformer. Tout dépend du S2 auquel il est corrélé, du S2 dans lequel il est allé piocher, dans une identification partielle à un être aimé mais aussi à un être non aimé, voire haï… Le S1 se situe pour le sujet lui-même « à un niveau de savoir primitif » et peut même n’avoir « pas de parole6 ».

Si le S1 se différencie de tous les autres, s’il est opposable à tous les autres, il ne sera cependant jamais réductible à un « unique », à un UN définitif. Il représente le sujet, mais pas en totalité. Il tourne sans arrêt par remplacement de signifiants métonymiques autour de l’objet cause du désir @, lequel n’est jamais atteint.

Le $

Dans notre position de sujet, nous sommes « divisés », limités, « barrés », « castrés » symboliquement. L’effet du Nom-du-Père, c’est-à-dire de la métaphore paternelle, soumet le sujet à la loi symbolique qui interdit à l’enfant l’accès au premier objet de son désir et à la source de satisfaction. La jouissance maternelle est interdite, puis il faut se séparer.

Nous sommes divisés entre notre conscient et notre inconscient. Nous ne sommes pas TOUT et nous sommes marqués par un « manque à être ». Il y des choses, y compris de nous-même qui nous échappent. Nous sommes confrontés à des écarts entre ce que nous voudrions faire et ce que nous pouvons faire, entre ce que nous voudrions dire et ce que nous parvenons à dire, et nous ne sommes jamais complètement ce que nous voudrions être… Cependant, nous tentons sans cesse de réparer cette castration.

Le sujet attend également du S2 qu’il lui fournisse le savoir qui lui manque.

Le @

C’est tout ce qui ne relève pas du signifiant. C’est le réel, c’est la pulsion, ce sont les objets partiels et primordiaux : la voix, le regard, les excréments, l’objet de succion… C’est l’objet perdu du désir, ou encore du plus-de-jouir7.

Ce « a » nous fait courir, parler… C’est aussi l’objet primordial et illusoire qui comblerait, s’il existait, tous nos désirs… Or, aucune nourriture ne peut satisfaire le besoin de sein maternel et aucun objet de la réalité ne peut apporter au sujet la satisfaction absolue. Aucun être ne peut combler totalement notre soif d’amour. Et heureusement, car ainsi nous continuons à chercher, à désirer… Il se produit donc une certaine perte, du manque, un reste, mais nous poursuivons sans cesse ce @, objet perdu du désir. Nous tentons de le retrouver et de le saisir dans le fantasme, dans la fiction… Ainsi, si le « a » est insaisissable, tout n’est pas perdu. Il se produit un petit bénéfice de la jouissance, un « plus-de-jouir », un petit « boni », comme le surnomme Lacan.

Le sujet situe (d’une manière illusoire) cet objet de désir dans le champ de l’Autre (S2). C’est pour cela que dans chaque discours on s’adresse à l’Autre pour qu’il nous donne ce qui nous manque. Or l’Autre est lui aussi manquant ! L’objet « a » est ainsi séparé à la fois du sujet et de l’Autre, et il « chute » entre les deux, poussant à la parole, au désir, à la sublimation, à la créativité...

Ces quatre éléments s’articulent dans les schémas des quatre discours présentés par Lacan. Pour présenter ces discours, je respecterai l’ordre selon lequel Lacan les fait tourner.

Le discours du maître

Même s’il le qualifie de « mythe pittoresque », Lacan puise le Discours du Maître dans les écrits de la Grèce antique, et il en fait la matrice des autres discours, car il met en évidence la structure de l’inconscient.

Dans son écrit La politique, Aristote décrit la fonction de l’esclave. Cette fonction est reconnue comme nécessaire, et elle est inscrite dans la famille et dans la société. L’esclave, instrument de production, ouvrier, musicien, a un savoir-faire. Socrate (dont la mère était sage-femme) affirmait que chacun porte en lui le savoir, sans en avoir conscience. La maïeutique, au cœur de la philosophie socratique, se définit comme l’accouchement des esprits, ou l’art de faire découvrir à l’interlocuteur les vérités qu’il a en lui mais dont il n’a pas conscience. (Le « non-savoir »). Dans Les Dialogues de Platon, on voit que le Maître, en place d’agent, va questionner l’esclave pour le faire accoucher de ce savoir.

S1 S2 $

Le maître, en place de S1, se reconnaît ainsi un manque (d’où $) et il aurait le désir de s’approprier le savoir S2 de l’esclave pour l’utiliser ensuite comme « savoir théorique » dans son propre discours.

La dominante du discours du Maître est donc le commandement. Mais c’est aussi la Loi, en tant qu’elle est inscrite dans la structure. De ce fait, Lacan affirme : « Le discours du Maître, c’est l’envers de la psychanalyse8. »

Se différenciant de ce qui peut être compris à la lecture d’Aristote, Socrate ou Platon, Lacan reprend le discours du maître par la question du désir de savoir. Il pose des limites à ce désir et par rapport à son objet : « Est-ce que le Maître a envie de savoir ? Est-ce qu’il a le désir de savoir ? …il ne désire rien savoir du tout, il désire que ça marche9. » Comme l’indique son usage dans la langue française, « l’agent n’est pas du tout forcément celui qui agit : c’est celui qui fait agir10. » Par contre, « rien n’indique en quoi le Maître imposerait sa volonté. Qu’il y faille un consentement, c’est hors de doute11. » Lacan en déduit que : « d’un côté le désir (S1), et de l’autre côté le site de l’Autre (S2, le savoir). Là se figure ce dont j’ai parlé, en disant que le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre12 ».

Déjà, chez Platon, l’esclave ne dévoile pas tout son savoir. Il répond ce que le Maître attend, et il en tire une jouissance @. Lacan souligne ainsi que (ceci) « dément ce qui se dit ordinairement, à savoir que la jouissance c’est le privilège du Maitre13 ».

Le discours du maître peut donc être ainsi complété :

S1 S2

$ a

La demande répétée du Maître, son insistance, mises en place de S1 ou signifiant-maître, exercent un « forçage du plus-de-jouir » pour l’Autre, dans un rapport entre le savoir S2 et la production @.

Nous pouvons noter que dans le bas de ce schéma, le rapport entre la Vérité du Maître et la production de l’autre est impossible.

Cependant, si le Maitre a renoncé à tout, et avant tout à la jouissance, s’il y a une perte, Lacan reconnaît que l’analyste peut recueillir « des lichettes14 » du « plus-de-jouir », donc du @.

Assumer le discours du maître « pour que ça marche »

Désirer que ça marche… C’est ce qui est particulièrement recherché par tout professionnel, qu’il soit analyste, éducateur, enseignant, thérapeute, personnel de Direction… Il faut souligner que si le signifiant S1 a le pouvoir de commander, il a aussi celui de pacifier.

D’une place de S1, le superviseur énoncé le dispositif et ses règles. Il s’en porte garant et s’y soumet lui-même. Ces éléments font partie du cadre, dans le sens que donne José Bleger à ce concept15.

Ce sont d’abord des règles éthiques et théorico-cliniques qui garantissent la sécurité de la parole :

La nécessaire implication de chacun ;

L’écoute de soi et l’écoute de l’autre ;

Le non-jugement ;

La confidentialité.

Le superviseur avec son éthique, ses référents théoriques, sa formation.

Ce sont aussi des conditions matérielles, temporelles et méthodologiques :

Le lieu ;

Le moment ;

La durée de chaque séance ;

La rythmicité des rencontres ;

Le déroulé de chaque séance et de l’année.

L’acceptation de ce cadre par les participants, « leur consentement », permet une mise au travail.

Le dispositif lui-même, posé et tenu, a une fonction de tiers au sein des relations. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y aura jamais d’écarts, d’accrocs, de brèches dans le cadre, mais ceux-ci pourront être relevés, parlés, interrogés. Les participants ne manqueront pas d’ailleurs de les relever. Ils feront ainsi la preuve de leur appropriation du cadre posé et de l’importance qu’ils lui accordent. On constate que lorsqu’un dispositif est suffisamment « tenu », et qu’il « se tient », c’est-à-dire s’il permet la mise au travail, la fonction de garant du cadre est progressivement partagée par le groupe. Si, par une boutade, Lacan affirme que « le maître n’est là que le sous-fifre qu’il fallait pour faire partir la musique au départ16 », nous pouvons objecter que la fonction du superviseur, comme celle de l’analyste, ne s’arrête pas « au départ », même si dans un groupe qui « marche », on peut constater que le relai est pris par les participants. Le superviseur invite ainsi chaque-un, l’incite et fait en sorte qu’il accouche de ce savoir qu’il a en lui sur son métier, mais aussi sur ce que la situation qu’il partage avec le groupe lui fait vivre. Il doit pouvoir relancer, si besoin est, la mise en mots des éprouvés, des ressentis, et le travail de la pensée. Le superviseur exerce donc un forçage quant au rapport au savoir de chaque-un dans le groupe. Joseph Rouzel parle d’une fonction « tire-bouchon ».

Ce qui importe également, c’est de faire ouverture tout au long de la séance, mais aussi de laisser aussi des ouvertures en fin de celle-ci, pour que la pensée de chacun, dans son après-coup, puisse cheminer, se prolonger, dans des sens éventuellement divergents. C’est souvent ce qui est rapporté par le narrateur ou la narratrice lorsque nous faisons le point sur la situation qu’il ou elle avait partagé, lors de la séance suivante : « Je la vois différemment, et je supporte mieux ses explosions de colère » ; « J’ai pu lâcher sur un certain nombre de points… ».

De quoi est constitué ce S2 en supervision et qu’est-ce qui est produit ? Le superviseur reconnaît et assume de ne pas détenir le savoir S2 des professionnels qui constituent le groupe. Lorsque je présente le dispositif, j’énonce ainsi ce qui est mis en œuvre et ce qui est attendu de cette mise au travail : « Le principe de base est que ce sont les professionnels eux-mêmes qui connaissent le mieux la spécificité de leur métier et de leur contexte de travail, au plus près du terrain. Ils possèdent donc un « savoir » sur ce métier. Il s’agit pour l’intervenant de faire confiance dans les capacités créatives de chacun, de mettre en mouvement et de soutenir la parole au sein d’un groupe afin qu’il génère lui-même les réponses à ses propres questions. » C’est bien chaque participant d’un groupe de supervision qui possède le savoir et le savoir-faire sur son métier. Joseph Rouzel insiste sur ce « chaque », reprenant, à la suite de Lacan, « qu’un groupe ça ne pense pas… [et] qu’un groupe ça colle ». Il s’agit bien pour chaque-un de penser EN groupe et avec l’aide DU groupe.

Comment savoir que « ça marche » ? La richesse des prises de parole, les prises de risque lorsqu’un participant énonce des émotions ou pulsions qu’il estime peu professionnelles et difficilement avouables, l’écoute et le regard sans jugement de ses collègues, leur étayage, la recherche de plus en plus fine de ce qui se joue pour soi, pour l’autre et dans la relation, sont par exemple autant de manifestations de l’implication de chaque participant dans le groupe et de l’intérêt qu’il prend à ce travail. C’est aussi souvent dans l’après-coup, lorsque le groupe fait le point sur les situations antérieures, et que le narrateur rapporte que quelque chose a changé dans sa relation avec cet autre dont il avait parlé, mais aussi que cet autre a évolué. La fréquence de cet évènement n’enlève rien pour moi à sa valeur de « petit miracle ». Cependant, ceci met en évidence, s’il fallait encore le prouver, que l’on ne change pas l’autre, mais soi-même…

Qu’en est-il de la jouissance ? Il existe en effet une jouissance partagée dans le groupe, jouissance liée à la capacité de penser et d’exprimer sa pensée à d’autres, à la capacité de penser à nouveau alors que les choses semblaient bloquées. J’ai pu le constater fréquemment, au ton léger, aux plaisanteries et aux rires qui ponctuent souvent le moment de fin de séance. Je reconnais volontiers que j’en recueille « des lichettes ».

Aucun discours n’est figé et il est indispensable qu’il ne le soit pas. Les quatre discours tournent donc au cours d’une rencontre.

En ce qui concerne les schémas, pour passer d’un discours à un autre, la rotation des quatre éléments se fait dans le sens horaire, selon une logique de permutation circulaire, en respectant :

L’ordre qui relie S1 à S2.

Le fait que le sujet $ est séparé de l’objet de son désir @.

Lacan insiste : « Ce qui a de l’importance dans ce qui est écrit, ce sont les relations ; c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas17. » « D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retournez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser à chacun sa béance18 ». Ce sera une constante pour chacun des trois autres discours.

Lorsque les places tournent d’un quart de tour, la place de l’agent définit le Discours de l’hystérique.

Le discours de l’hystérique

Dans Télévision, Lacan avance que : « L’inconscient en ex-iste d’autant plus qu’à ne s’attester en clair que dans le discours de l’hystérique ». C’est de cette mise en évidence de l’inconscient que s’en déduira le discours du psychanalyste. D’où l’importance de bien saisir les rouages de ce discours.

C’est à partir de l’écoute de l’hystérique et de son symptôme, que Freud a élaboré la méthode analytique, qu’il a surnommée « cure de parole » ou « ramonage ». L’utilisation fréquente du féminin pour « hystérique » est uniquement historique, dans la mesure où, parce qu’il parle, tout sujet est hystérique.

Le Sujet divisé ($) se situe en place d’Agent. Il est sur le devant de la scène analytique et il est marqué jusque dans son corps par le refoulé, d’où la barre sur le $. Lacan propose d’ailleurs $ comme écriture du symptôme.

a

$ S1
a S2

Dans ce discours, l’Agent (l’hystérique) s’adresse à l’Autre en tant que Signifiant-maître ou S1, car c’est ce qui le travaille : « Qui suis-je ? », « Que vuoi? » (Que veux-tu ?), afin qu’il produise un Savoir (S2). L’hystérique pose ainsi en premier lieu la question de son être sous la forme d’une énigme.

Plus ils sont carencés affectivement, plus ils se ressentent mal aimés, insécures19, manquants, divisés, plus les enfants ou les adolescents se retrouvent en difficulté pour construire leur identité, plus ils viendront poser les questions de leur désir (le @) et de leur « être », aux professionnels. Eva-Marie Golder formule ainsi la demande de l’hystérique : « Dans son insatisfaction et sa plainte, (l’hystérique) dit qu’elle (ou il) ne comprend pas et attend de l’autre qu’il lui apporte un savoir20. » D’une manière plus générale, l’hystérique se plaint ainsi d’être manquant(e), incomplet (incomplète). Il ou elle s’adresse à l’Autre, c’est-à-dire à un Maître, qu’il s’agisse du savoir scientifique, d’un psychologue, d’un sexologue, d’un coach… pour qu’il satisfasse son manque et annule sa division : « Dites-moi ce que je dois faire pour être parfait (parfaite) ». « Donnez-moi des recettes, des protocoles, de savoir-faire « en kit ».

Ce discours est mythique, originaire, constitutif du sujet, mais il traduit la plainte structurale de ce sujet confronté à la faille permanente entre ce qu’il demande et ce que l’Autre lui offre en réponse : sa propre incomplétude. L’impossible satisfaction du désir, sera de cette manière l’emblème permanent de l’hystérique englué dans la plainte de ne pas être TOUT dans son existence.

L’hystérique veut donc un Maître qui lui dise ce qu’il vaut lui-même, qui il est (son S1), ce qu’il doit faire, alors que ce qui le travaille c’est cet objet @. Dans sa vérité, l’hystérique doit être l’objet @ pour être désiré. Ce @, objet irrémédiablement perdu, qui représente la condition du petit d’homme, le rend dépendant de sa demande à l’égard de l’Autre (avec un grand A).

Cependant Lacan souligne l’ambivalence de cette demande : « Elle veut que l’autre soit un maitre, qu’il sache beaucoup de choses. Mais tout de même pas qu’il en sache assez pour ne pas croire que c’est elle le prix suprême de tout savoir, c’est-à-dire qu’elle veut un maître sur lequel elle règne : elle règne et il ne gouverne pas21. » Il ajoute qu’en effet, « L’hystérique n’est pas esclave… elle ne livre pas son savoir. Elle démasque pourtant la fonction du Maître dont elle reste solidaire…22 ». À bon entendeur salut ! Gare à celui qui se prend pour un Maître ! Selon cette même logique, ce peut être aussi la Loi (en place de S1) qui est mise en question, attaquée. Dans son versant constructif, le discours de l’hystérique est celui du désir de savoir, de la curiosité. Il va permettre au transfert de s’instaurer pour une mise au travail du sujet sur lui-même. C’est la raison pour laquelle la cure analytique se donne comme objectif de faire passer les analysants (hommes et femmes) par ce processus d’hystérisation du sujet. « Le discours de l’Hystérique n’est pas le témoignage que l’inférieur est en bas. Bien au contraire… Le discours de l’hystérique permet enfin de dire ce qu’il en est du désir et des modifications d’affects au fur et à mesure que le désir s’ordonne, et permet de mobiliser la jouissance liée au symptôme, donc, de les mettre au travail.

L’instauration du transfert et la mise au travail du groupe de supervision

Le passage du sujet par cette place de l’hystérique est fondamental dans tout acte de transmission, d’éducation, de formation et, aussi, de supervision. En supervision, le professionnel qui prend la parole pour faire le récit d’une situation qu’il a vécue attend de l’aide pour démêler ce qui l’interroge, ce qui lui pose problème, ce qui l’empêche de penser. Il espère obtenir des réponses, et c’est légitime. Qui va énoncer ces réponses ?

Lors du démarrage d’un groupe de supervision, une délégation de savoir de la part des participants vis-à-vis du superviseur est nécessaire parce que c’est ce qui instaure le transfert, ce qui permet de construire la confiance dans la qualité du travail et donc la possibilité même de travailler. Si nous suivons encore Lacan sur ce point : « Le transfert, c’est de l’amour qui s’adresse au savoir23. » Il peut arriver qu’un ou une participante se maintienne dans cette position, alors que ses collègues l’ont déjà dépassée. Je vous livre un petit exemple tout récent. En fin de séance, alors que les échanges ont été riches et que des pistes d’action ont été énoncées par les uns et les autres, l’éducatrice qui est assise directement à ma gauche, croise les bras et m’interpelle, en me regardant : « Moi, je suis concrète. Alors, qu’est-ce qu'on fait ? ». J’ai aussitôt renvoyé la question à ses collègues qui ont résumé ce qu’ils avaient proposé. Le superviseur peut être également confronté à une plainte vis-à-vis de l’institution ou de la Direction, plainte qui tourne en rond… « Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? » demandait Tosquelles pour tenter de faire coupure. Il m’a été renvoyé à plusieurs reprises, lors des bilans de fin d’année, que le fait de renvoyer les professionnels à leur tâche primaire, les avait aidés à se distancier et à retrouver le sens de leur travail avec ceux qu’ils avaient la charge d’accompagner.

Le superviseur aura donc à accepter dans un premier temps cette place imaginaire à laquelle il est assigné par les participants, afin de rendre opératoire le savoir de chaque-un dans le groupe. Il devra également travailler à s’en destituer. On constate, lorsqu’un groupe « fonctionne bien », lorsqu’il est vraiment au travail, que cette demande de savoir, ce transfert qui a pu s’instaurer au départ vis-à-vis du seul superviseur, devient latéral, et qu’il permet souvent d’améliorer les relations et l’étayage réciproque au sein d’une équipe. Le cadre posé, et le dispositif, permettent au superviseur d’occuper une place symbolique. Ceci nous renvoie à cette définition proposée par Joseph Rouzel et citée en introduction, quant au pouvoir et à la place du superviseur, dans sa dimension imaginaire et dans sa dimension symbolique. Avec un quart de tour de plus, apparaît le schéma du discours de l’analyste.

Le discours de l’Analyste

a $

S2 S1

Du fait de l’instauration du transfert, l’analysant place l’analyste en @, comme si celui-ci allait lui dire qui il est, ce qu’il doit faire…

Ce @, comme nous l’avons rappelé, est une place vide, illusoire. De cette place d’agent du discours, l’analyste s’adresse à l’analysant ($) et pose l’hypothèse de travail que celui-ci pourra produire ses propres signifiants S1 par le jeu des associations libres. Comment Lacan le formule-t-il ? : « C’est bien comme identique à l’objet @, à la place d’un trou, mais aussi d’un moteur, comme ce qui pour le sujet se présente comme cause du désir, à savoir qu’il s’offre comme point de mire à cette opération insensée qu’est une psychanalyse en tant (que celle-ci) s’engage sur la trace du désir de savoir24.» Lacan ironise : « J’ai souvent insisté sur ceci, que nous sommes supposés savoir pas grand-chose. Ce que l’analyste instaure, institue, c’est ceci qui est tout le contraire : c’est que l’analyste dit à celui qui va commencer : ‘Allez-y ! Dites n’importe quoi, ce sera merveilleux’. C’est lui qu’il institue comme sujet-supposé-savoir ; et après tout, ce n’est pas de tellement mauvaise foi, parce que dans le cas présent, il ne peut pas se fier à quelqu’un d’autre. Le transfert se fonde sur ceci, qu’il y a un type qui à moi - pauvre con ! - à moi me dit de me comporter comme si je savais de quoi il s’agissait. Il peut dire n’importe quoi, ça donnera toujours quelque chose, il y a de quoi à causer le transfert ! 25 » Cependant, « si l’analyste peut occuper cette place en haut, à gauche, qui détermine son discours, c’est justement de n’être absolument pas là pour lui-même », et parce qu’il n’exerce pas cette fonction pour la satisfaction narcissique de son Moi…

L’analyste parle au nom d’un S2, caché sous la barre. Il possède bien un savoir-faire analytique qui n’est toutefois pas du même ordre que celui du Maître :

C’est un savoir qu’il a acquis auparavant.

C’est un savoir qu’il acquiert en écoutant son analysant.

Cette vérité, ce savoir, c’est une énigme et on ne peut jamais la dire qu’à moitié. Citons encore Lacan, cette fois par l’introduction du texte « Télévision » : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » Il ne s’agit donc en aucun cas de prétendre à « la solution ». … Pour le psychanalyste, le contenu latent, c’est l’interprétation. C’est ce qui s’ajoute au savoir que le sujet découvre lui-même et qui tente de l’aider à lui donner un sens. Cette vérité, ce mi-dire, se différencient ainsi nettement d’un savoir qui serait issu du discours de la science.

Quel en est l’effet pour l’analysant ? La méthode analytique repose sur le fait d’offrir au sujet la possibilité de verbaliser ce qui a été refoulé mais qui est latent, qui s’est transformé en symptôme, lequel dit quelque chose d’une manière indirecte, inaudible, répétitive, dans un compromis entre la réalisation du désir inconscient et les mécanismes de défense du moi. « Si la parole est donnée si librement au psychanalysant, c’est justement ainsi qu’il reçoit cette liberté, c’est qu’il soit reconnu qu’il peut parler comme un maître … et que ça donnera d’aussi bons résultats que dans le cas d’un vrai maître, que c’est supposé conduire à un savoir, à un savoir dont on se fait gage, otage, celui qui accepte d’avance d’être le produit des cogitations du psychanalysant, c’est à savoir très précisément le psychanalyste en tant que, comme ce produit, il est destiné à la fin à la perte, à l’élimination du processus, je veux dire qu’il peut assumer cette place26. »

Qu’est-ce qui est produit ? « Pour l’analysant, son savoir c’est le contenu latent : on est là pour arriver à ce qu’il sache tout ce qu’il ne sait pas tout en le sachant. C’est ça l’inconscient27. » D’ailleurs, « la vérité a plus d’un visage. Du simple fait que nous parlons (et qu'il y a de l'inconscient), nous préférons ne pas le savoir, nous préférons vider l'objet de cette vérité. Le mythe en constitue le contenu manifeste28. » Ce qui fait dire à Lacan que « la vérité, c’est la petite sœur de la jouissance29. » « Que chacun en sache un bout, ça suffira, et (le psychanalyste) fera bien de s’y tenir30. » En fin de compte, « l’effet de vérité n’est qu’une chute de savoir. C’est cette chute qui fait production, bientôt à reprendre. Le réel, lui, il ne s’en porte ni moins, ni plus mal31. » On tourne en rond, mais on obtient peut-être quand même un décalage. Un nouveau signifiant-maître apparaît. Il reste à espérer, comme l’avance Lacan, qu’il sera « un peu moins bête et un peu plus impuissant ».

Le schéma de l’Analyste met en évidence, dans le bas, comment la jouissance interdite sépare ce qui se produit du signifiant-maître S1, du savoir S2, et la disjonction entre S2 et S1 dit l’impossibilité de commander au savoir inconscient. On voit très bien, qu’après tout, la division du sujet, « ce n’est rien d’autre sans doute que cette ambigüité radicale qui s’attache au terme même de vérité. … tout ce qui s’instaure de l’ordre du discours laisse quelque chose dans une béance32. » Cette place vide est-elle tenable sur le long terme pour l’analyste ? En écho à ce que Freud nomme les trois métiers impossibles : gouverner, éduquer, analyser, il est clair que, pour le psychanalyste, il est impossible de tenir longtemps cette place de l’objet « a », en étant le représentant, l’agent, la cause du désir de l’analysé33. Lacan précise : « Au niveau de cet impossible, c’est là que je définis ce qui est réel. S’il est réel qu’il y ait l’analyste, c’est justement parce que c’est impossible… L’ennui, c’est que pour être dans (cette) position, il faut vraiment avoir cerné que c’est impossible. C’est pour cela qu’on aime mieux mettre l’accent sur l’impuissance qui existe aussi… qui est à une autre place que l’impossibilité34. »

L’issue du travail de la cure est l’analyse du transfert des sentiments amour-haine à l’égard de l’analyste. Lacan ajoute dans Télévision que dans le même temps, l’analyste travaille à se destituer de cette place. Puis il accepte d’être rejeté comme un déchet : il décharite35 ».

Le superviseur : un opérateur, un catalyseur…

Le choix de s’inscrire dans une démarche clinique suppose que le superviseur, comme le psychanalyste, soutienne « la place vide pour mieux laisser chuter le Sujet Supposé Savoir », selon les termes de Jacques Lacan36. La suite de la phrase apporte cette précision importante : « [Il] ne pourra soutenir cette place que s’il la laisse vacante, que s’il ne se prend pas pour celui qui possède la réponse, le bon objet du manque de l’autre37. »

Cela suppose donc de lâcher prise sur le processus, tout en étant garant du cadre posé au préalable.

Pour illustrer en quoi le superviseur doit être un opérateur de division, Joseph Rouzel rapporte une petite histoire asiatique dans laquelle, à sa mort, un père lègue ses dix-sept chameaux à ses trois fils : la moitié à l'aîné, un tiers au second et un neuvième au petit dernier. L’opération est impossible : 17 n'est divisible ni par 2, ni par 3 ni par

  • 9. L’oncle intervient et donne un chameau. L'opération dès lors s'avère réalisable : le

premier reçoit 9 chameaux, le second 6 et le dernier 2. Lorsqu'on fait l'addition : 9 + 6 + 2 = 17. Le chameau en plus peut être rendu à l'oncle malin et fin logicien. Il n'a servi que d'opérateur de division.

Une enseignante de Collège, à la suite de notre première séance de travail, a défini par un autre terme ma fonction de superviseur : « Votre présence permet que se disent des choses entre nous que nous ne pouvons pas nous dire ailleurs, même si nous sommes en confiance entre nous. Vous êtes un catalyseur ». Reconnaître ses erreurs, ses colères, ses mouvements de rejet éventuels, ou au contraire une trop grande proximité avec un bénéficiaire, se dévoiler ainsi, est toujours une prise de risque. Il y faut de la sécurité et celle-ci n’est pas immédiate. Elle se construit progressivement dans un groupe. Tel éducateur, dont le service accompagne des personnes gravement malades, déclare être très touché par un homme en fin de vie qui lui rappelle son grand-père, décédé lorsqu’il était enfant, et à qui il n’a pas pu dire aurevoir. Il est angoissé à l’idée de la mort de cet homme, lequel, de plus, a préparé avec son fils une démarche d’euthanasie, le cas échéant. Telle éducatrice reconnaît que cette jeune, abandonnée, rejetée par sa famille, qui a connu un lourd passé institutionnel, la renvoie à sa propre histoire et qu’une relation quasi fusionnelle s’est instaurée entre elles. Dans une équipe d’hébergement en Foyer, un jeune s’est blessé et il a fallu le conduire d’urgence à l’hôpital. Une éducatrice exprime à quel point la vue du sang l’angoisse, la prend au ventre, la paralyse. D’autres prennent la parole pour aller dans le même sens d’un insupportable ou pour exprimer qu’ils parviennent à faire taire leurs émotions pour agir dans l’urgence, quitte à ce que ces émotions remontent ensuite. Il en ressort une évidence : « Il est important de pouvoir faire appel à un ou une collègue à ce moment-là ! ». Cet échange est ponctué par cette exclamation : « C’est fou ce qu’on peut se dire en AP ! » Passer, par moments, par le discours de l’Analyste, c’est donc occuper une place vide, celle de l’objet « a » du désir de l’autre ($) auquel le superviseur s’adresse. Cette place sollicite la parole et l’émergence du désir de cet autre, son plus-de- jouir, ses émotions, ce qui le travaille.

Lorsque le superviseur est en place d’analyste, qu’est-ce qui est produit ? Des « signifiants Maîtres » ou S1. Qu’est-ce qui se construit ? Des hypothèses, des petits mythes, en place de Vérité. Tourne-t-on alors en rond ? La rencontre des petits mythes construits au sein du groupe, ou la relance par le superviseur sous la forme d’une question, opéreront peut-être un décalage, une brèche, dans ce qui, justement se répétait, tournait trop bien en rond, ou par rapport à ce contre quoi le professionnel buttait…

Parvenir à tenir cette place requiert cependant de « s’astreindre à une ascèse38 », et peut engendrer également des frustrations chez certains participants. Souvenons-nous que le mot « ascèse » vient du grec askêses qui signifie exercice, discipline de vie, ensemble d’exercices pratiqués en vue d’un perfectionnement. Une question va donc se poser au superviseur : à quoi correspond cette ascèse pour lui-même ? Cela ne va pas de soi et s’accompagne de renoncements multiples. J’avais choisi pour titre « Des renoncements qui font ouverture » pour mon intervention à la Journée « De la clinique avant toute chose » organisée par PSYCHASOC le 30 janvier 2016 à Montpellier. (Ce texte est sur mon site et l’ensemble des interventions de cette journée est paru en mai 2016 dans l’ouvrage collectif éponyme, édité par L’Harmattan).

Lorsque les places tournent encore d’un quart de tour, apparaît un quatrième Discours.

Le discours de la science ou de l’universitaire

Le savoir S2 se fait agent et « prend le manche39 » pour la maîtrise de la jouissance @. Sa prétention insensée, selon Lacan, est de pouvoir produire un être pensant, un sujet.

La place dominante de l’agent est ainsi occupée par un « Je » que Lacan qualifie de « transcendantal et illusoire40 », car à cette place l’agent « se spécifie d’être non pas savoir de tout mais d’être tout savoir41. » Dans son ouvrage Le trait du cas, Le

S2 a

S1 $

psychanalyste à la trace42, Claude Dumézil repère ce qui est en jeu entre le locuteur et ses auditeurs : « Plus savant est votre cours, votre article ou votre livre, plus frémissent les hystériques : vous êtes un maître. Pour faire passer votre savoir, vous devez séduire, séduire, et faire, enseigner, écrire, éditer, colloquer… toujours plus ». Un S2, construit préalablement, que l’on souhaite transmettre et partager, y est indispensable. Il s’agit de témoigner d’un savoir et si possible de rendre claire sa démonstration. En fin de prestation, même si la parole est donnée au public, on attend de l’intervenant qu’il puisse répondre aux questions, en tant « qu’expert ». Or, Lacan souligne que « s’il y a un savoir qui ne se sait pas… il est à situer au niveau du S2… Cet autre Signifiant n’est pas seul : le ventre de l’Autre, du grand A, en est plein ; ce ventre, c’est lui qui donne, tel un cheval de Troie monstrueux, l’assise de ce fantasme de savoir totalité43. » Dans sa leçon du 15 novembre 1961, Lacan dénonce cette supposition car, dit-il, « on ne peut ni attribuer ce supposé savoir à qui que ce soit, ni supposer aucun sujet au savoir ».

Le Maître, sous la forme du S1, est toujours présent sous la barre. Il se situe en place de Vérité de la science, et devient un impératif catégorique, un ordre, un commandement : « Continue, marche, continue à toujours plus savoir ». Lacan évoque « la tyrannie du savoir44 ». Dans ce schéma, « toute la question de la vérité en est [ainsi], à proprement parler, écrasée45. »

Le @ est toujours celui qui travaille. Selon la stricte application de ce Discours, c’est « l’a-tudiant », pour reprendre une des formules de Lacan. L’étudiant doit produire avec sa peau $ le sujet de la science. Ainsi, les étudiants, « projetés comme objets d’espoir, pondus pour boucher le trou » de la cause du désir de la lignée des géniteurs, auront comme fonction de transmettre à leur tour le produit de l’université : la culture. Ils seront également attendus comme plus-value de la société capitaliste. Toujours eux-mêmes manquants, ils doivent toujours continuer à apprendre…

S’ils parviennent à prendre un peu de distance vis-à-vis de ce discours dans lesquels ils se retrouvent pris, ils pourront toutefois serrer au plus près l’impossibilité du réel et interroger ce qu’il en est de la culture en position maîtresse… en devenant analystes !... C’est la suggestion de Lacan lui-même !

Qu’en est-il en supervision ?

Dans un article, « Escroquerie ou semblant46 », Joseph Rouzel critique tout autant le superviseur qui « joue au sphinx » que celui « qui fait des cours ». Mon expérience me montre que chaque superviseur positionne son curseur, en fonction de lui-même, en fonction du groupe qu’il accompagne, mais aussi au cas par cas, en fonction des situations évoquées.

Dans ma pratique, je supervise des groupes très divers. Certains professionnels ont une longue expérience, d’autres arrivent dans le métier, d’autres encore n’ont aucune formation spécifique et se forment « sur le tas ». Un groupe de moniteurs d’ESAT est obligatoirement différent d’un groupe de psychologues, d’éducateurs, ou d’enseignants. Lors de la séance inaugurale et de la présentation du dispositif, j’insiste sur trois dimensions du savoir qui constituent la richesse d’un groupe : le savoir théorique, le savoir d’expérience et le savoir sur soi. Chacun pourra puiser dans un domaine ou dans l’autre lors des échanges et des analyses. Je pose ainsi l’hypothèse de travail que certains pourront ainsi se dégager d’une honte éventuelle face à leur manque de savoir théorique. L’expérience montre que « ça marche », pour reprendre l’expression de Lacan, et que le regard d’un veilleur de nuit, d’une maitresse de maison, enrichissent le groupe ! Lors de la présentation du dispositif, j’annonce que je serai au travail, comme eux, lors du temps 3, et que mes hypothèses ne seront que des hypothèses, sans prétendre à la Vérité. Au cours du travail et selon les circonstances, ou encore dans mon après-coup de la séance, je ne refuse pas de faire référence à un concept (comme dans l’exemple de situation partagé au départ), voire à l’expliciter brièvement s’il m’apparaît ou m’est apparu qu’il me parait pouvoir apporter une ouverture complémentaire. Lors des bilans de fin d’année, il m’a été renvoyé que ma manière de procéder était appréciée.

Dans L’envers de la psychanalyse, Lacan évoque brièvement l’existence d’un cinquième Discours. Il l’évoquera à nouveau lors d’une conférence à Milan, en mai 1972 : « Du discours psychanalytique ».

Le Discours capitaliste ou Discours dominant du libéralisme économique

Le schéma de ce discours se présente ainsi :

Les flèches latérales sont dirigées toutes deux vers le bas du schéma (Vers le S1 et vers le @). Les flèches qui se croisent ont également leur importance. Nous pouvons constater ainsi que le @ et le $ sont en lien direct, la production « a » nourrissant, pouvant combler en quelque sorte le Sujet $. Les 4 éléments se retrouvent au même niveau et la prévalence a disparu. On n’est plus dans le fantasme mais dans la vie réelle.

Le discours capitaliste s’oppose à la structure de la subjectivité. Il n’y a plus d’obstacle entre le sujet et son désir, plus d’attente, plus de frustration, plus de manque, dans un monde sans limite… Tout est possible, on peut jouir de tout. Ce qui détermine le sujet est moins un signifiant qui lui est extérieur que l’objet convoité auquel il peut accéder dans la réalité. « Tu peux le posséder quand tu veux… » Il n’y a plus d’impossible ni d’interdit. « Si tu veux, tu peux ! » Si l’objet manque aujourd’hui, il sera possible de le posséder demain. La publicité fournit à profusion des discours fallacieux qui veulent nous font croire que nous serons comblés lorsque nous aurons acquis la dernière nouveauté pourtant déjà obsolète lorsque nous nous la procurons… Le sujet décide lui-même du signifiant S1 qui le représente : plusieurs yachts, une voiture de luxe…

$

S1 S2
a une grosse moto qui pétarade… des vêtements dont la marque est en évidence, etc. Face à l’Autre de la consommation, l’enjeu n’est plus le manque qui fait naître le désir, c’est la jouissance qui veut se réaliser immédiatement, sans entrave, ici et maintenant. « Tout, tout de suite ! » Nous connaissons tous ces enfants et ces adolescents déchainés, incapables de supporter la moindre frustration, la moindre attente, qui multiplient les passages à l’acte. Nous connaissons tous ces jeunes incapables de s’investir et de s’impliquer dans un projet, même si la cause peut en être multiple. Dans le registre sociétal, tout est comptabilisé et régi par des protocoles. Il faut être rapide, efficace, rentable, y compris dans le soin, l’éducation et la formation. On demande au médecin de chronométrer son temps de consultation, à l’infirmière de faire se succéder les piqûres en un minimum de temps. Le remboursement des actes en dépend. Il en est de même pour les soins psychologiques payées a minima (huit séances au total, comprenant un premier entretien d’une durée de 45 mn, puis 30 mn pour les suivants). Il est fait appel à des « Cabinets conseils » pour le traitement des dossiers des demandeurs d’asile et pour les procédures de régularisation. Des postes de fonctionnaires d’état, proches du terrain, sont supprimés et un financement important est alloué aux consultants, a priori transitoires. On constate un décalage entre deux mondes qui ne parlent pas la même langue. Les hôpitaux ont fait appel à ces Cabinets pour mieux gérer le temps d’attente en urgence. Une divergence apparaît dans le discours : le consultant parle de « clients », tandis que le personnel hospitalier les nomme « patients ». La quantité d’examens se fait au détriment de leur qualité. Ils sont moins approfondis et les patients reviennent ! De même, des centres de formation comme Psychasoc, qui se centrent sur la clinique, se voient refuser la certification RNSPS (Registre national des certifications professionnelles). La raison invoquée est que « les besoins du Marché ne correspondent pas ! »

Cependant, si le Discours change, le sujet, lui, ne change pas. Il se retrouve seul face au manque et il est menacé par la dépression. Il va être poussé à s’estimer seul responsable de ne pas trouver la pleine satisfaction, le bonheur, puisqu’il ne peut plus se référer au tiers de la loi symbolique. La seule limite devient celle du corps réel, biologique, et la mort. Des pathologies se répandent et se multiplient : des états-limites, la mélancolie, la toxicomanie, la dépression, des symptômes de dénarcissisation, ou d’hyperactivité au sein duquel le sujet s’épuise dans la toute-puissance, celle-ci tentant de faire écran à un éprouvé de profonde impuissance… Quels sont les effets de ce Discours sur le lien social ? Serge Lesourd nous met en garde : « Le discours dominant du libéralisme économique a bien retenu la première leçon de la psychanalyse : la satisfaction est le but égoïste de toute vie humaine. Mais il a oublié la seconde qui en est inséparable : toute jouissance ne peut être que limitée, incomplète pour préserver la cohésion du groupe social. »

Un sixième discours, très actuel, est étroitement articulé au discours capitaliste. Il nous concerne tous et sans doute davantage aujourd’hui, dans un contexte sociétal qui cherche délibérément à évacuer toute approche clinique. J’en ai trouvé la référence dans un article d’Özge Ersen, paru en 200747 : « Un regard lacanien sur les psychopathologies actuelles en lien avec le discours moderne » (daté du 6 juin 2007).

Le Discours des thérapies comportementalistes - cognitivistes

Özge Ersen propose ce schéma :

En lien avec le discours capitaliste, il faut être rentable, efficace et rapide. Ici aussi, les flèches latérales sont dirigées toutes deux vers le bas du schéma, et les flèches qui se croisent indiquent qu’un certain nombre d’obstacles est aboli.

Le thérapeute, en relation étroite avec le Savoir S2, sous la barre, désigne l’objet S1 qui est censé déterminer un sujet $ dont le @ est réduit à un objet de besoin (et non plus de désir !). Si le sujet est programmé pour le bonheur et le succès grâce aux avancées de la science, il devient possible de savoir quel est son besoin et de quoi il souffre. « Voici ce dont vous souffrez… Vous avez tel symptôme… Voici ce dont vous avez besoin… ». Il devient possible de tout évaluer, classer, catégoriser… Des protocoles prétendent ainsi réduire et catégoriser le sujet, ses troubles, et y apporter des solutions.

Nous savons bien que faire correspondre un remède à chaque symptôme correspond au vieux rêve de la science, mais l’objectif aujourd’hui est de passer par un catalogue de symptômes (le DSM, en provenance des États-Unis), qui a comme objectif de déterminer une réponse précise. Chez les enfants, le diagnostic de TDA/H, Trouble de l’attention, avec ou sans hyperactivité, est en constante progression… Les psychologues, choisis selon certains critères, estimés a priori incompétents pour exercer la fonction de psychothérapeutes, doivent s’inscrire sur une plate-forme qui détermine la nature des soins. Ils devront intervenir sur des « troubles » définis (troubles anxieux et dépressifs légers à modérés), et sur ordonnance médicale. Les autres troubles, la plupart du temps au contour flou, déterminés par des grilles, devront être traités par une médicamentation ou une rééducation comportementale spécifique. Tout ce qui ne rentre pas dans le protocole n’est pas reconnu. L’effet en est la réalisation d’économies pour la Sécurité sociale. La prescription et la vente des médicaments connaît une progression considérable, et les laboratoires s’enrichissent. Toutefois, le soulagement est temporaire. Les symptômes se déplacent. Une nouvelle toxicologie et addiction médicamenteuse apparaît.

Toute la dimension clinique et relationnelle s’en trouve éliminée. Le symptôme et la plainte du sujet, la jouissance liée à cette plainte, ne sont pas remplacés par d’autres signifiants qui leur donneraient sens. Alors que le discours analytique ne visait pas à combler le sujet, ni à réparer son manque, mais à l’aider à vivre avec ce manque en ne faisant pas l’économie de la castration, le discours des thérapies comportementalistes-cognitivistes se propose, par un traitement adapté, souvent complété par des substances médicamenteuses, de combler le manque fondamental inscrit dans la structure. Dans le même temps, on fait taire le désir inconscient qui pousse à la sublimation, à la créativité, et, en fin de compte, on fait taire le sujet.

a S1

S2 $

Avec les recommandations de la HAS (Haute autorité de santé), les acteurs administratifs prennent des mesures drastiques qui font obstacle au recrutement de psychanalystes sur les lieux de soin et de santé.

L’impact se retrouve également sur toutes les formations à visée clinique, les aides relationnelles et thérapeutiques, lesquelles ne peuvent faire rentrer leurs évaluations dans des cases préconçues et ce d’autant plus que les effets en sont par nature différés.

Comment conclure cet exposé ?

Les deux derniers Discours présentés ne font pas évidemment partie ni de la panoplie de l’analyste ni de celle du superviseur. Ils les concernent toutefois, au moins à titre de vigilance et de résistance car ils envahissent notre contexte social, éducatif, thérapeutique…

En ce qui concerne les quatre premiers Discours, il est important de souligner qu’il n’y a pas de discours qui serait « bon », ou « bien », selon une échelle de valeur. Chaque discours a sa pertinence, quelle que soit la fonction que l’on occupe, et selon le moment des échanges ou du travail. L’important est de ne pas camper sur une seule position.

Analyse d’une situation

En ce qui concerne la suite de notre partage, je pense important et intéressant pour vous qu’un volontaire conduise l’analyse d’une situation apportée par l’un ou l’une d’entre vous. Nous analyserons ensuite ce qui a été vécu.

Notes

  1. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 55-56.
  2. Rouzel, J. 2007, La supervision d’équipe en travail social, Dunod, p. 106.
  3. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 199.
  4. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 56.
  5. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 114.
  6. Ibid. p. 180. Le film « Les garçons… et Guillaume, à table ! » démontre le poids de ce S1 puisé dans la parole d’un Autre primordial, en place de S2. Dans son roman « Un paquebot dans les arbres » (2018) Valentine Goby apporte également une autre illustration très parlante de cette articulation entre le S1 et le S2. Troisième enfant d’une fratrie dont l’aînée est une fille, Mathilde est née après le décès d’un frère alors que celui-ci était bébé. Face à ses parents inconsolables, Mathilde « se fait garçon », espérant obtenir ainsi l’attention et l’amour de son père qui l’appelle toujours d’ailleurs « mon p’tit gars ».
  7. C’est le sein, le regard, la voix, l’excrément…
  8. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 77.
  9. Ibid. p. 15.
  10. Ibid. p. 182.
  11. Ibid. p. 33. 12Ibid. p. 82.
  12. Ibid. p.14.
  13. Ibid. p. 96.
  14. Bleger, J. 1979, Psychanalyse du cadre psychanalytique, dans Kaës, R. et al. Crise, rupture et dépassement. Analyse institutionnelle en psychanalyse individuelle et groupale, Paris : DUNOD, coll. Inconscient et culture, p. 255-275.
  15. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 185.
  16. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 18.
  17. Ibid. p. 23.
  18. Cyrulnik, B. 2012, Sauve-toi la vie t’appelle, p. 61. Je reprends de Boris Cyrulnik l’anglicisme « sécure ». Ainsi un enfant (sécure) « a acquis un sentiment de sécurité, même s’il est seul. Alors qu’un enfant insécurisé a besoin de la proximité de sa figure d’attachement pour se sentir bien ».
  19. Golder, E.M. 1996, Au seuil de l’inconscient, Le premier Entretien, Paris : Payot, éd. 2000, Payot Poche, p. 206.
  20. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 114.
  21. Ibid. p. 83.
  22. Lacan, J. « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », dans Autres écrits, p.
  23. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 94.
  24. Ibid. p. 52.
  25. Ibid. p. 39.
  26. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 100.
  27. Ibid. p. 98.
  28. Ibid. p. 103.
  29. Ibid. p.196.
  30. Ibid. p. 197.
  31. Ibid. p.189.
  32. Ibid. p. 188.
  33. Ibid. p. 169. Dans le Séminaire IV, La relation d’objet, (1994) Lacan place l’impuissance du côté de l’imaginaire, et l’impossible, du côté du symbolique.
  34. Lacan, J. Télévision, p. 28.
  35. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 160.
  36. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 161.
  37. Ibid.
  38. Ibid. p. 21.
  39. Ibid. p. 59.
  40. Ibid. p. 35.
  41. Dumezil, C. and coll. 1989, Le trait du cas, Le psychanalyste à la trace, Point Hors Ligne, p. 28.
  42. Lacan, J. 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 36.
  43. Ibid. p. 35
  44. Ibid. p. 93
  45. Rouzel, J. « Superviseur : escroquerie ou semblant ? » Site PSYCHASOC, 9 novembre 2012
  46. Ersen, Ö. « Un regard lacanien sur les psychopathologies actuelles en lien avec le discours moderne », 6 juin 2007.

Du même auteur

Tous les textes de Jeannine Duval Héraudet

Citer ce texte

Jeannine Duval Héraudet, « La supervision d’équipe au regard des quatre discours (Plus deux) », Psychasoc, 6 juin 2022. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/La-supervision-d-equipe-au-regard-des-quatre-discours-Plus-deux (consulté le …).