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Psychanalyse sans frontière : l’institution dans tous ses états

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Joseph Rouzel

Vendredi 12 Juin 2009

Psychanalyse sans frontière : l’institution dans tous ses états
Penser l’institution et instituer la pensée participent d’un même mouvement, continuité möbienne pourrait-on dire. Si, comme l’énonce Jacques Lacan vers la fin de sa vie : « L’inconscient, c’est le social », c’est qu’il y a bien un principe d’engendrement mutuel entre subjectif et collectif. Pas d’institution sans sujet, pas de sujet sans institution. Sans que ces deux dimensions, de ce qu’on peut nommer à la suite de Lacan : « l’humus humain », se confondent, ni se rejointent. Demeure un « hiatus irrationnalis » . C’est justement de leur point de non-recouvrement que jaillissent et les questions et… les difficultés. Ce qu'on nomme « symptômes » chez les sujets est issu de cette inadéquation. Que les thuriféraires du management veuillent les éradiquer à coup de gouvernance, de médication, de rééducation, dit bien en quoi le symptôme constitue un mode de résistance des sujets au management industriel débridé.
Qu’en est-il aujourd’hui de ce qui fait institution dans nos sociétés post-modernes soumises, comme l’affirme Pierre Legendre dans son dernier ouvrage, à l’Empire du Management ? « Quelque chose se durcit dans les rapports mondiaux, quelque chose de guerrier, qui déborde la techno-science-économie et touche aux ressources généalogiques, à la Terre intérieure de l’homme » (Pierre Legendre, Dominium mundi, Mille et une nuits, 2007).
Qu’en est-il comme effet de conséquence dans les institutions dites sociales et médico-sociales, là où le modèle du management industriel pousse son rouleau-compresseur à grands renforts de normes ISO, démarche-qualité, évaluations quantitatives, protocoles, procédures et autres avatars d’un ordre bureaucratique féroce? Qu’en est-il de la survie de cette espèce menacée, l’humaine, et de sa « Terre intérieure », ce que la psychanalyse nomme sujet, autrement dit : énigme ?
Si, comme l’énonce Pierre Bourdieu, le néolibéralisme est une machine à briser les collectifs, comment survivre dans un tel contexte ? Comment continuer à faire institution ?
Qu’en est-il dans le champ du travail social ?
Dirigeant un centre de formation continue où interviennent une vingtaine de formateurs, je suis très préoccupé actuellement par une véritable cabale menée contre nous par un Organisme Paritaire
Collecteur Agréé (OPCA) chargé de recueillir et répartir les fonds de la formation continue, au service des employeurs et des salariés. Il m’a semblé, à l’orée de cet article sur lequel j’ai pris engagement pour la revue Mana, qu’une façon de faire face à cette préoccupation, consistait à mettre au travail cette cabale et à en faire, au-delà du particulier du cas, un analyseur de ce dans quoi est plongé aujourd’hui le travail dit « social ».
PETITE HISTOIRE D'UN SABOTAGE. LES FAITS.
L'institut Européen Psychanalyse et Travail Social a programmé en 2008 un stage « Quelle légitimité pour l'institution aujourd'hui », animé par Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste à Namur et Dany-Robert Dufour, philosophe, tous deux bien connus du secteur social pour leurs travaux. Jean-Pierre Lebrun a animé une formation similaire à l'Ecole Nationale de la Santé Publique.
Le 12 février des salariés qui souhaitent s'inscrire sur ce stage, reçoivent un courrier de leur OPCA précisant que ce « stage ne fait pas apparaître d'acquisitions de compétences précises » et qu'il relève « du bien être personnel ». Cette formation a pourtant été agréée par d'autres OPCA.
Le 18 février j'envoie un courrier au Directeur Général m'étonnant de ce refus vu que le motif évoqué, au regard de l'argumentaire de la formation, ne tient pas. Cette formation en effet vise l'acquisition d'une « méthodologie d'analyse institutionnelle transférable dans toutes les dimensions et à tous les niveaux du travail social: groupes socio-éducatifs, équipe, institution...» Il ne s'agit donc nullement de développement personnel. Je demande au Directeur Général d'intervenir auprès des délégués régionaux pour qu'ils révisent leur jugement et agréent cette formation.
Le 12 mars la Déléguée nationale aux Affaires Juridiques me fait retour en me demandant de lui envoyer le programme de la formation. Ce que je fais. Un mois plus tard, pas de réponse. Je la joins au téléphone: elle étudie le dossier et comme une commission doit se réunir le lendemain s'engage à me donner une réponse dans les 3 jours. A partir de là, malgré e-mail, courriers et messages sur le répondeur téléphonique: silence radio.
Le 15 mai je fais passer un article dans Lien Social pour alerter : « La formation continue en question » mettant en cause la charge qui est lancée contre la psychanalyse et un petit centre de formation qui visiblement dérange les pratiques de lobbying. Réponse du Directeur Général dans le n° suivant: langue de bois!
Les salariés qui se sont vu refuser la formation déposent un recours auprès de leur syndicat qui est partie prenante de leur OPCA, organisme paritaire regroupant des représentants des salariés et des employeurs. Aucun retour. Ils demandent également une rencontre avec qui ne donne rien, si ce n'est les motifs du refus déjà invoqués. La Déléguée de l’OPCA s'étonne cependant qu'un retour n'ait été fait ni par le biais de l’OPCA national, ni par la voie syndicale. Commentaire d'une salariée: « J'ai bien peur que ce soit désormais le fait de penser qui soit considéré comme bien être personnel. On ne veut plus être dérangé avec ça dans les institutions comme celle où je travaille. » Ils ont également appris que la formation a été refusée à partir d'une analyse quantitative des mots de l'argumentaire.

Le 9 juillet, la mort dans l'âme, nous annulons la formation en expliquant la situation à ceux qui, trop peu nombreux, avaient pu s'inscrire, par le biais d’autres OPCA.
En septembre je relance dans ASH et Lien Social la discussion, estimant qu'au-delà de l'injustice qui nous est faite, ainsi qu'aux employeurs et aux salariés, et d'un véritable sabotage de cette formation, c'est toute la formation continue qui est menacée. Réponse des ASH: nous ne passerons pas cet article, car il n'est pas équilibré par la position de l’OPCA. Comme si cela m'incombait de faire ce travail de journaliste. Quant à Lien Social: ils en ont déjà suffisamment parlé! Il faut dire que ces deux organes de la presse spécialisée en travail social vivent des annonces et que cet OPCA, directement ou indirectement, est un de leurs clients!
Début septembre nous lançons une pétition « Sauvons la formation continue en travail social » qui a recueilli fin décembre 400 signatures. Les commentaires sont éloquents, qui témoignent d'un malaise général dans le travail social en matière de formation continue.
Le 26 décembre j'envoie ce texte, le texte de la pétition et la liste des signatures au Directeur Général de l’OPCA en lui demandant un entretien pour mettre les choses au point.
En réponse, le 30 janvier 2009, l’OPCA m’a envoyé un courrier de son avocat en me demandant de cesser mes récriminations, interventions intempestives dans les revues et pétition sur Internet. Depuis, un autre stage sur la méthodologie des histoires de vie en travail social a également été refusé à certains salariés, et pas à d’autres. Allez-y comprendre quelque chose…
Suite et pas fin : début avril 2009 des dizaines d’établissements se sont vu refuser des demandes de stages de salariés à Psychasoc. Tous les stages sont touchés. Ces refus systématiques sous des prétextes absolument fallacieux témoignent d’une volonté délibérée de la part de l’OPCA de nous supprimer. Ces refus émanent de différentes régions : on s’est passé le mot !
Il est très clair que ces basses manœuvres visent à nous abattre. Nous sommes en grande difficulté financière. Et notre crédibilité est entamée, ce qui risque de nous porter préjudice dans les années à venir.
Après avoir été éducateur spécialisé dans diverses institutions, j’ai exercé comme formateur depuis plus de 20 ans, en formation initiale comme en formation continue, aux CEMEA de Toulouse, à l’IRTS de Montpellier et aujourd’hui comme directeur de l’Institut Européen Psychanalyse et Travail Social (PSYCHASOC) où une vingtaine de formateurs dispensent également des formations dans le champ du travail social et médico-social. Je suis titulaire d’un Diplôme d’Anthropologie de l’EHESS et d’un DEA d’Etudes philosophiques et psychanalytiques (Université Paul Valéry de Montpellier). J’ai écrit une quinzaine d’ouvrages sur le travail social qui font autorité en formation et chez les professionnels. C’est un peu fort de m’entendre dire par les administratifs d’UNIFAF que ce que je fais ce n’est pas de la formation, mais des discussions, des échanges du développement personnel. Certains représentants malveillants de cet OPCA ont même été jusqu’à dire qu’ils refusaient nos formations parce que nous étions une secte. Est-ce que notre référence ouverte à la psychanalyse y serait pour quelque chose ? On aura décidément tout entendu. Tous nos formateurs ont une connaissance approfondie du secteur social et médico-social où ils ont exercé durant plusieurs années; et presque tous ont un haut niveau universitaire, puisque nous comptons parmi nos collaborateurs des professeurs d'Université. Connaissance du terrain et savoirs qualifiés représentant un gage certain d'efficacité dans la formation.
A quand l’arrêt de cette cabbale qui porte atteinte autant à notre travail de formation, au professionnalisme des formateurs et aux droit des employeurs et des salariés ?
DANS QUEL MONDE ON VIT ?
Si j’ai pris un peu de temps pour exposer ces faits, c’est que l’histoire me semble exemplaire de ce qui se passe aujourd’hui. Nous avons bien à faire à une sorte de fascisme mou, à la petite semaine, mais qui s’avance de façon insidieuse et irrigue toutes les dimensions du vivre ensemble. L’annonce visionnaire par les Situationnistes d’une monde spectaculaire et marchand, qu’en son temps on n’a pas prise au sérieux, voit aujourd’hui sa réalisation la plus féroce. Christian Laval précise bien le ressort de cette férocité qui fait basculer notre société sur son axe: « Le grand changement n’est pas que l’intérêt économique soit devenu le ressort de la vie collective, il est dans le fait que toutes les relations ont fini par relever d’une seule et même problématique, celle de l’intérêt, comme forme de morale générale. » Ce renversement qui met sous l’emprise de l’économie financière et de l’intérêt de quelques uns au détriment de tous, toutes les grandes économies humaines, inaugure un véritable bouleversement du lien social. On a un peu vite oublié que l’étymologie du mot « économie » renvoie a deux mots grecs : oikos, la maison et nomos, la loi, au sens de coutume, règle, manière de vivre… On pourrait traduire au plus juste par : les lois de la maison. L’économie c’est proprement les lois de la maison des hommes, les principes qui permettent de vivre ensemble. On pourrait presque y associer cette définition très fine que Freud donne de la culture : « La culture désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fions : la protection de l’homme contre la nature et la règlementation des relations des hommes entre eux. » Il faut donc considérer non pas une économie, mais des économies articulées les unes aux autres. Le philosophe Dany-Robert Dufour, dans un ouvrage flamboyant, Le Divin Marché , montre comment les grandes économies qui organisent la vie sociale sont touchées par ce renversement de valeurs, qui laisse l’entière emprise des valeurs marchandes. Que ce soit l’économie politique, l’économie symbolique et sémiotique, l’économie psychique. Tous les modes de régulation du lien social, dans ses aspects collectifs et subjectifs, sont affectés par la mise en coupe réglée de ce que Dufour désigne comme un nouveau dieu, le marché. Il existait jadis à Carthage, dans l’actuelle Tunisie, un culte dédié au dieu Moloch. Représenté par une statue de fer chauffée à blanc, il disposait d’un bras articulé. On y déposait des nouveaux-nés qu’il engloutissait dans sa gueule de feu et les consumait. Voilà ce qu’il en est du nouveau dieu : nous lui sacrifions nos enfants, en les réduisant à de purs consommateurs. Là où il croit consommer, l’homme moderne se … consume. On peut comprendre qu’un tel état de fait n’est pas sans conséquences sur l’espace éducatif au sens large. On a pensé pendant quelque temps qu’enfin nous allions être débarrassés des anciens dieux, qui de Dieu le père au pater familias, faisaient régner un ordre de fer sur les corps, les esprits et les collectifs. Les révoltes multiples, de la Révolution de 1989 à Mai 68 ont fait plier les idoles. Débarrassés du patriarcat et de ses sbires, nous pensions enfin être libres. Or l’être humain ne peut vivre, ni subjectivement, ni collectivement, sans un point d’arrimage dans une forme de transcendance. Comme aime le dire plaisamment mon collègue et ami Jean-Pierre Lebrun : bien sûr aujourd’hui le ciel est vide, mais il est toujours au-dessus de nos têtes. Le marché est venu remplir le ciel vide ou plutôt l’obstruer. Il plane au dessus de nous et nous ferions bien, comme nos ancêtres gaulois, de craindre qu’un jour il ne s’écrase sur nos têtes, si ce n’est déjà fait.
Les conséquences dans le travail social de cet état de fait sont patentes et catastrophiques. Le travail social, dont les principes de solidarité ont été conquis de haute lutte par nos anciens, pour venir en aide aux plus démunis de nos contemporains, ne peut s’exercer que sous la tutelle bienveillante de l’Etat qui en garantit la mise en œuvre, sous les auspices des lois républicaines. Or nous assistons depuis plus de 50 ans à la genèse d’un modèle uniquement gestionnaire de l’Etat, les principes organisateurs de la nation étant mis au rancart, notamment les Droits de l’homme et du Citoyen. Le socle des politiques sociales se trouve sérieusement affecté par cette nouvelle « gouvernance ». La commande sociale se profile selon des critères de projets, d’évaluation et pour tout dire de marketing social. Les modes d’organisation ont été réduits à une gestion financière dont le mot d’ordre, qui nous sonne de plus en plus dans les oreilles, est : efficacité. Concrètement cela signifie que tout soutien de l’État des politiques sociales en action repose sur la rationalisation d’un projet. C’est le leitmotiv qui se décline dans toutes les sphères des institutions sociales et médico-sociales : projet d’établissement, projet personnalisé etc Loin de moi l’intention de critiquer bêtement le noble terme de projet, jailli dans l’histoire, à l’aube de la Renaissance, pour designer cette capacité nouvelle de se projeter en avant, donc de désirer. Ce que je mets en cause c’est la réduction de la notion de projet à un pur appareillage programmatique, où les objectifs chiffrés tiennent lieu de colonne vertébrale. Du chiffre avant toute chose ! C’est donc la rationalité du coût qui vient mesurer l’efficacité. Les mots d’ordre sont : programmer, projeter, évaluer. La construction de ce modèle s’est déployée en trois temps :
- 1945-1975 : mise en place de l’idéologie et des procédures de rationalisation
- 1975-1990 : le modèle gestionnaire impulsé par l’État diffuse dans le secteur social
- 1990-2009 : le modèle gestionnaire mis en place recompose profondément le lien social et particulièrement les relations au sein du champ d’intervention des acteurs sociaux.
L’invention d’un outil permet cette prolifération : le RCB, la « rationalisation des choix budgétaires ». Chaque objectif doit être programmé, chiffré et évalué en termes d’efficacité en fonction de son coût. Toute activité sociale doit être organisée selon des règles financières. C’est ce modèle qui réorganise de fond en comble la Sécurité Sociale.
Le secteur du travail social, en grande partie géré par des associations privées, se développe en marge. Divers rapports signalent d’ailleurs qu’il s’agit là d’organisations « pléthoriques et couteuses ». La politique de l’Etat à partir des années 75 consiste à se décharger de la gestion. L’État ne gère plus, il délègue à des organisations privées. Ainsi le secteur du travail social est-il transformé en autant de prestataires de services selon un schéma qui est celui de l’industrie ou des grandes entreprises, comme le BTP : appel d’offre, contractualisation sur des moyens (jamais sur des fins, quoi qu’on en dise), évaluation des coûts et des quantités de populations ou d’usagers traités.
Ceci implique une concurrence féroce entre associations sur la maîtrise des moyens. Ainsi a-t-on vu lors de la mise en place plus que contestable des CEF (Centres d’éducation renforcée), des associations se battre comme des chiffonniers pour emporter le morceau, sans questionner jamais, à la lumière de leurs valeurs et principes associatifs, le bien fondé d’une telle mesure fondée sur l’enfermement des jeunes. Un glissement sémantique témoigne de cette dérive : dans les textes nous sommes passés de l’appellation de « Centre d’éducation renforcée » à « Centre d’éducation renforcé » !
Entre 1980 et 1990 l’Etat renforce ces modes de contractualisation pour aboutir en 2001 à la mise en place de la LOLF (Loi d'orientation sur les lois de finances) qui soutient des financements uniquement par la programmation d’objectifs. L’État se contente d’encadrer les moyens. La finalité de ces réformes, c’est d’appliquer la logique de l’entreprise aux services publics via les notions de résultats et d’efficacité, et une comptabilité calquée sur celle des entreprises. L’Administration se multiplie en Agences (ARH, ARS…) qui agissent comme autant d’agents d’expertise. La formation continue entrerait donc dans ce circuit marchand. A priori administrée par des représentants des employeurs et des salariés, en fait ce sont les techniciens et administratifs qui font la loi, en position d’experts. L’argent de la formation continue issue des prélèvements sur la masse salariale est détourné au profit d’un formatage en règle. C’est une pente que l’on peut également constater en formation initiale et sur le terrain. Le formatage en question se traduit par une montée en charge des savoirs techniques : soyons pragmatiques, tel est le mot d’ordre. Disposer de professionnels qui obéissent au doigt et à l’œil à des consignes, aussi aberrantes soient-elles ; les adapter à la tâche ; mettre en œuvre des procédures sans fin, véritables usines à gaz, au lieu de processus ; transformer les évaluations légitimes sur l’action menée, en contrôles tatillons etc Autant de signes qui ne trompent pas sur le modèle impulsé. « Etat, Religion, Révolution, Progrès, ces artifices sont emportés dans le déchainement du Management scientifique promis à la terre entière. », nous avertit Pierre Legendre.
Dans un tel contexte s’éclaire sans doute les basses manœuvres exercées à notre encontre par l’OPCA dont je parlais plus haut: nous ne rentrons pas dans les cases. Un petit centre de formation n’est pas intéressant en termes de contractualisation, mieux vaut avoir à faire à deux ou trois lobbies. De plus notre appartenance affichée à la psychanalyse et son éthique, dérange. Orchestré récemment par les courants des neurosciences, le laminage systématique des praticiens de la psychanalyse, qui trouve son acmé avec la publication du Livre noir de la psychanalyse, produit ses effets de façon insidieuse. Ce n’est pas un hasard. Les neurosciences se présentent bien comme la face pensante (et dépensante !) du Marché. C’est la nouvelle transcendance, la caution scientifique, ou plutôt scientiste, de la marchandisation généralisée. Il faut que la machine tourne, qu’elle soit financière ou biologique, les ratés sont traités en tant que tels, et face à tout problème qui surgit, se dessine une solution ad hoc. Deux exemples. Les neurosciences trouvent leur point d’application dans l’usage massifié de la télévision. Patrick Lelay, ancien directeur de TF1 en a d’ailleurs donné l’exacte mesure en affirmant que « la télévision sert à rendre disponible des tranches de cerveau pour la publicité ». Les publicitaires, si j’en crois Bernard Stiegler , ont lu Freud et repéré que la libido, qui alimente un montage pulsionnel tissé de vivant biologique et de représentations psychiques qu’un sujet habite et habille à sa façon, représentait un réservoir d’énergie disponible. Dévier cette énergie en la captant et la captivant dans des images à forte teneur sexuelle, pour la brancher sur la consommation d’objets fournis par l’industrie, voilà l’enjeu. Autre exemple : le projet de loi de prévention de la délinquance chez les enfants de moins de trois ans, appuyé par un rapport de l’INSERM. Le montage est parfait : grâce à des protocoles livrés clé en main (DSM IV, tests psychologiques divers et (a)variés etc) les experts seraient en mesure de prédire (car il s’agit de prédiction, comme pour Mme Irma, la voyante) la dangerosité future d’un petit d’homme. Et les moyens de traitement sont aussi évoqués : médicalisation (Ritaline etc: il faut faire marcher l’industrie pharmaceutique) et rééducation. Les travailleurs sociaux en l’occurrence auraient pour tâche à la fois de prédire et de traiter. Inutile de préciser que les moyens de traitement, évoqués en un langage on ne peut plus fleuri et agrémenté de force études scientifiques, relèvent tous peu ou prou de dérivés de Pavlov : étude des comportements déviants déterminées en fonction de normes statistiques moyennes, et correction. On comprend dès lors pourquoi la formation est un enjeu : il s’agit bien de dresser les futurs redresseurs. D’autre part, c’est là que les associations privées interviennent. Si l’on suit la chaîne mise en place on voit ici au travail tous les outils produits par la nouvelle gouvernance : expertise prédictive, ciblage d’une population, modes de traitements rééducatifs, contrôle. Que certains juristes rappellent que tout ceci est contraire aux principes du droit qui posent qu’un délinquant ne peut être qualifié comme tel que lorsqu’il a commis un délit, n’arrête nullement cette folie. L’argument sécuritaire qui fait régner la peur chez le plus grand nombre, fait fi de la raison ou de ce que Georges Orwell nommait : common décency , le décence ordinaire, le bon sens, la sagesse populaire. Le philosophe Bruce Begout précise que « la décence ordinaire est le revers de l’apparente indécence publique. » On peut comprendre également dans un tel contexte que la psychanalyse que Lacan décrivait comme « le poumon artificiel de la civilisation actuelle » soit battue en brèche. Ramenant sans cesse la dimension subjective dans le collectif, la psychanalyse se présente de fait comme un opérateur politique, au sens où ce qui se passe dans la cité concerne chaque citoyen.
Certains invariants anthropologiques constituent le soubassement de la pratique et du discours de la psychanalyse. Partons du cercle le plus englobant. L’être dit humain, le parlêtre, pour reprendre un néologisme inventé par Lacan, est issu d’un humus un peu particulier, à savoir une dénaturation radicale. Cet animal dénaturé , chassé du règne de la nature, doit sa structure à l’appareillage de son corps vivant biologique, de même facture que ses ancêtres animaux, à ce que Freud dans sa Contribution à la conception des aphasies nomme le « spracheapparat », l’appareil-à-parler. Cet appareillage exige du petit d’homme pour entrer dans cette institution première, dans cette UN-stitution, qu’est le langage d’où découlent toutes les autres formes instituantes, une opération que Lacan nomme « extraction de jouissance ». C’est une intervention sur le corps de l’homme qui lui en arrache un morceau, et le voilà fabriqué comme « pastout » , incomplet, mal ficelé, boiteux, foireux. L’être dit humain, nait/n’est pas fini. C’est vrai biologiquement parlant, ce qui fait du petit d’homme un prématuré. C’est surtout vrai structuralement parlant. Ce qui fait à un anatomiste néerlandais, Louis Bolk, que Lacan cite à diverses reprises, inventer le terme de néotène (du toujours nouveau qui perdure). « La néoténie vraie (ou totale) étant l’aptitude que possède un organisme animal à se reproduire tout en conservant une structure larvaire ou immature. » L’être humain naît deux fois, une fois comme animal, une seconde comme humain. Ce passage de la nature à la nature dite « humaine » est marqué d’une incomplétude de structure. C’est même cette incomplétude qui en constitue l’essence. Le noyau dur de cette anthropologie psychanalytique qui de fait sous-tend tout espace clinique est frappé du sceau d’un NON radical à la jouissance. A la racine de l’humain prend place ce renoncement nécessaire à ce que Lacan, une fois au moins, à ma connaissance, nomme « la jouissance de la vie … que Freud évoque (comme) une substance, mythe fluidique, qu'il intitule libido. » Mais Freud, plus radical parle, lui, de pulsion de mort. Ce sera d’ailleurs un véritable scandale lorsqu’en 1920 il osa forger ce concept pour designer un au-delà au principe de plaisir. L’au-delà freudien n’est pas religieux, mais structural : il place à l’origine de la vie humaine cette increvable pulsion qu’il faut apprendre à considérer, non comme une pente vers la mort ou la destruction, - encore qu’elle puisse prendre ces formes extrêmes -, mais comme cette tension dans le corps qui cherche son évacuation, le plus vite possible, par le chemin le plus court possible. Processus que Freud, à la suite du philosophe Fechner, nomme : homéostasie. Il y a une tension dans le corps qu’une décharge rapide, voire fulgurante, apaise. Tout le travail de la civilisation, de l’éducation, de la formation, impose un détournement constant de cette énergie première. Freud nomme pulsion de vie ce détournement. Voila le sens de ce NON à la jouissance. Du fait de cet appareillage au langage, on peut dire que pour ce qui est de jouir, c’est râpé !
Descendons d’un cran dans le cercle intermédiaire, le cercle du social. Les humains se sont organisés en clans, tribus, communautés, collectifs, sociétés, nations… qui toutes déclinent ce NON premier sous forme de lois, coutumes, manières de vivre, manières de table, interdit alimentaires, mœurs, morale, normes… qui s’imposent à tout membre du dit groupement humain au nom d’un grand Autre, d’un Grand Sujet, d’un Grand d’Hommesticateur, comme aime à le dire Dany-Robert Dufour . Descendons encore d’un cran dans le cercle social. L’espèce dite humaine se reproduit dans un espace particulier que l’on désigne comme : famille. Lieu de la reproduction biologique, mais surtout lieu de la reproduction symbolique, lieu de cette deuxième naissance qui fait advenir le petit d’homme dans cette seconde nature, la nature humaine, sur fond d’exil de la nature naturelle, si j’ose dire. La famille mise en tension autour de deux fonctions non symétriques, mère et père, se soutient dans les processus de transmission, d’un interdit fondamental, qui est aussi la déclinaison de cette perte de jouissance : l’interdit de l’inceste. Il est d’abord à entendre comme portant sur le corps maternel. Cet interdit a pour conséquence de produire un corps mythique, LA Mère, qui s’il existait ferait revenir le petit d’homme dans la jouissance de la vie, c’est à dire l’animalité. Evidemment l’interdit de l’inceste, en exhaussant au firmament des idéaux le corps maternel interdit, la Mère universelle, fait du désir humain un désir fondamentalement incestueux. Le seul objet du désir, c’est ce corps mythique qui peuple le fantasme des paradis perdus et autres édens infantiles. Mais l’objet est vide car, ce corps … n’existe pas. Cet Autre tout puissant, absolu est vidé de toute substance. La jouissance se présente comme « substance négative » (Lacan) « Il faut, écrit Freud à Ferenczi, que nous apprenions à nous contenter d’ersatz, qui valent bien l’objet originel, qui de toute façon, n’a jamais existé ». Autrement dit c’est l’entrée dans le langage qui produit cet effet de nostalgie d’un avant la chute. L’autre effet de l’interdit de l’inceste, qui porte par extension sur le corps du père et la fratrie, et qui se présente bien comme un NON à la jouissance, ouvre sur un OUI. Il y a plus de 6 milliards d’humains avec lesquels, fort de cet interdit, chacun peut tisser moult liens et liaisons. Autrement dit l’interdit de l’inceste se présente bien comme le moteur du désir à jamais… insatisfait. L’humain ne saurait être comblé. C’est bon pour les fossés ! Il nous reste alors tous les mots du monde pour célébrer cette perte. « Le symbole se manifeste d’abord comme le meurtre de la Chose et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir », soutient Lacan.
Et tout ça pour quoi ? Pour aboutir à une création unique au monde, une véritable invention du génie de l’univers, de Dieu ou de qui vous voulez : un sujet. Un sujet que dans son écriture Jacques Lacan désigne comme S barré, (et même parfois bien mal barré !), qui naît et renaît sans cesse de cette perte de jouissance imposée par la castration. La parole dans sa structure de lien social impose cette perte de jouissance. Et paradoxalement, c’est en s’y assujettissant, en renonçant à sa toute puissance, que le petit d’homme devient sujet. C’est en se faisant vassal de cette loi symbolique, comme des lois sociales qui en découlent, en s’y assujettissant, qu’un sujet peut se faire naître en tant que tel, parlant en son nom propre, à la première personne. Evidemment il s’agit d’un processus jamais achevé. Ce qui anime l’être humain d’une relance permanente. Cette relance se dit : désir, du latin, de-siderus : séparé de l’astre, telle la terre séparée de la masse du soleil (99% du système solaire) condamnée à tourner (et nous avec !) pour ne pas s’y écraser.
Ce montage théorique, jamais achevé, que produit la psychanalyse soutient autant la pratique en cabinet que ses extensions dans le champ de la culture. Ainsi un certain nombre d’intervenants sociaux exercent à partir de cette référence. Dans sa préface à l’ouvrage d’un éducateur, August Aïchhorn, qui dirigea, à Vienne, dans les années, 20, un établissement pour délinquants et asociaux , Freud, précise que empêcher un éducateur qui « a appris la psychanalyse en l’expérimentant sur sa propre personne… relèverait de l’étroitesse d’esprit ». Si la psychanalyse plante un épine dans le pied du néolibéralisme, c’est bien parce que son fondement et sa justification se déplient dans la fabrication incessante de l’humain comme énigme, ce qu’en d’autres termes l’on peut dire : sujet. Fernand Deligny, ce pionnier de l’accompagnement des autistes, à quelques jours de mourir, reçut un journaliste de L’Humanité. Celui-ci fut surpris de voir des enfants courir dans tous les sens, jouer des heures avec de l’eau, se balancer, suivre les chèvres :
- « Mais quel est le sens de tout cela ? Qu’est-ce que vous faite ? » S’étonna-t-il.
- « Ici, réplique Deligny, on fabrique de l’humain. » Et il ajoute « C’est autrement plus difficile que d’organiser une expédition au pôle nord en chiens de traîneau ».
On peut comprendre dès lors que notre référence constante à la psychanalyse, sans exclusive, sans esprit de chapelle, de façon ouverte , n’entre pas dans les calculs des gestionnaires de cet OPCA. Ne pouvant rien nous reprocher sur les objectifs, ni les contenus de formation, qui sont conformes à ce qu’exige la législation, il ne leur reste plus qu’à nous supprimer, en nous désignant comme une secte, et en refusant systématiquement toutes nos formations, objectant qu’il ne s’agit pas de formation, mais de « discussions, d’échanges, de développement personnel ». Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage !
Comment lutter dans un tel contexte ? Tout d’abord notons que la chute des idéaux, des totems et des tabous, ne nous débarrasse pas pour autant d’avoir à soutenir nos actes en raison. A la fois sur le plan de la morale sociale et sur le plan de l’éthique du désir . Nous sommes tous, chacun de notre place, responsables de la transmission de l’humaine condition. C’est pourquoi les questions d’éducation et de formation, se présentent comme des enjeux vitaux, puisque ce sont les moyens mêmes de la transmission transgénérationnelle. Alors, comme disait Lénine, que faire ? Tout d’abord ne pas se précipiter tête baissée dans l’action qui bien souvent ne serait qu’un prolongement en miroir de l’idéologie dominante qui prône l’activisme quand ce n’est pas l’agitation, comme bouchon à l’angoisse. Donc il s’agit dans un premier temps de prendre le temps d’analyser le monde dans lequel on vit, en mobilisant toutes les ressources de la pensée, que ce soit dans les sciences humaines ou les sciences dures. La difficulté réside dans le fait que les penseurs qui tentent cette analyse, le plus souvent en retrouvant le chemin de la pensé incisive des Lumières, ont beaucoup de mal à se faire entendre. Créons alors des réseaux souterrains de circulation de cette pensée en acte. Les Badiou, Stiegler, Dufour, Lebrun, Gauchet et beaucoup d’autres ouvrent largement leurs ateliers d’artisans de la pensée pour y participer.
L’essence même de la transmission transgénérationnelle se présente sous les aspects d’un NON radical à la jouissance. C’est le prix à payer pour vivre ensemble comme parlêtre. « Cette aptitude au langage se paye. Un prix pour l’humanisation. Un prix fort, qui consiste à admettre la nécessité d’une perte, d’une soustraction » . Or nous avons à faire à une société qui s’est érigée sur le démenti de cette essence : consommez, jouissez, c’est un ordre ! C’est pourquoi, il est fait appel à des modes de jouissances individuelles et collectives : tout à l’égo et communautarisme vont de pair. Briser ce cercle infernal consiste donc à retrouver le chemin d’un sujet qui ne peut se produire que du collectif, sans s’y confondre. La parole est alors le moyen par lequel un sujet se fait naître dans la « langue de la tribu », pour reprendre une expression de Mallarmé. Que dans l’affaire qui me préoccupe, les divers interlocuteurs de l’OPCA ne veuillent pas me parler, me rencontrer etc doit nous mettre la puce à l’oreille. La parole, lieu d’avènement d’un sujet qui n’apparaît jamais que représenté dans l’ordre des signifiants, est jugée dangereuse lorsqu’elle n’est plus travestie en langue de bois ou novlangue , lorsqu’elle se fait porte voix du désir déterminé d’un sujet. La parole, suivant cette règle que dégage Jacques Lacan, comme « éthique du bien dire » , vertu cardinale s’il en est, puisqu’elle articule le sujet et le collectif, telle une bande de Möbius, se présente désormais comme la seule voie de subversion d’un société soumise aux injonctions de la communication, au management industriel débridé et à la production de zombis qui marchent au pas et surtout ne se parlent pas.
Bref : se parler reste le fer de lance de toutes les résistances. Or n’est-ce pas ce que nous avons impulsé dans nos espaces de formation professionnelle continue ? Se parler de ce qui nous arrive en situation. C’est pourquoi un des dispositifs de la formation à Psychasoc, l’instance clinique, dans laquelle sont explorées en groupe des situations vécues par les stagiaires, constitue la colonne vertébrale de nos formations. La diffusion des savoirs que nous ne limitons pas à la psychanalyse, mais qui prend ses appuis aussi sur l’anthropologie, la sociologie, la littérature, le cinéma, l’art… opère alors comme autant de greffes qui donnent sens à la pratique. La théorie de la pratique s’engendrant de la pratique de la théorie, sans jamais se recouvrir, laisse vacant des hiatus, des énigmes, des sources toujours renouvelées de questionnement. « Les habitats institutionnels sont construits sur un vide – un vide à partir duquel se déplie la parole et qui porte la pensée. A la croisée des chemins historiques, une tâche s’impose : restaurer le doute, analyser l’agencement des ignorances qui font cortège à la Science contemporaine, surmonter la croyance obscurantiste d’aujourd’hui. Instituer la vie : tel est le maître mot qui résume cette tache. » Et c’est bien ce qu’on nous reproche. Prétendre qu’un travailleur social qui constitue le sens de son action et éclaire le désir qu’il y met en œuvre, dans ces effets d’après-coup, ne va pas du tout dans la direction impulsée par les directives qui orientent toutes les politiques de formation, à savoir le formatage et l’adaptation à la tache. Il s’agit de turbiner, pas de penser !
On a voulu nous abattre. On a tenté de salir notre réputation auprès des employeurs et des salariés qui nous font confiance depuis 10 ans, en faisant courir des ragots. D’aucuns qui confondent formatage et formation ont systématiquement refusé d’agréer nos stages sous les prétextes les plus fallacieux. Pensez donc un petit centre référé à la psychanalyse et à son éthique de façon ouverte, cela en dérange plus d’un. Mais nous sommes vivants et bien vivants et plus que jamais décidés à nous battre pour continuer à transmettre des savoirs, des savoir-faire, des savoirs être indispensables à nos collègues qui à longueur de journée accompagnent et soutiennent, parfois à bout de souffle, les plus démunis de nos contemporains. Et ce dans un contexte socio-économique extrêmement féroce. Cette “fraternité discrète” que prône Jacques Lacan, a valeur de résistance face à “la plus formidable galère sociale” . La formation non seulement apporte une remise à jour indispensable des connaissances, mais aussi permet de conforter des positions professionnelles opérantes, dont on ne saurait réduire l’efficacité à l’aune de leur coût. Nous résistons pour un monde plus humain, plus respectueux des choix de chaque sujet, un par un.
« La fabrique de l’homme n’est pas une usine à reproduire des souches génétiques. On ne verra jamais gouverner une société sans les chants et la musique, sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine » Ajoutons à cette série que nous présente Pierre Legendre dans La Fabrique de l’homme occidental, sans ces lieux de transmission de l’humain que constituent les espaces de formation.
Joseph Rouzel, psychanalyste, directeur de l’Institut Européen Psychanalyse et Travail Social ;
Rouzel@psychasoc.com

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