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Psychanalyse et travail social : le retour

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Joseph Rouzel

Samedi 01 Septembre 2007

C’est comme le canard de Robert Lamoureux. L’invention de Freud portait sur trois points : une théorie du psychisme, une clinique et une politique, au sens où elle questionne le lien social. Depuis quelque temps des psychanalystes sortent de leur cabinet pour s’immerger dans le social : « des psychanalystes en prise directe sur le social », comme le titrait un colloque organisé les 30 juin et 1er juillet à Paris, par PIPOL, une des nombreuses nébuleuses de l’Ecole de la cause freudienne. Des psychanalystes ont ouvert des Centres Psychanalytiques de Consultation et de Traitement (CPCT). A Paris (rue Chabrol) à Marseille, Barcelone, etc ça essaime comme narcisses au printemps. Pourquoi « narcisses » parce que j’ai pu entendre des expériences passionnantes, mais entachées par un défaut radical de mon point de vue. Celui d’une Ecole de psychanalyse qui ne cesse de se hausser du col, de se regarder le nombril dans l’entre-soi, d’emberlificoter ses praticiens dans un discours prêt-à-penser qui fait faner la fraîcheur des actes. Ce sont les seuls à pratiquer la « vraie psychanalyse », affirme la présentation du colloque. J’ai déjà dénoncé tout cela en son temps. En fait l’invention que s’attribuent ces psychanalystes, « les vrais », n’est pas nouvelle. Les Bureaux d’Aide Psychologique Universitaires (BAPU) existent depuis belle lurette : leurs intervenants, parmi lesquels nombre de psychanalystes chevronnés, ont soutenu des générations d’étudiants. Je pense aussi à une expérience originale telle que la mène Martine Fourré, une psychanalyste qui accompagne à Dakar, dans un lieu d’accueil, des jeunes en grande difficulté 1 . Sans parler de l’expérience d’August Aïchhorn dans les années 20 à Vienne ou du Pasteur Pfister à Zurich. Bref l’introduction de la psychanalyse dans le social a déjà une belle histoire derrière elle. Par contre la formule qu’inaugurent les CPCT présente deux innovations qui ne sont pas sans poser problème : ils sont gratuits et proposent des accompagnements limités dans le temps (4 mois ou 16 séances). De plus, pour répondre à l’impératif social, ils visent à faire la preuve de leur efficacité, selon un critère pragmatique plus que litigieux, que ces mêmes psychanalystes ont dénoncé par ailleurs, il y a peu : la suppression des symptômes, ce qui ravalerait la psychanalyse au rang de toutes les formes de rectification comportementaliste. La gratuité, déjà expérimentée à la Polyclinique de Berlin par Karl Abraham et Max Eitingon, soulève dans son sillage la question – jamais posée durant ces deux jours - qui paye ? Evidemment les psychanalystes en question. Mais rien n’est jamais gratuit. Pourquoi des psychanalystes payent-ils de leur temps et de leur argent leur pratique ? Pourquoi ce renversement ? Quelles conséquences sur la dette imaginaire qu’ils induisent chez les patients ainsi « traités »? Quant à la durée limitée, elle s’avère tout aussi problématique : comment rompre le travail alors que le transfert est engagé ? Quant, comme je l’ai vu faire, l’affaire ne se présente pas comme une pure gare de triage : une consultation gratuite pour dérouter vers un praticien en cabinet. Travail efficace : une seule séance ! Il y a sûrement là de bonnes intentions, mais chacun sait que l’Enfer en est pavé. Proposer de traiter gratuitement et en un temps record : les problèmes de comportement, les troubles alimentaires, les TOC, le stress, l’inhibition, l’angoisse, les problèmes scolaires, l’adolescence et ses crises etc (plaquette du CPCT de Paris) prête non seulement à confusion, mais relève de l’escroquerie. En fait je suis bien embarrassé, parce que je trouve que les praticiens qui ont exposé leurs travaux durant ces deux jours, dont certains très jeunes, ce qui est bon signe pour la relève, témoignent d’une pratique vivante, engagée, mais sous un couvert qui me paraît rédhibitoire. L’ensemble du dispositif est malheureusement habillé d’un discours non seulement militant, mais militaire. Judith Miller, qui préside le Champ Freudien, dans son discours d’introduction, parle de guerre, de reconquête, des expériences de CPCT comme d’une machine de guerre… ça fait froid dans le dos ce détournement belliqueux de l’invention freudienne et lacanienne. Tout ça pour quoi ? Pour prendre des parts de marché ? Pour mondialiser la psychanalyse à usage d’une holding unique, la seule, la vraie, la pure et dure ? Pour faire une OPA sur Freud et Lacan ? Pour convertir tous ces chiens d’infidèles qui se fourvoient dans des associations concurrentes? Pour ramener dans le saint giron les brebis égarées de la « fausse » psychanalyse? Pour faire de la psychanalyse une religion universelle ? Vous voyez mon embarras. De mon humble point de vue si l’objectif : ouvrir au plus grand nombre la psychanalyse, paraît louable, les intentions comme les moyens mis en œuvre, sont contestables. En gros il s’agirait d’envahir le champ social avec des psychanalystes. Et c’est bien là où le bât blesse. Mais pourquoi s’acharner m’objectera-t-on ? Tout d’abord : qui aime bien châtie bien. Ensuite, j’ai trop de reconnaissance envers ce que m’ont apporté Freud, Lacan et quelques autres, pour accepter qu’on fasse tourner ce qu’ils nous ont transmis, en eau de boudin. J’ai la dent dure ? C’est à la mesure de l’enjeu. Car le risque au bout du compte, à faire proliférer ainsi les psychanalystes dans le social – on en trouvera bientôt dans les ministères ! - c’est une dilution et une banalisation de l’impact subversif introduit par la psychanalyse dans le social. Si la psychanalyse est vivante, c’est du fait de tous ses praticiens, mais aussi des milliers d’analysants qui s’y sont coltinés, et des professionnels qui s’en inspirent. Je ne crois pas que la psychanalyse sorte rehaussée de cette aventure sauf à produire un peu plus d’imaginaire et à émousser le tranchant de l’expérience. Ah ! ces braves psychanalystes comme ils sont gentils, ils s’occupent des pauvres et en un rien de temps ils vous remettent d’aplomb. Et en plus c’est gratos. Vous voyez l’embrouille. La psychanalyse s’inscrirait alors, comme le voulait finalement l’amendement Accoyer, sur l’étal des biens thérapeutiques de consommation courants, évaluables et quantifiables à merci. Nous aurions ainsi le catalogue « redoutable » des bonnes thérapies pour le bon peuple. 2

Y aurait-il une autre voie fréquentable? Certes. Je n’ai cessé de dire et d’écrire que la psychanalyse est ailleurs. Sur une autre scène. Et cet ailleurs nous est indiqué par Freud en personne. Notamment dans la préface qu’il fit à l’ouvrage de l’éducateur August Aïchhorn en 1925. 3 Tout d’abord Freud nous présente son idée de base. Il y a chez l’être humain un Enfant terrible et merveilleux qui dure toute la vie et fait quelques apparitions dans les rêves, les symptômes ou la sublimation. Enfant de la jouissance, pourrait-on dire à la suite de Lacan. Cet enfant exige en permanence un traitement. L’éducation, la culture, la civilisation présentent les figures de cette d’« hommestication » jamais achevée. 4 Pour approcher chez autrui cet Enfant terrible, Freud précise qu’il vaut mieux qu’un travailleur social se le soit coltiné en soi-même. C’est tout le sens de la cure analytique car, précise Freud, la psychanalyse s’apprend « à même son corps ». Point n’est question ensuite, à partir de cette expérience singulière, de fabriquer à tour de bras des psychanalystes à la chaîne (détournement très sensible dans pas mal d’Associations de psys). Ce dont il s’agit c’est qu’un éducateur, une AS ou tout autre praticien social qui a vécu cette expérience et qui l’a poussé suffisamment loin, puisse y prendre appui pour exercer son métier. L’en empêcher ne relèverait « que de l’étroitesse d’esprit ». C’est également du lieu de ce « savoir y faire » qu’un professionnel peut soutenir une orientation vers le cabinet d’un psychanalyste. Nous avons là une indication très claire de Freud. Il ne s’agit pas d’envahir le champ social avec des psychanalystes clonés dans un discours formaté, mais de soutenir chacun dans sa pratique et ses capacités d’invention. Ainsi peut-on voir des instituteurs, des travailleurs sociaux, des psychologues, des médecins, des thérapeutes éclairés par la psychanalyse, sans rien lâcher de leur place ni de leur savoir faire. Non pas, plus de psychanalystes, il y en a déjà pléthore, mais plus de psychanalyse. C’est ainsi que j’ai rencontré un chauffeur de taxi à Paris. En discutant il m’a laissé entendre qu’il était passé par l’analyse. Je peux témoigner que ce chauffeur ne se prenait pas pour un psy, mais il avait une façon d’exercer son métier qui témoignait, dans l’accueil du client, sa façon de parler et de faire, de ce passage. Dans un moment où le social va mal, où les travailleurs sociaux, aux avants postes du lien social, sont malmenés, il ne s’agit pas d’accepter ce méprisant: « pousse-toi de là que je m’ y mette », animé par une rhétorique guerrière. La psychanalyse comme signal d’alerte, sur le plan subjectif et collectif, nous permet de nous tenir éveillés sous l’aiguillon des questions qu’elle soulève. Nul n’en est propriétaire. Mais questionner ne suffit pas dans ce contexte difficile. Il faut des actes pour que ça change : des actes cliniques, institutionnels, politiques. Autant d’ouverture à des réseaux de résistance active. De nombreux cliniciens du travail social, inspirés par la psychanalyse, peuvent témoigner que des actes, il s’en produit dans leur travail. 5 L’extension de la psychanalyse n’implique pas des psychanalystes en expansion. La psychanalyse est chose trop précieuse pour être laissée uniquement aux mains des psychanalystes.

Joseph ROUZEL, psychanalyste, directeur de l’Institut Européen Psychanalyse et travail social (Montpellier)

Derniers ouvrages parus :

La supervision d’équipes en travail social, Dunod, 2007

A bâtons rompus, 40 ans de poésie, EditionsThéétète.


1 Martine Fourré, Lieu d’accueil et de soin psycho-social à Dakar. Psychanalyse et lien social, Cultures et Sociétés, N° 4, septembre 2007.

2 Ces questions sont éclairées par l’ouvrage posthume du regretté Jean Clavreul, compagnon de route de Lacan, L’homme qui marche sous la pluie, Odile Jacob, 2007.

3 August Aïchhorn, Jeunes en souffrance, préface de Sigmund Freud, Editions du Champ Social, 2002.

4 Sur ce point voir les travaux d’un philosophe, Dany-Robert Dufour, Dix lignes d’effondrement du sujet moderne, Denoël, 2007 et d’un psychanalyste belge, Jean-Pierre Lebrun, La perversion ordinaire, Denoël, 2007.

5 Cette question fait l’objet du 2eme Congrès travail social et psychanalyse organisé par Psychasoc du 8 au 10 octobre 2007 au Forum de Montpellier. Psychasoc, 11, Grand rue Jean Moulin, 34000 Montpellier. Tél : 04 67 54 91 97. Site : http://www.psychasoc.com

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