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CREATEUR DE SENS AU PAYS DE L’ADMINISTRATURE

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Eric JACQUOT

mardi 07 février 2017

CREATEUR DE SENS AU PAYS DE L’ADMINISTRATURE

À l’aune de 2017, date de renouvellement des autorisations de fonctionner de nombreux établissements sociaux depuis la loi 2002-2.

À l’aune de 2017, où tout doit être rangé dans des cases, où tout doit rentrer dans l’ordre serré du pas de lois qui se succèdent en évaluations coûteuses en temps et en argent. À l’ombre du clair-obscur des tableaux Excel, le grand peintre contemporain et binaire de la réalité numérique qui nie le sujet en le tuant dans le ventre mou de sa carte-mère.

Je déclare que la psychothérapie institutionnelle « cela ne PAYPAL ! ».

Le sens est inter-dit, c’est ce qui se dit entre qui compte, dans l’entre-sens de l’entre-deux, là où certains racontent ce que nous ne sommes pas et que pourtant l’on voudrait bien que l’on soit.

Aux yeux des services payeurs nous ne sommes que des chiffres et des comptes de résultats. Nous ne sommes réduits qu’à notre seule dimension économique, et Herbert Marcuse pourrait bien se retourner dans sa tombe si elle n’était pas unidimensionnelle !

Les ronds-de-cuir de l’administration sociale ont réussi leur coup d’état ; il est plus cynique que clinique mais cet état d’urgence nous met dans tous nos états d’aliénation.

Le fonctionnaire, cow-boy des temps modernes, fait régner la loi de l’autre sans kalachnikov mais pas sans violence. La fermeture administrative, c’est son dada et il est à cheval sur son dada « à dada sur son bidet quand il pousse, il fait des pets ».

C’est un obsessionnel dadaïque avec en moins le sens créatif…

Il est resté fixé au stade sadique-anal.

Pour lui l’art brut, c’est un sport de combat qu’il regarde sur les chaînes de Bolloré.

« Il faut à tout prix sauver le solde-@ clinique ». Le soin est à ce prix-là.

Comment créer une institution qui ne soit pas aliénante et totalisante avec de tels « maux » d’ordre ? 

« Il faut être intelligent sinon on est complice », répétait Jean Oury, l’homme pragmatique de la praxie de combat, celui qui s’est battu toute sa vie pour un idéal clinique révolutionnaire.

Ce type-là est un exemple pour nous tous. Chapeaux bas pour le permanent responsable de la clinique de La Borde, qui est décédé en début d’année 2016.

La psychothérapie institutionnelle est pourtant dans une précarité qui l’a conduite petit à petit à accepter sa clandestinité et son isolement car dans le système de pensée unique actuel, d’un grand Autre administratif se cachant derrière le collectif du « ce n’est pas moi, c’est les autres ou du tous ensemble pour personne »… Il n’y a plus rien, il ne reste plus qu’un individualisme de confort qui conduit à un isolement pathogène.

Le constat ressemble de plus en plus à une dérive professionnelle médiocre dont le DSM4 (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) n’est pas étranger s’il n’en est pas directement l’instigateur ; il nous faudra creuser cette question, avant qu’il ne soit trop tard.

Les procès en sorcellerie ont déjà commencé, les grands inquisiteurs sont de retour, ils passent même à la télévision.

On les appelle « les experts » et ils font des selfies. Ce sont les vedettes du spectaculaire et du marchand. On ne peut pas les contredire, l’expertise fait sa loi, c’est une science qui ne souffre ni de la critique ni de la contradiction, et sur ce point, on est assez proche du corpus identitaire de la psychiatrie actuelle. C’est peut-être pour cela que Marc Ledoux de la clinique de La Borde évoque souvent « la psychiatrie de qualité ». Il s’inscrit dans une autre façon de faire et de penser son travail sur la folie. Je connais toutefois des pédopsychiatres de grande qualité, mais c’est comme au parti communiste, pris individuellement les gens sont tous sympas mais pris dans l’appareil, ils se transforment… Ils deviennent autres, tout autre.

Le DSM4 nous commande à distance. C’est une télécommande mnésique qui nous met à distance de nous-mêmes et de nos savoirs sous anesthésie protocolaire.

La psychanalyse n’a qu’à bien se re-tenir et la psychothérapie institutionnelle doit se faire discrète.

À la Bergeronnette point de Deleuze, de Guattari, de Bonnafé pour défendre la cause alors mieux vaut la fermer et ne pas trop critiquer « mes respects à vous, Oberstrub contrôleur, votre pantalon est nickel et descend bien dans vos bottes cirées.

Le collectif, c’est-à-dire ce qui nous fait vivre ensemble, n’est pourtant rien d’autre que le sujet de l’individuel, disait Lacan, en ajoutant que la psychothérapie institutionnelle est le point d’insertion du sujet dans le collectif, mais de cela tout le monde s’en fout !

Ce n’est pas vendeur, du Lacan, on veut du rentable, du dé-montrable, du consommable. On ne fait pas le buzz en disant que l’on ne sait pas et que l’on cherche le point d’insertion du sujet dans le collectif. Cela ne fait pas sérieux cette histoire, c’est trop compliqué pour Facebook. Nous avons injonction à faire simple pour ne pas perdre, soi-disant, l’argent du contribuable. « Trop expliquer, trop réfléchir pourrait finir par abrutir », disait le grand inquisiteur au sujet du savoir et il valait mieux ne pas le contredire. A vos ordres oberstrub, vous êtes trop aimable…

« Faire prévaloir la forme sur le fond, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité intellectuelle, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à la vraie réflexion… Voilà où prospère l’imposture », disait Roland Gori.

L’état de droit actuel du soin est de l’ordre de la « monstration ». Un mixte entre montrer et monstruosité, me disait Isabelle Guer, un soir où elle voulait me foutre la trouille, et c’est réussi ! Elle avait raison, il n’y a qu’à constater la qualité du débat politique, en cette période présidentielle pour se rendre compte des enjeux réels et fantasmés, d’une course à la monstration. Il n’y a plus rien… Il ne manque que DSK !

Soigner, c’est le moindre souci de l’administrateur, il veut juste faire croire qu’il est l’ordonnateur de grandes œuvres au service de la cause du peuple. On est là, dans un enfumage aux particules élémentaires très fines… Où l’on pollue nos cerveaux quel que soit la couleur de la vignette ou du pair ou impair de la matrice référentielle !

Autant dire que le soin n’est réduit qu’à sa valeur marchande et le spectaculaire est là pour habiller le produit. Il faut du buzz, réfléchir devient alors une perte de temps ou simplement l’anomalie du système de la pensée hégémonique du moment, qui réifie tout mouvement contraire en le morcelant dans une série d’immobilités successives.

Le sophisme a pris le pouvoir sur l’expérience, et il ne le rendra pas.

Le prêt à jouir du tout, tout de suite, à n’importe quel prix, ne souffre surtout pas de frustration. La pulsion est au pouvoir, il nous faut toujours plus de jouir pour exister….

Bienvenue au pays de l’administrature et de sa dictature des chiffres, car voilà la nouvelle imposture !

On l’appelle l’imposture du résultat car il faut du résultat à tout prix voire à n’importe quel prix, « qu’importe le flacon, pourvu qu’il y est l’ivresse ! ».

Le ministre veut pouvoir twitter son contentement en deux clics et deux claques jubilatoires sur le fesse-bouc émissaire des réseaux sociaux. On est dans la jouissance, Madame, Monsieur, chez ces gens-là on ne pense pas, on compte les « like » en matant sa cravate dans le miroir de son téléphone portable qui ferait sans doute mieux de réfléchir à deux fois avant de renvoyer les images.

Un acte doit donner un résultat, le temps est compté et le temps c’est du fric, le fric des autres nous fait-on savoir. Comme si les autres, ce n’étaient pas nous ! Si cela n’était pas le cas, on le saurait déjà depuis belle lurette, enfin je pense. Et on arrêterait de nous faire payer pour les autres complètements autres…

Quelqu’un l’aurait dénoncé en disant que l’enfer c’est les autres… Où un truc comme cela, ce n’est pas nous l’enfer, l’enfer c’est bien les autres ? Bon ok, ce n’est pas certain ! Il faudra déterminer enfin qui sont les autres.

Savoir ne pas savoir, ce n’est ni vendeur ni un bon placement dans un projet d’établissement. C’est un placement nocif, une sorte de subprime dans la bulle du pape de l’autel du libéralisme ambiant. L’ordre ambiant sait ce qui lui est nocif, surtout quand il crée lui-même les produits nocifs qui lui servent à sa propre survie, dirait de façon plus convaincante Thomas Piketty.

Dans le système actuel de penser le travail social, on a décidé qu’en maison de retraite, c’était sept minutes pour une toilette, pas plus pas moins, et la statistique ne dépend que de peu d’endroits où l’on pratique autrement, genre douze minutes et cela fait donc gonfler la moyenne nationale. Si c’est plus de sept minutes, les collègues ronchonnent pour la consigne non appliquée et cela remonte à la direction qui fulmine, il va falloir sévir… Et prendre des décisions contraignantes qui ne lui plaisent guère, dit-elle. La vie de l’institution dépend de ces « bonnes pratiques », et en tant que manager, le directeur doit prendre les décisions qui s’imposent, a dit le Saint Conseil d’Administration dans l’immense sagesse de sa grande génuflexion aux services de contrôle du néant absolu.

Le système doit s’imposer à tous sans discussion. C’est comme cela et c’est une chose que les petites mains du social ne peuvent pas comprendre… Comprenez les travailleurs sociaux, les terre-acier qui cimentent la relation éducative de proximité, bien évidemment. Ceux qui bossent pour créer les fondations d’un travail de construction du sujet. Il faut être passé par la finance pour savoir ce qui est bon pour le collectif, il n’y a pas de doute… Le travailleur social ne peut pas comprendre, les enjeux fondamentaux de la bien gérance. Le travailleur social est trop pris dans des affects archaïques et gauchistes, loin de la réalité du monde réel qui l’entoure… Tout le monde le sait, il fume des pétards et boit du café toute la journée.

Le terrain de la prise en soin selon cette façon de penser, cela coûte trop cher pour pas grand-chose ou pour un effet trop peu visible. La prise en compte éducative, la clinique du sujet et du quotidien vivent maintenant sous le joug d’entreprises managériales ne se cachant même plus derrière leurs petits doigts quand il montre la lune. Une façade numérique de Potemkine suffit à faire une réputation. Il ne reste plus rien…

Nous sommes au temps de la toute-puissance de l’économique, de la finance et du paraître…

Et chez ces gens-là, Madame, Monsieur, on ne soigne pas, on rêve de drones éducatifs, de robots laveurs de cerveaux, de GPS du moi, de pointeuses horaires relationnelles et de caméras de surveillance de l’inconscient. Et puis d’un ou deux CRS en forme de surmoi pour faire police d’assurance. On est dans l’état d’urgence absolu. C’est la guerre, Madame, Monsieur. On ne rêve plus, on est dans une irruption du réel qui nous rend I-réel, il n’y a plus rien… On a plus besoin de nos analyses.

C’est pourtant dans une réflexion partagée que commence la psychothérapie institutionnelle. C’est le partage d’une intelligence collective mise au travail de l’analyse où tout le monde, même les petites mains du social, peut être engagé dans cette élaboration clinique.

Mais la clinique et donc la psychothérapie institutionnelle cela ne PAYPAL, on le sait déjà depuis longtemps, la clinique cela coûte sans être spectaculaire !

Il est enfin temps que le travail clinique nous fasse rentrer en résistance à l’hégémonie des politiques sociales qui font déchanter les plus positifs d’entre nous en faisant passer le collectif pour autre chose que le point d’insertion de l’individu dans la société dans laquelle il évolue. La politique du chiffre est indéchiffrable, et elle sent trop fort l’inhumanité d’un monde à deux vitesses sans insertion possible.

« Techniciens de surfaces sociales de tous bords, de tous pays, unissez-vous », disait en braillant Oncle Bernard en sortant de sa visite hebdomadaire chez ses potes de Charlie, mais bon, il était un peu bourré ce soir-là et je ne sais pas si cela peut compter quant à mes citations. En même temps, tout le monde n’est pas Charlie ou ne cautionne pas la déchéance de nationalité ! Moi, j’étais fan de Bernard Maris, économiste libéré, mort sous les balles d’ignobles cons.

Il nous faut rentrer en résistance sous peine d’être réduit au monde du silence des parle-être bannis du filet langagier d’une société aux allures elles-mêmes de plus en plus autistiques.

Nous ne pouvons pas laisser des gens qui n’y connaissent rien de l’enfance et des familles, décider pour nous, sinon, au bout du compte, on sera complice dans une sorte de servitude volontaire et l’on ne pourra même pas dire que l’on ne savait pas sous peine d’être réduits à des collabos ignorants de seconde zone.

Des sortes de sujets sachant ne pas savoir et sachant bien qu’il ne faut point trop en savoir pour ne rien pouvoir en dire, dans une sorte de lâchitude intellectuelle, ceci pour faire dans un ségolénisme très à la mode de mes nouvelles charentaises.

La dérive normative avec ses protocoles et ses certifications ne nous laisse plus de répit. Derrière le masque (persona en latin), de protéger l’usager et de guider les professionnels dans leurs actes, on écrase la liberté, la création et la pensée tout à la fois.

Dans ce système, le sujet devient hors sujet et la pensée obsolète. Le sujet que l’on transforme en usager, on le pare d’un costume, que dis-je d’un uniforme que l’on appelle la légitimité où la bienveillance, c’est selon l’humeur de la réunion où des gens qui savent se retrouvent à la grand’messe d’un libéralisme galopant.

La peste managériale inocule son virus, elle broie du noir comme au meilleur temps de l’esclavage.

Les réactionnaires font leurs lits dans ceux de conservateurs pétainistes redéguisés en anges vertueux d’un temps douteux « travail, enfance, famille et patrie ». Ils rêvent d’une école vertueuse en blouses où l’on chante la marseillaise en montant les couleurs de la France.

Vous avez compris le niveau de réflexion et d’élaboration intellectuelle de ces gens-là ? Je ne suis pas convaincu qu’en rhabillant un délinquant sans sa casquette Nike on puisse le mettre au garde-à-vous et qu’on puisse en faire un bon élève qui respecte les valeurs républicaines. Tout au plus, pourra-t-on peut-être le contraindre à une obéissance de façade mais à quel prix ?

Celui de bombes humaines en maturation ?

Et en même temps, ils nous laissent seuls aux mains de laboratoires pharmaceutiques qui, avec leurs experts et leurs agences, gouvernent notre façon de prendre en soin. Il existe une molécule pour tout aujourd’hui donc nous n’avons plus besoin de réfléchir.

On nous demande d’être des exécutants serviles des doctrines marchandes de multinationales hors de tous contrôles. Allez lire le DSM4 et vous comprendrez que l’on peut vous soigner de tout et de n’importe quoi ! Vous n’avez pas envie d’aller bosser les lundis matins, il existe la molécule stupéfiante pour y remédier.

Prenons garde, il est temps, il nous faut impérativement agir.

« Il faut réfléchir à la menace que fait peser notre société de la norme sur notre capacité à créer, à rêver et à imaginer une manière de vie authentique… ». S’inquiète tout énervé à juste titre Roland Gori dans son livre La fabrique des imposteurs . Il nous faut aussi relire Aldous Huxley et Georges Orwell car déjà à leur époque, en 1939, ils faisaient la description critique de la société que nous avons construite en 2017.

Nous sommes les prisonniers de la finance, coincés dans un étau entre le libéralisme économique triomphant et nos propres implosions bureaucratiques programmées à l’obsolescence du goût des lois et des décrets qui se surajoutent à un mille-feuilles administratif qui nous pollue de paperasseries illisibles qui n’ont de sens que pour ceux qui en vivent.

Et cela n’est même pas certain car nos collègues fonctionnaires qui vivent cette situation sont dépassés la plupart du temps par des fonctionnements loin d’être clairs dans leur formulation. Ils rament pour obtenir la bonne info du bon service, et ils finissent par prendre de la distance pour ne pas faire partie de l’orchestre du Titanic, d’un remaniement politique... Chez ces gens-là, on ne travaille pas. On attend le contrordre qui va venir !

L’acte éducatif ne se réduit maintenant qu’à sa seule capacité à remplir des ramettes de papier de conneries hors de sens.

Kafka s’il te plaît, fait bouger ce corps social et administratif mortifère qui gangrène toute imagination créative et pourrit la vie de tous les travailleurs sociaux !

Notre dépendance financière est devenue telle que pour traiter les sujets que la société nous confie, on nous impose d’obéir au risque zéro.

Pourtant, 1 %, et c’est plus que zéro, de la population mondiale possède 99 % de la richesse mondiale, et cela ne me semble pas être sans rapport ni sans risque avec le problème qui nous lie, même si personne ne s’en inquiète. Cela même si personne ne se pose la question du traitement de la misère et des moyens qu’on met à son accompagnement.

Il est où le risque zéro dans cette équation ? On sait prendre le risque du risque zéro mais pas pour tout… Il faut se garder une petite gène sans doute.

Des pauvres pour s’occuper de pauvres avec des moyens et des méthodes mise en place par des gens qui ne connaissent rien à nos métiers de l’impossible et qui plus est, sont eux aussi des travailleurs pauvres. On peut se poser de légitimes questions. On est loin d’un poste d’attaché parlementaire fictif rémunéré à hauteur d’un million d’euros mais bon, ce n’est pas une question que les travailleurs pauvres doivent se poser. Ils ont bien d’autres soucis et plus à faire…

Il y a de quoi de se poser de vraies questions. Qu’est-ce qu’on fout là ? Pourquoi on en vient à se foutre dans une telle merde ? Est-il normal, ce système de penser notre monde ?

« Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », disait Candide. « Quand les gens sont de mon avis, j’ai l’impression de m’être trompé », lui répondait Oscar Wilde.

Faire une citation, cela peut quelquefois être douteux et très coûteux, il vaut mieux être précautionneux car je n’ai en général pas les moyens de ce que j’écris.

Pour parler clinique, en toute précaution, il faut aborder la société dans son ensemble et non pas seulement que par la lorgnette de nos vécus personnels ou professionnels, et cela de toutes les places qui nous sont données d’avoir.

Il nous faut penser collectivement au collectif et donc par conséquent à nous tous individuellement !

Le soin ne se réduit pas à des diktats politico-démagogiques entre coaching et réalité ou entre principe de réalités et de précautions, n’en déplaise aux grands ordonnateurs des politiques qui nous asservissent.

Il y a pourtant en cette époque de quoi se poser d’autres questions sur le traitement et la place que l’on laisse pour soigner l’institution ou la société dans son ensemble. On sait qu’il est hors de question de considérer que l’institution soit malade.

Cette approche n’est pas rentable ni justifiable, et qui plus est, contreproductif pour son image. Donc on ne soigne pas l’institution et l’on continue d’accueillir en son sein en faisant comme si cela était efficace au prix d’évaluations où le sophisme prime sur la rigueur. Il faut montrer que l’on sait même quand on ne sait pas, le reste ce n’est que du pipeau.

Du moment où l’on écrit sur des ramettes de papier, c’est du sérieux. Ce qui est écrit à l’intérieur n’a plus aucune importance, c’est le poids du dossier qui fait qualité.

Du coup, savoir et ne pas savoir, d’un point de vue clinique ou administratif, viennent à se confondre. On frôle l’incestuel de confort dans une dichotomie douteuse entre deux entités qui ne pourront jamais faire bon ménage. On ne peut accepter cela car Il y a danger.

La clinique est en danger.

Tout est gabegie, rien n’est sous contrôle, le commanditaire d’un rapport long et coûteux en temps ne va surtout pas faire l’effort de lire ce qu’il a ordonné d’écrire. Il est débordé entre ses heures de récup, de réunions, de formations, de RTT et de maladie. Lire un texte serait trop long, et il lui faudrait éventuellement se remettre un tant soit peu en cause sans doute ou s’en remettre à sa propre censure à géométrie variable qu’il aime administrer comme une grâce présidentielle pour les membres de son réseau et ceux qui n’en seront jamais.

C’est du boulot pour être un vrai con, vous ne pouvez même pas vous imaginez ! Il y a toute une organisation derrière, con c’est un boulot à plein temps.

Hannah Arendt a bien expliqué ce sentiment entre puissance et impuissance de celui qui est aux ordres d’un grand autre totalitaire.

Le reste n’est pas de son domaine de compétence, dit la jurisprudence de la toute puissante administration quand elle décrète à son propre sujet ! Il n’y a plus rien…

« J’obéis aux ordres des élus ! » C’est l’excuse de confort du bon samaritain fonctionnaire, me disait l’autre jour la petite fille du maréchal Pétain en étendant son linge. Ça laisse rêveur… Je ne savais pas que c’était ma voisine ! Entre elle et Marion Maréchal Le Pen, je m’y perds maintenant, elle se ressemble tellement ! Elles sont belles et troublantes, elles se situent entre Belzebuth et Bambi. Bon, c’est pas un compliment pour Bambi.

Revenons à l’essentiel, il est temps ! Gaspillage intellectuel du temps et de l’argent du contribuable et tout le monde s’en fout.

« Il n’y a plus rien. » Le peuple paiera puisque les bénéfices sont privatisés et les déficits nationalisés, et que tout le monde s’en fout du moment où chacun mange du saumon fumé, élevé aux farines animales au même prix qu’une vulgaire tranche de jambon polluée de pesticides.

Nous marchons sur la tête de gondole de nos illusions perdues. C’est la grande illusion. « Laisse les mongols à Denise, elle est AMP (aide médico psychologique), elle saura bien quoi en faire. »

Réveillons-nous « moutons de Panurge ».

« Il s’agit de produire de l’humain… Et c’est autrement plus difficile que d’organiser une expédition au pôle nord en chiens de traîneaux », nous disait déjà Deligny en son temps.

Entre parenthèses, à Monoblet, dans son lieu de vie, il avait résolu le problème ! Il a longtemps fonctionné sans demander de l’argent à qui que ce soit et l’administration l’a ensuite rattrapé en lui proposant un prix de journée car cela était normal de rémunérer « l’extraordinaire » qualité de son travail. Par la suite, un fonctionnaire zélé, droit dans ses bottes de marque allemande « das grosse boots écolo » est venu lui demander des comptes sur ses méthodes de management en lui notifiant « votre note de gaz est trop élevée, l’oberstrub administratif comptable va être très mécontent et ce n’est pas un point de détail ! Avec du zyklon B, vous pourriez faire des économies substantielles répondit un écho lugubre venu du camp de Birkenau… ». OK, j’atteins là le point dit de Godwin et je me risque à être déplaisant et c’est plutôt risqué et pourrait disqualifier l’ensemble de mon texte. Je ne vais pas en prendre le risque, je retire immédiatement cette histoire de zyklon B et je salue au passage le talent immense de Primo Levi qui a su avec tellement de pertinence, nous décrire l’univers d’un quotidien concentrationnaire dans Si c’est un homme , entre autres. C’est un livre que devraient lire tous les éducateurs et les fonctionnaires.

Bon j’arrête le délire, j’avais envie de me lâcher, mais il faudra quand même demander à Jacques Lin comment cela s’est réellement passée cette partie de l’histoire.

Le risque zéro, c’est zéro, zéro ennui, zéro tracas, disait la pub pour une société d’assurance mais c’est aussi zéro existence, zéro singularité, zéro recherche de sens disait la tête à Toto.

Il nous faut une analyse institutionnelle permanente afin de tenir compte de la dimension politique de la clinique ; condition indispensable à la création d’espaces du dire rappelle Philippe Bichon, de La Borde. Nous ne pouvons continuer d’accepter cette bureaucratie triomphante qui veut tout homogénéiser en niant la place du désir dans la fondation de l’être humain. Dans notre travail, il n’est plus que questions de marchandages et de survie, ce qui nous éloigne de plus en plus de nos missions d’accueil de l’autre dans sa singularité.

On ne soigne pas un schizophrène comme un délinquant ou un tout-petit qui souffre de carences éducatives. Ce n’est pas en faisant des grilles que l’on coche quand ils ont fait ceci ou cela que l’on va être soignant. Tout au plus, on alimentera des statistiques et celui ou celle qui en fera son gagne-pain.

On nous empêche de faire notre boulot et je ne comprends pas pourquoi…

Je vais m’en griller une, je sens bien que je m’énerve… Et que j’écris presque à pertes et profits de mon propre compte narcissique !

Alors qu’est-ce que je fous-là ? Qu’en est-il de mon désir d’être là ?

Vivre avec des jeunes enfants et adolescents aux parcours chaotiques sur lesquels ils n’ont pas de prise, c’est une aventure qui n’est pas sans risque. Cela ne va pas de soi, de penser pouvoir avoir une prise sur ceux qui n’ont pas de prise… C’est prétentieux et cela vient interroger, là où l’on en est.

On n’arrive pas là par hasard, on est déjà forcément dans une certaine emprise de la surprise, de la rencontre qui va venir ou pas. On veut savoir qui est cet autre. C’est autre qui parfois nous ressemble tellement trop.

Le collectif, le hasard, l’humour, l’ambiance, le sérieux sans se prendre au sérieux, la logique poétique de l’accueil sont dans ma boîte à outils. Je ne vais pas vous raconter les détails de ma boîte à outils, mais je vais vous en faire maintenant un petit inventaire sélectif qui devrait suffire à votre curiosité.

C’est plutôt un fatras très organisé avec plein de matos qui provient de partout, de toutes mes expériences et que je peux retrouver à n’importe quel moment.

Pour utiliser cet aspect symbolique de ma pratique, je dois tenter de suspendre mes préjugés, me surprendre, savoir ne pas savoir ou sinon ne pas trop savoir, tenir compte des insignifiances constitutives de l’existence des sujets, me faire l’observateur du petit rien qui pourrait faire signe.

C’est tout une constellation évolutive dont j’ai l’impression de m’éloigner à chaque fois que je crois m’en approcher.

Je suis le propre trou noir inversé de mon narcissisme déficitaire. J’adore m’expulser de moi-même dans l’univers intergalactique de l’intersubjectivité.

Je ne peux pas m’empêcher par exemple de laisser des espaces de fuites à ceux qui pourraient trop me toucher, trop me donner ou vouloir m’ignorer. Je me bricole, je m’adapte, je compose donc je suis.

Je patine, je patauge, je nage à contre-courant… Je pêche la truite qui vagabonde à la main et cela n’a rien à voir avec la pêche intensive, mais l’une est autorisée et l’autre non. « Va comprendre, Charles… »

Je m’inscris d’ores et déjà dans une perte avec l’objet petit « tas » en ligne de mire de mon cheminement intellectuel qui est tellement laborieux. « Faites labour, ne faites pas la guerre… », disait José Bové en mangeant des topinambours avec Dany le Rouge à Waterloo morne gare londonienne au Brexit bien nébuleux.

Bien plus tard ou bien plus tôt, je ne sais plus car quand on fait parfois dans l’uchronie, ce n’est pas forcément facile de se repérer dans le temps, Tosquelles se moquait encore : « La science est un trouble du comportement de certains types qui ont une obsession de vouloir tout contrôler. » Je suis d’accord, l’imprévu, l’inattendu n’est pas susceptible d’être mis en science. « Il faut toujours se garder une petite gêne », me disait un jour un cousin québécois frappé d’une lucidité rassurante.

Moi je préfère ne pas savoir car c’est dans cette zone qui m’échappe que je m’autorise à déconner dans ce que François Tosquelles appelait une certaine déconniatrie. C’est un vrai espace de rencontre informelle.

Sauf si le grand inquisiteur vient à y mettre son nez et y déposer ses propres tourments excrémentiels sur une grille déjective créée de toutes pièces pour sa propre jouissance du tout à l’ego.

Dans cette rencontre, j’associe alors avec mes propres déconnages, mes souvenirs personnels, mon histoire, mes élaborations quelconques avec ceux du sujet que je rencontre. On partage nos expériences, je baragouine, je radote, j’écoute le silence, je joue avec les mots, je les pulvérise sans produit chimique. Je postillonne à hauteur d’un ravioli par minute, je m’autorise à être moi-même avec tous les défauts qui vont avec et c’est tant mieux. Je m’éloigne inlassablement de la toute-puissance de celui qui croit qu’il sait. Je me mets en position de celui qui cherche et qui attend que le sujet vienne à son aide. Il sait déjà que je vais avoir besoin de lui et cet inversement des rôles lui redonne de la confiance en sa faculté d’être en vie et d’être important pour quelqu’un.

Je suis, donc l’autre existe… L’autre existe, donc je suis. Les parle-êtres peuvent alors se rencontrer dans l’exil de la langue.

Je tente de lâcher mes dernières résistances, de ne pas trop maîtriser. Je deviens le vagabond de moi-même qui se construit et se déconstruit au contact de l’autre.

J’apprends de lui et il apprend de moi.

Je ne sais rien de lui, il ne sait rien de moi… Et ce sont nos mots qui vont nous mettre en image et nous donner vie en accouchant de nous. Il faudrait relire Beckett qui savait le poids des mots mieux que Paris-Match , mais bon chez mon adorable coiffeuse ce soir, c’est plutôt le choc des photos.

Je procrastine pour défier le temps institutionnel et le mien ; « Je ne m’enfuis pas je vole », disait la famille Bélier.

Qui est-il cet étrange étranger qui s’échappe plus je l’approche ? Être au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre, disait en substance Mister Oury. Tosquelles rajoutait que la meilleure façon d’habiter avec eux, c’était de s’en séparer ! Tout le contraire du vivre-avec que nous prônons comme un étendard dans les LVA.

J’ai pu vérifier cette dernière hypothèse à plusieurs reprises car quand ils partent, ils ne sont jamais très loin, jamais aussi présents et jamais aussi preneurs des conseils qu’ils n’auraient jamais acceptés d’avoir auparavant.

Pour en revenir à ce qui donne sens dans la prise de « connaît-sens », il me faut alors ralentir le temps institutionnel au point qu’il puisse fusionner avec une errance qui permette la rencontre. La rencontre n’est jamais frontale, l’errance ne s’y prête pas et ces petits gars tous abîmés au plus profond d’eux-mêmes ne supportent parfois pas la brutalité d’un moindre questionnement, voire même le regard trop poussé, d’une rencontre visuelle fortuite. « Qu’est-ce que t’as, toi ? » Un clignement d’œil peut-être le début du début d’un semblant de relation ou d’une fin de non-recevoir. Il n’y a que des règles tacites et elles ne sont en rien formalisables, la singularité d’un moment partagé ne se programme pas sur l’autel de la bienpensance administrative.

L’institution dans laquelle on évolue a alors une grande importance, c’est elle qui doit favoriser des possibilités d’espaces de fuites vers un ailleurs possible. Elle doit être sécure et pour l’être, il faut que le personnel s’y sente bien.

Les idées, les troubles de l’humeur, les symptômes doivent pouvoir circuler dans des espaces dérivatifs transitionnels. La pulsion ne s’enferme pas, on peut juste éventuellement l’accompagner ou la dévier, la dériver vers d’autres chemins socialement plus acceptables. Le symptôme est un langage et doit être entendu comme cela. Faire taire le symptôme par la pharmacopée ou par toute autre méthode ne viendra que masquer ce qui devra être satisfait un jour ou l’autre (la jouissance) dans un passage à l’acte qui pourrait finir par être insatisfaisant pour l’ensemble de la société.

C’est pour cela que notre travail passe par le langage. Il nous faut parler. Parler pour ne rien dire, parler de rien, parler de tout, parler à s’empêtrer, parler autre, parlementer, parler à l’oreille des chevaux pour faire triangulation, parler sous contrainte, parler par procuration, parler la langue de bois, parler politique, parler avec suffisance, parler à tort, parler fort, parler vrai sans en être sûr, parler juste sans savoir pourquoi, parler pour parler, parler politique, parler dans le vide, parler pour faire bien et occuper le temps de parole, parler comme pour faire une tentative vers un ailleurs possible. Waouh parler, c’est quelque chose et il faudra bien qu’on en parle, un de ces quatre !

Pour certains ados, la parole est dangereuse, et ils en ont déjà fait parfois les frais par le passé. « Il ne faut pas pousser Mémé deux fois dans les orties. » Alors ils parlent de façon symptomatique et c’est à nous de trouver notre machine « Enigma, intersubjective » qui nous permettra de savoir ce qu’ils cherchent à nous dire ! Il faut qu’il y ait transfert de données…

Ils savent déjà ce que les mots, on fait d’eux. Pour eux nul besoin de Beckett pour comprendre. Ils parlent déjà l’argot, le verlan, le slam, le rebeu, le rap, le Facebook. Ils surfent sur la vague numérique comme des Brice de Nice très monstratifs.

Ils s’inventent une vie virtuelle, de nouvelles galaxies de l’amour instantané pour fuir la réalité de vies sans issues sinon celles d’affronter un réel agressif où ils ont très peu de chances de pouvoir s’arrimer. Ils sont coincés entre une ubérisation de leur moi et le produit éventuel de consommation qu’ils représentent, autant dire la même chose.

Il faut donc souvent partir de biais. Quand j’épluche les pommes de terre avec un môme, il ne me vient pas à l’idée de savoir si c’est vrai qu’il a grandi dans un placard, même si c’est écrit en rouge dans son dossier de l’aide sociale !

L’essentiel c’est l’ambiance, et ce genre de questionnement ne vient pas faire ambiance.

Il faut donner de soi, être pro sans l’être vraiment. Il faut avoir l’impression de ne pas travailler tout en sachant que l’on travaille. Il faut se laisser porter par l’ambivalence du paradoxe. Il faut relire Winnicott qui a très bien expliqué ce concept «de parent – non-parent, de famille - non-famille (…) Il faut faire comme si, tout en sachant que l’on n’est pas (…) C’est dans cet espace sur-prise et de symbolisation que s’ouvrent des espaces transitionnels (…) et qu’un ailleurs devient envisageable (…) ».

L’ambiance que l’on met dans l’endroit où l’on vit, c’est la matière brute de la relation. C’est le terreau de la germination de la clinique éducative garanti sans OGM, sans huile de palme et sans DSM4.

Le vivre-avec c’est bien plus qu’un concept car on peut vivre à côté de quelqu’un sans jamais le rencontrer.

C’est pour cela que certains, même s’ils sont en voie d’extinction, de mes camarades des lieux de vie devraient parfois penser à conceptualiser leur pratique au lieu de se cacher derrière ce mot fourre-tout et bien confortable du vivre-avec comme une marque de fabrique qui ne souffre pas de critiques « je vis avec, donc je sais mieux que tous les autres ce qui est bon pour l’autre».

À la Bergeronnette, c’est le contraire. On ne sait pas grand-chose de l’autre, on découvre, on apprend, on est en apprend-tissage et l’on est dans le doute en permanence. Ce n’est pas un doute anxiogène ou idiocratique hérité d’un syncrétisme éducatif de formatage mais un doute qui se veut constructif, élaboratif et évolutif. Le savoir doit s’incarner dans l’équipe, me suggérait un jour avec raison Marc Ledoux. Alors on essaie, on tente, on cherche. On est dans l’agir pour le sujet et nous-mêmes. On invente ensemble au jour le jour, notre projet de vivre-ensemble qui réécrit sans cesse notre projet d’établissement. Rien n’est figé, rien n’est fixé, rien n’est fini, et c’est cela qui fait vivre notre institution et qui en fait une institution vivante.

On est loin de la toute-puissance. Nos armoiries sont discrètes et se tissent parfois simplement dans l’intimité d’un sourire partagé, d’un regard qui compte ou qui est inattendu, d’un petit rien qui geste un silence et viendrait révéler l’inaudible de ce qui est indicible.

Une odeur d’oignons déglacés au vin blanc ou au vinaigre de Xérès, un train qui passe, une mouche qui agace, le téléphone qui sonne, le coq qui chante, une stagiaire qui trébuche, une voisine qui radote, le chat et son caractère imprévisible, un jour qui passe sans s’arrêter ; le quotidien fournit un large éventail d’occasions à saisir pour se rencontrer.

Tout doit être prétexte ! Tout est prétexte à rentrer en relation sans trompette ni fanfare, la clinique ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour elle. Elle se sauve dès qu’on prononce son nom : ce qu’elle aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand elle oublie comment elle s’appelle, pour paraphraser Jean Dubuffet au sujet de l’art brut.

Ici on essaie, on bricole. C’est l’imagination qui a pris le pouvoir et on le lui laisse. On ré-invente notre travail chaque jour.

Les sept enfants et adolescents que nous accueillons viennent tous d’autres institutions où ils ont été rejetés, voir presque bannis pour certains. Le terme de bannissement peut paraître un peu excessif mais demandez donc à mon collègue Damien ce qu’il pense du jour où il a dû récupérer dans son ancien foyer de l’enfance, les affaires d’un enfant qui venait de nous être confié en urgence par l’aide sociale à l’enfance du département. Au demeurant à cette époque, on me plaçait un huitième enfant sur deux jours car un autre était sortant. Huit enfants, c’était au-delà de mes capacités d’accueil de mon agrément de sept enfants, je l’ai signalé et la direction enfance et familles du département a validé illico cet accueil en m’envoyant un mail d’autorisation dans la journée, sans rien que je demande. Aujourd’hui, un contrôleur qui me harcèle depuis deux ans et qui est aux ordres de ce même service me reproche de l’avoir fait. C’est à n’y rien comprendre des injonctions paradoxales… Hannah Arendt a très bien expliqué ce phénomène du fonctionnaire « trop » consciencieux lors du procès d’Eichmann en 1961 et j’ai trouvé sa réflexion à ce sujet très pertinente. Je pourrais en parler mais ce n’est ni l’endroit ni le moment.

Quelques-uns de ces jeunes sont arrivés avec des plaintes à leur encontre au pénal faites par les institutions qui les accueillaient. Ils avaient entre dix et douze ans à l’époque des faits. Nous avons dû les accompagner et faire leurs avocats au tribunal et ensuite à la protection judiciaire de la jeunesse pour défendre leur cause d’enfant. Sans jamais être dans le déni des actes posés.

Premier pas, mine de rien pour dire qu’ils comptaient pour nous et qu’enfin ils pouvaient peut-être compter pour quelqu’un.

Ils sont tous arrivés en ruptures scolaires avec des parcours de vie chaotiques, semés de violence, de rejets et d’incompréhensions réciproques. Aucun d’eux n’est en contact avec le père biologique. Trois des pères sont en prison. Leurs histoires de vies sont impressionnantes et pourraient faire l’ouverture d’un journal télévisé et je n’en ferai pas ici le détail. La monstration, c’est pour les autres.

La question du père ou du Nom du père, tel que l’a énoncé Lacan, est prégnante, voire imprégnante.

Les mères, elles sont là et font face à la hauteur de leurs moyens. Pour celles qui sont du département (quatre sur sept enfants), nous nous rencontrons et construisons des relations empreintes de respect et d’alliance. Les contacts téléphoniques sont permanents, les SMS sont réguliers et font eux aussi partis de notre panoplie communicationnelle. J’ai des fois des SMS à 23 h, jours fériés et de repos compris. Elles viennent chez nous, on va chez elles. On partage un café, une crêpe, une recette. On parle de tout, du temps, de la vie, de la politique, des faits-divers et bien entendu de leurs enfants placés. Nous parlons des progressions, des régressions, de nos tentatives soldées par des échecs. Nous ne nous plaçons jamais comme ceux qui savent. Ils nous arrivent de leur demander des conseils et nous les prenons toujours au sérieux quand elles sont dans la plainte sur leurs conditions de mères même si elles peuvent sembler à certains moments ou dans certaines situations, imparfaites.

On ne juge pas, ce n’est pas notre travail.

On travaille sans cesse avec elles aux remaniements des projections négatives qu’elles peuvent avoir sur leurs rejetons. Croire qu’on puisse un tant soit peu changer un enfant sans prendre en compte le regard que pose sur lui sa mère est souvent voué à l’échec et par expérience nous en tenons compte. Notre travail s’inscrit dans sa dimension enfance et familles.

Pour certains, il nous arrive de travailler aussi avec la grand-mère maternelle ou l’oncle omniprésent et tyrannique au domicile de l’enfant. On ne rate aucune occasion de tisser le lien nécessaire à l’hypothèse de compréhension d’une problématique.

Comprendre c’est déjà commencer à soigner. Il faut mettre des mots sur les maux et ce n’est jamais très simple. Les hypothèses sont en général moins dangereuses que les convictions.

Dès que l’on sent que c’est possible, nous proposons des retours plus fréquents au domicile familial. C’est à la carte et d’un commun accord dans une souplesse d’action et nous pouvons revenir sur ce dispositif quand l’un des partenaires en ressent le besoin.

Cette souplesse d’action dépend quelquefois du réfèrent de l’Aide sociale qui dans sa présence-absence peut parfois ralentir la procédure mais c’est toujours quelqu’un de qualité avec qui on peut parler et argumenter quand il est là. Il faut rajouter le juge des enfants qu’il faut lui aussi, rassurer sur le bien-fondé de décisions qui ne sont jamais sans risque. Il nous faut être engagés et savoir se mettre aux risques de l’échec. On n’obtient rien à coup de règlementations généralistes. La singularité d’un sujet et d’une situation familiale demande une approche individualisée qui ne sera jamais formalisable dans un protocole qui se voudrait universel, globalisant et sécurisé. Il nous faut travailler au cas par cas. Il faut se mettre au risque de la rencontre et de l’échec. Même si cela nous est interdit !

Pour toutes ces orientations de travail, nous le faisons de manière collégiale au niveau de l’équipe en élargissant autant que possible la pluridisciplinarité du dispositif aux partenaires de la prise en soin (psychologues, instituteurs, orthophonistes, proviseurs ou principal, professeurs, référents ASE, j’en oublie…). Il faut que le sujet soit pris dans sa globalité vécue, avec son histoire afin que le placement soit un outil et non pas une fin en soi. Il faut qu’il ne soit pas vécu comme une sanction ou au pire une persécution. La pluridisciplinarité, c’est le regard des autres et c’est très important pour éviter les dérives liées à la toute-puissance de celui qui croit savoir et qui se cache derrière ce qui est de l’ordre du bien pour l’enfant. « Je fais ça pour ton bien », cette réflexion tue plus sûrement qu’un « Omar m’a tuer ».

Tous les jeunes de la Bergeronnette sont au jour où je l’écris re-scolarisés.

Pour ce faire, on invente, on bricole de l’acceptable pour les enfants et l’Éducation nationale. Nous avons la chance d’avoir tissé des liens avec plusieurs établissements dont les professeurs, conseillers pour l’éducation, enseignants référents, instituteurs, proviseurs jouent le « jeu ». Nous faisons des montages de toutes sortes et qui sont parfois peu académiques. Les partenaires, quand la confiance est établie et qu’ils savent qu’ils peuvent compter sur nous sont prêt à tout tenter et cela même au sein de l’Éducation nationale qu’on pourrait de loin, juger comme trop rigide ou peu innovante. Il y a des gens formidables dans cette institution et il faut le dire.

 Voici deux exemples de ce qui nous est arrivé de mettre en place avec l’Éducation nationale.

Un jour, devant l’impossibilité de scolariser une jeune de treize ans en milieu ordinaire, je me suis rendu avec l’enseignant réfèrent de l’Éducation nationale qui ne croyait pas réellement à ce projet, chez l’inspecteur régional. Je lui ai exposé le cas de cet enfant plus que difficile à scolariser étant donné son âge, son niveau de compétence scolaire (niveau CP-CE1) et ses troubles du comportement qui étaient tels qu’aucun établissement ne l’acceptait.

Après mon exposé, je me suis vu proposé par ledit inspecteur de l’Éducation nationale, une intégration partielle en milieu ordinaire à l’école de notre village. En classe de CE2-CM1. À condition que quelqu’un de chez nous, puisse être présent en classe avec lui et l’institutrice.

N’en croyant pas mes oreilles, j’ai accepté sur-le-champ, ne sachant pourtant pas très bien qui j’allais déléguer à cette affaire. Dans mes représentations, je n’avais pas imaginé que l’inspecteur de l’Éducation nationale pouvait accepter en son sein quelqu’un qui soit étranger à son personnel.

J’entendais dire que le mammouth était réfractaire à ce genre de pratiques où ne voulait tout simplement pas se risquer à laisser son empreinte. Pour moi, Lascaux c’était bien mais seulement pour les voyages scolaires.

L’intégration s’est passée incroyablement bien et finalement presque sans nous. L’institutrice nous a dit, je vais me débrouiller et si j’ai un souci, je vous appelle. Je n’aurais pourtant pas vraiment parié un sac de foin sur cette affaire. Depuis, directement avec elle, nous avons tenté d’autres formes d’intégration pour d’autres jeunes et elles ont toutes été validées par l’Éducation nationale.

Moralité : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. » Sénèque

Deuxième exemple :

Cela fait trois fois en douze ans que j’essaie cette formule et ça marche tout de même pas mal sans être une science certaine.

Je vais prendre pour démonstration l’exemple sur ce qui est en court en ce moment avec un petit « rebelle » de onze ans.

Il est en 5e générale. C’est un élève intelligent avec un très bon niveau et une grande culture générale mais qui est pris dans une histoire familiale épouvantable de violence et de menaces sur lui et le restant de sa famille. Il n’est donc pas mobilisé dans les apprentissages au collège.

Cela nous paraît normal. Jusque-là rien de bizarre.

Le proviseur mais d’abord ses profs ou les intervenants à la vie scolaire, le sanctionnent pour différents dérapages, et, avant chacune de ses décisions, le proviseur, nous consulte pour parler du dosage de la sanction. Il n’est jamais questions de marchandages, c’est juste une discussion entre adultes concernés par un sujet, le sujet de nos préoccupations professionnelles.

Cela commence par des heures de colle puis des exclusions de trois jours puis d’une semaine. Rien n’y fait, Jacky devient incontrôlable.

Un jour, le proviseur m’appelle et me dit que Jacky l’a insulté devant d’autres élèves et qu’il ne peut laisser passer cela, il y va de sa légitimité et de sa représentation. Il me dit vouloir lui mettre encore quelques jours d’exclusion, il me demande combien. Je lui fais remarquer que ce système d’exclusion semble à mon avis, n’avoir aucun impact sur Jacky et qu’il va nous falloir être plus inventifs. Je lui propose d’inverser le processus et que je dise à Jacky que c’est moi qui ne veut plus le mettre au collège pour ne pas me griller avec vous car j’aurai toujours besoin de place pour d’autres enfants du LVA dans un avenir proche.

Le proviseur est surpris mais trouve finalement l’idée géniale. Il sera évidemment hors clou au niveau de sa hiérarchie mais il est prêt à faire l’essai, moi c’est pareil mais moi je m’en fous, c’est le « sujet » qui m’intéresse. Les clous, je les laisse à Jésus de Nazareth et à ceux qui ne peuvent pas traverser hors des clous.

C’est heureux de rencontrer de tels gens, maintenant j’en suis certain, la résistance s’organise… Elle vient de partout. La qualité est partout.

On a donc gardé Jacky deux semaines chez nous en lui expliquant qu’on ne voulait plus qu’il aille à l’école car cela ne servait de notre point de vue, à rien. La clinique peut être bonimenteuse parfois, il suffit d’un rien. En contrepartie, il devait rattraper les cours et faire de menus travaux au LVA, genre ménage et autres occupations peu divertissantes.

Au bout d’une semaine, Jacky n’en pouvait plus et la deuxième a fini par le convaincre de retourner au collège et de tenter de se comporter en élève. Il ne semblait pas intéressé de valider ses acquis en tant qu’homme de ménage « bouffon », disait-il dans l’allégorie verbale qui le caractérise si bien.

Il a tenu au collège presque deux mois sans aucun problème, mais les problèmes familiaux se sont amplifiés et actuellement nous avons retenté un break scolaire d’une semaine qui doit s’arrêter dans trois jours si jamais le réel venait à vouloir se poser sur les ailes fragiles du désir.

Mais bon, faut pas rêver, ce n’est pas la télé, on verra bien ou on inventera autres choses, le proviseur et la CPE tiennent le cap et tout reste à inventer à la mesure de ceux qui y croient.

Moralité : « Soyez réaliste, demandez l’impossible », disait un Che Guevara de mai 68.

Nous, on va voir comment on va faire ! La réalité fait parfois des détours par l’imaginaire… Mais bon le réel est là, il veille, il faut se méfier car quand il fait irruption, c’est souvent par un passage par la crise.

En me relisant, je me voyais mal parti car j’étais sombre comme un septembre noir. Dans la première partie j’écrase les raisins de ma colère dans le pressoir surmoïque de mes convictions, je broie de l’incompréhension face à un système que je dénonce car il fait du mal à nos pratiques.

Et puis est venu le temps de parler du Sujet, du vrai sujet de nos savoir-faire et de nos façons de contourner avec intelligence et connivence ce qui gangrène nos pratiques.

Et bien parler des enfants qui nous sont confiés c’est le vrai sujet et j’espère que le lecteur trouvera lui aussi du plaisir à tenter, lui aussi à son tour, l’impossible dans son travail.

Le meilleur moyen de prédire l’avenir, c’est de l’inventer… Entre deux protocoles, on peut toujours trouver une petite place pour être soi-même et tenter de réinventer le monde.

Eric Jacquot janvier 2017.

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