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Penser la séparation

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Jean-Marie Vauchez

lundi 12 juillet 2004

La question du placement des enfants est récurrente et secoue régulièrement la petite communauté des travailleurs sociaux. En effet, séparation est souvent synonyme de rupture, de crise et de conflit. La pensée suit souvent l'action, notamment dans le cas de placement immédiat. Du reste, même lorsqu'il est anticipé, un placement est difficile à penser, à élaborer en raison du nombre d'affects qui sont liés à cet épisode de la vie d'un enfant.

Or l'objectif d'une mesure éducatives est ... d'éduquer! Pour atteindre ce but, il est important de donner à l'intéressé les moyens d'évoluer. Comment les personnes concernées, enfants et parents, s'approprient-ils cette intervention dans leur vie familiale? En quoi une mesure de protection peut-elle avoir une portée éducative? De plus en plus, l'évolution du droit tend à se débarrasser d'une vision infantilisante ou l'indigent, le pauvre, l'exclu, l'usager est présumé ne pas pouvoir prendre en main sa destiné. Des droits nouveaux ont été, enfin, accordés mais la question reste ouverte pour les professionnels de l'enfance : comment concilier protection et éducation? Comment aider des parents et des enfants à se déprendre de leurs déterminismes personnels et familiaux?

Le placement occupe une place centrale dans ces questions. C'est en ce lieu que convergent toutes les représentations. Ce simple mot cristallise les passions, angoisse et fascine tout à la fois. L'imaginaire est fertile pour évoquer la " vilaine assistante sociale qui place les enfants " ou le juge des enfants qui " bousille " les familles. Il sera donc question ici d'évoquer les difficultés que nous avons, en tant que professionnel de l'enfance, à aider les familles et les enfants, puis de proposer des éléments pour étayer une réflexion quant à la séparation, ses enjeux et sa fonction éducative. Enfin, il sera fait une proposition de dispositif.

Une difficulté à penser la séparation :

Si la séparation est difficile à penser, c'est d'abord en raison de blocages personnels, intimes qui mettent en jeux des représentations de celui qui doit en élaborer le projet. En effet, nous avons tous eu a faire avec des séparations. L'une des premières tâches qui attend le jeune enfant, est d'opérer une distinction entre le soi et le monde. Dans les premiers mois de sa vie, il apprend à reconnaître différentes choses, le sein, la bouche... à les associer en une maman et la reconnaître comme une entité extérieure à lui. Toute l'enfance peut se résumer en un lent décollement des enfants de la sphère parentale pour accéder, lui-même, au statut d'adultes. Un enfant ne s'émancipe pas d'un coup, c'est un long processus, marqué par des allers et des retours. Des compromis sont négociés entre l'enfant qui trouve " qu'il n'est pas assez libre " et les parents qui disent " plus tard, quand tu seras plus grand ". De la naissance à l'age adulte, chacun vit une aventure de déprise et de transformation du lien filio-parental. Pour chacun, il est coloré d'une foule d'évènements gais, tristes, dramatiques ou enthousiasmants

Ces sentiments sont très paradoxaux. D'une part, le détachement signifie émancipation, ouverture vers la vie, d'autre part, le départ des enfants est aussi un arrachement, une brisure dans une relation que, parent et enfant voudraient plus ou moins voir se perpétuer indéfiniment. Au cour de son histoire, chacun de nous connaît de moments où il voudrait plus que tout prendre son envol, ne plus avoir de comptes à rendre, et d'autres instants où la chaleur du foyer, les bras et le sourire d'une maman, sont les biens les plus précieux au monde. Nous avons tous une représentation intime, inconsciente, de ce que devrait être un processus d'émancipation, de la séparation normale d'enfants du cercle familial. Or, confronté à la réalité, souvent brutale de devoir concevoir le placement d'un enfant, ce vécu surgit, les blessures oubliées se rappellent à notre souvenir et ajoutent à l'émotion de l'instant.

Il est d'une grande banalité de prétendre que l'histoire personnelle de l'intervenant interfère avec ses réflexions actuelles. Pourtant, dans le cas de placements d'enfants, la charge émotionnelle est importante et le vécu personnel surgit d'autant plus fortement que la séparation se déroule dans l'urgence et sans véritable élaboration. Ces sentiments non élaborés, s'amalgament, se déposent souvent autour de deux représentations antagonistes. L'une qui se définit par les effets émotionnels du cri : " on bat un enfant " et l'autre de la proclamation : " on enlève un enfant ".

La dernière position se rassemble dans une idéologie familialiste, caractérisée par une incapacité à franchir le pas et à proposer une séparation. Pour ses tenants, rien ne justifie réellement le placement d'un enfant. Ils mettent en avant la déchirure provoquée par l'éclatement de la famille et prônent un soutient inconditionnel à la fonction parentale. En réalité c'est l'identification aux parents qui joue, assortie d'une grande difficulté à concevoir qu'un enfant peu convenablement se structurer en dehors d'un système familial.

L'autre position consiste à prendre excessivement le partit des enfants. Dès lors, ces pauvres enfants battus doivent être extirpés, de force si nécessaire, au milieu dévastateur dans lequel ils vivent. L'adoption est préconisée, et, comme ce n'est pas possible à tous les coups, l'isolation la plus étanche possible de l'enfant par rapport à ses parents qui sont alors jugé de " toxiques " " pervers " ...

Ces deux idéologies ont, sur la scène éducative leurs représentants qui se battent à coup de propositions de loi, d'anathèmes... Bien entendu, personne ne se réclame officiellement de telle ou telle idéologie. Du restes nous l'avons vu, chacun d'entre nous peut se laisser séduire alternativement par ces deux positions, parfois avec bien peu de temps d'écart. Ainsi, lors d'une synthèse, les positions des uns et des autres ont varié de " Ce n'est pas possible, il faut absolument placer ces enfants " à " Cette maman a tout de même des capacités, il faut lui laisser la possibilité de s'exprimer ". Ces variations, sont l'effet du conflit interne de chaque participant, tentant de se dégager de lui-même pour penser, avec bien du mal, un projet pour ces enfants. Cette difficulté est à mettre directement en lien avec la violence de la situation analysée, brutalité qui incite à agir, chercher des solutions immédiates pour résoudre le problème (faire cesser la violence) plutôt qu'a élaborer une pensée.

Cette difficulté affective, produit d'un mécanisme de défense visant à protéger les représentations intimes du travailleur social (c'est à dire sa personnalité), l'éloigne de ce qui est sa responsabilité. En effet, il doit répondre de sa capacité à résister à la tentation de glisser vers l'agir. Quelle que soit la place occupée, milieu ouvert ou en internat, en amont ou en aval de la séparation, il doit répondre de sa capacité à prendre de la distance et à penser quelque chose de ce qui arrive à l'autre. Cet avis, qu'il soit suivit ou non, devient, dès qu'il est émit, l'affaire de l'autre, qui peut s'en saisir à sa guise.

La violence qu'induit le fait de penser une séparation dans une famille, conduit à appauvrir la réflexion, à chercher à résoudre le problème en cherchant un coupable qui peut, selon le cas, prendre la figure du parent ou celle de l'enfant. Lorsque cet aspect brutal est contenu, il est possible d'entamer véritablement une réflexion quant au dispositif le plus efficace pour soutenir la maturation d'un enfant. Pour cela, il faut un cadre particulier, un éventail de propositions et une analyse de départ.

Contenir :

Nous venons de constater qu'avant d'entamer une réflexion, il est nécessaire de dépoussiérer ses propres conceptions.

La première direction serait à chercher très en amont de ce genre de crise, dans les instituts de formation. Actuellement, les différents dispositifs d'accueil sont décrit et visités au cour du cursus de l'éducateur spécialisé ou de l'assistante sociale. Toutefois, un effort pourrait être porté pour préparer les étudiants aux lourdes responsabilités qui seront les leurs. Que de stagiaires sont effarés de la portée des interventions des travailleurs sociaux au sein des familles ! La remarque qui revient souvent est l'extrême subjectivité des intervenants. Il serait utile de préparer véritablement les étudiants à la confrontation avec soi, au renvoi inévitable à sa propre histoire, que provoque la confrontation avec l'autre. La formation initiale devrait permettre à chaque étudiant de parler de ses propres représentations, de prendre conscience de la manière dont elles forment un filtre à nos perceptions. Se former à l'éducation, c'est aussi apprendre à se connaître pour mieux se déprendre de sa propre histoire et être plus présent à la rencontre.

Le travail en équipe, permet une véritable régulation. L'éducateur qui se fait renvoyer au cours d'une présentation " toi, on te connaît, tu placerais tout le monde !!! " par une collègue souriante peut, si la confiance existe, se déprendre de lui-même et nuancer son propos. C'est le petit sourire de la collègue, qui est le plus important. S'il reflète de l'ironie, la tentation de se braquer, de se justifier, sera grande mais s'il traduit une gentille compréhension, reflet de conversations antérieures, il permet de sécuriser celui qui parle. Dès lors, mis en confiance, les tensions contenues, les conditions sont réunies pour engager une véritable élaboration.

Les dispositifs d'analyse de la pratique évoluent souvent vers une sorte d'expertise supplémentaire, une super synthèse nappée du secret et de l'aura de la psychanalyse. Ce mouvement répond par ailleurs à la commande sociale qui exige une meilleure efficacité, dans le sens mécaniciste du terme. Or il faudra bien, un jour, soutenir que l'efficience dans le domaine de l'éducation passe forcément par la rencontre, la friction entre deux personnes l'éducateur et son vis à vis. Un dispositif original a été conçu par Joseph Rouzel, ancien éducateur, psychanalyste et directeur de l'institut européen, psychanalyse et travail social. Il s'agit de mettre au travail, de vivifier par la parole ce qui s'est embourbé dans une relation sans issues. C'est un outil de prise de distance, mais également un moyen de construire un savoir professionnel qui ne relève pas de l'importation de théories savantes venant de l'université. Ce savoir issu de l'expérience de chacun, n'est pas constitué d'objets pouvant être réunit pour faire une théorie scientifique, mais met à distance, débarrasse de toute velléité de transformer l'autre et de le rendre conforme à telle ou telle idéologie. L'une des caractéristiques importantes de cette instance se situe dans le rôle de l'intervenant qui ne dit rien, mais qui joue le rôle de garant du cadre, qui permet à chacun de se mettre au travail. Cette instance est détaillée dans son livre : le transfert dans la relation éducative (DUNOD 2002 P 103 à 119)

Dès qu'une démarche véritable de prise de distance des représentations personnelles est entreprise, il est possible, non pas d'éradiquer les difficultés évoquées, mais de les contenir, c'est à dire d'en tenir compte, d'en faire un objet de travail signifiant. Nous venons de constater que ce type de travail mobilise fortement l'intervenant toutefois, cette démarche engagée, des perspectives de travail nouvelles s'ouvrent.

Les données de la séparation :

Une séparation totale ? :

Les liens familiaux sont prépondérants, et, de toute manière, il n'y a pas de raison valable pour priver un enfant de la maturation de sa relation à ses ascendants, travail psychique auquel il ne peut échapper. Pourtant, certains parents représentent véritablement un danger physique pour leur enfant. Ce genre de situation appelle une remarque préliminaire

Il est extrêmement difficile de reconnaître qu'un parent peut présenter un danger pour son enfant. Cela va à l'encontre de toutes nos représentations, pourtant il n'est qu'a parcourir les chroniques pénales pour constater que le lieu où le plus de crimes sont commis, se trouve à l'intérieur des foyers. Des violences de cette nature confrontent l'observateur (l'intervenant social) à un irreprésentable. En effet, elles bafouent deux des interdits structurant, les plus fondamentaux, ceux qui nous font homme : l'interdit de tuer et l'obligation générationnelle qui veut que les parents protègent les enfants du monde pulsionnel des adultes. Intervenir dans un tel contexte invite à se questionner sur la nature de l'humanité, secoue les repères qui nous structurent au plus profond de notre être. Comme nous l'avons vu précédemment, cette violence est l'une des plus complexes à penser.

Ces enfants sont, en premier lieu, à protéger. La question de la coupure véritable se pose dans la mesure où, par exemple, une instruction judiciaire est en cours et où les auteurs présumés ne doivent pas rencontrer les victimes. Parfois, le jugement est rendu, des droits de visites médiatisés, en lieu neutre sont ordonnés, mais l'intervenant constate que l'enfant est exagérément déstabilisé au retour des visites. La coupure totale peut être envisagée. Toutefois tôt ou tard, l'enfant sortira du dispositif de protection et sera confronté à sa propre histoire. De plus, un enfant coupé de ses parents, soient-ils monstrueux, ne pourra pas confronter la représentation imaginaire qu'il se fait de ses géniteurs avec la réalité. L'idéalisation, positive ou négative, prendra le pas sur le réel et l'enfant sera privé totalement de cette déprise progressive du parent idéal qui traverse l'enfance.

Il faut encore contenir! C'est à dire accompagner, au fil du temps l'enfant. Puisque ses parents ont été à ce point terribles, l'enfant a le droit de trouver des personnes stables, fiables auxquelles se confier et qui puissent le rassurer. Les deux dimensions importantes sont alors pour l'enfant l'étanchéité de sa séparation même si des sas sont aménagés pour qu'il mature ses liens, et la loi qui le garantit dans son intégrité et le protège. Les intervenants ont alors à intégrer prioritairement cette valeur protectrice de la loi et la rappeler régulièrement à l'enfant.

La loi :

Bien souvent, la première loi qui est bafouée lors d'une séparation est celle qui contraint les humains à se parler. Une jeune fille confiait : " mon père me battait, il a même faillit me violer, c'est moi qu'on a puni en me plaçant. La justice aurait été qu'il aille en prison! " Personne ne lui avait dit qu'elle avait été admise dans un établissement spécialisé en raison de ses troubles du comportement et qu'il n'existait aucun lien entre son placement (médico social) et l'attitude de son père.

Il est facile de constater que plus l'urgence de placer croit, moins la démarche est expliquée, mise en mots, à l'intention de l'intéressé. Quelques progrès ont été faits, car le magistrat est maintenant tenu de tenir une audience dans les 15 jours qui suivent la décision, de plus, cette mesure demeure exceptionnelle et réservée aux urgences. La règle veut que l'audience se tienne avant le placement. Mais qu'est-il réellement dit à l'enfant?

L'expérience montre que l'enfant intègre souvent assez mal les raisons de son placement. Dire à un enfant " ton père est alcoolique, tu vas être pris en charge dans une maison d'enfant " c'est faux. Il faudrait lui expliquer en quoi la consommation d'alcool de son père, l'absence de personnes ressources (grands-parents, oncles) sont des facteurs qui conduisent le magistrat à le protéger. Pour que le placement ne soit pas qu'une simple mise à l'écart, il faut que l'enfant puisse s'appuyer sur le discours de ceux qui ont eu la responsabilité de conduire la démarche. Les décideurs et les accompagnateurs, chacun de sa place. Sans quelques paroles authentiques, véritablement adressée à lui, l'enfant ne peut guère que s'égarer dans un imaginaire où des adultes savent ce qui est bon pour lui.

Une loi différente de la loi symbolique, est constituée des textes des différents codes, et plus particulièrement du code civil. C'est elle qui délimite les interventions, qui fixe les dispositifs éducatifs. Produit des politiques sociales, expression visible de ce que le collectif attend pour certaines de des catégories particulières (pauvres, enfants, handicapés) la loi détaille très précisément l'organisation et les finalités des dispositifs sociaux.

C'est cette loi qui fixe, très concrètement les limites de toute séparation. Qu'elle soit ordonnée par un juge, négociée entre adultes, toute séparation, en France répond à un cadre juridique dont l'ossature est finement précisée par différents textes. Cette notion est importante dans la mesure où elle donne la limite aux interventions de chacun. Qu'il soit juge, éducateur, directeur ou instituteur, chaque adulte prend sa place dans une architecture qui prévoit, parfois, qu'un enfant doit être séparé géographiquement de sa famille. Qu'elle qu'en soit la raison, protection, éducation plus adaptée, problèmes de comportement, la loi fixe des procédures, des dispositifs et des droits auquel chacun doit se référer.

Pour le moins, il est donc indispensable que chaque intervenant soit au clair avec les textes de loi en vigueur. Le problème c'est que les principaux intéressés sont souvent ceux qui sont les moins informés de la législation en vigueur. Cette situation constitue une " niche " de pouvoir pour les professionnels. Comment comprendre autrement les résistances importantes (plusieurs années pour entériner une décision de la cour européenne des droits de l'homme) à la consultation de leur dossier d'assistance éducative par les familles? Il faut donc le proclamer avec vigueur, aucun travail véritablement productif ne peut s'établir en dehors des intéressés. Penser à la place de l'autre est une ineptie. C'est une foi de plus, tomber dans la facilité de la résolution, à très court terme, d'un problème dont les racines plongent souvent dans les profondeurs généalogiques. C'est nier la souffrance, oublier la capacité de l'autre à réagir, c'est agir sans penser.

Il est donc nécessaire d'inventer des outils d'information juridique pour ceux qui sont concernés par des procédures de placement ou même d'accueil dans un établissement. Dans les contrats d'accueil provisoire, des chapitres doivent exister pour établir les droits et obligations de chacun. Lors des placements judiciaires, chaque intervenant doit être au clair avec les motifs du placement de manière à pouvoir retranscrire à l'enfant une parole, la sienne, quant à cet accueil. Rien ne dit qu'il faut adhérer, ce qu'il faut c'est que chacun, parents, enfants ait connaissance des éléments du dossier judiciaire et qu'ils aient une idée des options qui se présentent pour se construire un avis.

La temporalité.

La référence au temps n'est pas suffisamment prise en compte au moment d'élaborer une séparation. Face à un évènement qui représente forcément une rupture, il faut du temps pour se départir de positions purement réactives et s'engager dans une réflexion plus sereine. La violence dans les placements immédiats réside dans les délais trop court. Il y a une telle brièveté que tout est collé est confondu, la décision l'accueil, la séparation. Il n'y a plus le temps pour penser. Certains ont besoin de plus ou moins de temps pour comprendre leurs difficultés, se représenter ce que sera la vie après... Ce temps de latence, qui peut durer quelques semaines, est fondamental pour envisager une prise en charge fondée sur un processus dynamique et positif. C'est l'occasion de visiter l'établissement, de faire connaissance avec les nouveaux éducateurs, de réfléchir aux moyens de transport entre le domicile et le lieu d'accueil.

La période où l'enfant est accueillie est structurée par ses allers et retours dans sa famille. Rien ne dit qu'il soit opportun qu'un enfant reste confié forcément du lundi au vendredi ! Il arrive que des parents soient particulièrement défaillants à certaines périodes de la semaine. Ainsi ce couple qui travaille, mais qui se trouve en difficulté vis à vis de l'alcool. Le travail les aidant à se structurer et à respecter une certaine abstinence, c'est le week end qu'ils consomment le plus. Justement le jour où leur fille rentre du foyer où elle a été placée, en raison de l'alcoolisme parental.

Des initiatives heureuses, dans le Gar et dans le jura, permettent une souplesse dans l'accueil d'un enfant. Toutefois, des solutions restent encore à inventer : Est-il normal qu'un enfant qui se trouve en IME ou en Institut de rééducation doive obligatoirement rentrer à son domicile le Week-end et les vacances? Ses troubles disparaissent-ils hors période scolaire? Pour des raisons purement administratives et économiques, ce genre d'établissement se prive d'une souplesse qui permettrait d'enrichir la palette des interventions possibles.

La famille :

Une difficulté, participe grandement à la violence des réflexions liées à une éventuelle séparation. Il s'agit de l'amalgame, la confusion entre la séparation physique et la rupture des liens. Très souvent, les professionnels du social voient dans le placement d'un enfant la solution qui va lui permettre d'évoluer sans les " entraves " que constituent les liens familiaux. Cette illusion consistant à croire qu'il suffit de changer de pot la graine qui pousse mal, pour qu'elle se développe harmonieusement, est plus répandue qu'il ne le parait.

Lorsque la coupure physique est établie, l'enfant ne peut réajuster l'image qu'il s'est construite de ses parents. Cette représentation, bien souvent peu mature en raison de l'age de l'enfant est fréquemment d'autant moins élaborée qu'un climat de violence a existé au domicile. Or il est crucial pour l'enfant de ne pas rester sur des représentations de parents imaginaires, merveilleux ou monstrueux. Une part importante de son parcours vers l'age adulte réside dans sa capacité à confronter ses représentations parentales avec la réalité, fut-elle sordide!

Les enfants, bien que placés, continuent à aménager leurs liens avec leurs parents. Généalogiquement parlant, un placement ne modifie en rien la structure de la parenté. Les enfants resteront fil et fille de... et un accueil en structure spécialisée, judiciaire, une adoption même, ne modifie pas le rapport aux origines... De plus, nous le verrons le lien aux parents persiste malgré la coupure.

Aucun dispositif de prise en charge d'enfants, en France et de nos jours n'évacue les parents. Dans tous les cas de figures, subsistent au minimum des droits de visites médiatisées, et dans bien des cas l'accueil se limite aux jours scolaires, les vacances et WE les enfants demeurent au domicile. La question de l'organisation des liens s'ouvre dès que le mirage d'une coupure totale s'éloigne. Nous verrons ultérieurement les possibilités concrètes d'organisation de ces rencontres.

D'autre part, un placement est le départ vers une aventure. C'est, pour l'enfant, l'occasion d'une rencontre avec des éducateurs. Au fil du temps, une relation se développe entre eux. Or il est courant que l'enfant vive le nouveau modèle d'identification en rivalité avec celui reçu dans sa famille. L'enfant qui dit " maman " à sa nounou celui qui entre en conflit avec ses parents parce que son éducateur l'autorise à se rendre seul au supermarché et pas eux! Expriment ce conflit. Les parents et les éducateurs deviendront modèles positif ou négatif, support d'identification contribuant à l'édification de la personnalité de l'enfant. Pour l'enfant, cette nouvelle source d'identification, qui vient se superposer aux anciennes, ne va pas sans déclencher de conflits. En effet, nouvelle veut dire non conforme aux précédentes. Or, pour un enfant qui va, parfois, passer le plus clair de son temps en institution, ce phénomène n'est pas négligeable. C'est ce conflit qui est dit " de loyauté ". Par ailleurs, la relation aux enfants permet aux parents, la construction d'une parentalité, c'est à dire une maturation de la personnalité. Pour eux ce passage constitue souvent une étape, la consolidation et même parfois l'entrée dans le statut d'adulte. Dans bien des cas, la séparation exacerbe le lien plutôt que de le distendre!

Plusieurs attitudes sont possibles, mais cette double référence doit être prise en compte. C'est une donnée importante qui va servir d'animateur important au processus d'évolution de l'enfant et de sa famille. Pour développer cette réflexion il est possible de reprendre les travaux de Paul Fustier, notamment dans son livre " les corridors du quotidien " aux Presses Universitaires de Lyon. Il développe toute la richesse éducative qu'il y a lorsque ce conflit n'est pas éteint et qu'il est reconnu et pris en compte.

Un cadre.

Nous avons évoqué, en première partie, les difficultés sérieuses à élaborer de manière constructive un dispositif incluant une séparation. Des raisons d'ordre pratique viennent encore renforcer cette tendance. Ainsi, chaque service PJJ, PMI, AEMO, AED... qui se penche sur telle ou telle situation, ne prend généralement en compte que son propre réseau professionnel. Les services d'ordre judiciaire ont tendance à proposer des solutions prioritairement de type MECS (Maison d'Enfant à Caractère Social) ou à utiliser le panel des établissements judiciaires (CER, CEF ...) D'un autre côté, les équipes du champ sanitaire et social, préconisent plus facilement des IME, IR, hôpitaux de jour... etc. De plus ces instances sont activées par des acteurs bien particuliers (Juge, école, parents, service social de secteur) et la réponse attendue se situe bien souvent dans la filière d'origine.

Pourquoi ne pas imaginer une structure départementale d'évaluation, de proposition et d'accompagnement?

Cette structure aurait pour vocation de fournir aux parents et aux enfants, un meilleur soutien, dans des situations complexes, tendues où le conflit prend toute la place. Cette structure pourrait également offrir à l'autorité mandataire (juge, CDES, ASE) des éléments plus fournis, précis et dépassionnés. Ces données pouvant alors, au-delà du conflit conjoncturel, mettre à jour un processus d'évolution de la famille et de l'enfant et proposer des solutions adaptées. Ses missions pourraient être de quatre natures :

-L'élaboration de rapports d'évaluations de la situation d'enfant dans sa famille.

-L'accompagnement de rencontres médiatisées, ordonnées par une autorité judiciaire.

-L'information en direction des familles et des enfants, concernant les dispositifs judiciaires et médico-sociaux.

-L'animation et la structuration de réseaux complexes de prises en charges.

L'organisation de ce genre de structure pourrait se faire autour d'un lieu convivial équipé pour permettre les rencontres parents enfants. L'équipe serait recrutée de manière diversifiée : éducateurs, assistantes sociales, psychologues, psychiatre et juriste. Concernant la mise à distance des professionnels, plusieurs axes pourraient être retenus.

Premièrement une priorité pourrait être donnée à la stabilité de l'équipe. Des conditions de travail correctes contribuent à ce que naisse au sein de l'équipe, cette confiance qui permet de se dégager de ses propres ressentis.

Cette fonction régulatrice de l'équipe pourrait être renforcée par un effort particulier de formation. Des crédits supplémentaires pourraient être alloués pour que les professionnels axent leur formation continue dans le sens d'une meilleure prise en compte des questions du sujet et de la relation.

Enfin, des instances de travail de type analyse de la pratique répondant aux critères précédemment définis pourraient être encouragés.

Ce dispositif pourrait être saisi par de multiples instances (service social de secteur, école, justice, parents) Lors de saisines d'origine judiciaire (JE, JAF) l'équipe aurait un cadre délimité pour intervenir, dans l'hypothèse d'une saisine privée (parents, éducation nationale services sociaux...) une commission de pré évaluation, sous la responsabilité de l'ASE, serait à même de préciser la demande et de fixer le cadre de la future intervention.

Dès lors, pour une durée de trois mois, une véritable investigation pourrait être conduite sur le plan scolaire, psychologique et psychiatrique. La première démarche consisterait à établir un constat prenant en compte des données précises quant à la situation familiale, scolaire, psychologique_ Cette démarche de collecte de données est importante et pourrait être conduite par des personnes différentes (psychologue, éducateur, assistante sociale) Ce bilan pouvant répondre à une situation particulière dans une prise en charge établie dans la durée ou alors, constituer la première approche d'une situation. En soi, elle constitue déjà une rupture. De nombreuses solutions sont à disposition pour étayer une parentalité défaillante (travailleuses familiales, aide au budget, aide éducative à domicile). La séparation ne constitue alors qu'une modalité au sein d'un panel de solutions différentes.

Des méthodes de travail pourraient être inventées pour prendre en compte, au maximum, l'ensemble de la structure familiale. Un accompagnement réel de la famille durant le temps de l'intervention, non seulement dans le but de collecter des informations pertinentes, mais aussi pour véritablement accompagner les parent et l'enfant. En effet, si la séparation géographique est pensée comme un moyen d'apaiser et de réaménager un lien trop déstructurant, l'accompagnement est aussi important pour soutenir les évolutions de la relation. Ainsi, par exemple, la difficulté qui consiste parfois en ce que la relation à l'enfant permette aux parents de se construire une parentalité. Comment alors concilier ce processus d'évolution de l'identité parentale avec l'intérêt de l'enfant à quitter le giron familial?

Lors de ce cheminement commun, des échanges pourraient s'opérer permettant aux parents de s'approprier, autant que possible les difficultés de leur enfant. Des modalités de restitutions du travail d'élaboration de l'équipe, aux principaux intéressés (enfants et parents) sont indispensables et pourraient consister en la remise d'un double du rapport d'expertise, dans le cadre d'une rencontre où celui qui a écrit peut restituer et commenter son texte. Lors de cet entretien, il serait également possible de donner des indications quant à la suite, aux effets que peut avoir l'écrit. Cette aide aurait également pour fonction d'aider les intéressés à se repérer dans, ce qui apparaît comme une véritable jungle au non initié : les dispositifs sociaux et médico-sociaux. C'est l'occasion d'une information claire, complète quant au textes de loi, aux différentes mesures éducatives et d'une présentation des différents établissements proposés; leurs différentes prestations...

Une autre particularité de ces instances serait d'accompagner la suite. Il serait très intéressant que le professionnel qui a conduit plus particulièrement l'évaluation soit celui qui accompagne la famille dans ses conséquences (dans la mesure où elles sont acceptées). Une histoire commune peut ainsi se nouer et l'accompagnement peut alors véritablement prendre son sens. De plus, ce cheminement commun permet de mesurer les écarts entre les objectifs visés et les résultats obtenus. Cela permet en quelque sorte une évaluation de l'évaluation!

Dans le cas particulier de parents très défaillants (psychoses, déficience mentale) cet accompagnement permettrait également aux parents de s'approprier les parties positives de leur parentalité, tout en délimitant les aspects carentiels de celle ci. Dès lors, une approche pourrait viser d'une part, à ce que l'enfant " arrive à faire " avec les carences de ses parents, et aussi que les ceux ci prennent conscience de ce que leur attitude induit comme inadéquations dans l'éducation de leur enfant.

Par ailleurs, ce genre de structure pourrait constituer un lieu ressource pour les autres institutions. Ces professionnels de par leur extra territorialité, pourraient coordonner les prises en charge complexes. Certains enfants bénéficient de plusieurs prises en charges d'institutions différentes qui ont du mal à harmoniser leurs actions. C'est le cas, par exemple, des enfants qui sont à la lisière du psychiatrique et du judiciaire. Ils commettent de nombreux délits mais soufrent d'évidence de troubles psychiques. Ils errent d'institutions hospitalières en établissements judiciaires sans qu'une continuité soit assurée forcément. Un autre exemple concerne les enfants placés en IME tout en étant sujet de mesures judiciaires de placement. L'IME étant fermé le WE, l'enfant se rend en MECS et des écarts se créent entre les interventions. Dans ces situations, le recours à l'instance ayant conduit l'évaluation initiale permet de redonner cohérence à la prise en charge globale de l'enfant. Cette intervention, dans le cadre de l'accompagnement post évaluation aurait pour objet de structurer les réseaux, d'éviter les incohérences et les interventions fonctionnant en doublon. Pour l'intéressé et sa famille, cela permettrait de minimiser le morcellement de la prise en charge.

Cette structure, à vocation évaluative et de conseil, pourrait utilement être associée à un autre dispositif dont la fonction serait d'accompagner le lien distendu par l'éloignement. D'autant que, l'évolution de la famille en France génère de nombreuses situations où le conflit parental ne permet pas aux enfants d'avoir accès à l'un de leurs parents. Le Juge aux affaires Familiales ordonne régulièrement des droits de visites médiatisés, accompagnés, en lieu neutre ou non. Ces nombreuses modalités de reprise et de traitement du lien pourraient être conduites par ce dispositif qui pourrait accueillir des enfants accompagnés de leurs parents, dans un lieu neutre, en présence de professionnels qui seraient à même de soutenir une relation renaissante ou en devenir. De même, le juge des enfants ordonne fréquemment des droits de visites médiatisés particulièrement délicats à conduire. Le fait, pour les éducateurs, de devoir alternativement, accompagner des liens complexes, et d'être amené à penser des séparations, se complète. Cela donne une idée de la suite des choses.

Les conseils généraux sont les mieux placés pour mettre en oeuvre ce type de structure en ce qu'ils centralisent déjà presque toutes les actions de protection de l'enfance. Ces structures seraient particulièrement utiles pour l'ensemble des citoyens qui ont eu à vivre un divorce et dont la continuité des liens avec leurs enfants est menacée.

Pour conclure :

" La vérité seule parle, alors que le langage ne peut que mi-dire la parole. A vouloir parler en vérité, il ment " D Vasse (l'autre du désir et le dieu de la foi)

Le chemin ne se trouve que dans les " mi-dires " évoqués par Vasse et que Lacan avait conceptualisé. Il n'y a que des " mi-solutions " résultat ponctuel et transitoire, sans cesses réévaluées, sans cesses réaménagées. Lorsqu'on sait que Denis Vasse met Dieu en lieu de la vérité, on comprend la tentation du pouvoir que provoque le fait de devoir penser, pour l'autre, ce qui lui est particulièrement intime : sa vie de famille. Penser la séparation c'est renoncer aux savoirs, abandonner l'illusion de résoudre le problème et s'engager, humainement au côté d'un enfant et de sa famille, pour l'aider à grandir. C'est renoncer à la griserie du pouvoir portant sur l'intime de l'autre, c'est mesurer sa propre responsabilité.

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