lundi 15 juin 2009
Chemins d'initiation aux confins de l'Amazone
Erwan Rouzel
Escalader la cathédrale, la nuit
Roger Pfaffenhof
Autrefois, les passages à l’âge d’Homme étaient marqués par des cérémonies profanes (la conscription, le service militaire, les fins d’apprentissage, maints folklores régionaux…) ou sacrées (communion solennelle, confirmation, bar-mitsva…). Aujourd’hui, dans un monde envahi par un nombre croissant d’adolescents, des plus précoces aux plus attardés, rien ne vient conférer de façon indiscutable un statut d’adulte, rien ne vient signifier le passage ni même ses balises. Le sujet de la modernité est sommé de se mettre au monde en grande partie par lui-même.
Ce chemin n’est pas tracé d’avance. La collection Initiatiques
entend ouvrir quelques frayages, récits d’événements qui ont permis, à de jeunes femmes et de jeunes hommes, de passer à l’âge d’Homme.
La collection proposera, à chaque nouvelle parution annuelle, deux témoignages, deux échos.
« Cette première livraison
donne la parole à deux hommes qui, au premier abord, ne se ressemblent guère. Erwan a aujourd’hui vingt-six ans. Brillant informaticien, il se passionne aussi pour la philosophie et s’intéresse, par curiosité intrinsèque, à toutes les sciences de l’Homme. Roger, cinquante-cinq ans, après une carrière militaire, s’est lancé comme chef d’entreprise (réfection et décoration d’intérieur) ; de ses deux métiers, il garde une passion pour les voyages et le goût immodéré des contacts humains.
Tous deux ont connu l’impérieuse nécessité d’opérer un virage dans leur vie, et de marquer celui-ci par « quelque chose » qui fasse événement. Ce « quelque chose » est souvent indicible, mais Erwan comme Roger se sont appliqués à y mettre des mots, pour notre plus grand plaisir. Le premier va résoudre quelques maux, trouver quelques réponses, loin, au plus profond de la jungle amazonienne, là où résident les derniers chamanes. Le second, non moins téméraire, va, avec son frère, éprouver leur formation d’alpinistes, en escaladant la cathédrale de Strasbourg, la nuit, comme pour prendre un peu de hauteur avec son destin.
Pour donner à cette collection une lecture la plus agréable possible, ces textes sont assortis de photos ou dessins permettant de prolonger le rêve et l’aventure.
Nouveauté éditoriale : les deux textes sont présentés tête-bêche, en un seul volume »
Thierry Goguel d’Allondans
, préfacier et directeur de collection
Vous avez dit « initiatiques » ?
Une nouvelle collection voit le jour, « Initiatiques », pour accueillir, nous l’espérons, de fort belles histoires en bien belles proses. C’est toujours un peu émouvant ; certains se risquent même à entrapercevoir dans l’aboutissement d’une œuvre littéraire, une sorte de gestation suivie, en point d’orgue, d’un accouchement plus ou moins aux forceps. Ici ou là, des éditeurs sont, bel et bien, maïeuticiens, accoucheurs, découvreurs, même si, hélas, d’autres malmènent, et souvent moins symboliquement, leurs parturient(e)s, leurs auteur(e)s. Mais, en poursuivant cette métaphore – et en filant l’hypothèse qu’il est plus facile de faire un enfant que de le mettre au monde – s’il est aisé de faire un livre, d’imprimer du joli papier, il devient bien ardu d’être écrivain – « c’est en écrivant qu’on devient écrevisse » raillait Hans Arp – de faire trace, de laisser une empreinte… Le prétexte de ces ouvrages pourrait pourtant y prétendre. En effet, ce ne sont pas vraiment des événements – dans un monde qui se gargarise d’événementiels –, mais plutôt des « événements d’être » qui seront narrés ici, de ceux qui, ouvrant une voie, la frayant, sont, au-delà de l’éphémère, chemins d’initiation.
Sans doute, à force d’être employée, dans le langage courant, à tort et à travers, l’initiation a-t-elle perdu à la fois de son sens, de sa force, de son heuristique. On peut désormais s’initier aux arcanes de la politique au même titre qu’aux arts martiaux et autres sports de combat (même L’anthropologie n’est pas un sport dangereux , nous rappelle Nigel Barley, en 1988), à la pâtisserie et la confiserie comme à la conduite fluviale en péniche ou en voilier ! Or l’initiation n’est pas réductible à une simple découverte, à un début émérite, à une bonne introduction à un art complexe, à un banal apprivoisement de techniques nouvelles ou même à une prise d’initiatives. L’initiation, d’abord parce qu’elle opère un pivotement, hors de l’ordinaire, du profane au sacré et inversement, obéit à trois niveaux d’acception : l’accès, le procès et le décès (ou, en fonction des cérémonies et de leurs séquences, décès, procès, accès). De fait, en reprenant la classification, en triptyque, de l’ethnologue Arnold van Gennep (1909), le novice est d’abord – et ce n’est ni simple, ni automatique – admis, parfois au prix d’épreuves redoutables, aux mystères (rites préliminaires), l’impétrant démarre ensuite un cycle initiatique – plus ou moins long suivant les peuples – qui va progressivement, « processuellement », l’inscrire dans une tradition culturelle (rites liminaires) et s’achèvera par une mutation ontologique, un changement radical reconnu socialement, généralement de statut au sein de son groupe, de sa tribu, de son clan (rites postliminaires). L’initiation aborde la question de la (re)connaissance via la transmission ; elle nécessite pour cela une rencontre. La connaissance ne s’engrange pas comme le blé dans les greniers, elle fait corps, elle devient corps… Ainsi les savoirs ne s’acquièrent nullement par les seuls dispositifs aussi ingénieux soient-ils (cf. l’ingénierie de formation), ni par des programmes les plus scientifiquement élaborés (cf. les « mastérisations » des formations supérieures)… Ils s’assimilent quand on peut les palper, ils s’incorporent lorsqu’on peut enfin se les imaginer, les percevoir, les sentir, les entendre, les toucher, les goûter… Quelques personnes surdouées, parfois autistes, nous renseignent sur cela, tel un imaginaire personnel des chiffres qui permettra, par des indices de couleur par exemple, de retenir un nombre invraisemblablement long. Au-delà de la connaissance, l’initiation s’achève, elle, lorsque l’initié est devenu autre : il est symboliquement mort – le symbolique est ici sens, reconnaissance et partage – car il a renoncé à son monde antérieur (perte) pour renaître, tout aussi symboliquement, à un nouveau monde, à un monde et à de nouvelles responsabilités (gain) qu’il lui faudra découvrir, puis assumer (risque). Il y a, dans sa démarche, une dimension éthique décelable dans ces imbrications de pertes, gains et risques.
À cette occasion, il a rencontré des êtres incarnés qui, sans doute, l’ont initié mais ne sont pas, à proprement parler, des initiateurs. Ils sont plutôt, pour reprendre la belle expression de Mircea Eliade (1959), des « gardiens du seuil ». Ils autorisent, garantissent et servent. Leur seul objectif, leur mission principale : devenir des serviteurs inutiles. De fait, ils sont pris, eux-mêmes, dans quelque chose qui les dépasse. Ils ne sont pas des pièces maîtresses mais des rouages indispensables. Dès lors, ils ne se présentent pas comme des gourous, car ils sont, plus simplement mais de manière incontournable, des artisans de l’enchevêtrement du Monde ; ils participent à une cosmogonie en actes. Car se représenter le Monde permet d’y trouver place. Don Juan Mathus, un des derniers sorciers yaquis, pour exemple, n’enseigne pas, au sens littéral, les arts chamaniques toltèques à Carlos Castaneda, jeune anthropologue, élève d’Harold Garfinkel, il le laisse errer, emprunter des chemins de traverse et, parfois, lui indique, non sans justesse, une autre focale, ce léger déplacement (du « point d’assemblage ») qui permet d’avoir un autre point de vue (Castaneda, 1971). Carlos n’est pas l’étudiant de don Juan, il est son apprenti. En ce sens, l’initiation est, elle, a contrario de la connaissance, impalpable. L’initiation peut amener à la connaissance, mais la connaissance ne fait pas l’initié ; si l’initiation s’éprouve dans le corps, elle promeut un nouvel état de conscience, ...
Parmi les nombreux passages qu’affronte l’individu – fût-ce dans une ritualisation collective qui engage d’abord sa communauté – le passage à l’âge d’Homme (Cassagnaud, 2009) est, sans aucun doute, le premier à s’être effacé devant les rejetons de la modernité avancée (cf. l’apparition voire l’invasion des adolescents tout au long du 20ème siècle), même si d’autres rites, tels ceux d’enfantement, d’alliance et de funérailles, connaissent eux aussi des effritements notables mais non encore irréversibles. Comment souhaiter, appréhender puis vivre, aujourd’hui, le temps et l’espace de l’adulte, l’adultité ? Comment, parfois, se remettre au monde quand on y a été mal mis, mal mené ? Comment trouver place, puis comment faire lien ? Dans une société traditionnelle, la marge de manœuvre du sujet est extrêmement restreinte. Les castes, les classes, les alliances, la vie quotidienne, les organisations sociales, entre autres éléments de culture, sont souvent prédéfinies et s’articulent autour des mythes, des rites qui peuvent se lire comme autant de représentations voire de conceptions du Monde. Les discours et progrès des sciences ont ouvert au sujet moderne le champ des possibles, il a gagné en libertés, il les paye de son isolement. Le sens commun, les solidarités s’épuisent ; le collectif se fissure, craque et finalement cède devant de petites individualités éparses…
Sommé quasi de s’auto concevoir, s’auto engendrer, s’auto définir, s’auto promouvoir, le sujet – on osera le qualificatif dévolu – postmoderne manque singulièrement de boussole (Lyotard, 1979). Par ailleurs, nous ne naissons libres et égaux qu’en droit. Dès les premiers vagissements, les écarts se creusent. Les environnements familiaux, sociaux et culturels vont être déterminants : on ne naît pas à ce que l’on sera sur cette terre, on le devient, au gré des contextes, des circonstances et des rencontres. Cela permet des bouleversements, y compris – même si plus rarement – des ordres établis. Pu Yi, dernier empereur de Chine, élevé à cette dignité dès l’âge de 3 ans, sera rapidement mis en résidence surveillée, puis interné par le régime maoïste, avant de finir ses jours comme jardinier de la ville de Pékin (cf. le long métrage de Bernardo Bertolucci, Le dernier empereur , 1987). Mais parfois, comme dans le film Slumdog Millionnaire (Danny Boyle, 2009), on peut sortir d’un bidonville et devenir un nanti. Les chemins n’étant plus tracés, certains restent rivés au sol, tournent en rond, errent désespérément de place en place, d’autres se lancent, se perdent, se retrouvent ou (se) découvrent.
Erwan, la philosophie entre tambo et maloca
S’il faut rendre à César…, je dois à Erwan Rouzel l’idée même de cette collection. Il y a presque deux ans, je réfléchissais, avec son père, Joseph Rouzel, à une collecte de témoignages, pour la revue Cultures & Sociétés . La rubrique qui devait les accueillir, animée par Joseph, a pour nom « Échos du terrain ». Mais nous n’avions, sans doute, tous deux, du fait de nos réseaux professionnels et amicaux, que des textes de travailleurs sociaux. Nous avions envie d’autres choses, d’autres terrains que ceux du social en friche, d’autres arpenteurs que ces artisans de la relation d’aide. Trouver quelques atypiques, voire des manuels, des ouvriers et pas seulement des intellectuels, des professeurs, même si, évidemment, ces catégories ne sont pas étanches et qu’on trouve ainsi, pas très loin de Paris, un éditeur maraîcher ! J’avais pensé, rattrapé par ma discipline (quand je l’oublie, elle me revient, au galop !), au terrain ethnographique. Par association d’idées – psychanalyse quand tu nous tiens ! – Joseph m’informa du dernier voyage de son fils, dans la jungle amazonienne, auprès de quelques chamanes, et qui – pensait-il – pourrait m’intéresser. C’était un doux euphémisme…
Je connaissais Erwan de vue, un garçon poli et discret, rencontré à l’occasion de soirées amicales chez ses parents, mais nous n’avions eu que peu d’échanges jusque là. Je l’entrepris, par courriers électroniques, lui proposant, avec – croyais-je – force de persuasion, d’écrire, de relater, son voyage, de faire un livre bon sang de bois. Il refusa tout net, mais il voulait bien m’en parler ! Ça commençait pas mal, presque comme dans un livre de Castaneda ! « Je préfèrerai – me dit-il – que tu me poses des questions ». J’ai failli lui demander de me dessiner un mouton… Mais dans cette forme ainsi prédéfinie, c’était moi l’adulte perdu dans le désert et lui l’enfant prince. Et c’est moi qui était demandeur, je devais donc accepter les règles de l’échange qu’il me proposait. Il s’en suivi une mise en mouvements ininterrompue, généralement hebdomadaire, pendant plusieurs mois, un peu magique. Une sorte de dialogue assez fébrile où ma grande curiosité allait à la rencontre de ses propres introspections débordantes. Des flux et des reflux… Sa plume, sa merveilleuse plume vraiment, permettait de libérer une parole compliquée à tenir sur une telle expérience et donc forcément quelque peu entravée. Et là, le sol se déroba sous nos pieds ! Nous avions largement débordé le cadre de la fameuse rubrique « écho du terrain » et nous continuions, tranquillement, à remonter un fleuve pour arriver aux sources, comme ces voyageurs qui ne descendent pas à leur destination prévue, qui ne se sentent pas encore arrivés, qui ne se soucient guère de ce ou ceux qui les attendent peut-être. Nous ne sommes pas allés jusqu’au bout – mais bout de quoi ? –, nous nous sommes arrêtés avant, sans doute plus très loin de cette embouchure mythique, mais nécessairement avant, comme s’il ne fallait pas, complètement, défloré un sujet d’une aussi grande intimité.
Car, au-delà, de mes demandes de précision sur tel ou tel aspect d’une initiation chamanique, la question essentielle, existentielle précédemment (pour faire sartrien), reste non le comment mais le pourquoi d’une telle démarche. Erwan nous en livre des bribes importantes – et l’on sent dans sa prose qu’il distingue ce qui peut nous être confié, transmis, de tout le reste : ce qui n’appartient qu’à lui et, aussi, ce qui ne lui appartient pas. Je vous laisse découvrir votre Erwan.
Pour moi, il y a deux Erwan, le témoin et l’être au monde. Le témoin est d’une grande lucidité et permet de comprendre que l’être au monde ne soit pas immédiatement indemne d’une telle expérience. Le témoin a trouvé place, l’être au monde cherche maintenant le lien. Il est vrai que, dès nos premières correspondances nouées, j’ai perçu, corporellement, le yin et le yang, chez un jeune homme d’une belle facture, d’une belle exigence, c’est-à-dire acceptant de confronter le rationnel à l’irrationnel, dans un choc des titans, un combat chevaleresque. Que l’on songe juste, hier, chez Erwan, enfant puis adolescent, à l’opposition philosophie / informatique, et à leur possible réconciliation, demain, chez Erwan, adulte… Il y a du donjon et du dragon jusqu’aux confins de l’Amazonie, dans cette quête-là. L’être au monde est encore un peu lunaire, le témoin brûle d’un soleil intense.
Notes bibliographiques
Barley Nigel, L’anthropologie n’est pas un sport dangereux , Paris, Payot & Rivages, [1988] 1997.
Caillois Roger, Le grand pontonnier , dans Cases d’un échiquier, Paris, Gallimard, 1970.
Cassagnaud Josy (dir.), Cultures & Sociétés « Le passage à l’âge d’Homme » , Paris, Téraèdre, n°9, janvier 2009.
Castaneda Carlos, Voir. Les enseignements d’un sorcier yaqui , Paris, Gallimard, [1971] 1973.
Eliade Mircea, Initiation, rites, sociétés secrètes. Naissances mystiques. Essai sur quelques types d’initiation , Paris, Gallimard, 1959.
Goguel d’Allondans Thierry, Rites de passage, rites d’initiation. Lecture d’Arnold van Gennep , Québec, Presses de l’Université Laval « Lectures », [2002] 2004.
Lyotard Jean-François, La condition postmoderne , Paris, Minuit « Critique », 1979.
van Gennep Arnold, Les rites de passage , Paris, Picard, [1909)] 1981.
Commander l'ouvrage sur le site de Téraèdre