Lundi 05 Septembre 2005
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« Ainsi les effets de la parole, supposés à juste titre être produits par la psychanalyse, ne relèvent pas du langage, mais de ce que Lacan appelle « le réel ». Il en est de même pour le corps, à condition de s’intéresser, non à son image - plane- mais à ses trous, lieux où la jouissance, à l’occasion, trouve une issue, mais dont l’être parlant ne peut rien dire ».
Jean-Jacques Gorog, « Liminaire », Revue de psychanalyse, 2004, n°1.
Qu’est-ce qu’un corps ?
Drôle de question. La réponse ne va pas de soi, ni de soie. Entre un corps d’armée, un cor aux pieds, des pieds au corps, un corpus (qu’et-ce qu’une puce vient faire ici ?), un corps de garde, un cor de chasse, et un corps humain… quel rapport ? Et encore, et encor, et en corps ? Si ce n’est d’en déduire que c’est affaire de mots. Première trouvaille : le corps humain est une production langagière. Mais qu’est ce que l’humain ? L’humain est issu de l’humus - marquons une pose d’humilité – ce qui fait parler Lacan d’ « humus humain ». Quelle est la condition pour qu’il y ait de l’humain ? Souvenons-nous ici d’emblée de cette affirmation à prendre au pied de la lettre (et du corps de la lettre) de Fernand Deligny qui, à 15 jours de sa mort, déclara à un journaliste de l’Humanité, étonné de le trouver en présence d’enfants autistes, près de Ganges, « nous fabriquons de l’humain, et c’est autrement plus difficile que d’organiser une expédition au pôle Nord avec des chiens de traîneaux ». Fabriquer de l’humain ça doit bien avoir à voir avec le fait qu’un humain doit disposer d’un corps. Deuxième trouvaille : l’humain doit disposer d’un corps pour être fabriqué, disons, non seulement hominisé, mais surtout humanisé. Un corps est confié en location à chaque humain. Sans corps c’est très difficile de survivre. Même si depuis belle lurette les inventions technoscientistes produisent des gadgets orthopédiques pour prolonger ce corps et tenter de s’en passer (toutes les formes télé : vision, conférence… ; les portables, Internet etc..) , même si au-delà de la mort certaines formes corporelles fantômes comme des voix ou des images restent rémanentes à l’état de traces dans des machines , mieux vaut disposer d’un corps pour vivre, humainement parlant. La question ici effleurée de la mort signe la fin d’un bail : un jour il faudra rendre le matériel. Quant à la location pour une durée limitée dans le temps, il faut bien considérer qu’elle exige une contre partie sonnante et plutôt trébuchante, à savoir un tribut à payer, un gage, un engagement. Le corps humain n’est habitable que pour un être parlant. Parler est le prix à payer pour habiter un corps humain. Qu’est-ce qu’un psychanalyste pourrait en dire du corps ? Alors qu’on prête à ce corps de métier de n’en faire point cas, du corps. « La psychanalyse, dit Lacan est une pratique de bavardage », précisons, de « bave hors d’âge », ça mettra l’accent sur la psychanalyse comme pratique corporelle et de son média, à savoir la parole, comme excrétion corporelle. Une pratique de traitement du corps et de ce qui en permanence l’excède.
Un corps qui parle.
Le corps dit humain n’est guère différent de l’organisme animal, à une nuance près : il parle. Les conditions de fabrication s’avèrent assez draconiennes. Un humain cela naît deux fois : un première fois biologiquement, comme tout animal et une seconde, comme humain, symboliquement. Ça produit un corps à double fond, biologique et symbolique. Disons, par souci de distinction. de la chair et du corps. Un apôtre du début de l’ère chrétienne, dans le préambule de son évangile, n’y va pas par quatre chemins, qui affirme: « Au début, il y a la parole et la parole a pris corps » . C’est Saint Jean l’Evangéliste qui écrit ça. Je traduis à ras du texte grec. Retenons : précédant la fabrique d’un corps humain il faut de la parole, c’est à dire d’autres corps qui parlent. La production du corps humain est conditionnée par l’incorporation de la parole.
Alors qui a fabriqué le premier corps ? La réponse reste muette, sauf à l’enrober du suc des mythes. Tentons de répondre plutôt au comment. Il y a en gros 2 ou 3 millions d’années- c’est très jeune par rapport à l’âge du système solaire : 5 milliards d’années ou de l’univers, 15 milliards - vivait un primate, d’une branche parallèle aux grands singes. Cet animal vivait peinard comme le sont tous les animaux, cueillant, chassant, se prélassant. Un jour il a été victime d’un accident gravissime dont il ne s’est jamais remis.
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Son organisme biologique est entré de plein fouet dans un corps étranger, un OVNI, un objet vivant non identifié, qui n’existe pas dans la nature, ce qui pose la question de savoir d’où il vient. Cet animal s’est retrouvé incarcéré, ficelé, fagoté, orthopédié à cet objet extérieur que Freud dans un texte peu connu des analystes Contribution à l’étude des aphasies, nomme : le Spracheapparat, l’appareil-à- parler. Cet appareillage étrange du vivant biologique à une machine symbolique a donné naissance au corps humain. Ce corps soumis au marquage langagier s’est dressé sur ses pattes arrières. C’est le moment où le paléontologue Yves Coppens
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saisit Lucy (in the sky with diamonds) cette jeune fille de 19 ans, qui mesure à peine 1 m et commence à se balader comme nous, les sapiens sapiens. Puis la machine symbolique a peu a peu produit cet OGM que nous connaissons, cet organisme génétiquement modifié par le langage, que nous sommes tous. Station debout et locomotion libre , dégagement des zones cervicales, développement des organes de préhension comme le pouce
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… L’appareillage au langage a modifié et continue de modifier la nature dite humaine.
Mais une condition prévaut pour faire entrer un corps dans l’appareil-à-parler : le constituer comme homogène aux lois du langage. Le langage humain est en cela très différent du langage animal qui favorise la communication. Il n’est pas constitué de signaux émis au bout desquels un message univoque peut être capté, mais de signifiants et de signifiés
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. Chaque signifiant dans la langue relevant d’un choix historique et culturel arbitraire. Chaque signifiant renvoyant à une pluralité, une explosion de signifiés, c’est pourquoi Saussure le dit équivoque. Mais surtout le langage humain n’est pas un outil de communication comme on le dit trop souvent, mais un espace de représentation, une scène, une chorégraphie, une peinture sur soi où un sujet absent du langage se donne à entendre par ses représentants. Entendons ici représentant au sens le plus terre à terre. Chaque signifiant dans son énonciation, représente le sujet pour un autre signifiant. Le signifiant comme représentant d’un sujet fonctionne comme un ambassadeur. Chaque sujet se faire naître à chaque instant où il parle, par toutes le fibres des on corps.
La condition pour faire entrer un petit d’homme dans cette appareillage consiste à lui faire un trou dans le corps. Il faut que le vivant qui affecte et ce corps là, « le jouit », subisse une perte fondamentale, une perte sèche, pour entrer en syntonisation avec le langage. Le petit d’homme naît pas fini. Le petit d’homme n’est pas fini. C’est ce qu’un biologiste du début du XX éme, Bolk nomme « néoténie ».
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Certains analystes se souviennent sans doute que Lacan y fait largement allusion dans son stade du miroir.
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Des études récentes sur le développement du cerveau des bébés font état d’une masse neuronique très peu connectée. 90 % des synapses ne sont pas branchées : la construction se poursuit en relation avec l’environnement humain, parents et famille. Autrement dit la fabrication corporelle du petit d’homme est entièrement déterminée par les relations humaines que tisse le langage intra-familial, lui-même relais de la langue dite maternelle (notre mère la langue !).
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Comment – c’est ainsi que je me formulais la question étant petit – comment les mots sont-ils rentrés dans le corps ? Pour suppléer à cet inachèvement d’origine, le petit d’homme ne peut survivre qu’en lien permanent avec l’autre parental lui-même animé par l’Autre langagier. Pour grandir, pas d’autre ressource que de s’accrocher aux branches, aux grappes de mots, qui sont tout à la fois chair intime, le grain de la voix que célébrait Roland Barthes, et effet de sens. C’est ainsi que le petit d’homme passe d’une première nature, d’où le langage humain va l’exiler, à une seconde nature, qu’on peut nommer culture. Le langage a fait de l’homme, dans son corps, un animal dénaturé. C’est une sorte de d’hommestication. Et ce à partir de l’introduction d’un manque qui vise à extraire la jouissance introduite par la vie dans ce corps de nature, pour en faire un corps de culture. C’est de cette perforation première du langage sur la matière du vivant que naît un sujet, comme upo-kaimenon disait Aristote, sub-jectus, jeté dessous, sous-mis aux lois du langage. Un sujet n’habite son corps que dans cet état de soumission. Du fait de cet appareillage, l’énergie corporelle humaine n’est plus alimentée par l’instinct pour survivre ou se reproduire, mais par ce que Freud nomme « Trieb », la pulsion. La pulsion naît de ce point limite entre chair et langage, là où ça prend corps. La pulsion, insiste Freud, résulte du travail imposé par la civilisation au corps humain. Si le langage chez les humains, l’appareil à faire des symboles, est conditionné par la structure même du symbole, à savoir la capacité de représenter l’absence, encore faut-il que le corps soit homogène à cette structure. Ce que Freud énonce ainsi, en définissant le but de toute forme d’éducation « L’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion ».
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Ce que Lacan à sa façon embraye pour signifier que « le mot, c’est le meurtre de la chose ». L’entrée dans le langage , autrement dit à chaque fois, qu’une parole lui sort par la bouche, produit chez un sujet une mortification de la chair. Ce que certains religieux un peu pervers, un peu naïfs et en tout cas guidés par l’imaginaire du corps, cherchèrent longtemps dans la mortification des chairs. Pour finir il ne reste de la jouissance du corps que ces ersatz imposés par les lois du langage, ces objets de substitution, ersatz dont Freud dans une lettre à Ferenczi, nous conseille de nous contenter - c’est déjà pas si mal - « ersatz, précise-t-il, qui valent bien l’objet original, qui de toute façon… n’a jamais existé ». Cette jouissance impossible, tendue vers un objet inexistant, médiatisée par un Autre transcendant, que le philosophe Dany-Robert Dufour nomme « grand d’hommesticateur »
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, mais qui lui aussi n’existe que comme pure fiction, constitue bien la signature de notre humaine condition. Donc de cette jouissance dite phallique par Lacan, puisque appareillée aux lois dont le socle est un « non absolu à la jouissance » imposé au corps de l’homme par l’entrée dans la parole et le langage, continuons à en jouer. Phallique parce que prélevé sur le corps de l’homme, tel la fameuse côte biblique, ce symbole sert à distinguer dans le langage les êtres féminins et masculins, et parce qu’il représente le principe même de la castration imposé au régime de la jouissance corporelle, en fonctionnant comme soustraction, ce pourquoi Lacan l’inscrit comme - f.
Non à la jouissance du corps.
C’est pourquoi l’humanité s’est organisée au cours des âges pour produire un corps tel qu’il doit subir une opération d’extraction de la vie pour s’humaniser. L’humain est produit par un non radical imposé à la jouissance de la vie du corps. Le non absolu à la jouissance que j’évoque n’a rien d’un statut moral, il est de structure. On peut l’invoquer comme « non » et « nom », c’est à dire point d’arrêt et dans le langage et dans la reproduction génétique. Du fait de parler, cet absolu est posé comme noyau anthropologique dur, si j’ose dire, qui détermine les conditions même de l’espèce humaine. Ce noyau dur , « l’humus humain » pour reprendre cette belle expression de Lacan, constitue de fait le socle de toute humanisation. D’où ce qui en découle. A savoir le relais pris par les sociétés humaine et dans ces sociétés, les familles, comme espaces de transmission de ce « non » accolé à un « nom » qui produit un point d’ancrage dans une lignée symbolique, au-delà de la pure reproduction biologique. Les conditions de transmission de ce « non », ce que Dolto nommait « castration symboligène », qui fonde pour un sujet la possibilité d’un « oui », à savoir son désir, me semblent problématiques aujourd’hui. Il s’agit d’un constat. A savoir que s’il revient aux plus âgés, à la génération précédente, de transmettre les modalités de la castration – ça ne tombe pas du ciel- vers la génération montante, elle ne peut le faire qu’en prenant appui sur les représentations validées dans le champ social qui en soutiennent le statut d’autorité. Bien sur qu’il s’agit , comme pour toute position éducative, d’une position de pouvoir - comment en serait-il autrement ? - mais encore faut-il, de ce pouvoir, faire l’usage qui convient. La loi dans l’espace social, l’interdit de l’inceste dans l’espace familial sont les déclinaisons de ce « non absolu à la jouissance », qui produisent un sujet castré que pour cela Lacan inscrit comme « barré » (et parfois mal barré) ce qui évidemment n’abolit pas la puissance inhérente à la jouissance (que Freud nomme pour sa part pulsion de mort) mais la détourne de son but, qui pour ne pas exister, n’en cause pas moins le désir du sujet. Le corps humain est affecté d’une recherche incessante d’objets perdus, tous ruines métonymiques du corps maternel interdit. On peut dire qu’il s’agit d’un corps agité en permanence d’un désir incestueux, c’est à dire non seulement interdit, mais impossible. Un corps qui s’anime de représentations refoulées par l’interdit, un corps fantasmatique, un corps de rêve ou de symptôme, qui inscrit dans ses textures, ses nervures, la célébration de la perte d’origine à partir de productions toutes dérivées du langage. Un corps qui dans une peinture sur soi en permanente évolution se donne à voir comme inachevé et pourtant sans cesse tendu vers des fictions qui tendent à l’achever. Le sujet se fait naître sans cesse dans un corps qui est le théâtre d’une mise en scène où il envoie ses représentants langagiers donner le change : théâtre d’ombres par excellence. Corps scarifié d’emblèmes, ombré de blasons et formules, criblé de lettres, corps écrit, corps peinturluré, bariolé. L’espace corporel donne à voir l’invisible, l’insu, l’inouï. Espace de projection, il accueille ces « baves hors d’âge » d’un sujet peintre sur soi. De la célèbre assertion de Lacan « L’inconscient est structuré comme un langage » on peut inférer que le corps est structuré comme un langage et le symptôme, ce que tente tout sujet de bricoler pour supporter l’écart entre le réel de la chair et l’appareil-à-parler qui l’a infiltré, également. Ce qui ne signifie pas qu’on en déduise trop hâtivement, comme le fit Dolto, que « tout est langage ». L’impossible présent dans le corps comme réel nous amène à des représentations d’un corps troué. Ce trou ne parle pas. C’est pourquoi dans sa préface à l’ouvrage de l’éducateur August Aïchorn, Jeunes en souffrance, Freud nomme ce trou là, l’Enfant (Das Kind), in-fans, ce qui ne parle pas. Du fait de l’appareillage au langage il est un lieu dans le corps de l’homme qui se présente comme un trou, un vide, un manque, une perte, un increvable enfant de jouissance … et c’est bien ce qui le fait causer ! La parole dans tous ses prolongements, car nous parlons tout le temps, même ne rêvant, vient ourler, border et broder ce trou-là. Tout le travail éducatif visant à traiter la jouissance de cet enfant-là, qui perdure, précise Freud, tout au long de la vie et fait de brèves apparitions dans les rêves, les symptômes et la création artistique. Or je dis que les conditions de cette transmission sont aujourd’hui en question. A savoir que ceux qui ont pour devoir la transmission du « non » sont désavoués dans les constructions sociales que j’associe au néolibéralisme et qu’on peut définir comme comble du manque à être par l’avoir. Ce trou, de structure, notre société avancée produit en permanence les objets dont elle prétend (car cela ne va pas sans une certaine idéologie, de facture scientiste) qu’ils peuvent le combler. Ainsi le serions nous, comblés. La course au bonheur par la possession des objets n’est pas sans incidences dans la fabrique actuelle des corps. Des corps dont le sujets qui les habitent supportent de plus en plus mal les limites à leur jouissance. Si l’on accepte ces hypothèses, il faut bien en tirer les conséquences. Soit certains sujets sont conduits à une jouissance débridée. Tout dans nos fiction sociales actuelles fait appel à cette jouissance sans entrave : publicité, marketing, conversion de tout vivant en marchandise, y compris le corps humain en tant que tel. Soit pour d’autres cela les mène à s’imposer par eux-même ce non qui fait limite.
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D’où un certain nombre de souffrances actuelles marquées dans le corps des plus jeunes. L’appareil à civiliser, qui appareille le corps dans une perte de jouissance, est parfois en panne. La société néolibérale en faisant la promotion d’une jouissance sans entrave, produit chez les plus jeunes de nos contemporains une difficulté pour engager leur désir, qui ne naît qu’au détour de l’interdit, et une prolifération de la jouissance du vivant dans les corps, qui se révèle toxique, là où la parole ne peut l’atteindre. D’où une montée en flèche des affections dites psychosomatiques, anorexie et boulimie chez les jeunes filles, toxicomanies et addictions diverses chez les garçons. Si les choses sont ainsi, qu’en est-il, dans les conditions actuelles, de la transmission des limites qui acculturent le corps dans ses modes de socialisation ? Vraisemblablement là où les relais sont défaillants parce qu’invalidés dans l’espace social il s’agira d’inventer du nouveau. Si seule la parole permet de traiter la jouissance alors comment inventer des lieux où un sujet s’appareille à ce que Freud nomme « spracheapparat ». Tel est l’enjeu de tout dispositif éducatif, au sens large, dans les années qui suivent.
« Il faut que ça s’arrête, que je tue maman . »
Pierre a 14 ans. Il habite un petit village tranquille, Ancourteville-sur-Héricourt, typique du pays de Caux. C’est un bon élève de 4 éme au Lycée Henri-Wallon de Fauville-en-Caux, en Normandie profonde. Ce mercredi 27 octobre vers 15 heures, en vacances de Toussaint, il est attelé à la construction d’une rédaction. « ça m’a pris d’un coup, expliquera-t-il plus tard. Ça me trottait dans la tête depuis quelques jours et là, il fallait que je le fasse ». Il a pris le fusil de chasse de son père et attendu arme au poing le retour de sa mère partie chercher sa sœur, Marion âgée de 12 ans à son cours de natation. Elle était accompagnée de son petit frère Louis, 4 ans. En les attendant il s’est mis sur le magnétoscope le film Shrek. Dès que Lydie, sa mère, entre, il tire. Elle s’écroule, morte. Il la tire jusqu’à la salle de bain « pour pas que Marion la voie ». Mais lorsque celle-ci va prendre sa douche, elle découvre le corps. Pierre la pourchasse alors dans la cuisine et à nouveau fait feu. Il la laisse pour morte. Le petit Louis descend quatre à quatre les escaliers en hurlant, affolé. A nouveau Pierre tire pour le faire taire. Puis il se cale dans son fauteuil devant son film dont il reprend le cours tranquillement. Son père Thierry ouvrier chaudronnier rentre alors. Pierre tire, deux fois. Le père s’effondre. Ensuite de quoi Pierre prend son sac à dos, jette les clés de la maison dans la piscine, après avoir fermé la porte d’entrée, et enfourche son vélo. Il pédale jusqu’à Cany-Barville, 15 km plus loin. Pendant ce temps Marion, juste blessée, s’échappe par le velux. Pierre téléphone d’une cabine à la gendarmerie. Il sort une histoire à dormir debout. Il ne peut pas rentrer chez lui, prétend-t-il, il n’a pas les clés et il craint le pire : il a vu par la fenêtre son père allongé par terre. La petite Marion entre temps est arrivée chez les gendarmes qui arrêtent Pierre à 17h 45.
Le procureur de la République de Rouen, Joseph Schmidt, est atterré : « Il a donné quantité de détails, sans jamais manifester la moindre émotion. Comme s’il n’était pas vraiment concerné par tout ça ».
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Il précise que Pierre n’a pas prémédité son geste. « Il a été dépassé par les évènements » lui a confié Pierre. Les voisins ne comprennent pas, Pierre était un « ange », sa mère Lydie une épouse et une mère de famille « très attentive ». Les experts psy convoqués se fendent du concept de « bouffée délirante ». ça nous fait un belle jambe. Mais que dit Pierre pour expliquer son crime ? Il dit très simplement que sa mère le « disputait tous les jours » et le tapait avec cette cuillère que dans le patois du pays de Caux on nomme « mouvette ». Ce détail signe sans doute l’incapacité de la mère à transmettre la loi symbolique en dehors d’un marquage du réel du corps. Or là où la parole défaille s’installe l’« agieren », le passage à l’acte. La veille du crime sa décision est prise : « il faut que ça s’arrête , que je tue maman ». En effet elle vient de lui interdire de jouer au foot et le prier de terminer d’abord ses devoirs. Lorsqu’il demande un euro pour acheter France Football, c’est niet. C’est en rédigeant son devoir pour l’école que la décision lui apparaît sans appel : « j’ai pris la décision de me dire que j’étais capable de faire ce que j’avais décidé ». ça fait beaucoup de décision décidée ! A priori il ne visait que le meurtre de sa mère, mais il a tué son père car celui-ci en rentrant du travail « allait voir que j’avais fait du mal à maman et allait donc me tuer aussi ». Il est mis en examen par la juge Sylvie Gosent, pour « assassinats », « meurtre aggravé » et « tentative de meurtre aggravé ».
Il n’y a pas d’auto-production du corps.
Dans notre monde dit civilisé, des enfants sont élevés sans repères, sans limite. La seule chose qui compte c’est le libre marché des biens et leur consommation. Société du spectacle et de la marchandise généralisés, prophétisaient les situationnistes dès les années 60. Nous y sommes ! Comme le discours social empoisonne les représentations de père et de mère, et les délégitime dans leur autorité - le moindre interdit devenant maltraitance - ces enfants sont alors conduits à poser eux-même des limites, comme les parent à s’en faire l’origine, souvent sur un mode autoritaire et arbitraire. On le voit bien dans cet exemple terrifiant, ils en trouvent, des limites à la jouissance du corps, mais du coté du pire. Car se faire l’origine de la loi ou se construire ses propres limites, se dire « non » à soi-même relèvent de taches quasiment impossibles. La jouissance du corps s’arrête de fait, les gendarmes se font les agents de ce point d’arrêt. Car il y a toujours un point d’arrêt, un point dans l’espace social où le « non » est énoncé. Ce point de butée à force d’être repoussé se produit dans un lieu terrible, celui de la confrontation au réel traversé par le symbolique. Le traitement du débordement pulsionnel par la justice - le droit ayant pour essence la régulation de la jouissance dans le champ social - va suivre son cours. Mais à quel prix ! Il faut que la vie de ceux qui ont en charge de le castrer s’arrête pour que « ça s’arrête » comme dit Pierre. Le déplacement de l’espace familial vers le judiciaire, la judiciarisation à outrance, par exemple avec la proposition toute récente par le Garde des Sceaux d’inscrire la transgression de l’interdit de l’inceste au titre d’une faute pénale, alors que l’interdit de l’inceste est le pivot de la transmission intra-familiale, témoigne de ce sabordage de la fonction parentale comme lieu de transmission de la loi symbolique. Cet interdit fondamental, Claude Lévi-Strauss le pose comme condition du passage « de l’état de nature à l’état de culture » et Freud le définit comme « barrière à l’inceste », autrement dit barrage à la jouissance. Certains diront, à la lecture de ce texte sévère, que je prône un retour nostalgique aux formes autoritaires d’antan, voire aux châtiments corporels. Pas du tout. Je constate que ceux qui ont en charge la transmission des limites et donc la fabrique des corps, sont mis sur la touche et l’on peut comprendre ainsi qu’une parole, castratrice, mais malgré tout de bon sens, telle que la proféra la mère de Pierre : « tu finis tes devoirs avant de jouer », n’ait plus aucun poids, et ce d’autant moins qu’elle était accompagnée de coups. Qu’est-ce qu’une société où ceux dont c’est le devoir de dire « non » sont livré à eux-mêmes, à l’arbitraire de leur propre jouissance et ne sont plus soutenus par l’ensemble du corps social , si ce n’est dans des caricatures, des effets de manches où un Ministre se fait fort d’arrêter de jeunes délinquants en les enfermant ? Rigueur n’est pas rigidité. Fermeté n’est pas enfermement. Ceci n’enlève rien à la responsabilité de sujet de Pierre, il a à répondre de son crime. Et au-delà de l’appareil judiciaire, se pose la question de son accompagnement sur le plan éducatif et thérapeutique, afin qu’il puisse, comme tout un chacun, se faire, dans l’après-coup de son acte, responsable de la position de sujet qu’il y a tenu, afin qu’il puisse trouver les moyens d’un traitement social de sa jouissance. Car « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables » comme l’énonce Lacan dans une conférence adressée aux étudiants en philosophie, intitulée « La science et la vérité ».
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Le contexte social et les avatars de la transmission ne sauraient le dédouaner de sa subjectivité. Mais comment soutenir une parole de sujet lorsque le socle du social, à savoir la valeur accordée à la parole d’autorité, qui a pour visée d’entamer la jouissance du corps pour l’appareiller au symbole, ce que les travailleurs sociaux nomment socialisation, se dérobe sous vos pieds ? Le petit d’homme, comme le baron de Munchausen, serait-il renvoyé à se tirer de la boue par lui-même en tirant sur ses bottes ? Si l’homme est un loup pour l’homme, qui va se charger de lui limer les dents au petit d’homme, lorsque les adultes sont à ce point désavoués dans leur fonction civilisatrice ?
Cela donne un lecture du cas de l’histoire dramatique de Pierre, j’en conviens, un peu paradoxale. Qu’il y ait eu excès de jouissance (trop de non) ou défaut (pas assez) dans l’environnement familial et social, ne change rien à l’affaire. A ce sujet August Aïchorn, dans un ouvrage déjà cité(Jeunes en souffrance
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) préfacé en son temps par Freud note que ce qu’il nomme « vewahrlosung » (abandon, lâchage) est produit soit par un excès, soit par un défaut de jouissance de la part des adultes. « Verwarlost », souligne Aïchorn, cela se dit aussi pour un jardin en friche. Lorsque les grandes figures de l’Autre, ceux que le philosophe Dany-Robert Dufour nomme « les grands d’Hommesticateurs », se sont effondrées les unes après les autres, des dieux à la dictature du prolétariat en passant par le roi, bien sur cela nous laisse nus face à un Autre qui n’existe pas, mais dont il faut quand même produire la fiction pour se soutenir d’un point d’extériorité comme sujet, autrement dit pour arrimer le corps propre à un point d’assujettissement qui nous fonde. Il me semble que le néo-libéralisme a produit les conditions d’une chute de ce principe qu’on peut dire transcendantal, qui seul garantit les processus de symbolisation. La seule chose qui reste alors c’est l’échange des biens, ce qu’on nomme le Marché. Tout se vend. On voit là l’aboutissement en acte du capitalisme. C’est pourquoi les figures du grand Autre qui assurent l’autorité sont en faillite. D’où ma question : comment continuer à en soutenir la transmission si ce n’est dans des actes disons de résistance. On peut entendre dans ce contexte qu’un sujet soit conduit à produire par lui-même les conditions de ce non à la jouissance dans son corps, là où il ne se transmet plus. C’est bien difficile ? Allez- y, vous, vous soulever de terre en tirant sur vos bretelles !
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Texte paru dans le n° 348/349 des Cahiers de l’ACTIF, consacré à « La place du corps dans la relation éducative et/ou thérapeutique… »
2
Alfredo Zenoni, Le corps de l’être parlant, De Boeck, 1998.
3
Yves Coppens, Le rêve de Lucy, Points-Seuil, 1997.
4
Jay Gould, Le pouce du panda, Grasset, 1982.
5
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale,
6
Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, Denoël, 2005.
7
Jacques Lacan, Ecrits, Seuil, 1966.
8
Gérard Pommier, Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, 2004.
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S. Freud, Introduction à la psychanalyse, PB Payot, 1ére conférence.
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Dany-Robert Dufour, ouvrage cité.
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« L’acte est acéphale » précise Lacan. Il se produit sans sujet. Ce qui n’empêche que le sujet dans l’après-coup doit en rendre compte, en prendre acte, s’en faire le sujet, c’est à dire s’y assujettir.
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Jacques Lacan, Ecrits, Seuil, 1966.
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August Aïchorn, Jeunes en souffrance, Champ Social, 2000.