Mercredi 15 Juin 2005
Dans la foulée du remarquable n° 753 de Lien Social consacré au théâtre en prison comme moyen de réinsertion., voici quelques commentaires et élargissements au débat.
Il existe un film Les enfants du désordre , réalisé en 1990 par la cinéaste Yannick Bellon, avec Emmanuelle Béart et Robert Hossein. Jacques Miquel, directeur du Théâtre du Fil y joue son propre rôle et des jeunes de la PJJ y ont participé. Ce film retrace, dans une fiction plus vraie que vraie, cette expérience singulière et il n’a pas pris une ride. On y voit une jeune fille, Marie, incarnée par l’épatante E. Béart, arrivée de prison au théâtre du Fil (de la Comète dans le film) avec un embarras de taille : elle a une petite fille et ne sait pas être mère. Le travail théâtral va lui permettre d’épouser et d’éprouver, sous couvert d’un personnage et du jeu d’acteur, les contours de cette fonction maternelle, pour finir par l’incarner avec sa fille.
L’expérience du Fil – lâchement laissé en rade par un Ministère de la Justice qui ne jure aujourd’hui que par l’esbroufe sécuritaire et l’enfermement des jeunes – témoigne de l’importance des médiations éducatives comme l’essence même de la profession, ce sur quoi il ne faut pas lâcher.
Malheureusement, et cela interroge autant les centres de formation que les pratiques de terrain, le même lâchage se produit un peu partout. C’est une forme de lâcheté et de démission. Où en est la rencontre éducative qui instaure une relation de confiance forte, dans le transfert, comme dit Freud, arrimée à une « faire ensemble », voire un « vivre ensemble ». Où sont les ateliers de création, d’expression, d’invention, de bricolage, animés par des éducateurs, comme autant d’Autres Scènes (re-Freud) sur lesquelles, grâce au partage d’une activité qui le passionne, un sujet peut donner forme à ce qui l’habite et qui lui fait violence ? Ces espaces de métabolisation, métaphorisation, transformation… constituent le fer de lance de l’action éducative. Relisons le bel article de Tony Lainé, tout simplement intitulé « l’agir », paru il y a quelques années dans la revue des CEMEA, Vers une Education Nouvelle.
J’interviens comme formateur dans pas mal d’institutions. Force m’est de constater l’appauvrissement, voire le déclin de ce qu’on nomme les activités éducatives, que je préfère définir comme « médiations éducatives». Terme qui dit bien la place de médiateur, de passeur, d’inter-médiaire qui revient à l’éducateur. De plus en plus d’éducateurs - et ce sont les conséquences d’une formation qui s’étiole et perd ses amarres identificatoires au profit des sirènes « unies vers Cythère » - veulent singer les psy et faire des entretiens. C’est très bien les entretiens, ça entretient, mais ce n’est qu’une médiation éducative parmi d’autres. La boite à outils est très réduite si on se tient à cela. Peu d’usagers s’y prêtent. Combien de jeunes et de moins jeunes ne répondront jamais à l’invitation à parler dans un bureau de ce qui leur arrive ? Combien de jeunes pris dans le passage à l’acte déserteront cet espace de parole, si l’éducateur ne se déplace pas sur leur terrain ? Ne parlons pas des éducateurs, comme je l’ai vu dans une certaine institution – et ça ma mis en colère - qui se cantonnent dans leur bureau, « attendant la demande » des jeunes, alors que ceux-ci sont en train de casser les carreaux à l’autre bout. Alors qu’une partie de foot, une soirée télé, un camp d’escalade, un atelier de poterie, d’écriture, de bricolage ou un plateau de théâtre – pourvu qu’une vraie passion anime l’éducateur qui l’encadre – ouvriront un espace où, sans en avoir l’air, le sujet trouvera son chemin d’expression. C’est ce que pointe ce dossier en tous points remarquable, mais qu’il faut projeter, au-delà, dans toute forme de médiation éducative, auprès de tout type de population. Il ne s’agit, pas comme l’énoncent certains, de faire de l’occupationnel, ou de tuer le temps : c’est de l’assassinat ! Il s’agit de transmettre ce qui fait l’essentiel de l’humain – l’éducateur Fernand Deligny disait : on fabrique de l’humain – à savoir qu’un humain, ça parle, et que parler fait lien social, donc insertion, mais en précisant, comme le souligne Martin Heidegger, dans Acheminement vers la parole , que nous parlons tout le temps, et pas uniquement par oral. Même quand nous rêvons ! Alors toute médiation éducative se révèle être un lieu de parole. 1
Mais pour soutenir une telle position encore faut-il que les éducateurs eux-mêmes puissent disposer d’espaces d’invention, d’élaboration, de bricolage, comme je l’ai écrit souvent. Des lieux d ’échange comme la supervision ou l’analyse des pratiques, à partir de l’outil que je nomme instance clinique, ou encore des colloques et autres journées de bidouillages… A ce sujet j’invite tout un chacun à participer aux Entretiens du Travail Social qui se tiendront à Saint Etienne du 1er au 3 décembre 2005 (Contact : Afore : 04 77 59 36 50 ou sur le site de Psychasoc) Faute de quoi, comme on le voit monter en puissance, le rouleau-compresseur managérial, avec ses normes dures, normes Iso et autres démarches-qualité, risque de broyer la machine à inventer et à penser.
1 Sur cette question vois mon ouvrage, La parole éducative, à paraître en août 2005 chez Dunod.
médiations éducatives
Gesang Nolwenn
Dimanche 29 Novembre 2009