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Violence(s)

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C. Eychène, Eric Nieto, Fabien Rouger, Joseph Rouzel, Laurent Papot, Nicolas Boileau, Serge Navel, Yvette Souchon, Sophie Minon

Vendredi 19 Août 2005

L’intervention de formation auprès de l’équipe éducative de l’IME Les Mûriers à Montpellier sous le chef de «violence(s) », a mis en lumière un incontournable : l’être humain de nature est violence.
« La nature humaine par ci, la nature humaine par là, avant tout la nature humaine demande qu’on lui fasse violence » fait dire Paul Claudel à un de ses personnages dans Tête d’or. Il serait donc de nature non seulement de porter au compte de l’humain une bonne charge de violence, mais de plus d’envisager des modalités, disons culturelles, sociales, civilisatrices, de traitement de cette violence fondamentale, à partir d’un autre violence, légitime celle-là. Si la violence, sous les habits « mythologiques » comme le dit Freud, de la pulsion, constitue le fond irréductible de l’énergie humaine, il ne s’agirait donc pas, comme le prônent certains, de l’éradiquer, voire de la dénier, mais d’en faire, disons, quelque chose. Du coup la question : « comment faire face à la violence et à ses manifestations, nommément sous les formes dérangeantes du passage à l’acte, de l’agression, verbale ou physique, voire de l’automutilation… ?» se déplace en : « comment faire avec la violence ? Comment lui proposer des chemins détournés, des appareillages, des médiations, des dérivations, des shunt… qui ne nient pas l’énergie qui y est déployée, mais au contraire l’utilise pour le plus grand bien du sujet qui y est soumis et de la communauté dont il fait partie ? ». Les stratégies face à la violence inhérente à la nature de l’homme renvoient ainsi à ces appareillages de dérivation. Cette position renvoient dos à dos les soi-disant non-violents, comme les opposants à la violence. Car de fait " ...l'homme n'est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d'agressivité... L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagement, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. " C’est ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse dans son Malaise dans la Civilisation en 1929. Intitulé tout d’abord « Malheur dans la culture », l’éditeur avait jugé le titre invendable. Malgré l’adoucissement sémantique, l’affirmation freudienne sonne comme un avertissement, et ceux qui n’y voulurent voir que pessimisme d’un père désespéré par la mort brutale de sa fille Sophie, en furent pour leurs frais 10 ans plus tard. A n’en rien, vouloir savoir de cette violence fondamentale, c’est au pire que nous courons. Homo homini lupus, conclue Freud dans ce passage, reprenant un adage latin. Si l’homme est un loup pour l’homme, il s’agit bien de lui limer les dents ! Traitement permanent de la jouissance, reprend Lacan. Une des modalités de ce barrage à la jouissance se nommant éducation, qui exige, précise Freud « le sacrifice de la pulsion ». Il y a, du fait de l’appareillage du corps de l’homme aux structures du langage, de son « apparolage », un impossible de la jouissance, mais du coup cette attelage baroque produit en permanence un débordement, un excès. « Tout de la pulsion n’est pas éducable » avertit Freud dans sa première conférence de 1917. La violence est un des noms de cet excès. Cela renvoie les institutions, toutes les institutions, pas seulement les sociales ou médico-sociales, à la nécessité d’envisager concrètement les modalités de traitement de ces excès.

C’est à cela que nous nous sommes attelés avec le groupe d’éducateurs qui ont suivi la formation « violence(s) », fort de cette hypothèse que toute intervention sur la violence des usagers, passe par le traitement de la violence des intervenants. « Toute formation, a pour fonction, par essence et non par accident, de réfréner la jouissance » affirme Jacques Lacan dans son discours de clôture des Journées sur les psychoses de l’enfant. Le dispositif proposé tenait compte de ce présupposé de base. Il s’est déployé dans deux directions. Chaque séance s’est organisée autour d’une situation de violence vécue par un éducateur (spécial, scolaire ou technique), dans un dispositif régulé : l’instance clinique. Chaque séance était d’autre part ponctuée par les apports théoriques du formateur, afin de proposer un éclairage et des outils conceptuels issus de la psychanalyse pour donner une forme à l’expérience vécue. Ce qui était visé alors était de dégager un savoir vivant sur les situations de violence et d’impulser un mouvement de réflexion ouverte pour y faire front. Nous étions bien loin des recettes et autres gadgets, quand ce ne sont pas des passages à l’acte en miroir de la part des professionnels, que l’on produit dans la précipitation devant la plupart des situations de violence, recouvrant ainsi d’un-prêt-à-penser ce qui justement ne se prête pas encore à penser. De ne pas faire l’économie de l’innommable, de l’indicible, de l’effroi, de l’effraction produits par les situations de violence nous a permis d’avancer au cas par cas, sans prôner de solution, et d’ouvrir du même coup une réflexion sur le positionnement du professionnel. Oser ne pas savoir, dans ce groupe de travail, se laisser enseigner par les situations telle qu’elles se présentent, a produit une forme de savoir ouvert, en éveil. Un lieu pour penser.

On trouvera dans les textes qui suivent les fruits de cette expérience, tant il est vrai qu’il faut, comme le dit l’adage, juger l’arbre à ses fruits. Je dois dire que chacun s’est mis au travail, malgré la prégnance des situations évoquées, chacun y est allé de son propre bricolage de pensée, chacun s’est laissé déplacer par la parole des autres. On croise dans ces textes un véritable travail d’élaboration clinique où se jouent autant les déplacements transférentiels, que les mises en scène institutionnelles. Voilà des enfants accueillis aux Mûriers qui trouvent à qui parler, à qui on ne ferme pas le bec d’emblée, qui s’autorisent à mettre en scène, auprès des adultes, ce qui les habite. Evidemment cette approche donne une forme à la violence du coté de l’expression du sujet, qu’il s’agit d’accueillir comme tel, comme une certaine création, un bricolage nommé symptôme, qui témoigne d’un sujet en lutte contre ce qui lui fait violence. Autrement dit, parce qu’une institution comme Les Mûriers peut la contenir, la violence des enfants trouve une voie d’expression sur laquelle les professionnels peuvent intervenir, comme le ferait un prof de dessin pour un enfant maladroit qui en découvre les prémices. Il s’agit bien d’une mise en jeu de la violence, donc de la jouissance, pas pour la refouler, la dramatiser, la moraliser, mais pour offrir au sujet qui s’y risque dans cette mise en scène qui dérange et frappe tout un chacun, une possibilité autre, pour se faire le lieu des trouvailles d’un sujet subverti par les effets violents que la pulsion de mort, appellation freudienne de la jouissance, lui impose. La pulsion de vie, « l’éternel Eros » comme la désigne Freud, n’étant qu’un détournement de cette violence première. Dans ces textes, d’une facture très personnelle, où chacun selon son style, s’est exposé, on peut suivre le cheminement opéré par cette formation. L’écriture non seulement fixe ce cheminement, mais elle en épouse la dynamique. N’avoir jamais lâché la main courante de la pratique tout en s’appuyant sur les concepts analytiques a permis ce décollage. La proposition émise par le formateur que ces textes riches d’enseignement circulent, obéit à l’exigence non seulement qu’ils ne restent pas lettre morte, mais encore qu’ils engendrent d’autres paroles, en d’autres lieux, en d’autres temps. Autrement dit le seul traitement efficace de ce qu’on nomme violence, c’est qu’on se parle !


Joseph Rouzel, Montpellier le 30 juin 2005


I- Récit



C’était un mardi matin. Les jeunes sont arrivés vers 9 heures et j’avais auparavant comme tous les jours ouvert les volets, parcouru le courrier récupéré dans le casier, …, de telle sorte à être disponible pour l’accueil de chacun et de tous.

En fait, ce matin-là, je savais que j’étais assez peu disponible, et plutôt à cran, pour des raisons personnelles.

Ils sont donc arrivés, serrer la main, saluer, échanger trois mots, attentive à l’écoute, tout cela j’ai su faire, me semblait-il.

Cet accueil est, par-ailleurs, une sorte de « rituel » qui permet peut-être de faciliter pour chacun et pour moi-même le passage d’une situation à une autre.

Ma collègue, avec laquelle je discutais en attendant les jeunes fit de même, saluant et échangeant quelques mots puis s’est éloignée en nous souhaitant une bonne matinée.

J’avais, comme tous les jours précédents, plutôt minutieusement préparé la matinée : peu de place à l’imprévu ni à l’improvisation ; il me semblait en effet qu’étant en méforme, baliser le travail allait m’aider à suivre le fil et peut-être même à le tenir.
Et A. a refusé de travailler, explicitement. Je me suis adressée à lui 1 ou 2 fois durant la séance de travail pour le solliciter, lui rappeler qu’il était capable de…, qu’il pouvait faire l’effort de…, mesurant en même temps et en mon for intérieur que quand même, je n’avais pas préparé ce travail pour rien, que A. comme les autres devait reconnaître cette préparation en s’y mettant. A la fin de l’exercice, qui correspondait au temps de la pause, je suis passée derrière lui en insistant « je suis sûre que tu aurais réussi », puis j’ai rejoint C. et me suis assise à ses côtés pour corriger son travail. Les autres jeunes se préparaient à sortir, je finissais donc avec C. et nous allions tous dehors.
Lorsque la table sur laquelle nous travaillions C. et moi est bousculée. Je relevai la tête et aperçus A., debout et muet. Je n’ai pas du tout saisi la situation et m’en suis même étonnée « c’est toi qui as poussé la table ? » et continuai la correction.

Il s’est alors avancé, et nous a coincées dos au mur avec la table. Je commençais à comprendre à peine la situation, A. ne disait toujours rien.
Et soudain, il m’a insulté copieusement, ce qui m’a laissée un moment stupéfaite, n’ayant jamais vu A. dans un tel état. J’ai réagi verbalement. Très rapidement il a pris mes lunettes, les a broyées dans ses mains en soufflant très fort. Je me rendais seulement compte que la violence augmentait, pensant jusqu’alors que A. se calmerait. D’autant plus de violence que, toujours coincée contre le mur, j’étais impuissante pour intervenir, (ce qui me mettait en rage en même temps), ayant le souci des jeunes alentour, pétrifiés, et de C. à mes côtés, fragile et hémiplégique, qu’il fallait aussi ménager.
Les moulinets de mes bras ont énervé encore plus le jeune qui m’a retourné alors une paire de gifles et m’a tiré très brutalement les cheveux.
En entendant ces bruits ma collègue est intervenue, faisant par là diversion et s’est adressée autoritairement à A., ce qui eût pour effet de le ralentir, puis de l’arrêter.

Un peu comme s’il reprenait pied dans le contexte : classe 2, enseignante, groupe de jeunes, temps de pause. En effet, pendant les quelque 5 minutes qu’a duré ce déchaînement aussi soudain que brutal, il avait eu un regard fixe, peut-être ailleurs.

Ma collègue a accompagné A. dans la pièce d’à côté et d’un coup, je me suis mise à pleurer. Flottement : les jeunes étaient là ; je me suis ressaisie, leur ai proposé d’aller dehors et de revenir un peu plus tard. J’ai fait du café, échangé avec le chef de service qui est allée rejoindre A., calmé. Il est venu peu après me présenter ses excuses que j’ai reçues sincères.
Au retour des jeunes, j’allais mieux et nous avons échangé sans que j’ai pu avancer la moindre explication à ce moment, A. étant resté jusqu’à la fin de la matinée avec le chef de service dans son bureau.

Peu après, lorsque les jeunes sont partis déjeuner, j’ai raconté les détails à ma collègue, qui m’a alors rappelé que A. avait dit, et ce à deux reprises, qu’il était vraiment énervé et ne voulait rien faire. Dès 9 heures, dès le début de la matinée, ce que je n’ai pas entendu au moment de l’accueil.

Prolongement de cet incident


Il y eût, à la suite de cet incident, la première utilisation de la commission de réparation qui n’a pas convaincu nombre de mes collègues. La réparation, faisait office de sanction : A. devait faire un gâteau et le partager avec les jeunes du groupe concerné après échanges, discussion et tentative d’analyse de la situation avec lui-même, d’autres professionnels et moi-même lors de la réunion de cette commission. Cette réparation a fait beaucoup sourire et a alimenté de nombreux quolibets.
Le gâteau était bon, le partage bienvenu et cela a permis :
1- de mettre ensemble des mots sur ce qui s’était passé : mon insistance devant un refus exprimé et la réaction démesurée et inadmissible face à cela ; comme une violence interactive, 2- puis de passer à autre chose
Ce qui demeurait là était cependant bel et bien la confusion entre sanction et réparation : la décision de la commission de réparation faisait sourire quand l’absence de décision de sanction ne lassait pas d’interroger les collègues.

Réflexions autour de ce fait


Une telle violence est inacceptable, comment y réfléchir ?

Proposition :

Concernant la sanction et la réparation, la distinction nécessaire est à penser en deux temps et dans l’après-coup.
- La sanction est la confrontation à la loi et concerne l’institution, lieu « où s’institue la vie ». L’autorité, le représentant de la loi l’énonce. C’est un repère nécessaire de ce qui est autorisé, possible et de ce qui ne l’est pas, étant entendu que les limites à ne pas franchir sont explicites. Sanction à poser qui reconnaît le sujet, de sa capacité à répondre de ses actes.
Ce qui est difficile parfois, c’est d’élaborer la loi et de la faire fonctionner.

- La réparation « c’est la violence recyclée » (M. Vaillant) et elle concerne la démarche éducative. La commission de réparation est une instance qui peut permettre d’élaborer, de symboliser, de verbaliser l’acte posé.
Déplacer cette parole et l’accueillir, proposer une analyse. C’est un moment nécessaire.
Est-ce que la réparation peut être d’en parler seulement ? Ce peut être aussi reconnaître ce qu’autrui a subi et pouvoir en répondre.

« Quand on a pu faire réparation à quelqu’un, il semblerait qu’on supporte mieux d’être soi-même, que celui qui répare paraît mieux tenir le coup ».
M. Vaillant « La réparation »

Les deux démarches, institutionnelle et éducative ne peuvent être dissociées.

En guise de conclusion de travail :

Réfléchir à la violence que le professionnel peut générer. Y-a-t-il eu des phrases en trop ? ou au contraire a-t-il manqué de mots dès le début de la matinée ? Ou enfin les deux à la fois ?
Se penser disponible ou bien faire un effort pour écouter et cependant rater, bref ne pas entendre.
Savoir que tout échange, toute relation sont transférentiels, qu’un acte de violence est un défaut de symbolisation et que la parole et l’écoute sont des médiations : « le réel de la pulsion n’est traitable que par le symbolique » (J. Rouzel).


C. Eychène, Enseignante




II- Formation violence
La scène que je vais décrire se passe à l'IME, fin septembre 2003. Je suis diplômé depuis juin 2003 seulement, et j'ai été embauché début septembre 2003, j'ai donc trois semaines d'expérience environ quand arrive l'événement suivant:
C'est un matin, je suis donc le seul éducateur sur mon groupe. Tous les jeunes sont déjà attablés autour du petit déjeuner dans la salle à manger, et moi je me trouve quelques instants dans le bureau pour lire un document. Je ne vois donc pas ce qui se passe d'où je suis, mais j'entends une jeune fille Léa et un jeune garçon Léo, se disputer. Immédiatement la jeune fille vient me chercher et me dit à peu près ceci: « Eric vient voir il y a Léo qui a pris tout le chocolat en poudre et il en reste plus pour moi, il veut pas m'en donner. »
Je me précipite alors dans la salle à manger, bien décidé à régler cette histoire. Je suis suivi de près par Léa qui reformule sa plainte devant tout le monde en montrant précisément combien le bol de Léo est rempli de chocolat. Effectivement je dois reconnaître que Léo a bien plus de chocolat qu'il n'en faut, et j'estime donc qu'il pourrait partager sans être lésé. Je m'approche donc de lui et, ayant vérifié que la boîte était vide, je lui demande de bien vouloir donner une partie de son bol à Léa. Je rajoute aussi qu'il n'est pas tout seul ici et qu'il aurait dû demander si quelqu'un en voulait avant de se servir.
Léo a l'air énervé par cela et me dit: « Non je ne donnerais rien, et ça te regarde pas! » Je lui réponds alors en haussant un peu le ton qu'il n'aurait pas apprécié de se retrouver dans la situation inverse et qu'il devrait donc partager son chocolat car il est encore temps. Dans le même temps je me suis déplacé, je suis presque derrière lui, un peu sur le coté prêt à attraper le bol de Léo pour faire moi-même le partage. Je n'ai pas le temps d'esquisser le moindre geste que Léo se lève brusquement en criant: « Lâche-moi! »
Pourtant je ne le tiens pas.
Il se tourne alors vers moi et essaye de me frapper. Je suis très surpris je ne m'attendais pas du tout à cela. Léo continue en étant hors de lui, j'évite la plupart de ses coups et arrive tant bien que mal à lui bloquer ses bras. Je suis obligé cependant de le maintenir un instant ainsi car il n'a pas encore l'air d'être plus calme. Je lui dis de s'arrêter qu'il ne doit pas se rendre compte de ce qu'il fait « frapper un éducateur c'est grave ! »
Jugeant Léo un peu moins agressif, je relâche mon étreinte. Ça y est c'est fini tout s'est passé très vite, et je n'ai pas vu pendant ce temps là, qu'un garçon du groupe est allé avertir les éducateurs d'un autre bâtiment qu'il y avait « une bagarre sur mon groupe ».
Je vois donc arriver un de mes collègues qui me demande si tout va bien, il me propose de rester quelques minutes avec moi, mais ça va. Enfin je suis énervé car je réalise vraiment ce qui vient d'arriver et je ne suis pas très à l'aise. Je préviens Léo que je ne souhaite pas en rester là et que je lui demande de venir avec moi, juste avant de partir en atelier pour faire le point ensemble avec la chef de service. Je ressens le besoin d'être rassuré.
Léo ne veut pas venir, et je n'arrive pas à le dissuader. C'est donc tout seul que je vais raconter mon histoire à la chef de service, qui à mon étonnement trouve positif que Léo ait réagi ainsi. En effet Léo est habituellement très véhément, mais il ne passe jamais à l'acte. Peut-être lui ai-je permis bien malgré moi de prendre un peu plus d'assurance en le poussant à bout. Toujours est-il que j'appréhende la suite, et même si je comprends que par cette transgression, par cet acte violent, Léo a peut-être trouvé le déclic qui va l'aider à changer et à prendre sa place d'adulte, j'espère que cela ne se renouvellera pas !
En repensant à cette histoire avec un peu de recul, je m'aperçois que j'ai fait pas mal d'erreurs dans mon intervention, que je suis arrivé notamment un peu vite pour régler cette histoire tel Zorro sûr de son fait. Ensuite j'aurais très bien pu demander à un autre groupe de nous dépanner en chocolat comme cela peut se faire parfois. En m'interrogeant aussi sur sa phrase « Lâche-moi! » je pensais que j'étais tout simplement trop près de lui et que j'étais entré dans son ''espace vital'' et que je n'avais pas respecté la bonne distance physique. Or il se peut aussi qu'il ait voulu dire « lâche-moi les baskets, tu me saoules ! », car en lui disant non je coupais court à la jouissance qu'allait lui procurer sa décision de ne prendre en considération que ses désirs premiers.
Le soir même de cette altercation Léo est venu spontanément et sincèrement s'excuser, il sait qu'il ne doit pas faire cela. C'est vrai que ce jeune homme qui était plutôt en position de bouc-émissaire sur l'établissement a réussi ici à lâcher toute son agressivité; ce n'était pas une attaque dirigée contre moi personnellement mais peut-être plus contre l'image du père, de son propre père que je pouvais lui renvoyer.
Sachant les difficultés relationnelles et affectives de Léo avec son père, l'hypothèse précédente n'est pas à exclure.
Par la suite, il n' y a pas eu de « clash » de cet ordre là avec Léo, mais des relations difficiles avec de nombreux conflits en rapport avec l'autorité que je représentais.

Eric Nieto éducateur spécialisé, mars 2005


III-Violence


La scène se déroule à l’IME, peu de temps avant les vacances d’été durant un repas de midi. Ce moment-là est souvent le théâtre d’une grande agitation chez certains jeunes que nous recevons. Les éducateurs qui se succèdent tout au long de la semaine sont alors mis en devoir de « faire les gendarmes ». La salle de restauration est grande, n’offre aucune espèce d’intimité, chacun y est nécessairement livré au bruit et au regard de l’autre. Bref, l’ambiance y est semblable à la représentation classique de celle que l’on a d’une cantine scolaire, les éducateurs deviennent vite des « surveillants », bien qu’ils mangent à table avec quelques jeunes.
Le personnel de service passe avec un chariot à chaque table déposer les plats successifs suivant un menu établi pour la semaine. A la fin du repas tout le monde se rend dans une autre salle pour prendre le café autour d’un comptoir ou assis à une table de bistrot. C’est le moment de la pause la plus longue de la journée (1 heure / 1 heure et quart). Il n’y a pas d’activités spécifiques proposées, pas d’emploi du temps fixé, principalement parce que c’est ce qui se passe tout le reste de la journée… Les jeunes sont libres d’occuper ce temps comme ils le souhaitent, un peu de matériel de loisir est disponible, les éducateurs peuvent être sollicités pour participer à un jeu, mettre de la musique, discuter. Mais pour beaucoup qui ne sont plus repérés par un emploi du temps, cela semble être un moment très anxiogène qui donne lieu à une grande agitation, à des « débordements », des règlements de compte, à des appels plus ou moins déguisés à ce que l’éducateur intervienne pour remettre de l’ordre dans tout ça.
C’est donc lors d’un de ces repas de midi, et pas des moindres, puisqu’il s’agissait de celui du jour de départ en « grandes vacances » que j’ai vécu un moment de violence que j’ai souhaité exposer lors de cette formation car il m’a « travaillé ». Un jeune homme, Antoine, connu et craint pour sa violence, ayant « envoyé des éducateurs à l’hôpital », bénéficiant donc d’une réputation qui le précède, semblait quelque peu tourmenté pendant le repas. C’est une observation que j’ai pu faire à posteriori, n’ayant sur le moment accordé que peu d’importance à une impression fugitive. Le repas se déroule pour autant dans les conditions habituelles, et c’est juste après que les choses vont déraper. Au moment du café, je remarque que Antoine commence à agresser une camarade, lui donnant des coups répétés. Sachant que ça peut aller très loin avec lui, j’interviens assez rapidement (malgré une certaine appréhension !). Je demande à Antoine d’arrêter, lui dit qu’il risque de faire très mal à la jeune fille, essaie de demander la raison de cette violence expliquant qu’on va régler les choses autrement, que les éducateurs peuvent l’y aider… La seule réponse de Antoine sera « Ne me touche pas ! », mais la jeune fille continuant à se faire frapper, je continue d’intervenir. Je ne me souviens plus précisément si je l’ai « touché » mais Antoine a fini par se retourner contre moi. Les coups pleuvent, que je ne parviens pas à arrêter, ayant pris (peut-être à tort ?) le parti de continuer à parler à Antoine, voire celui de le rassurer tellement il a l’air perdu, dépassé. Je me protège donc un minimum mais rien n’y fait, il ne s’arrête pas. C’est alors qu’un jeune, Claude, lui aussi « connu » pour sa violence, vient essayer de raisonner Antoine en s’interposant (les autres jeunes et les quelques éducatrices présentes me semblent depuis le début complètement « sidérés »). A ce moment-là, je pense que la situation va revenir à la normale, et trouve l’intervention de Claude très à propos ! (« on ne se bat pas avec un éducateur ! ») et en résonance avec un épisode quelques temps auparavant, lors duquel c’était Claude qui voulait se battre avec moi, suite à mon intervention, et qui s’était repris face à la fermeté de mes paroles : « comment, mais ça ne va pas bien, tu veux te battre avec un éducateur, mais tu te rends compte… ». Seulement, ça n’est pas fini, Antoine « revient à la charge » et les coups pleuvent de nouveau. Que se serait-il passé si ça avait continué, à quel moment allais-je changer de posture ? … Ces questions restent sans réponses, car Claude intervient de nouveau, d’une manière plus radicale cette fois, il donne un coup de poing bien placé dans le nez de Antoine, ce qui l’arrête net. Il saigne un peu… Chacun commence à retrouver ses esprits, et pour détendre l’atmosphère j’ouvre les fenêtres (il fait très chaud), je mets un peu de musique, jetant un oeil sur Antoine qui est allé boire son café au comptoir. Je vais prendre l’air. Plus tard, je vois Antoine passer, qui est mécontent du coup reçu par Claude, il souhaite aller se plaindre au directeur. Je profite de l’occasion pour reprendre contact avec lui, lui disant que je peux l’accompagner chez le directeur en lui rappelant que Claude ne lui a mis un coup de poing que parce qu’il me tapait dessus… Il me dit ne pas s’en souvenir ! Nous allons donc tous deux dans le bureau du directeur, je laisse Antoine porter plainte, puis rappelle à mon tour les faits. Le directeur rappelle les règles à Antoine qui l’écoute religieusement. Voilà, les choses auraient pu s’arrêter là. Il y a eu à l’origine un conflit avec une jeune fille (pour une histoire d’insultes à la copine de Antoine), il y a eu un débordement, échec de la réponse immédiate de l’éducateur présent, coups portés au « représentant de l’autorité », arrêt par la force ou en tout cas par un acte qui a permis un « retour à la réalité », mise au point dans le bureau du directeur. Je ne m’en sors qu’avec quelques rougeurs passagères, je pense partir en vacances tranquille. Je dirai aux quelques personnes que je croise avant mon départ que l’incident est clos, et tout paraît réglé.
Ce n’est pas le cas. Ou plutôt c’est réglé du côté de l’établissement, du côté de la sanction (la mise au point, l’admonestation pourrait-on dire) mais le malaise va perdurer ailleurs, dans ma relation transférentielle avec Antoine. Tout d’abord quelques jours après mon départ en vacances, je vais curieusement revivre la scène en rêve une nuit, signe que quelque chose n’a pas trouvé d’issue. M’apparaîtra alors l’inertie (réelle ou fantasmée, peu importe) de mes collègues présents, l’impression de m’être un peu donné en spectacle, une forme de rancune envers Antoine. Puis tout ça disparaîtra avec les vacances.
Cependant, à la rentrée, au moment des repas principalement, je me rends vite compte que j’ai une certaine appréhension à intervenir auprès de Antoine cela fausse nécessairement nos rapports. Je vais alors réfléchir à une manière de reparler des choses avec lui, j’en ressens l’impérieuse nécessité, il me paraît important de ne pas laisser un malaise s’installer parce que les choses n’auraient pas été parlées. Seulement ce serait instrumentaliser la parole et faire fausse route que de prendre Antoine entre quatre yeux au détour d’un repas, il s’agit de donner un cadre à notre échange, que ce ne soit pas artificiel, ce serait inopérant, voire intrusif, violent face à la culpabilité qui existe sans doute chez Antoine. Comment aborder le terrain de la responsabilité sans remettre une couche de culpabilité ? Un temps, j’envisageais de demander la coopération de la psychologue ou du médecin psychiatre, peut-être un entretien à trois ? Mais je laisserais traîner, et petit à petit cela me paraîtra trop tard… Je garderai donc ça dans un coin de ma tête, prêt à saisir une opportunité…Mais cet épisode de violence n’aura pas eu que du mauvais : un jour, lors d’un repas, une éducatrice me demande de bien vouloir manger « pas trop loin de Antoine », elle ne se sent pas de le faire et Antoine semble perturbé. Je le remarque aussi et commence à avoir l’intime conviction qu’il va « exploser », d’autant plus que lorsque je vais le saluer il m’accueille d’un « casse toi connard » ou d’un « va te faire enculer », je ne me souviens plus très bien… Nous savons que lorsque Antoine est aussi direct c’est qu’il nous indique qu’il est à deux doigts de laisser jaillir toute son agressivité. Face à cela, en concertation avec mes collègues présents, je prends sur moi d’appeler la chef de service pour exprimer notre sentiment sur l’imminence d’une « crise de violence » de la part de Antoine que chacun nous avons eu, avant même de nous en parler. Je suis renvoyé vers le directeur auquel je présente la situation, et qui va venir, toute affaire cessante, passer le repas à la table de Antoine. Cela aura un effet immédiat, Antoine redevient serein. M’ayant aperçu qui appelait, je me dis qu’il m’en tient peut-être rigueur, mais pas du tout, passant à côté de sa table peu de temps après, il me retiendra même pour me faire un « câlin ». La présence du directeur est décidément extrêmement rassurante pour lui ! (on pourrait presque penser qu’il me remercie par son câlin de l’avoir appelé). Le repas et l’après-midi se passeront bien, même après le départ du directeur. Cela montre bien que Antoine dans ses moments d’angoisses, a les plus grandes difficultés à faire tenir quelque chose de l’ordre de la loi en dehors de la présence de son représentant direct.
Pour autant, avoir un petit peu saisi cela, n’empêche pas que le malaise de ce qui s’est passé avant les vacances est toujours présent, en suspens, palpable il me semble dans nos contacts. Quelque chose d’anodin permettra d’en sortir quelques temps après. Un jour que j’arrive à l’IME pour « faire le repas », je croise Antoine qui me salue d’une drôle de façon, il fait mine de me donner des coups, un peu comme dans un film de kung-fu. C’est alors que je lui dis que ça ne me fait pas vraiment rire, que je crains un peu ça car il m’a tapé dessus une fois. Il reste tout d’abord interloqué, puis me dit s’en souvenir. Nous échangerons alors quelques mots à ce sujet, puis repartirons chacun à nos occupations respectives. Sans doute ce moment n’a pas tout réglé, mais il est la conclusion d’un travail de maturation qui m’a permis de parler du malaise avec Antoine et lui a donné la possibilité de retrouver la mémoire (!), c’est-à-dire de se retrouver sujet responsable de son acte. Certes, la question n ‘est sans doute pas réglée pour Antoine. Concernant son rapport face à « l’autorité » mais il reste l’expérience faite d’une restauration de nos positions subjectives, là où il n’y avait eu que violence, à l’exclusion de tout sujet. En effet, une personne peut être agressive et à ce titre-là être sanctionnée pour ses actes mais il s’agit de ne pas oublier, dans nos pratiques, que la violence c’est avant tout ce qui « fait violence » et non un attribut du sujet, et que par conséquent, seul un travail des relations transférentielles peut permettre une certaine restauration subjective.

En conclusion, cette formation me semble avoir été l’occasion pour chacun des participants d’interroger sa pratique dans le cadre des relations transférentielles au sein d’enjeux institutionnels. Il n’a jamais été question de trouver des recettes, chaque situation étant particulière, mais plutôt de prendre conscience de mécanismes inconscients.
Ce travail et ses répercussions au quotidien a révélé l’importance, voire la nécessité, d’un tel espace collectif d’expression, d’analyse et d’élaboration permettant de retrouver de la subjectivité dans un milieu institutionnel par nature toujours enclin à la maîtrise et à l’entropie.

Fabien Rouger


IV- Ces étranges étrangers



Cette histoire se déroule très loin d’ici, pendant un séjour de rupture.
Un projet avait été mis en place afin de permettre à des jeunes de 15 à 17 ans de trouver de nouveaux repères.
Loin de leur pays, ils étaient mis dans une situation nouvelle qu’ils ne connaissaient peut-être pas : aider les autres…
Ce séjour à visée humanitaire concernait 5 jeunes dont une jeune fille.
Trois éducateurs et un autre adulte accompagnaient ces adolescents.
Une maison avait été louée. Outre ces 9 personnes, une dixième personne une cuisinière, y habitait avec sa fille de 4 ans.
Le temps était organisé de telle sorte que le travail s’effectuait le matin et que l’après-midi restait libre pour les jeunes.
Je me suis retrouvé donc seul, responsable du groupe d’adolescents, les autres adultes étant partis en ville.
Ces jeunes qui ne connaissaient pas trop les limites étaient revenus assez excités du travail et s’étant sentis un peu plus libres par ma seule présence, avaient commencé à adopter un comportement qui, peu à peu me dépassa.
Réfugiés ensemble au premier étage, ils ont commencé à monter en pression, au départ, verbalement. Petit à petit, la situation a évolué et divers objets ont commencé à passer à travers les fenêtres pour « atterrir » dans le jardin : accroché au bout d’un drap, un lit commençait même à descendre le long du mur !
A l’extérieur, un « large public » s’attroupait peu à peu autour de l’habitation attiré par cette étrange animation…
Peu habitué à faire face à ce genre de situation avec des jeunes qui pouvaient être très violents, je maintenais une présence physique, évitant les jets de chaussures, les objets divers, les barres de fer…
La cuisinière s’était barricadée dans la cuisine avec sa fille, armée … d’un grand couteau !
Les jeunes avaient semble-t-il décidé de me faire craquer et ils ne cessaient de me narguer de toutes les façons qu’ils pouvaient.
Le temps était très long…Une heure, 2 heures… 3 heures…
Dans mon for intérieur, je bouillais, pris entre la peur et l’énervement.
A un moment, j’ai craqué : une parole déplacée de l’un d’eux a été la goutte qui a fait déborder le vase. Je me suis levé d’un bond et me suis rendu en courant au premier étage où tous les jeunes se trouvaient.
Voyant que j’allais au devant d’eux très en colère, ils sont entrés dans une chambre.
Le jeune particulièrement incriminé s’était caché dans une armoire. Vite découvert, je m’apprêtais à lui mettre une raclée quand deux des jeunes m’ont retenu fermement en me disant que je n’avais pas le droit de les frapper…
Peu après, les adultes revenaient prendre le relais .

Quelques commentaires :

Dans la situation qui a été décrite et après avoir échangé avec les collègues de formation, on peut remarquer que plusieurs facteurs sont entrés en jeu et ont contribué à mettre en place cette scène.





Tout d’abord, nous avons reparlé de l’organisation même du séjour. La prise en charge du groupe était inadaptée : le fait de laisser un éducateur, seul avec les cinq jeunes, n’a sans doute pas été le bon choix.
Un des stagiaires relève « qu’il n’y a pas de contenant… »

De plus, la dizaine d’années que j’avais passé dans un CAT ne m’avait pas préparé à gérer ce genre de problèmes. Les deux autres professionnels travaillaient en MECS et au Foyer de l ’Enfance : ils connaissaient mieux le genre de jeunes et leurs réactions possibles.
Dans les mois qui ont précédé le départ du groupe, la mise en place du séjour m’a quelquefois laissé perplexe : le manque de préparation et de cohésion des adultes ont permis aux jeunes de trouver une faille.

Dans la chronologie des faits, je me rends compte d’une certaine impuissance face aux événements qui se déroulent. Le temps semble s’être arrêté. Je suis seul face à un groupe qui semble avoir perdu toute raison...
Lorsque je décide de faire quelque chose je suis déjà hors de moi...
L’action qui se met en place, quand je monte à l’étage, ressemble plus à du défoulement qu’à un acte éducatif...
Le face à face entre le jeune et moi trouve une issue avec l’intervention de ses deux camarades : ils me retiennent, et se posent eux-mêmes en tiers comme pour rétablir un cadre une règle, nécessaire à tous… .

Laurent Papot



V- La corrida


Les faits suivants vont relater, à un moment donné, une situation de violence vécue. Pour mieux comprendre cette situation, je vais, par voie épistolaire, exposer le type de violence, le contexte, le récit chronologique des faits et ma réaction face à cette violence. Ensuite je vais expliquer le contre-coup après ce dernier et la résultante suite à cette réponse, les changements relationnels qui se sont construits dans la durée. Pour finir, je donnerai mon avis et mon analyse après avoir échangé lors de la formation violence avec mes collègues de formation et Joseph Rouzel.

Quelques années auparavant, je me suis retrouvé en tant qu’éducateur technique, impliqué dans un tourbillon d’agressivité dont l’issue a été un contact physique entre un adolescent et moi. Il y a eu agressivité verbale (grossièretés, insultes) puis gestuelle (bras d’honneur, charge sur moi dans l’intention de me frapper) de sa part.
Ces faits se sont déroulés à l’I.M.E « Les Mûriers » au sein de l’atelier pré-professionnel espaces verts qui a pour but de les préparer à une insertion sociale dans le monde du travail. C’était un-après midi où j’accueillais un groupe de jeunes. Cela implique un comportement adapté (respect d’autrui et respect du règlement de l’atelier). La scène de violence s’est déroulée lors d’une pause en fin d’après-midi. C’est un moment plus propice à ces débordements d’agressivité car les deux groupes d’espaces verts se réunissent pour se changer. Puis, ils attendent l’heure pour rejoindre leur groupe de vie (nombre important de jeunes sur un temps d’inactivité).
Donc, par un après-midi en atelier, après avoir fait leur travail demandé dans une ambiance agréable, les jeunes reviennent avec leurs matériels pour se changer et clôturer une demi-journée de travail. L’un d’entre eux, ayant des problèmes relationnels avec ses pairs et
demandant à effectuer une tâche seul, revient pour se changer au vestiaire (lieu propice à l’agitation car restreint pour le nombre de personnes accueillies). Cela se passe relativement bien. Après s’être changé, les jeunes ont un temps pour se reposer et être ensemble avant de repartir sur leur groupe de vie. Connaissant les difficultés relationnelles de ce jeune, je restais vigilant et prêt à toutes éventualités. Ce jeune en question a commencé à embêter une fille qui était tranquillement assise dehors près de l’atelier. Je lui fais gentiment la remarque d’arrêter. Il n’en prend pas note et continue en étant de plus en plus insistant. Je renouvelle ma requête de façon claire et ferme qu’il n’a pas à embêter ses camarades. La jeune fille se plaignait en criant de plus en plus fort. Du coup, il insistait de plus en plus comme si l’entendre crier était pour lui une jouissance. A ce moment je décide de m’interposer entre les deux pour couper court à ces chamailleries. Il a complètement occulté la jeune fille et a transposé son mal-être sur moi. Il a commencé à s’en prendre à moi verbalement en me criant que cela ne me concernait pas et que je n’avais pas à intervenir. Je lui ai expliqué que l’on ne pouvait pas se comporter de la sorte avec ses pairs. Il commence alors à m’agresser gestuellement en me faisant des bras d’honneur. Non content de sa réaction, je hausse la voix. Mais, à ce moment, son état d’excitation était tel qu’il n’était plus en mesure d’entendre. Il montait en pression comme une « cocotte minute ». Il me dit qu’il allait finir par me frapper si je ne partais pas, comme si en intervenant j’avais coupé court à un grand moment de jouissance. Je restais sur mes positions. Il y avait quelques mètres qui nous séparaient. Il a commencé à lever le poing en l’air en me menaçant, les yeux écarquillés d’une personne qui ne répond plus de ses actes.

A cet instant, j’ai compris que l’issue était soit la fuite en m’écartant de son champ de vision et en voyant si l’éloignement pouvait calmer les esprits, soit de tenir mes positions en attendant sa réaction. Ne voulant pas partir pour des raisons de fierté, je décide donc de ne pas bouger. L’issue était fatale. Il a chargé comme un « taureau », courant le poing fermé et levé, droit sur moi. L’angoisse et la peur ont commencé à m’envahir, elle montait au fur et à mesure qu’il se rapprochait en voyant de mieux en mieux ses yeux remplis de haine. La charge me paraissait une éternité comme si les notions de temps avaient disparu durant un court instant. Une phrase résonnait en moi « ne montre pas ta peur, reste calme ». L’affrontement devenait inévitable « comme le matador face à l’animal lors de la mise à mort ». J’ai évité le coup et je me suis servi de son élan pour le déséquilibrer et le mettre à terre en faisant attention de ne pas lui faire mal. Il est au sol, maintenant il ne restait plus qu’à le contrôler et le bloquer en attendant que la tempête se calme. A cet instant, la colère est montée en moi et j’avais envie de le « claquer ».De son coté, j’ai senti la peur dans ses yeux ; Son regard avait changé. Il s’est effondré en larme en me suppliant de le lâcher. J’ai compris alors que la pression était tombée et je l’ai libéré. Il s’est relevé et est parti s’isoler, la colère et l’agressivité envolées. Voilà, c’était terminé et le calme était revenu.

Un sentiment de culpabilité « cette sensation de l’avoir mis dans une position de soumission, comme un animal », un sentiment de mal-être : « cette sensation d’avoir récupéré son paquet » s’installent chez moi. Etait-ce la solution ? Ai-je bien réagi en répondant violence contre violence ? N’ai-je pas, en réagissant de cette façon, envenimé la situation ? Surtout, que faire maintenant ? Et le besoin de ne pas en rester là. Donc je décide d’aller à la rencontre du jeune et de présenter mes excuses pour mon acte de violence. Il était de nouveau accessible dans le dialogue et me présente lui aussi ses excuses. La discussion peut alors s’engager et le travail peut commencer. Il m’a expliqué qu’à des moments, c’était plus fort que lui et ne pouvait pas se contrôler mais avait envie de changer car c’était qu’après coup qu’il se rendait compte du mal qui pouvait faire autour de lui. Je lui ai répondu que s’il était d’accord on allait travailler ensemble sur sa problématique en atelier pour que cela ne se reproduise plus, ou moins souvent. Pour cela je lui ai expliqué que de gros efforts devront être faits de son coté pour se contrôler.

Les changements relationnels avec ce jeune ont évolué dans le temps. Les crises se sont espacées et la relation avec l’adulte s’est améliorée. Il s’est mis, pour blaguer, à m’appeler « tonton » et mon collègue de travail « papa ». Il a trouvé sa place petit à petit en atelier et acceptait plus volontiers de travailler en équipe. Il s’est créé un univers sécurisant en atelier. Ensuite, l’âge adulte arrivant il est parti de l’I.M.E pour travailler en C.A.T. Il est revenu nous revoir plus tard en nous disant qu’il était content et que ça se passait bien en C.A.T .

La formation violence m’a permis, en échangeant avec mes collègues de formation et Joseph Rouzel, de comprendre qu’il n’y a pas de méthodes précises. J’ai agi de façon pulsionnelle face à ce jeune mais que le principal c’est de s’en servir après pour pouvoir avancer. Répondre violence contre violence peut être une solution selon les situations. Cependant, on vit un sentiment de solitude au moment des faits, un sentiment de culpabilité qui fait qu’on a besoin de ne pas en rester là. L’acte posé, comment le travailler pour qu’il soit bénéfique. Cette violence est souvent présente lors d’une inactivité et pendant des moments où il y a un fort regroupement de jeunes. L’occupation ne résout pas le problème de la violence mais le déplace et elle fait surface toujours un jour ou l’autre.

Nicolas BOILEAU

VI- Formation Violence Séance n° 3



La scène se passe durant le repas de midi, au réfectoire, avant que de nouvelles dispositions ne soient prises pour améliorer les conditions d’accueil.
C’est déjà un moment repéré de longue date comme insatisfaisant sur le plan éducatif, générateur d’agressivité, de tensions et de violence, encadré par chacun suivant ses propres seuils de tolérances plutôt que de manière réfléchie, après une élaboration et une concertation institutionnelle.

Ce jour là, je mange avec un petit groupe dans la petite salle à manger (qui existait encore), isolée par une vitre du reste du réfectoire ; l’ambiance est agitée. Le jeune D. connu pour son instabilité ne cesse de se lever, de provoquer ses copains et, par ricochet, de tester les limites de la tolérance dont vont faire preuve les éducateurs présents.
Sur les quatre personnes en service, une seule éducatrice s’interpose et tente de calmer D. sans réellement y parvenir.

Dans mon aquarium, où les bruits parviennent très étouffés, j’observe la scène en fulminant : j’ai souvent râlé contre le manque d’homogénéité de l’accompagnement éducatif pendant le temps du repas. Spontanément, j’ai envie d’intervenir mais je m’abstiens de le faire : il serait mal venu de jouer les « Zorro » en venant soutenir ma collègue, alors que je suis le plus éloigné de la scène.
Entre-temps, la situation s’est dégradée au point que ma collègue, s’étant faite insulter et à bout d’arguments, met le jeune D. dehors pour quelques minutes, afin qu’il se calme.
D. choisit de sortir par le petit réfectoire, en passant il m’insulte aussi ; je lui réponds qu’il l’a bien cherché et en lui demandant de sortir le plus vite possible. Ce qu’il fait.
Quelques instants plus tard, il surgit à nouveau, bouscule une table et m’insulte de plus belle ; hors de moi, je le repousse dehors, le saisis fermement (peut-être violemment ?) par le col et lui demande de se calmer. Bien évidemment, cette montée de la tension ne l’incite pas à s’arrêter. Les coups partent, et ça finit en combat de rue ! Lorsque chacun a eu sa ration, lui une grosse bosse sur le front et moi un œil au beurre noir, on se sépare.

J’ai appris par la suite que le jeune D. ne supportait absolument pas le contact physique, dans ce type de situation.
On s’aperçoit que les circonstances qui ont amené l’échange violent ont été souvent repérées comme point de départ d’une confrontation physique :

- solitude de la personne représentant l’autorité, ou l‘ordre, ou le soin face à un individu ou à un groupe en recherche de limites ou hors de lui.

- vacance du cadre institutionnel soit par manque de moyens : équipe réduite à un individu, soit à cause de locaux inadaptés favorisant l’éclatement, soit par manque de discours : pédagogie sans réflexion collective pouvant la légitimer, laissent l’individu seul avec ses choix.

- Pas de lieu ni de discours préalable, pas de préparation pour recevoir et appréhender le symptôme, même violent, et le traiter par le langage, donc sur la scène sociale.

Dans l’expression violente, souvent réciproque, on s’aperçoit que c’est la pulsion qui est à l’œuvre, hors du langage et du social. Il y a de la jouissance à passer à l’acte.
Or, la parole, dans sa fonction de symbolisation, de division, de castration, est le seul mode de traitement et d’opposition du social à la jouissance.
La parole aussi peut être très violente, mais elle reste dans l’ordre du social.
Freud : « quand les guerriers se sont insultés au lieu de se lancer des flèches, ils ont inventé la culture ».

Dans ce cas précis, l’affrontement physique n’a rien résolu du tout, même si la tension est tombée et si le bon sens commun proclame « qu’une beigne de temps en temps, ça fait pas de mal ! »
Les progrès dans l’accompagnement du repas sont venus du déplacement de cette question dans les lieux institutionnels de réflexion où de nouvelles attitudes ont pu être envisagées et mises en pratique :

- un service pour les adolescents de l’IME et un autre pour les adultes de l’ATO.
- une relation individualisée avec les jeunes en difficulté.
- l’ouverture et l’animation de la salle d’externat pour prendre le café.

Le climat s’est nettement amélioré.


Serge Navel



VII- Formation violence

Il y a quatre ans, lorsque je travaillais en institut de rééducation sur un groupe d’internat de neuf jeunes âgés de 10 à 13 ans, j’ai été confrontée un soir à un jeune de 12 ans en pleine crise de colère.
Il avait eu une altercation avec un autre jeune du groupe. Tout le groupe était très agité comme c’était souvent le cas le soir entre le temps de classe et le repas. Je me trouvais seule, mon collègue ayant dû s’absenter.
Le jeune voulait absolument se battre avec l’autre garçon et pour cela, il dévastait tout sur le groupe en le poursuivant. Je suis parvenue à le contenir physiquement à plusieurs reprises puis il m’échappait à nouveau. Les autres étaient très agités et prenait parti pour l’un ou l’autre. Mes collègues du groupe voisin n’entendaient pas et ne sont donc pas intervenus. Cela a duré environ ¾ heure puis j’ai réussi à l’entraîner dans le bureau des éducateurs pour tenter de l’isoler et de le calmer. Il n’en a rien été puisqu’il était furieux de ne plus pouvoir attraper son « ennemi » du moment. Il s’est mis à se débattre encore plus en voyant que je le tenais fortement , il m’a mordue pour que je le lâche. Ce geste m’a tellement surprise et mise en colère que, sans même réfléchir, je l’ai giflé. Lui-même a été surpris à son tour puis m’a crié que je n’avais pas le droit de le taper et qu’il le dirait à son père. Connaissant son père et leur relation assez marquée par ce genre de relations où il le poussait à bout et où la conclusion était la même que celle qui venait de se passer, je lui disais que j’allais l’appeler et l’informer immédiatement.
Nous avons donc appelé son père du bureau et celui-ci a dit que j’avais eu raison et que s’il avait été présent, il lui en aurait mis une seconde. Son fils entendait ses propos par l’interphone. Il a été comme calmé par le soutien que son père apportait à mon acte. Le reste de la soirée s’est passé sans anicroches.
Après le repas, je suis allée le voir dans sa chambre pour reparler de cette gifle et du fait qu’il m’avait poussée à bout et que j’avais réagi impulsivement mais que je n’étais pas contente d’en être arrivée là. Nous avons parlé des situations identiques qu’il vivait souvent avec son père qui ne supportait pas ses colères ou son opposition et finissait par le gifler tant il était dépassé et incapable de trouver d’autres solutions.
Par la suite, la relation de confiance que j’avais avec ce jeune ne s’est pas trouvée altérée par cet épisode ; malgré d’autres moments tendus, cela ne s’est pas reproduit.
J’ai choisi d’exposer cette situation car cela a été jusqu’à présent l’unique gifle que j’ai donnée et que cela m’avait beaucoup questionnée et d’une certaine façon culpabilisée.

Sophie Minon



VIII- Formation violence


La scène s’est déroulée dans un I.R. où j’occupais les fonctions d’institutrice spécialisée dans une classe d’adolescents âgés de 13 à 15 ans.

Un après-midi, je décidais de projeter un film et j’amenais mon groupe d’élèves dans la salle réservée à cet effet. Une éducatrice m’accompagnait. Ce déplacement ne s’effectuait jamais sans risques et l’installation était souvent houleuse !
Dans ce groupe, très dynamique, il y avait Thomas, jeune adolescent particulièrement perturbé sur le plan comportemental et relationnel. Il était intelligent malgré un retard scolaire important ; d’un physique agréable, séducteur, il se posait en « caïd » dans l’institution – Institution en tant que « lieu où vit un groupe qui se construit » (le transfert d’après J. Rouzel). Ce jeune Thomas s’opposait systématiquement et transgressait les règles avec un malin plaisir. Il n’avait aucun respect pour le travail des autres, était insolent et provocateur envers les adultes remettant régulièrement en cause leurs paroles. Il rackettait les plus fragiles et, en dehors du regard des adultes, se montrait violent et malsain envers certains jeunes vulnérables.

Il y avait des élèves de l’I.R. qui se soumettaient à ses volontés, par crainte, et semblaient perdre leur identité en sa présence ; il les faisait agir à sa place sans problème. Son attitude frôlait la perversion.
« Le travail éducatif est un métier dangereux où l’on part au front tous les matins…. Le front, c’est la confrontation avec des personnes en grande souffrance psychique et sociale. » (J. Rouzel). Tel était le cas de Thomas. Ce jeune était en souffrance, conscient de ses difficultés relationnelles et scolaires et incapable d’y faire face, impuissant devant la tâche insurmontable que représentaient ces obstacles. La situation d’apprentissage donc de déstabilisation cognitive, engendrait chez lui de l’anxiété de la frustration et des réactions violentes car le contexte familial ne lui avait pas permis de se constituer une sécurité de base suffisante lui permettant de se risquer dans des déstabilisations cognitives.
Je devais représenter un « éduc à tuer », d’ailleurs j’avais droit à des menaces du genre : « si tu le dis à mon père… je te tue et là je serai soulagé ! J’irai en prison mais tu seras morte donc je serai bien….. »

Revenons au fait : tous les élèves s’installent devant la télévision, le film commence, les jeunes sont relativement calmes. Tout d’un coup, pour une raison anodine, Thomas se jette sur son voisin, moins costaud que lui, l’attrape par le cou et le serre très fort comme pour l’étrangler. Nous intervenons immédiatement en lui demandant de lâcher cet élève, il continue à serrer, nous essayons de les séparer de toutes nos forces, nous sommes en colère et en même temps effrayées : mais il ne nous entend pas. Finalement Thomas lâche sa victime en état de choc et s’enfuit en courant. Les élèves témoins de la scène sont visiblement secoués. Nous essayons de les réconforter en dédramatisant la dispute mais un sentiment de colère et d’impuissance nous envahit.
Les responsables de l’établissement sont prévenus aussitôt. Apparemment notre émotion n’est pas partagée…. Je considère que l’acte commis est grave et ne doit pas être banalisé. Je demande une réunion pour en parler. Le lendemain matin, Thomas revient en classe comme si de rien ne s’était passé : aucun sentiment de culpabilité ne l’habite. Je ne peux supporter cette attitude et la banalisation de cet acte. Je considère que ce jeune Thomas va de plus en plus mal et qu’il devient dangereux pour les autres.

Enfin, je suis entendue et il est décidé que ce jeune passera en conseil de discipline et que son cas sera soumis à la commission de réparation : instance qui permet de remettre de la parole et du social là où il a eu transgression et passage à l’acte violent.
La sanction fut la suivante : exécuter des travaux de jardinage le samedi matin sous la surveillance du chef de l’établissement.
Mais voilà, cette sanction-réparation fut en fait, un grand moment de plaisir pour ce jeune homme. C’était presque un honneur pour lui de venir travailler tout seul dans l’établissement et faire son activité préférée. Comme il sut se montrer poli et charmant on lui offrit le petit déjeuner et un cadeau de remerciement. Résultat, Thomas interpréta cette sanction à sa façon : la Loi était de son côté, son acte restait anodin, la preuve ? Il avait fait ce qu’il aimait et le chef de l’établissement l’avait félicité et récompensé !
Sanctionner est un mot à double sens : cela peut signifier « approuver, confirmer par un acte officiel ou au contraire prendre une mesure répressive ».
On peut constater que le choix de la « sanction » dans nos établissements se pose de manière difficile : il paraît tabou ! On doit se poser la question de la compréhension, du lien que le jeune est capable d’établir entre l’acte répréhensible qu’il a commis et la sanction qui en résulte. Il transgresse la loi et « la punition » devient une récompense. Où sont les repères et la cohérence ?
Dans « Le transfert et son maniement dans les pratiques sociales page 12 » Joseph Rouzel écrit : « les éducateurs sont à une place que la société exige de tenir : transmettre des limites. Mais par ailleurs, ces limites elle s’empresse de les détruire. » Sur la même page il évoque une histoire où se pose la transmission des limites et ce cas fait écho à la situation que j’ai exposée. En effet, il dit : « Ce jeune se fatigue à transgresser, sans doute parce que c’est comme pour tout adolescent, la seule façon de repérer son désir à travers une confrontation à la loi, et rien ne répond. Rien ne répond de son acte et donc rien ne lui permet d’en répondre à son tour. Il est dépossédé du sens de son acte. C’est un jeune sans limite ».

Rappeler la Loi fait exister l’autre. La loi n’est pas faite par l’adulte dans la situation mais simplement dite par lui, ce qui est tout autre chose. Sur le fond, ce qui permet de sortir de la crise c’est la référence à une Loi commune qui n’est pas faite par les protagonistes mais à laquelle ils sont soumis conjointement. Donc, la réflexion sur la violence ne peut faire l’économie d’un débat social sur la question de la Loi. L’efficacité d’une sanction se situe au niveau de la parole qui la fonde et non au niveau de la privation matérielle qui la signifie et toute sanction matérielle devrait être posée comme un acte signifiant. Il est donc nécessaire de reprendre l’événement après coup et d’exprimer au jeune ce que l’on a ressenti..

Bien sûr il faut faire la différence entre les passages à l’acte qui relèvent de la pathologie de ceux qui relèvent de la délinquance.
De toute façon, il est indispensable de sanctionner l’acte violent, quelles qu’en soient les motivations profondes car s’il n’y a pas de sanction, le geste n’a pas de sens…. Il existe des pratiques pédagogiques, qui sans prétendre être capables de régler toutes les crises peuvent nous aider à les prévenir et même à les éviter. Je citerai comme exemple, entre autres, les pratiques de la pédagogie institutionnelles où existe une instance nommée « conseil » qui, en amenant les protagonistes à s’exprimer et à écouter, propose au conflit une autre solution que la violence….
P. Bourdieu, sur ce thème, a écrit : « Le travail pédagogique a pour fonction de substituer au corps sauvage et en particulier à l’éros asocial qui demande satisfaction à n’importe quel moment et sur le champ, un corps « habité » c’est à dire temporellement structuré ».
Ce travail passe par l’apprentissage de la parole. Quand l’enfant parle au lieu d’agir, il est sur le chemin d’une maîtrise du monde et de soi-même absolument nécessaire à la vie en commun dans les sociétés humaines.
Est-ce que notre fonctionnement institutionnel, nos pratiques pédagogiques et éducatives donnent toujours aux jeunes les moyens de faire ses apprentissages ?
Au plan des structures, ménage-t-on réellement des lieux de paroles qui permettent aux jeunes de prendre des décisions concernant leur vie ?

En conclusion, comme le pense J. Rouzel :
« L’institution est à fabriquer en permanence, elle est le fruit de chacun, quelle que soit sa place. Les lieux où se fabrique l’institution ce sont ces lieux de paroles et d’activité, formels ou informels, qui permettent à un groupe humain de rester vivant et à ses membres de se supporter les uns les autres ».

Yvette Souchon, Enseignante

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