Traiter l’anomalie avec des outils normalisants : où est la folie ?

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Articles des séminaires 2023

28 septembre 2023 — Traiter l’anomalie avec des outils normalisants : où est la folie ?

La clinique analytique : de l’impossible du savoir et du traitement

Le 28 septembre 2023, dans le cadre des séminaires de L’infinir, Enrica Ferri a invité Alain Bozza et François Keller à débattre autour de la question : Traiter l’anomalie avec des outils normalisants : où est la folie ? Chacun de leur livre démontre comment le management actuel, n’arrivant pas à quantifier la parole, impose des outils d’évaluation et de contrôle qui étouffent toute invention dans l’intervention en institution. Aux équipes qui refusent ce diktat, l’Etat répond par la sévérité en les disqualifiant et en leur retirant le droit de pratiquer en son nom. Et pour celles qui s’accommodent de ces exigences, frustrations, perte de sens et démissions sont au rendez-vous.

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Alain Bozza est psychologue clinicien, co-fondateur du Centre d’Hébergement et de Réinsertion sociale et professionnelle (CHRS) « Henri Wallon » à Montpellier. Il a été formateur à l’Institut Régional du Travail Social (IRTS) de Montpellier pendant près de 40 ans, ainsi que formateur et superviseur à Psychasoc (Institut européen en psychanalyse et travail social)

depuis sa création en 2002.

Alain Bozza a publié en 2022 le livre Clinique du sujet

de la citoyenneté dans les psychoses. 25 ans d’expé-

rience au CHRS H. Wallon, aux éditions L’Harmattan.

François Keller est licencié en Sciences de l’éducation (Université de Genève), diplômé en éducation spécialisée, praticien formateur HES-SO et formateur d’adultes. Il est l’auteur de publications portant sur des thèmes de société. Il est fondateur de l’Institut suisse de brainworking à Genève, dont il assure la direction et le développement de services dans les domaines de l’insertion, de l’analyse de pratique et de la clinique de l’institution, de l’édition.

François Keller a publié en 2017 le livre Le standard ne répond pas, aux éditions Slatkine.

Dans son introduction, Enrica Ferri note que : « Les

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technocrates tiennent en éloignement de plus en plus

le terrain de la clinique, là où chacun vit, raconte, fait,

produit, écrit. Ce n’est pas un constat, mais une réalité

que bien des éducateurs de la petite enfance, comme

des éducateurs spécialisés, vivent aujourd’hui ». Qu’il s’agisse du Centre d’hébergement et de réinsertion sociale et professionnelle Henri Wallon à Montpellier ou de la structure d’accueil du Chiffre de la parole à

Lausanne, Alain Bozza et François Keller font la même constatation : les pouvoirs publics n’ont aucun scrupule à décider la fermeture d’institutions privées qui dérangent.

Mais qu’est-ce qui dérange ? Certainement les institutions qui refusent de s’en remettre exclusivement au dogme psychiatrique et à la novlangue comportementalo-moralisatrice. Mais plus encore la folie. Non pas celle qui se représente dans des performances pseudo-artistiques, mais celle qui, tel un grain de sable, met à jour de la disharmonie, de l’asymétrie, de l’anomalie.

Ce débordement, comme une injure à la gestion du conforme a minima des pouvoirs publics bien-pensants, rappelle à ceux-ci l’impossible enfermement de la vie, d’où le passage à l’acte de la fermeture. C’est ce qu’a énoncé François Keller : « Traiter l’anomalie ce

serait le postulat du normalisateur qui corrigerait les

difformités, les adapterait à son idée, selon des formes

convenues. A l’opposé de l’anomalie sont la conformi-

té, la normalité et la régularité ». Pourtant Alain Bozza précise que : « La différence sera considérée comme

une expression de l’être. Du côté, donc non pas de "la

maladie" et du déficit, mais des inventions du stagiaire,

Enrica Ferri, Lausanne, 28 septembre 2023

et donc de la singularité. » Avec la parole, la clinique analytique permet de ne « pas faire de la folie un axe

d’assistance, d’aide ». Ainsi, il s’agit de parler, aussi de

ce qui rate pour éviter le forçage par la contrainte bienveillante ou punitive, telle une « position éduca-

tive orthopédique qui devient un objet persécuteur ».

Alors quelle est l’intervention qui ne soit pas interventionniste ? De son expérience de praticien formateur et d’analyste de pratique, François Keller constate que : « Les écoles et les universités ne parviennent pas à inté-

grer la parole comme réalité linguistique et clinique dans leurs programmes d’études ou leurs recherches (à l’ex-

ception de la phonologie qui n’en aborde qu’un aspect fonctionnel, acoustique) ». On se retrouve avec des équipes qui pensent pouvoir appliquer un savoir. Cependant, comme l’a souligné Alain Bozza, il importe de faire une place au non savoir « Le "je ne sais pas" ouvre une place au savoir du sujet. Le travail est ainsi fait d’analyse,

d’hypothèses, mais de savoir, point ! ». Trop souvent, pour éviter une parole qui gêne, la tentation de la solution de rapidité et de facilité trouve une issue dans le traitement pharmacologique et cognitif. Appliqué aux individus, le traitement consiste en fait à traiter la société des scories qui dénatureraient ses plans idéaux. Or en instaurant un processus linguistique, l’altérité n’a pas besoin de traitement. Chacun avance avec ce qui se dit, se fait, s’écrit. Et la clinique analytique implique non seulement la parole, mais aussi le transfert. La rencontre de l’impossible, qui intervient de façon hasardeuse, modifie aussi l’intervenant. Le transfert devient le prétexte pour élaborer ce qui se dit de ce qui ne se dit pas.

Cet événement de L’infinir a rappelé que la clinique analytique demande une liberté de la parole qu’aucune décision de fermeture, toute officielle soit-elle, ne peut empêcher. Les expériences fondées à partir de la brèche de mai 68 ont pu travailler sur un mode de partenariat public-privé, jusqu’à la pandémie de la nouvelle gestion publique. Mais la clinique de la parole avec son corpus d’élaborations et d’enseignements, ne peut que poursuivre à inventer d’autres formes d’interventions, d’autres partenariats. La demande est là, qui n’attend que les opportunités produites par de nouvelles brèches.

Ingrid Portner, www.l’infinir.ch

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François Keller, Enrica Ferri et Alain Bozza, Lausanne, 28 septembre 2023

Du même auteur

Citer ce texte

Association L'Infinir, « Traiter l’anomalie avec des outils normalisants : où est la folie ? », Psychasoc, 3 novembre 2023. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Traiter-l-anomalie-avec-des-outils-normalisants-ou-est-la-folie (consulté le …).