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A te lier tes cris durent… Ecrire, parler.

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Joseph Rouzel

mardi 04 avril 2017

A te lier tes cris durent… Ecrire, parler.

J’ai longtemps animé, alors que j’exerçais comme éducateur, puis plus tard comme formateur, des ateliers d’écriture. Auprès de jeunes toxicomanes, mais aussi de psychotiques. En formation il m’arrive encore souvent d’introduire une séquence d’écriture libre, qui fait ouvroir à la pensée. Et aujourd’hui dans ma pratique de psychanalyste je suis d’autant plus attentif à « ce qui s’écrit » dans la parole d’un sujet. A de jeunes pédagogues qui lui demandaient ce qu’il fallait lire pour bien enseigner aux enfants, Maria Montessori leur répondît : apprenez à lire les enfants. Ce qui sous-entend qu’ils sont… écrits.

Deux histoires d’atelier.

Je me souviens d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, qui fréquenta assidument mon atelier dans un centre d’accueil pour toxicomanes. Pendant plusieurs séances, qui avaient lieu les mardi en début de soirée, elle venait, mais s’installait en périphérie du groupe, sans participer. Mais elle était là, chaque mardi, sans piper mot, mais fidèle au poste. Au bout de deux mois de cette présence énigmatique, elle se rapprocha de la table de travail, prit une feuille dans la ramette que j’avais posée en début de séance, écrivit quelques lignes et chiffonna le papier qu’elle jeta par terre. Lorsqu’en fin d’exercice je proposai à qui voulait de lire le texte produit, j’insistai auprès de cette jeune fille pour qu’elle donner à lire ce qu’elle avait écrit. En voici la teneur. «  Laissez-nous au moins la liberté de nous exprimer ».  Plus tard elle m’apporta ses travaux scolaires de français ponctués de notes, 0 ou 1, zébrés de traits rageurs d’une encre rouge violente,  avec des commentaires désobligeants. « Apprenez la grammaire et l’orthographe ». Dans l’atelier d’écriture nous partions avant tout du désir d’écrire. Pour des jeunes, plus ou moins massacrés par la rigidité de l’école, c’est un point de départ incontournable. D’abord trouver ou retrouver la passion d’écrire, le plaisir de jouer avec les lettres et les mots. Ce fut le point de départ d’une grande aventure d’écriture pour cette jeune, puisque certains de ses textes furent publiés dans des revues. La dernière fois où je l’ai rencontrée, elle courait dans la rue et a failli me renverser. « J’ai acheté un livre », me lança t-elle. « Ah ! bon, quel livre ? ». « Un dictionnaire ». Elle pouvait alors revenir sereinement dans le fil des exigences de la langue. Elle aimait les mots ; elle avait le droit de les aimer et de jouer avec. Lors d’une présentation de l’atelier, c’est elle qui trouva le titre - magnifique - de la plaquette  qui accompagnait la lecture publique des textes : à te lier tes cris durent.

Dans la formation de superviseur, le passage par l’écriture est passage obligé. Il s’agit en petit groupe de déplacer ce qui s’est déposé par oral dans une histoire racontée par un des membres du collectif en Instance Clinique. 1 Mais chaque groupe reprend une histoire dont le narrateur est absent. Il faut se débrouiller avec les bribes, les oublis et les malentendus de chacun.  Cette histoire en paroles, dont la matière première est constituée par le sonore, les phonèmes, les lois d’assemblages de la syntaxe etc est retravaillée dans un déplacement vers la matière graphique, où c’est le trait et la lettre qui organisent l’espace. Dans ce travail je me réfère à une petite trouvaille du psychanalyse Claude Dumézil, Le trait du cas. C’est une expression que l’on doit à l’origine à Jacques Lacan dans la quatrième de couverture du premier numéro de la revue Scilicet paru en 1968. Mais cette expression a été caviardée dans les éditions suivantes. Elle brille donc par son absence. « Moins de guindage d’autorité. Plus de sécurité pour invoquer le personnel dans la pratique, et notamment le trait du cas.  ». Autrement dit Lacan s’adresse à ses collègues analystes : cessez de rouler des mécaniques et mettez-vous au travail sur ce qui trace dans le transfert, sur ce qui se transfère ! On peut comprendre que cela ait déplu à quelques uns au point de vouloir s’en débarrasser.  

Ce déplacement de la parole à l’écriture produit des ouvertures qui bien souvent filtraient à fleur de lèvres. Le changement de matière vient souligner ces effets. La consigne, outre l’écriture sous une forme rhétorique qu’il s’agit de poser d’emblée (conte, BD, chanson, danse etc) consiste à relire ce qui s’est déposé dans la chair du texte et d’en tirer ce qui, fait énigme, ce qui race, parfois en sous-main, le trait du cas.  Ainsi d’un groupe qui choisit d’écrire une situation sous forme d’un conte. Ce n’est pas tant la lecture du conte qui les étonna, que de constater que dans ce texte, comme le rapporteur du groupe l’énonça lors du retour en grand groupe : ça sifflait ! Le texte était parsemé de lettres sifflantes : SSSSSS. Un peu à la façon de Racine dans  Andromaque (Acte V, scène 5): « Pour qui sont ce serpents qui sifflent sur nos têtes ? ». Et cette énigme que l’écriture avait révélé, comme un bain d’acide vient révéler une photographie en argentique, ouvrit à l’exposant de la situation une perspective et des pistes de travail jusque là inconnues.

Ces deux histoires d’atelier d’écriture donnent à voir un éventail extrêmement riche et fécond d’inventions que ce soit dans le domaine éducatif, thérapeutique ou pédagogique.

Nous demandons l’asile poétique… 2

 

Dans mon travail de formateur mais aussi d’analyste, les deux métiers que j’exerce aujourd’hui, après des années passées au service de la fonction éducative,  je navigue bien souvent aux confins de la création poétique. Il faut entendre la création poétique comme la fonction de renouvellement du langage et de jaillissement du sujet dans l’inouï. Les artisans de la lettre sont ces forgerons qui mettent au feu des signifiants nouveaux pour en éprouver la vivacité, le souffle et les effets de surprise. Michel Butor rappelle que la « poïesis  » signifie d’abord « fabrication » chez les grecs anciens. Tel Jacques Lacan: « The best image to sum up the unconscious is Baltimore in the early morning » 3 (Of Structure as an Inmixing of an Otherless Prerequisite to any Subject Whatever  », in The Structuralist controversy , The John Hopkins Press, E. Donato, Ed. Macksey, Baltimore, 1970). Évidemment cette définition étrange de l'inconscient a dû  surprendre plus d'un de ses auditeurs américains de l'université de Baltimore. Mais Lacan fait ce qu'il a tenté de faire toute sa vie : faire entendre en acte ce qu'il en est de l'inconscient. Dans la veine de la prosopopée, lorsqu'il déclare : « moi, la Vérité, je parle. »

Dans cette rencontre jusque là inédite entre deux mots ou deux expressions le psychanalyste met en acte ce qu’il en est de l’inconscient, à savoir ce hiatus entre deux signifiants où s’ouvre la dimension du sujet.  Un peu comme les collages surréalistes, dont Jean Arp disait qu'ils devaient permettre d'« approcher l'éclat pur de la réalité.  » C'est comme ça, précise Guillaume Apollinaire, que les hommes ont inventé la roue : « quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe  ». Marcel Duchamp, lui, invente les ready-made. Le premier qu'il expose est une pelle à neige sur le manche de laquelle il a gravé un titre : « In advance of the broken arm  » 4 et qu'il signe : « d'après Duchamp » (1915). Un objet, sans lien avec le titre, ni avec son auteur. Voilà l'ouvre. Lapsus : je voulais écrire: l'œuvre. 

Dans le titre inventé par elle - à te lier tes cris durent - cette jeune fille dont j’ai parlé plus haut donne à lire que des mots sont cachés dans d’autres mots, des mots bien différents et sans rapport avec le premier énoncé (atelier, à te lire, des cris durs, d’écriture  etc), des mots qui mettent en scène que l’on ne sait pas  ce qu’on écrit, et que bien souvent l’on écrit ce qu’on ne sait pas. Dans la phrase de Lacan également, entre « l'inconscient » (S1) et « le petit matin à Baltimore » (S2), quel  rapport ? Justement ça ne fait pas rapport. Il y a un trou que le plus souvent l'on s'empresse de remplir par de la signification, alors que le sujet qui l’énonce lui imprime sens et direction. Devant le vide qui s'ouvre, le premier mouvement est de colmater : qu’est-ce que ça veut dire ? Or ce trou, cette faille, ce hiatus abrite un topos , un lieu vide, le lieu de ce qui n'a pas eu lieu, donc le lieu du possible, le lieu d'où jaillit ce qui a lieu d'être. De même qu'il n'y a pas de rapport sexuel, il n'y a pas de rapport textuel. Ni entre le mot et la chose, ni entre les mots, ni entre sujet et objet, ni entre les sujets. Ce qui fait le fond du travail analytique   rejoint ici le travail des artisans de la lettre que sont les poètes, et que certains psychotiques traquent dans la fournaise, sans qu'ils s'en rendent compte. «Le poète se produit d'être mangé des vers qui trouvent en eux leur arrangement sans se soucier de ce que le poète en sait ou pas. » (Scilicet , 2/3)

«La terre est bleue comme une orange », lance Paul Eluard. Même construction. Entre terre (S1), bleue (S2), orange (S3). Il y a un hiatus, un trou dans le sens. Une échappée belle. Même chose chez Lautréamont  quand il décrit « la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie  ». Phrase que Max Ernst interprète comme la métaphore de l'accouplement sexuel de deux réalités hétéroclites. Précisons plutôt, comme le fait André Breton qu'ici, comme ailleurs, « Les mots font l'amour  ».

Le langage se présente comme une déchirure au regard des impressions. Comme me l'a dit une patiente il y a quelque temps: « j'ai beau parler, c'est jamais ça ». Ce : « c'est jamais ça », c'est ce qui signe le ratage du langage chez l'humain. Parler c'est rater. Toute l'affaire étant d'apprendre, comme aime à le dire Jean-Pierre Lebrun, dans une belle expression qu'il emprunte à Samuel Beckett dans Cap au pire 5 , à « rater mieux ».

Je ne résiste pas au plaisir d'en extraire un passage.

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D'où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

 

C’est aussi ce que tentent de capter ceux qui fréquentent les ateliers d’écriture. Tels les baleiniers de Moby Dick, ils traquent le rorqual blanc au corps lacéré d’écritures et de signes laissés par les harponnages, ils le traquent et le ratent. C’est la place de ce que Lacan, dans une économie de langage, désigne comme objet @, place du manque. Lits et ratures ! 

Visiblement le langage chez « les trumains », n'est pas fait pour communiquer.

Partons du Ba-ba. Lorsque je parle j'emprunte à la langue commune, à notre trésor commun, les signifiants par lesquels j'essaie de faire savoir ce que je pense, ce qui m'émeut, ce qui me touche, ce que je ressens, ce que j'ai au fond des tripes ou ailleurs. L'expérience quotidienne de la parole nous montre que ça ne marche pas. Il n'y a pas de passage direct entre les ressentis, les éprouvés et les signifiants. Pas de passage entre le continu des éprouvés et des sensations et le discontinu de la langue pour en rendre compte.  Pourquoi? Qu'est-ce que parler veut dire? Qu’est-ce qui (se) passe entre un signifiant et un autre

Donc triple hiatus et triple pontage: entre $ et S1; entre S1 et S2; entre $ et le passage de S1 à S2. Ce qui ne cesse d’étonner Lacan, c’est cet “entre”:

“ Qu’est-ce qu’il y a entre, entre quoi et quoi? Il s’agit de définir qu’est-ce que c’est entre… Pour l’être qui parle il est toujours quelque part mal situé entre deux ou trois dimensions.”. 6 Dans ce passage de S1 à S2 le sujet se fait représenter. “Le parlêtre (est) pure supposition (sub-jectum) entre deux signifiants… C’est une place vide. L’institution du sujet est sa destitution” 7

Cet objet étrange qu'introduit Lacan dans l'ordre du langage, l'objet @ 8 9 , signe l'impossible d'un rejointement entre la vérité du sujet et son expression (S1 ----> S2), quelle qu'elle soit. La parole en effet n'est pas que verbale. Comme le souligne Martin Heidegger dans son séminaire intitulé Acheminement vers la parole 10 « L'être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu'écouter ou lire ; nous parlons même si, n'écoutant pas vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous adonnons à ne rien faire (...) L'homme est l'homme en tant qu'il est celui qui parle. » (p.13)  

Résumons en précisant que la parole, qui est la mise en acte du langage par un sujet, à la fois nous réunit, puisque nous partageons les mêmes signifiants d'une langue, mais aussi nous divise, puisque chaque signifiant renvoie à une pluralité d'équivoques quant au sens. Le sujet se fait naître à chaque instant de ces effets du langage. C'est au sens propre ce que les anciens grecs nommaient sunbolon , symbole. Représenté par un morceau de poterie nommé tesserra , le symbole que l'on brisait en deux signait l'alliance entre deux personnes ou deux familles. A n'importe quel moment on pouvait réunir les deux morceaux pour  rappeler cette alliance. Cet objet carré (du grec tessaragonos ), le sunbolon 11 ,  qui pouvait être en terre cuite, en métal ou en ivoire, servait également de billet d'entrée dans les théâtres, de bulletin de vote, de jeton de distribution ou de signe de ralliement. Bref c'est un mot… de passe.

Il n'y a pas de sens unique dans la langue. Un stagiaire au cours d'une formation a trouvé cette belle image : parler c'est comme lancer un caillou dans l'eau, ça forme des vagues concentriques sans fin.  Souvenons-nous aussi de Lacan en 1957 dans ce bel alexandrin, très inspiré d'André Breton: « l'amour est un caillou riant dans le soleil  ». Et ça ne veut pas rien dire. Tout le monde au fond sait ce que ça veut, ce que ça tente de dire : que la langue poétique est là pour dire ce qui ne peut se dire. Ce qui cherche à se dire mais que les mots enchâssent comme une énigme. Les mots, - et le poète en fait son atelier vivant et sa forge -, bordent et brodent un point de réel. A nous d'en goûter toute la saveur. « La saveur du réel » est justement le titre d'un très beau poème de  Pierre Reverdy daté de 1915 (Poèmes en prose ) 12 .

«Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.
Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber. »

À sa mère qui lui demandait un jour ce qu'il fallait comprendre dans Une saison en enfer qu'il était en train de composer (c'est sa sœur Isabelle qui rapporte la chose dans son article « Rimbaud mystique »), le jeune Rimbaud aurait répondu: «J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens!»

Le poème, en tant que quintessence de ce que parler veut dire, en tant qu'il évoque la saveur du réel, rejoint alors les méandres de l'inconscient «  pour Freud ... , souligne Michel de Certeau, du poème à l'inconscient il y a continuité … Les psychanalystes seraient les tenant-lieu du poème, le répétant là où il a déjà parlé, le remplaçant là où il s'est tu.  » 13 (Histoire et psychanalyse entre science et fiction , Gallimard, Folio, 1986). D'où l'invitation que fait Lacan à ses collègues à la fin de sa vie à s'inspirer du travail des poètes, tout en reconnaissant que pour sa part, il n'est pas « poétassez ».  

Maintenant, me dira-t-on, c'est bien joli la poésie, mais quel rapport avec la clinique ? Si l'humain est parlêtre, et ne se définit donc que d'être parlant, et si la parole est représentation de l'absence, entre autre d'un sujet qui n'apparait que dans les entrelacs du langage, dans ses failles, voire dans  ses «défailles», alors on est en droit de penser qu'il existe une poétique de l'inconscient.

Prenons quelques situations issues de la clinique.

Des éducateurs me parlent un jour en supervision d'une petite schizophrène. Le signifiant inventé par Bleuler, pour remplacer celui de démence précoce  nous impose un certain sens. Il met l'accent sur  la schize dont souffre le sujet dans son mental. Si j’en crois mon Bailly, skizein en grec signifie : séparer en fendant, partager en deux ; quant à la phronésis , c'est la pensée, le sentiment, l’intelligence, la raison. Autrement dit dans son rapport aux autres, à lui même, au monde, le schizophrène est affecté d'un hiatus irrémédiable. On peut comprendre que ce « hiatus irrationnalis  » 14 déchire les liens possibles entre S1 et S2 qui font l'essentiel des assemblages produisant de la signification. Posons comme hypothèse que dans la dite schizophrénie les S1 et S2 sont radicalement dissociés, schizés. Toutes les tentatives du sujet visent alors à intervenir sur la langue pour faire des ponts, pour nouer ensemble ce qui n’arrête pas de filer. Cette petite fille un jour où elle devait enfiler sa culotte, puis son pantalon, eut cette belle trouvaille : je vais mettre mon « pantalote ». La logique de découpage du signifiant, qui produit l'ordre des choses veut que l'on mette d'abord  la culotte (S1) et ensuite le pantalon (S2). Cette logique de la chaîne signifiante  est subvertie au profit de  cette belle invention qui lui permet, tant bien que mal, de tenir dans ses enveloppes et ses entours.

Autre exemple de ces concrétions sous forme d'holophrases, marquées du sceau de l'invention poétique. Un patient pendant plusieurs mois me parlait de « peremort ». Ce n'est qu'au bout d'un long temps qu'il put introduire la règle grammaticale qui permet d'articuler les deux éléments, père et mort, sous la forme de : mon père est mort. En effet ce jeune me raconta que étant enfant le monde ne tenait que sur la présence physique de son père. Alors qu'il avait 12 ans, celui-ci mourut. « C'était la fin du monde », me précisa-t-il. Dissociation absolue, cette fin du monde, il tentait de la colmater avec cette trouvaille: « peremort ». Avant sa disparition, le corps du père, là où pour la plupart d'entre nous, bons névrosés tous terrains, le signifiant fait métaphore, lui donnait, si j'ose dire, l'outil pour faire le joint entre deux signifiants : entre l'école et la maison, la nuit et le jour etc. Là où la « schize » n’arrêtait pas de fendre en deux son rapport au monde, aux autres, à lui-même. C’est ce sens que charrie l’invention de Bleuler, remplaçant le terme de « démence précoce » par celui de schizo- phrénie, littéralement : la fente (schizis , fente, séparation) de la pensée, de la perception (phronesis ). Spaltung , écrira Freud, dans un de ses derniers textes. 15

Cette réflexion sur la poésie nous amène à reconsidérer la posture clinique.  Il me semble que le premier acte à envisager, consiste à désintoxiquer le sujet, et le clinicien qui lui ouvre sa porte, des assemblages signifiants qui l'emprisonnent et l’empoisonnent. Si l'on admet que le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, le clinicien dispose alors d'une voie d'accès à l'histoire du sujet et à son aliénation. Soit le clinicien pense comprendre ce que dit, ce que vit un sujet,  en accolant aux S1 ses propres S2, ou ceux d’autrui à travers notamment le fameux « dossier » ; soit il s’ouvre à l'effet de création de la langue en acceptant de ...  savoir ne pas savoir. Autrement dit, il invite le sujet à construire ses propres chaînes signifiantes, à s’inscrire et se reposer  comme sujet dans le « hamac du langage  » (Lacan). On a dit que vous étiez ceci, cela, et vous que dites-vous que vous êtes ?  Cela implique deux postures et deux cliniques radicalement différentes. Mais témoigne aussi de deux représentations de l'humain et du social irréconciliables. Il me semble que c'est aujourd'hui cet irréconciliable qui alimente le débat (ou plutôt le conflit) autour de la prise en charge des dits « autistes ».

Un jour je reçois un toxicomane  qui remonte ses manches, exhibe ses bras criblés de piqures et se contente d'un : je suis toxicomane ! Comme s'il n'y avait rien d'autre à dire. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je lui ai demandé, à brûle-pourpoint : qui c'est qui vous l'a dit ? Celui-ci a été interloqué. Mais il est revenu et c'est cette phrase énigmatique qui avait fait ouverture. La clinique, c'est comme les échecs : il ne faut pas rater l'ouverture. A partir de là, il a pu m'expliquer qu'à l'âge de 13 ans sa mère avait découvert un paquet de shit sous son matelas et lui avait lancé à la figure qu'on commençait par le shit puis c'était l'escalade. Et elle avait conclus cette algarade par : tu vas finir toxicomane ! Or la question qui agite tout adolescent est bien celle de l'identité : qui suis-je ? Ce jeune a donc saisi au bond les dires de sa mère en faisant jouer la logique suivante : je me demande qui je suis, ma mère dit que je peux être toxicomane, donc je suis toxicomane. Un peu plus tard cette position subjective lui permit d’entrer de plain pied dans l’usage de drogues dures. C'est cet énoncé resté dans l'ombre, enfoui dans l'inconscient, que la question énigmatique qui m'avait échappée, « qui c'est qui vous l'a dit ? », avait exhumée. Le sujet n'est pas toxicomane. En effet aucun signifiant ne peut représenter la totalité de l'être : ça manque d'être. Le sujet n'est donc réductible à aucun des signifiants qui le désigne. Il n'est ni un homme, ni une femme ; ni vieux ni jeune etc Alors mais qu'est donc ce sujet mystérieux ? Le sujet est potentialité d'être, toujours en devenir. Le sujet, au sens où l'entend Freud, sujet de l'inconscient, est une énigme vivante. Son accrocage au signifiant laisse un reste énigmatique. Il me semble que c'est cette énigme vivante que tente de faire émerger le mouvement de la création poétique, comme toute forme de création, dans la parole et le langage. C’est aussi ce qui devrait être le socle du travail thérapeutique ou éducatif.

Je pense aussi à ce jeune, que j'ai reçu dans les années 70 dans un lieu d'accueil que j'avais créé avec ma femme Geneviève, dans le Gers.

-    Pourquoi vous voulez venir chez-nous? lui ai-je demandé d'emblée

-    Je veux couper avec ma famille...

-    ça tombe bien, je viens de rentrer 30 stères de bois, alors si vous voulez couper, vous aller pouvoir le faire etc

Voilà comment a démarré, sous le signe de l’équivoque et de l’humour, notre rencontre, qui s'est poursuivie sur trois ans. Après avoir suivi une formation chez les Compagnons du Tour de France, il est devenu menuisier spécialisé dans les vieilles charpentes d'église et de châteaux.

On pourrait multiplier les exemples de cette prise en compte des ressources infinies de la langue comme lieu d'éclosion du sujet, là où il se mi-dit. Cela exige du clinicien, comme du poète, une certaine humilité devant ce qui va advenir.  « J'ai peur de ce que les mots vont faire de moi », fait dire Beckett à un de ses personnages dans L'Innommable 16 . Là réside la question : que peut-il advenir de nous lorsque nous confions notre être au flot langagier ? C'est l'inconnu, mais aussi le risque de l'invention, de la trouvaille. Mais, m'objectera-t-on, toutes les personnes prises en charge ne parlent pas. Pourtant aucun être humain n’est hors langage. Alors comment faire ? Retenons avec Heidegger que l'être humain parle tout le temps. Denis Vasse nous en donne une belle leçon dans la clinique. Il reçoit dans son cabinet d'analyste un jeune homme autiste envoyé par les éducateurs. Celui-ci reste muet et figé. Denis Vasse est à deux doigts d'abandonner quand il ressent ce qui se passe dans son ventre : des borborygmes. Il en fait part au jeune homme et c'est ainsi que le travail a commencé. Ça parle dans le transfert, à un niveau où ce que ça veut dire ne se pose pas encore. Trop souvent “qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ”, précise Lacan dans  l’Etourdit. (Scilicet, 1973, n°4) , n° 4, pp. 5-52

Ces inventions de parole ou d’écriture qui permettent à des sujets de se soutenir dans leur présence au monde, on peut sans mal leur attribuer une origine poétique, au sens où, je le rappelle, l'énonçait Michel Butor, en soulignant que poïesis en grec ancien signifiait : fabrication, bricolage, confection, composition.  

Que peut-on objecter à un Antonin Artaud ou un Jean-Jacques Rousseau bagarrant comme des lions contre des ennemis qui les menacent ?  Comprendra-t-on le courage extraordinaire d'Artaud, alors que ses amis surréalistes l'avaient arraché à l'hôpital de Rodez et s'étaient cotisés pour lui financer un logement à Ville d'Avray, le courage donc d'Antonin, frappant à longueur de journée sur un billot de bois avec un maillet, rythmant ainsi ses jaculations poétiques. Antonin dans ces dernières tentatives fait exploser la langue, se glisse au ras des phonèmes les plus élémentaires. Il fraye dans la vibration première de la jouissance de la lalangue. Il fait éclater le sens et pourtant ce qu'il produit n'est pas insensé. Cela participe d'un appel ouvert au sens, qui borde le non-sens. Il se bat avec des mots.

 « J’avais toujours voulu

vivre

Mais c’est l’être qui  m’en avait

empêché,

gros, gras à lard, fait en

peau de couilles

avec à la gorge pendu

son chapelet de

couilles, dites bugnes

ou testicules de démangeaisons

en grenat,

où était-il ?

il n’existait pas »

Dans Pour en finir avec le jugement de Dieu , écoutons ces jaculations, annonçant le lettrisme d'Isidore Isou :

« o pedana

na komev

tau dedana

tau komev

 

na dedanu

na komev

tau komev

na come

 

copsi tra

ka figa aronda

 

ka lakeou

to cobbra

 

cobra ja

ja fusta mata

 

DU serpent n'y en

A NA.

 

Parce que vous avez laissé aux organismes sortir la langue

il fallait couper aux organismes

leur langue

à la sortie des tunnels du corps. »

C'est le cri d'un sujet éclatant au vif  du langage qui ne veut soudain plus rien dire et qui pourtant au-delà, fait signe d'un dire. Ce qu'Antonin nommait «la parole d'avant les mots».  Le poète brise la syntaxe, fait éclater les mots en morceaux, mine leur signification. Ce sont ces glossolalies qui scandent par moments les carnets d'Artaud, comme des prières primitives : « shaout uks kom leksi naet uks kom uksva». Dans les marges de ce texte, Artaud dessine aussi ce qu'il appelle, depuis 1938, ses « gris-gris »: ébauches de visages qui rappellent le sien, dessins d'objets dont le trait appuyé sur la page signale un geste du corps, comme une secousse organique qui vient au secours de l'écriture qui se mord la queue. Il se bat comme il peut contre ceux qu'il nomme « les Suppôts » ou « l'être », ses persécuteurs, avec comme seule arme « l'infra-mince » de la poésie. Car il est celui « qui fait de la sorcellerie pour faire cesser ses agressions occultes.»

Ce « tonnerre de la joie de créer » comme le dit joliment Jean Tardieu à propos de la peinture d'Alechinsky, cet effet de sublimation, comme dit Freud, n'est-ce pas ce que nous partageons de plus humain ? Ce qui à la fois nous unit et nous divise ? Ces effets de création participent bien de ce qui nous tient ensemble, le lien social. Peindre, écrire, sculpter, danser, filmer etc autant de modes de création dans lesquels un sujet se fait naitre, tout en prenant place dans la communauté humaine.

Pour des praticiens sociaux, des thérapeutes, des psy, prendre ses marques dans une clinique du sujet ancrée (encrée?) dans une poétique de l'inconscient, offre il me semble des perspectives autrement réjouissantes, et si j'en crois ma petite expérience, autrement efficaces, qu'un rabattage sur des représentations mécanistes de l'homme et de la société. « La Fabrique de l'homme, affirme sans équivoque Pierre Legendre dans son opuscule La Fabrique de l'homme occidental , n'est pas une usine à reproduire des souches génétiques. On ne verra jamais gouverner une société sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine.» 17

 

Je terminerai par un poème de mon cru. D'aucuns à propos de ce «il» qui habite ce poème, m'ont demandé s'il s'agissait de Dieu. Évidemment non. Et d'autant moins si l'on se souvient que jusqu'au XVII ème siècle Dieu, s'écrivait Diev, anagramme de Vide.  Je tiens à ce que le sens reste ouvert aux quatre vents et que chacun vienne y loger ce que bon lui semble. Le plus simple est encore de laisser la place vide.

LE SCRIBE I - 21 novembre 1989

Il faut l'écouter venir. 
Dans le feulement des bêtes fauves. 
Dans la froissure des étoffes.

L'écouter venir 
dans cette attente incessante de scribe.
 La plume en suspens. Car nous ne savons ni le jour, ni l'heure 
de son avènement, ni de son offrande.

Il faut l'écouter venir 
sans être tout à fait sûr de l'entendre jamais.

Certains jours j'ai cru le saisir
 entre deux mots d'un malade. 
Il hoquetait, soupirait, ahanait, dérivant dans la barque du silence. 
Une autre fois, c'était en tombant de moto, 
dans la trace de sang qui irradiait de mon bras. 
Il s'écoulait.

Parfois nous y allons de notre invocation, 
pour le faire plier genou en terre, pour l'arraisonner. 
 « O ! prunelle de mes yeux, O ! orbe terraqué, O ! balise de chair et d'os, ombre de ma faille, jour de dentelle, béquille du demeuré, 
abri du mensonge etc. » 
D'autres fois, sans doute fatigués et fâchés d'attendre, 
nous érigeons des idoles pour le capter enfin. 
Notre époque en produit beaucoup : stars, mondains, statues de commandeurs, orgueil dressé, 
virus, morceaux de chair, viandes, pensées mortes, 
langues de bois et de pierre, dieux et maîtres.

Nous célébrons leurs cultes obscènes
 sous les chapiteaux de la vision lointaine.
 Nous parlons par leur bouche. 
Nous sommes baignés dans leurs mots. 
Mais jamais, jamais, à ce jour je n'ai entendu dire 
que de cette façon, à travers ces artifices, 
il nous ait rendu visite.

Il ne se rend pas aux commandements. 
Il faut l'écouter venir enraciné dans la patience. 
Dans cette attente sans but 
où même le silence se met à germer. 
Se maintenir souple 
dans le sillage que creuse son absence. 
Il y faut tout l'art du scribe, 
pour croire, ne serait-ce que croire, 
sentir passer par l'oreille le souffle de sa présence, 
sentir passer par les yeux le lichen de son visage.

Travail de scribe. 
Assis des jours durant sur un banc devant la mer, en attente des signes en arrivée sans fin. 
Assis éveillé. Même dans le sommeil, éveillé. 
Car il vient par le rêve, aussi bien que par la parole. 
Par la plaine comme par les monts. 
Par le blé comme par le pain. 
Par les pleins et les déliés. 
Par la lune et le soleil. L'argent et l'or. 
Le mercure et le soufre. 
Le dire et le faire. 
L'un et l'autre.

Il vient par surprise 
comme un voleur au petit jour. 
Ses pas froissent la rosée 
et font monter dans l'air les senteurs de sainfoin.
 Il balaie d'un revers de main 
la souffrance 
clouée comme bête nocturne 
sur la porte de la grange. 
Il réveille l'écurie et distribue l'avoine aux vivants. 
Il fait briller dans l'âtre 
le feu autour duquel se massent les mangeurs de paroles, 
frottant leurs yeux devant le simple, le si simple, 
 et le si obscur à la fois.

Postons-nous aux carrefours, 
à la croisée des chemins creux, 
là où les sorciers enterrent les verrues de l'âme, 
postons-nous aux avant-gardes, aux avant-routes, 
au-delà des mirages et des plaintes. 
Postons-nous sentinelles 
pour que d'autres sachent enfin de quel destin 
nous nous sommes fait les servants. Répandons-nous par les sentes, les villages d'ubac, 
les bories, les drailles à moutons. 
Partons sur les routes 
portant haut le blason et l'enseigne
 où s'inscrit en lettres vives 
le trou immense qu'il a fait dans le monde. 
C'est sans doute de le chercher sans fin 
qui, entre nous, fait lien.

Et d'avancer, femmes et hommes en marche, 
 scribes et témoins vivants 
de son mouvement en nous 
qui nous fait nous déplacer et camper aux portes de la cité, 
pour garder les seuils, 
et dire à tous bien fort, 
le fracassement de son passage. 
Il ne nous parvient que par les chemins 
qu'ouvre dans les terres arables 
 le soc de nos renoncements.

(Extrait de A bâtons rompus. Quarante ans de poésie , Editions Théétète, 2007)

Joseph Rouzel, psychanalyste.

1- Dispositif en trois temps qui structurent les séances de supervision, analyse de la pratique, régulation d’équipe… Je m’en explique dans La supervision d’équipes en travail social , 2ème édition, Dunod, 2015.

2-Cette partie est dérivée d’un chapitre de mon ouvrage La folie créatrice. Alexandre Grotendieck et quelques  autres , ères, 2016.

3- La meilleure image pour résumer ce qu’il en de l’inconscient c’est Baltimore au petit matin.

4- En avance du bras cassé

5- Samuel Beckett, Cap au pire , Minuit, 1991.

6- Jacques Lcan, R.S.I., 13 janvier 1975, inédit.

7- Erik Porge, Le ravissement de Lacan. Marguerite Duras à la lettre , ères, 2015.

8-D’aucuns se sont offusqués de ce que je ne respecte pas l’écriture que lui donne, Lacan, le a (petit a en italique). Mais à y regarder de près et à lire Lacan entre les lignes, il est clair que l’objet dit « a  » n’est pas représentable par une lettre, Lacan précise même qu’il est « irreprésentable ». Un lettre au sens, où je l’ai développé tout au long de cet ouvrage, de « motif » primaire. Il a plus le statut d’un signe. L’arobase, signe ouvert, est un logogramme  que l’on trouve chez les moines copistes du Moyen-âge ou le navigateurs portugais de la Renaissance. Il me paraît plus à même de remplir cette fonction. Je suis en cela la suggestion de Jeanne Lafont dans ses deux ouvrages de topologie analytique : La topologie ordinaire de Jacques Lacan , Point hors ligne, 1985 et Topologie lacanienne et clinique analytique , Point hors ligne, 1990.  

9- Ainsi se construit la matrice du discours du maître chez Lacan : S1 ---à S2

     $       @

10- Martin Heidegger, Acheminement vers la parole , Tel Gallimard, 1981.

11- Du grec sun-ballein , lancer ensemble.

12- Pierre Reverdy, Plupart du temps , Poésie-Gallimard, 1069

13- Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction , Gallimard, Folio, 1986.

14- Titre d’un poème du jeune Lacan paru dans la revue Le phare de Neuilly en 1933.

15-Sigmund Freud, « Le clivage du moi dans les processus de défense »,Oeuvres complètes , Tome XX, PUF, 2010

16-Samuel Beckett, L’innommable , Minuit, 2004

17- Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental , Mille et Une nuits, 2000.

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