Un super héros le cul par terre ?

· 12 min de lecture
Texte PDF original (362 Ko)

Un super héros le cul par terre ? Prenons la main…une réflexion amorcée sur les représentations de l’éducateur dans la culture des comics et de la science-fiction.

COUTINHO Ludovic, éducateur spécialisé en formation 3ème année, IRTS de la Réunion

Le métier d’éducateur fait partie selon Sigmund FREUD des trois métiers dits « impossibles » car incertains de leurs résultats1. Ces résultats basés à la source dans la relation entre deux personnes, relation éducative qu’un éducateur entretient avec la personne qu’il accompagne, peuvent nous amener à réfléchir sur le sens de la présence de l’éducateur en tant que poseur d’actes dans un temps précis, à la fois éphémères et ayant des effets possibles sur la personne accueillie sur le long terme. Notre réflexion prendra appui, non pas sur des situations réelles comme il est coutume dans le milieu clinique, mais sur des exemples issus de la culture des comics et de la science-fiction.

Nous poserons donc comme point de départ la question suivante : En quoi les Tortues Ninja, Dark Vador et Batman présentent-ils des points communs ?

Nous commencerons par le postulat que ces trois personnages fictifs du XXème siècle (nous prendrons les quatre tortues ninja comme une entité à part entière dans un premier temps) ont tous cheminé selon un parcours présentant des analogies avec le travail social, notamment en la présence de personnalités appelés « maitres », « mentors », « gardiens » tous rappelant sans cesse les positions et fonctions propres aux éducateurs spécialisés.

Pour débuter notre réflexion nous aurons tout d’abord à situer le contexte dans lequel évoluent ces trois personnages. Pour une meilleure lecture des situations ainsi que pour le respect des personnages nous les prendrons un à uns et en développerons les points d’accroche.

I. MAITRE SPLINTER ET L’INTRODUCTION DANS LE LANGAGE

Le comics des Tortues Ninja premièrement publié en Mai 1984, relate les aventures de quatre tortues ayant été exposées à un agent mutagène et changés en créatures anthropomorphiques vivant dans les égouts avec leur maître Splinter, un rat exposé lui aussi à ce même agent. Dans la ville de New York, les quatre tortues recueillies, adoptées, nommées, éduquées et entrainées par le maître, luttent contre diverses menaces tout en essayant de dissimuler leur existence de mutants à la population.

Nous voyons déjà l’importance de la figure paternelle du maître Splinter, ayant recueillis cette fratrie de quatre tortues. Si nous explorons plus en avant l’histoire du comics, et notamment du comics original2 nous pouvons comprendre que Splinter s’inscrit tout d’abord dans une histoire qui lui est propre. Avant d’être l’objet de la mutation, Splinter était un rat doué de facultés exceptionnelles pour son espèce et capable d’apprendre l’art du Ninjutsu de son maître HAMATO Yoshi par mimétisme.

Son maître fut plus tard assassiné par l’ennemi principal du comics, à savoir Shredder. Devenu orphelin, Splinter se réfugia dans les égouts où il fut alors exposé à l’agent mutagène en recueillant la fratrie de tortues tombée d’un aquarium.

Arrêtons-nous un instant sur le fait que Splinter soit lui-même disciple de son maître, reproduisant ses gestes dans un désir mimétique, les métabolisant et les transportant avec lui dans l’après coup, après la mort de celui-ci. Nous pouvons de plus ramener que dans la série animée de 1987, Splinter est l’incarnation totale de son maître, il ne fait plus qu’un avec lui et d’ailleurs porte même son nom HAMATO Splinter. Dans l’épisode de la contamination, l’ex animal domestique Splinter se place dans une position d’accueil, retranscrit l’acte d’adoption et de nomination de son maître et alors entame les premiers temps d’une éducation de la fratrie.

Il les élève selon l’enseignement et l’éducation de son maître défunt. Introduit ses protégés dans le langage. Le premier acte ici important est donc le baptême, Splinter leur donne un nom à chacun correspondant à quatre des peintres italiens de la Renaissance : Leonardo, Donatello, Raphaël et Michelangelo. En tant que père adoptif autoproclamé et maintenant engagé il leur donne un moyen de s’inscrire dans le monde, se situant ainsi dans une fonction éducative de substitut parental3, d’identification au père, mettant à la fois de côté leur statut d’être de nature et proclamant leur introduction dans la culture. Rappelons que dans le comics, le nom de Splinter fait référence à l’expression anglaise « to splinter » c’est-à-dire à sa capacité à découper ses ennemis, et pour aller plus loin, Splinter porte en son nom un statut de tiers introducteur venant faire séparation, il est donc le personnage dont « la langue est un glaive tranchant »4.

Dans cette première partie, en prenant appui sur l’acte de recueil et d’introduction dans le langage, nous avons pu voir que Splinter occupe une fonction de substitut parental, une place paternelle assumée en séparant l’enfant animal de son état de nature, pour l’introduire dans sa condition d’être adulte humain en devenir, donc d’être de culture.

II. ALFRED PENNYWORTH L’EMPECHEUR DE TOURNER EN ROND

Tout d’abord veillons à resituer l’intrigue du comics Batman dans son contexte. Batman est un personnage de fiction de l’univers de DC Comics, et apparait pour la première fois en 1939. C’est un homme sans pouvoirs, alliant une double personnalité à la fois sous l’identité de Bruce WAYNE, fils d’un riche industriel assassiné avec son épouse par un criminel, et sous l’identité d’un justicier costumé ressemblant à une chauve-souris. L’histoire du comics se situe dans la ville de Gotham, une ville fictive dont les soubassements sont ravagés et gangrénés par l’augmentation de la corruption et du crime.

Batman est accompagné et aidé par les personnages de Robin, d’Alfred PENNYWORTH son maître d’hôtel ou encore par le commissaire de police James GORDON. Trois figures qui auront tout leur sens dans l’histoire tragique de justicier. Pour appuyer nos propos, nous tenterons de mettre en lumière le personnage d’Alfred, le maître d’hôtel.

Le personnage apparaît pour la première fois dans le numéro #16 en 19435, et a été engagé par le père de Bruce WAYNE afin de continuer à servir la famille. Il découvre dès la première nuit l’identité secrète de Bruce WAYNE et se retrouve donc engagé et lié dans son histoire personnelle à lui à partir de ce moment.

Dans les commencements du comics, Bruce WAYNE, ayant peur de se mettre à nu, et de dévoiler son identité rejette son aide mais ne peut refuser sa présence puisque investit de la mission dévolue par son propre père. Alfred est donc pour lui investit d’une mission clairement définie, à savoir s’occuper de l’héritier de la famille WAYNE en le conseillant et en le soignant lors de ses aventures costumées mais également en maintenant et en entretenant l’équipement de la Batcave (le repère du justicier) ainsi que de la demeure familiale. Alfred fait donc fonction à la fois d’institution maternante, prodiguant soin et affection, mais aussi il est le garant du bon équilibre des deux personnalités de son protégé ainsi que de ses actions. Alfred est à la fois la mère suffisamment bonne et l’empêcheur de tourner en rond, en se positionnant lorsque la personnalité justicière de Batman envahit à outrance Bruce WAYNE. Il est la parole contenante et veille à ce qu’il s’insère au mieux dans son rôle social au sein de la ville de Gotham et dans son histoire familiale. Ainsi le personnage de Bruce WAYNE, victime témoin du meurtre de ses parents est accompagné par un mentor, un gardien de la demeure physique et mentale, prêt à prendre des risques, jusqu’à utiliser une arme pour empêcher un ennemi de rentrer dans la Batcave allant même jusqu’à sa mort en tentant de sauver Batman et son acolyte Robin dans Detective Comics #328 en 1964.

Nous voyons donc ici le rôle principal du maître d’hôtel, en la personne d’Alfred PENNYWORTH, en tant que fonction de témoin de la réalité et de pole identificatoire du personnage de Bruce WAYNE et de Batman. La rencontre entre le maître d’hôtel et son « protégé » s’est donc faite dans une atmosphère de respect et d’amour. Alfred tout en ayant été capable d’oser témoigner de ce qu’il est dans ses actes quotidiens, a su faire perdurer cet échange relationnel dans une dimension d’authenticité et d’engagement jusqu’à sa propre mort. Rappelons quand même que face à la perte du personnage d’Alfred, les auteurs ont décidé de le remplacer par la tante de Robin, pour finalement le faire revenir en Octobre 1966, comme symbole d’un engagement relationnel indispensable au personnage de Batman.

III. DARK VADOR ET LA PART D’IMPOSSIBLE

Pour continuer notre réflexion sur les représentations de figures éducatives dans la culture comics et de science-fiction, nous allons nous pencher sur un personnage emblématique de la saga Star-Wars créée par Georges LUCAS en 1977, à savoir Dark Vador.

L’action de la saga se situe « il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine » et prend pied dans la lutte entre les chevaliers Jedi et les Sith. L’action s’axe autour de la maitrise d’un champ énergétique mystérieux procurant certains pouvoirs : la Force. Les chevaliers Jedi maitrisant le coté lumineux de la Force, alors que les Sith eux, maitrisant le côté Obscur de la Force. La saga met en scène un grand nombre de galaxies, de lieux, de races, et d’environnements. L’histoire de la saga bien que complexe, peut se résumer autour de l’accession au pouvoir du personnage principal de Anakin SKYWALKER, devenu Dark Vador en ayant rejoint le côté Obscur de la Force. Sans détailler l’intrigue de la Guerre des étoiles, nous allons nous pencher plus en avant sur la maturation du personnage d’Anakin SKYWALKER et de son éducateur sur la voie de la Force, son mentor en la personne d’Obi-Wan KENOBI.

Pour commencer notre approche du personnage d’Obi-Wan KENOBI, nous pouvons tout d’abord affirmer qu’il est un des rares personnages à intervenir tout au long de l’épopée. C’est un chevalier Jedi, à la fois initié par un maître et à la fois représentant d’une lignée et d’un savoir sur le monde, sur la Force. Après être lui-même passé par un processus d’initiation et d’éducation à la Force, il prend le jeune Anakin SKYWALKER sous sa coupe en tant qu’apprenti sous le terme de padawan.

Obi-Wan KENOBI est un Jedi contestataire, de par ses fonctions de représentant du côté Lumineux de la Force, il combat l’Empire, dictature menaçante de la saga, et veille à faire valoir la sécurité, la parole et les droits du peuple dans la République, force politique instituée dans les divers mondes de Star Wars. Il est donc situé dans une démarche éthique, et se positionne de par son statut sur le monde environnant, négociateur et acteur des relations sociales et politiques il pourrait dans notre discours rattaché à une dimension éducative représenter, en plus de sa fonction d’inscripteur dans le tissu social, le côté militant et politique de l’éducateur.

Après ce bref aperçu du positionnement du personnage, nous pouvons approcher dorénavant l’objet de sa pratique, à savoir la transmission de son savoir à son jeune padawan. Tout comme son initiateur, Anakin SKYWALKER puis agissant sous le nom de Dark Vador est présent dans toute l’épopée de la Guerre des étoiles. Le personnage d’Obi-Wan KENOBI est de ce fait rattaché à son évolution et aux enjeux liés à celle-ci tout au long de la saga. Le jeune Anakin, dès sa jeunesse est désigné selon une prophétie comme « celui qui doit ramener l’équilibre », cette étiquette ainsi posée nous pouvons déjà imaginer la puissance de la nomination sur le développement de l’enfant.

En effet celui-ci, n’ayant pas de père géniteur puis séparé de sa mère par l’initiation, libéré de sa condition d’esclave à l’âge de 9 ans, va grandir dans le déchirement de cette séparation. Tout au long de son développement d’adolescent, Obi-Wan KENOBI son maître lui enseigne les rudiments de la Force, selon un projet bien rodé et qui semble adapté au sujet à travers une relation de confiance établie sur le long terme. Cependant le jeune apprenti est de plus en plus attiré par le côté Obscur de la Force. Il s’en suit qu’il passera par un changement de nom, de parcours, de poursuite de l’objet, passant à un Dark Vador présageant un avenir incontrôlable.

Ainsi nous pouvons voir dans un raccourci certes rapide que malgré la présence, la « bienveillance », et le caractère protecteur et initiateur de son maître le sujet possède le contrôle sur sa vie, sur ce qu’il veut en faire et où il veut aller. Par conséquent dans les relations que peuvent entretenir les éduquant et les éduqués nous pouvons affirmer qu’il y a toujours une part d’impossible, un incontrôlable (et bien heureusement !) qui appartient au sujet de l’éducation, à ses choix sur sa vie. Et dans le cas présent, ayant choisi le côté Obscur de la Force, bien que préjudiciable dans l’environnement de la saga, il a fait un choix qui lui permettait d’échapper à l’étiquette définie d’élu, à l’interprétation posée par les chevaliers Jedi sur sa personne. Ce dernier point peut servir de mise en garde aux éducateurs « bienpensants », bien que théâtral dans le cas de l’évolution du jeune en Dark Vador, notamment concernant la question de la mise en projet sans l’accord investit de la personne.

Pour terminer cette réflexion, tout en étant conscient qu’il s’agit ici d’une proposition de réflexion axée sur des personnages fictifs et non sur des observations cliniques, nous pouvons ramener 3 principes éthiques autour des 3 personnages que sont le maitre Splinter, le maître d’hôtel Alfred PENNYWORTH, et l’initiateur Obi-Wan KENOBI.

Ces principes peuvent se formuler ainsi :

1. L’éducateur maître doit veiller à l’inscription du sujet dans sa dimension d’humain, qu’elle que soit sa condition 2. L’éducateur est un maître d’hôtel au service du sujet, mais doit veiller à ne pas se rendre indispensable 3. L’éducateur initiateur doit accepter qu’il n’a pas le contrôle sur la vie d’un sujet

Notes

  1. Sigmund FREUD, Préface à l’ouvrage de August AICHHORN, Jeunesse à l’abandon, Privat, 1973
  2. Kevin EASTMAN et Peter LAIRD, Teenage Mutant Ninja Turtles #1 , Mai 1984, studios MIRAGE
  3. Maurice CAPUL et Michel LEMAY, De l’éducation spécialisée, p.129, Erès, 2011
  4. Psaumes 57 :5, traduction la Bible de Louis SEGOND, 1910
  5. Batman #16, Here comes Alfred, 1943

Du même auteur

Citer ce texte

Ludovic Coutinho, « Un super héros le cul par terre ? », Psychasoc, 21 mars 2014. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Un-super-heros-le-cul-par-terre (consulté le …).