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Enfants-tyrans

Envoyé par Joseph Rouzel 
Enfants-tyrans
20 July 2018, 05:38AM
Enfants-tyrans*

« Familles, questions cruciales », par Hélène Bonnaud

Plusieurs médias se sont fait l’écho de ce qu’on appelle « les enfants tyrans », s’inquiétant de la propagation de cette pathologie chez les enfants d’âge scolaire. Sous ce signifiant dont on peut dire qu’il est particulièrement parlant pour nommer un comportement dérangeant chez l’enfant, on signale l’exercice d’une domination aussi bien physique que verbale de l’enfant envers ses parents, pouvant prendre des formes allant de l’insolence jusqu’à la violence, la colère, la crise. Selon les comportementalistes, un trouble de l’attention (TDA) en serait la cause et expliquerait les phénomènes auxquels les parents sont confrontés. On se demande quelle corrélation est faite entre un trouble de l’attention et la tyrannie. Peut-être l’idée que les difficultés de concentration engendreraient une impossibilité à entendre les demandes ou les ordres venant des parents ? De fait, cela paraît peu convaincant car les troubles de l’attention ne signifient pas refus d’écouter mais, selon notre lecture psychanalytique, difficultés à symboliser les liens logiques nécessaires à tout apprentissage, entraînant alors une certaine agitation.
Constatant une augmentation de ces problématiques dans les consultations pédopsychiatriques, pour venir en aide à ces enfants et surtout à leurs familles, le CHU de Montpellier a mis en place une structure unique en France. Elle propose des échanges avec des professionnels ayant établi leur traitement à partir des recommandations du professeur Haim Omer (1), professeur de psychologie à l’université de Tel-Aviv, qui mettent en avant la nécessité de la présence parentale comme mode de réponse, allant même jusqu’à prôner le sit-in qui consiste à occuper la chambre de l’enfant jusqu’à obtenir de lui des suggestions pour améliorer son comportement. On aperçoit dans ces conseils prodigués aux parents en
difficultés une forme de bon sens concernant la façon de ne pas entrer dans une spirale infinie de paroles en discussions, de discussions en menaces, etc. Sans doute ces rappels sont- ils nécessaires pour repositionner les parents dans leurs capacités à éduquer leurs enfants. Cette prise en charge dédiée a le mérite d’exister. Les conseils, bien souvent, ne répondent qu’à une tentative de changer les modes d’échange entre parents et enfants. Mais ils ignorent la question de la jouissance, véritable impact de la pulsion dans le corps, agissant de façon itérative et qui ne s’arrange pas avec de bons conseils... D’où la question : Comment saisir les fondements de ce qu’est la tyrannie de l’enfant ?

La frustration, pas sans la demande.

Le plus souvent, c’est la frustration qui est mise en avant. Freud est l’inventeur de ce concept, Versagun, qui indique la situation d’un sujet quand on lui refuse l’objet qu’il demande. L’enfant ne supporte pas le manque de l’objet ; surtout, il ne supporte pas que ce manque soit le résultat d’un refus à sa demande. Dès lors, l’accent porte tout autant sur la frustration que sur la demande, concept essentiel pour saisir les enjeux et les conséquences de la demande adressée à l’un ou l’autre des parents. La frustration se conçoit alors comme l’effet des refus nécessaires à l’illimité des demandes de l’enfant, dont le caractère inépuisable indique la façon dont il ne peut pas renoncer à la satisfaction toujours répétée de ce qui pourrait venir le combler. Chacun en a fait l’expérience avec un petit enfant, lorsqu’il finit par s’épuiser dans ses demandes jusqu’à ne plus savoir quoi demander et rester ainsi insatisfait de ce qu’il n’a pas demandé.
Ceci rend compte du fait que « l’objet n’est jamais qu’un objet retrouvé à partir d’une Findung primitive, et donc que la Wiederfindung, la retrouvaille, n’est jamais satisfaisante » (2). C’est pourquoi Lacan a traité de la frustration en la distinguant de la privation et de la castration. De ce fait, dit-il, la frustration se rapporte au premier âge de la vie et nécessite une exploration analytique de ce moment et plus précisément de ce qui s’est passé dans le rapport à la mère dans la phase du nourrissage. Pour se repérer dans la frustration, deux versants sont à l’œuvre : l’un qui est l’objet réel (par exemple le sein ou le biberon) et l’autre, qui est l’agent. « En effet, l’objet n’a d’instance, n’entre en fonction, que par rapport au manque. Et dans ce rapport fondamental qui est rapport du manque à l’objet, il y a lieu
?d’introduire la notion de l’agent, qui nous permettra d’apporter une formulation essentielle à la position générale du problème. Dans l’occasion, l’agent, c’est la mère. » (3) C’est la mère symbolique qui doit savoir répondre aux demandes de son petit, et cela veut dire qu’elle doit pouvoir les reconnaître, les comprendre, les interpréter, voire les hiérarchiser pour pouvoir simplement leur accorder son intérêt, mais aussi lui signifier son désintérêt lorsqu’il les multiplie de façon itérative. L’enfant peut certes le ressentir comme une frustration qui enclenchera colères et pleurs, mais il est nécessaire d’en passer par là pour faire l’expérience que toute demande ne peut être toujours satisfaite, qu’il y a un manque et que ce manque, il doit apprendre à faire avec. Il devra également accepter que sa mère ou son père lui dise non sans l’éprouver comme si ce qui lui était refusé le menaçait dans son être ou signifiait un manque d’amour de l’Autre.

La faute de l’amour.

C’est d’ailleurs cette question de l’amour qui est souvent au cœur des problématiques actuelles dans la relation parents-enfant. La peur que l’enfant ne se sente plus aimé terrorise beaucoup de parents d’aujourd’hui. Ceux-ci semblent projeter sur l’enfant une angoisse massive de malaimé ou d’abandonné, voire d’incompris, comme si toute manifestation d’agressivité ou de refus de répondre à la demande de leur enfant risquait de faire traumatisme pour lui. Cette idée n’est pas sans conséquence car elle lui ouvre la voie au sentiment de sa toute puissance. De ce fait, c’est lui le maître. Dès lors qu’il ressent son omnipotence comme un moyen d’obtenir tout ce qu’il veut quand il le veut, il ne pourra déchoir de cette position qui se nourrit d’une relation duelle entre le parent et l’enfant, rien ne venant interférer dans la boucle du « ou toi ou moi » propre à cette pathologie de la relation en miroir dont Lacan a montré qu’elle était l’indice de la paranoïa.

Une place différente pour chacun.

Cette inversion du pouvoir dans les relations parents-enfants est en effet propre à la façon dont les places de chacun ont évolué depuis un certain nombre d’années où la fonction du père s’est débranchée de la fonction Nom-du-Père, à savoir le fait que le père ou son substitut met un bémol au désir de la Mère, entraînant une séparation symbolique de la mère avec son enfant qui l’introduit à rencontrer une limite à la jouissance. Il doit accepter que sa mère n’est pas toute à lui et, surtout, que lui-même n’est pas tout pour elle. Ce qui, dans la clinique, reste un enjeu crucial.
?
Il semble en effet que chez les enfants-tyrans, cette séparation ne s’est pas établie, l’enfant restant occupé à être le centre de la vie de ses parents, et plus encore, à jouir d’être l’objet qui les attache. C’est alors que se joue le drame d’une guerre où la relation aux parents passe de la séduction à la terreur. Souvent, ceux-ci se sentent impuissants et coupables. Ils ont le sentiment d’être soumis aux quatre volontés de leur enfant.
Dans un reportage de BFMTV (4) montrant le cas d’Antoine, âgé de 9 ans, on perçoit chez les parents l’épuisement et la peur exprimée qu’ils ont de leur fils. Ils en viennent à s’isoler pour ne pas donner à voir à leurs proches et amis le spectacle de leur impuissance face à leur enfant. Ils élaborent des stratégies d’évitement, manifestes d’une angoisse face au comportement pathogène de leur enfant. Ils considèrent leur fils comme un élément perturbateur au sein de la famille, mais n’arrivent pas à saisir en quoi ils sont impliqués dans ses réactions. En le désignant comme un enfant-tyran, la psychologie d’aujourd’hui nomme un symptôme qui, lorsqu’il est installé, rend compte d’une difficulté qui s’inscrit dans un nouage faussé dans la relation parents-enfant, plutôt que dans une conception comportementale du problème. Car ce phénomène répond bien souvent à un défaut dans la symbolisation liée à une fixation à la relation imaginaire à l’autre, donnant ce caractère absolu et sans culpabilité décrit par les parents. La culpabilité, en effet, est la conséquence du passage par l’Œdipe, l’enfant concevant alors sa place non pas seulement par rapport à chacun de ses parents, mais en relation avec la place de chacun d’eux dans le couple, une place singulière, mystérieuse et dont, en tant qu’enfant, il est exclu. Encore faut-il que le couple parental relève bien de ce lien désirant, c’est-à-dire que le père ait fait de sa femme, « l’objet a, cause de son désir » (5).
Tant que l’enfant considère ses parents comme des partenaires éducatifs, il ne peut opérer une différence entre les deux parents et lui, ni non plus faire l’expérience d’un lien différent qui les lie et dont il est exclu. Tant qu’il n’a pas fait l’expérience que ce qu’il est comme objet ne vient ni
combler sa mère ni son père, il ne pourra exister que comme l’objet qui exige d’être reconnu comme le maître absolu et voudra incarner sa toute-puissance en explorant de mille façons possibles comment jouir de son pouvoir sur l’Autre.

L’amour, oui, mais pas le sur-amour

Une des leçons de la psychanalyse d’enfant est que l’amour est certes vital pour le développement d’un enfant, mais il est aussi ce qu’il y a de plus dangereux quand cet amour vient recouvrir toute forme de réponse à l’angoisse de l’enfant. Croyant le préserver, on le trompe sur ce qui est le plus insupportable de notre fonctionnement, dont Freud a découvert la force négative dans la pulsion de mort. Aussi, quand Jacques-Alain Miller nous précise que la « violence est la satisfaction de la pulsion de mort » (6), nous nous trouvons face à ce qui agite l’enfant-tyran, qui est une version de l’enfant violent à ceci près qu’il n’exercerait sa tyrannie qu’au sein de sa famille. On peut dès lors se repérer sur cette idée que l’amour n’est pas au-delà de la jouissance, mais plutôt l’enveloppe qui la contient. Quand elle se rompt, la jouissance fait tomber les masques de l’amour. L’enfant-tyran est une de ses manifestations et dès lors un symptôme dans la famille.

1 : Cf. Haim Omer, « Résistance non violente : guide pour les parents d’adolescents présentant des comportements violents ou autodestructeurs », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 34, 2005/1.
2 : Lacan J., Le séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 60.
3 : Ibid., p. 66.
4 : “Quand les enfants sont des tyrans” sur bfmtv.com
5 : Lacan J., Le séminaire, « R.S.I. », leçon du 21 janvier 1975, inédit.
6 : Miller J.-A., « Enfants violents », présentation du thème de la 5e journée de l’Institut psychanalytique de l’enfant, Navarin, 2017. Plus d’information sur le site www.institut-enfant.fr

* Extrait de lacanquotidien.fr n° 782
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