institut européen psychanalyse et travail social  
   N° de déclaration: 91.34.04490.34   
Lettre info

Partage Facebook
Partagez votre amour pour psychasoc avec vos amis !

REZO Travail Social
Connexion au REZO Travail Social

Musique
Lecteur de musique

Livres numériques

Psychasoc > message

Un diagnostic au passé trouble

Envoyé par Joseph Rouzel 
Un diagnostic au passé trouble
05 May 2019, 09:51AM
Un diagnostic au passé trouble (extrait de lacan quotidien.fr)

À propos du livre d’Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger, Le dossier noir des origines de l’autisme
par Yohann Allouche

C’est un petit tremblement de terre dans le monde « Aspi ». Edith Sheffer, enseignante d’histoire contemporaine à l’Université de Berkeley (Californie), vient de publier dans sa version française un livre (1) qui fera certainement date dans l’histoire de l’autisme, et en particulier dans celle du syndrome dit « d’Asperger ». Elle le dédie à son fils Eric, diagnostiqué autiste à dix-sept mois et âgé de treize ans aujourd’hui, qui souhaite se débarrasser de l’étiquette « autisme » qu’il trouve trop « humiliante ». Cet ouvrage donne lieu à une profonde interrogation sur la classification et les étiquettes.
Le « syndrome d’Asperger » connaît un franc succès à travers le monde pour décrire toute une gamme de comportements hétérogènes, de hautes capacités intellectuelles, de difficultés dans les interactions sociales et de communication, d’une utilisation atypique de la parole. Certains sujets s’identifient à ce diagnostic, car valorisant, tandis que d’autres le rejettent, car stigmatisant. Ce syndrome n’est plus un diagnostic psychiatrique à part entière dans le DSM-5, il s’intègre désormais à la catégorie des troubles du spectre autistique. Il demeure néanmoins présent dans CIM-10, le manuel de classification statistique des maladies de l’Organisation Mondiale de la Santé.

C’est en 1981 que ce syndrome fut actualisé par la psychiatre anglaise Lorna Wing (2) à partir du travail de 1944 de Hans Asperger sur « la psychopathie autistique ». Elle introduit l’idée d’un « spectre » entre « l’autisme infantile précoce » décrit par Kanner (3) en 1943 et la forme d’autisme décrite par Asperger. Le traité d’Asperger fut traduit en anglais en 1991 par Uta Frith (4), une psychologue du développement allemande de naissance, mais le terme de « psychopathie » ainsi que l’introduction furent laissés de côté.
Alors que bien souvent le terme « Asperger » est utilisé sans que l’on sache précisément d’où il émane, le livre d’E. Sheffer a pour ambition d’offrir une contextualisation aux travaux d’Asperger dans son époque aux prises avec une idéologie eugéniste et meurtrière. L’auteur réalise là un travail d’historienne remarquable avec, en filigrane, une interrogation quant au rôle exact du Dr Asperger dans le programme d’euthanasie des enfants sous le régime nazi.
La pédopsychiatrie sous le IIIe Reich
Qui est Asperger ? Médecin, Hans Asperger est nommé directeur du service de pédagogie curative à l’université pour enfants de Vienne en 1932 ; il participe à une commission de sélection municipale et est conseiller médical pour l’administration nazie. Il fait partie de l’Association des médecins allemands en Autriche, qui promeut des objectifs nationalistes allemands et cherche à réduire le rôle des Juifs dans la médecine. Il est également membre dévoué d’une association de jeunesse catholique et nationaliste aux inclinations antisémites, et il est aussi secrétaire d’une guilde qui milite en faveur d’un eugénisme catholique. Il refuse cependant de rejoindre le parti nazi.
Alors que les doctrines nazies occupent une place de choix au sein de la pédopsychiatrie, Asperger fonde la Société de pédagogie curative de Vienne en 194, avec F. Hamburger, E. Jekelius et M. Gundel, trois artisans des meurtres d’enfants à Vienne. Jekelius, que beaucoup de Viennois surnomment « le tueur en série du Steinhof », est même un temps fiancé à la sœur d’Hitler. Hamburger supervise des expériences médicales sur les enfants, notamment sur la tuberculose. Gundel prend une part active dans la création du programme d’euthanasie des enfants viennois. E. Sheffer souligne : « L’entreprise de transformation des enfants par la psychiatrie nazie [est] le pendant de l’entreprise de transformation de l’humanité par le régime » (5). Les médecins et infirmières ont entre leurs mains de façon totalement arbitraire et aléatoire le sort de chacun des enfants placés en institution, pouvant décider de les envoyer à une mort certaine ou de les épargner.
Dans ce « régime du diagnostic » (6), les mineurs sont répartis entre centres de détention, maisons de redressement et camps de concentration.

La « psychopathie autistique »
Le terme « psychopathie » est apparu en Allemagne au milieu du XIXe siècle pour désigner les individus présents dans les asiles et les prisons, et sous le IIIe Reich il désigne une catégorie de mineurs asociaux susceptibles d’être placés en institution ou incarcérés. Asperger explique en 1938 que le but est « d’éviter que le fardeau de leurs actes antisociaux et criminels ne pèse sur la communauté nationale » (7).
Quant à la « psychopathie autistique », dont le diagnostic est posé par Asperger en 1938, elle serait causée par un Gemüt (8) (sentiment de communauté) anormal. Asperger adopte dans sa thèse de 1944, tout en le modulant, ce concept bien connu des psychiatres nazis dont la préoccupation communautaire est majeure. Asperger peut dire de ces enfants : « La méchanceté et la cruauté [étaient] des signes très clairs de leur pauvreté de Gemüt [Gemütsarmut] », « Le plaisir tiré de la malveillance, qui fait rarement défaut, fournit à peu près la seule occasion de voir s’allumer les yeux de ces enfants au regard perdu » (9).
L’attention du docteur se portera surtout sur les garçons autistes auxquels il prête « une perspicacité spéciale », une capacité à « se livrer à un genre particulier d’introspection ». Selon lui, « La personnalité autistique est une variante extrême de l’intelligence masculine » (10).
Lors du colloque de la Société de pédagogie curative de Vienne, Asperger enjoint ses collègues d’adresser les « cas difficiles » à la clinique du Spiegelgrund (11) de l’hôpital psychiatrique du Steinhof. Les enfants « indignes de vivre » ou « impossibles à éduquer » y sont envoyés pour subir une « euthanasie active » à l’aide de différentes drogues. Les dossiers des enfants sont adressés par le service médical au « Comité du Reich pour l’étude scientifique des maladies graves, héréditaires et congénitales » où les experts médicaux donnent l’autorisation de mise à mort à l’un des « services spéciaux pour enfants ». Les meurtres au Spiegelgrund débutèrent le 25 août 1940. Au moins 789 enfants y périrent. E. Sheffer, citant les recherches de H. Czech, historien de la médecine à l’université de médecine de Vienne, écrit : « La plupart des mineurs qui périrent au Spiegelgrund – trois sur cinq – reçurent des diagnostics confus d’ ‘imbécilité’ et d’ ‘idiotie’, et 10% n’eurent pas de diagnostic spécifique » (12). Au début des années 40, Asperger approuve par ailleurs le principe de la stérilisation, estimant que certaines personnes sont « un fardeau pour la communauté » (13).
Asperger conclut cependant son traité par une note charitable : « Les personnes autistiques ont leur place dans l’organisme de la communauté sociale [...] ils remplissent bien leur rôle, peut-être mieux que personne » (14), ce qui semble corroborer l’idée qu’il protège ces enfants.
En 1974, Asperger qualifiera le programme nazi d’euthanasie d’enfants de « totalement inhumain » (15). Dans un entretien de 1977, il dira de lui : « Le catholique Asperger n’a pas signalé de cérébro-lésés à l’extermination » (16).
Si Asperger fut innocenté au sortir de la guerre, E. Sheffer explique que ces mots ont pu être interprétés en sa faveur, mais qu’il ne faut pas oublier la rhétorique semblable utilisée par ses collègues les plus meurtriers. Personnage trouble, Asperger a, selon l’auteur, été impliqué dans le transfert d’au-moins 44 enfants au Spiegelgrund. Les cerveaux de certains de ces enfants rejoignirent la collection du Dr H. Gross constituée de plus de quatre-cents cerveaux d’enfants conservés dans des bocaux étiquetés.

Un champ de réflexions
Partagée entre une volonté d’objectivité et le peu de sympathie qu’elle éprouve pour le personnage, E. Sheffer a le mérite de situer la théorie d’Asperger au cœur de son époque, et, dorénavant, le terme de « syndrome d’Asperger » sera entouré de cette auréole nauséabonde Elle pose aussi un certain nombre de questions pertinentes : pourquoi ce concept prit-il un tel envol au milieu des années soixante ? Quelle importance a pris le diagnostic dans nos sociétés ?
Et de souligner ainsi : « Le spectre de l’autisme exagère l’éventail des places possibles dans la société pour un enfant. À l’une de ses extrémités, l’enfant atteint d’autisme risque de connaître sa vie durant un grave handicap et l’isolement, tandis qu’à l’autre, il pourra s’adapter et être perçu comme ayant des compétences supérieures. [...] L’autisme exploite la peur de l’indifférence et l’incapacité de s’adapter – ainsi que l’espoir de compétences convoitées en ces temps nouveaux, celles de l’ingénieur, du scientifique ou du codeur [...] La conception d’un spectre qui va s’élargissant puise dans les plus grands espoirs et les plus grandes peurs pour nos enfants et la société » (17).
1 : Sheffer E., Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines, Paris, Flammarion, 2019, version originale 2018.
2 : Wing L., « Asperger's Syndrome: a Clinical Account », Psychological Medicine, n°11, p. 115-130.
3 : Kanner L., « Autistic disturbances of affective contact », Nervous Child, 2, 1943, p. 217-250.
4 : Asperger H., « ‘Autistic Psychopathy’ in Chilhood », in Autism and Asperger Syndrome, edited Uta Frith, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p.37-92. Texte original: Asperger Hans, « Die ‘Autistischen Psychopathen’ im Kindesalter » in Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten , 117, n°1, 1944, p.76-136.
5 : Sheffer E., op. cit., p.135.
6 : Sheffer E., ibid., p.25.
7 : Sheffer E., ibid., p. 111, H. Asperger, « Das psychisch abnorme Kind », WkW 49/51 1938, p.1314.
8 : Selon Asperger c’est « la faculté de s’intéresser aux autres, de compatir, d’être avec eux ».
9 : Sheffer E., op. cit., p.199 et 283, H. Asperger, op. cit., p.92, 109, 121, 125.
10 : Sheffer E., ibid., p. 217, H. Asperger, op. cit., p.129.
11 : notice wiki (en anglais) à retrouver ici.
12 : Sheffer E., op. cit., p.232.
13 : Sheffer E., ibid., p. 124, H. Asperger, « Zur Erziehungstherapie in der Jugendfürsorge », MfK 87, 1941 p. 239-246.
14 : Shaffer E., ibid., p. 225, H. Asperger, « ‘Autistic Psychopathy’ in Chilhood », op. cit., p.135.
15 : Shaffer E., ibid., p. 297, « Lebenslauf », ORF Radio, Hans Asperger, 1974.
16 : Shaffer E., ibid., p. 297, H.O. Glattauer, « Menschen hinter grossen Namen », Salzbourg, 1977, WStLA 3.13.A1-A : A ; Olbing, « Eröffnungsansprache », p.329 ; Topp Sascha, Geschichte als argument in der Nachkriegsmedizin: Formen der Vergegenwärrtigung der nationasozialistischen Euthanasie zwischen Politisierung and Histriographie, Göttingen, Vendenhoeck & Ruprecht, 2013, p.116.
17 : Sheffer E., op. cit., p. 320.
Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent poster des messages dans ce forum.

Cliquer ici pour vous connecter