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Instituer la sexualité: une folie !

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Joseph Rouzel

dimanche 25 mai 2008

1

« Il n'y a pas de vacances à l'amour, dit-il, ça n'existe pas. L'amour, il faut le vivre complètement avec son ennui et tout, il n'y a pas de vacances possibles à ça. Il parlait sans la regarder, face au fleuve... Et c'est ça l'amour. s'y soustraire, on ne peut pas. »

Marguerite Duras, Les petits chevaux de Tarquinia.

« La société humaine dans laquelle nous vivons est ni mieux, ni pire que les autres. Une société humaine a toujours été une folie »

Jacques Lacan, Mon enseignement , Seuil, 2005

« Le traitement de la jouissance concerne l'institution. Ce que chaque sujet doit lâcher sur le versant du « pastout » constitue le prix à payer pour vivre ensemble. Qu'en est-il dans la psychose là où le « pas tout » vient justement à manquer, là où ça manque de manque, comme l'énonce Jacques Lacan?

Comment l'institution psychiatrique supplée-t-elle à ce qui ici fait défaut? Comment accueille-t-elle les modalités de bricolages inventées par le sujets qu'elle accompagne, pour délocaliser la jouissance, comme des créations dignes de respect et comme autant de tentatives d'insertion dans le lien social?

Le cheminement de Lacan d'une clinique névrocentrique des psychoses et des suppléances à une clinique borroméenne faisant de la folie une dimension intrinsèque au parlêtre, nous servira ici de main courante. »

Lorsque Joseph Mornet m'a fait le plaisir et l'honneur de me demander cette intervention, un titre et quelques lignes de présentation, tout de go, dans la foulée m'est venue cette association entre les 3 signifiants qui composent le thème de ces journées: « instituer la sexualité: une folie! » Et les quelques lignes qui précèdent. En forme de promesse: voilà de quoi j'aimerai traiter. Evidemment ça sonne bien, les quelques lignes et le titre. On connaît le statut de la promesse: on tient ce qu'on peut! Quant au titre, c'est un montage comme les surréalistes, et dans leurs traces les situationnistes aimaient à en faire. Lacan s'en est d'ailleurs largement inspiré. Mais une fois posé j'en ai été aussi embarrassé qu'une poule qui aurait trouvé un couteau.

Voilà trois signifiants: sexualité, folie et institution que l'on peut, sans se préoccuper trop du sens, assembler de diverses manières. Dès qu'il y en a trois ça facilite la tâche. Georges Dumézil nous a mis la puce à l'oreille avec les montages sociaux trinaires, et l'Eglise avec la Sainte Trinité, et Freud avec ses deux topique successives, et Lacan avec ses trois instances , réel, imaginaire, symbolique serrées dans un noeud emprunté à la famille des Borromée. 2 On pourrait y jouer une partie de bonneteau. Trois gobelets: sexualité, folie, institution. On brasse. ça va vite. Sous lequel est caché l'objet @? Une série de possibilités se déploient si vous réduisez chaque signifiant à la lettre :

Le titre se présente déjà sous la triade suivante: SFI. Il y a dans la foulée plusieurs assemblages possibles que l'on gagnerait à déployer et à faire jouer les uns après les autres, car nous avertit Lacan: « les lettres font les assemblages, les lettres sont, et non pas désignent un assemblage... elles sont prises comme fonctionnant comme ces assemblages même ». C'est en toutes lettres dans le Séminaire XX, Encore , en date du 16 janvier 1973. Lacan ne réduit pas la lettre à la lettre de l'alphabet, bien évidemment, mais à tout mode d'inscription psychique (les figures du rêve et ses rébus, le symptôme et ses transcriptions etc) 3 Evidemment quand on parle de sexualité il y aurait peut-être à y aller voir du côté des assemblages, à savoir que les trumains ont beau s'assembler par tous les bouts et tous les trous , ça ne le fait pas, comme disent les enfants. Pourquoi me direz-vous? Parce qu'ils s'assemblent à la lettre et je dirais même plus au pied de la lettre. Allez-y jouir vous en copulant avec des lettres. Jouir, non, c'est impossible, mais jouer on peut. C'est même sur l'échec du jouir que le jeu prend son envol, avec parfois en prime, de la joie. Jouons donc de la lettre:

SIF

FIS

FSI

IFS

ISF

On pourrait bien sûr faire travailler chacune de ces séries. J'ai pour ma part choisi la sérier ISF: Instituer la Sexualité: Folie. ça sonne comme impôt sur la fortune, ou plutôt sur Fortuna, cette déesse romaine que l'on nomme Tuchè à Athènes et qui est chargé des coups du sort. Il est vrai que dans ma série ISF survient juste après les IFS qui est un signifiant qui borde mon origine, puisque mon grand Père qu'on appelait le père Noël – c'était vraiment son patronyme - habita toute sa vie durant dans une petite commune au nord de Rennes, Saint Brieuc des IFS. C'est l'arbre qui cache la forêt, évidemment.

Vous le voyez je tourne autour, je ne sais comment entrer dans la question. Mais il n'y a peut-être pas d'autre manière d'y entrer. Essayons maintenant sur le versant du sens où nous entraîne les mots. Pour mettre une pierre de touche.

Institution : Je me souviens que Pierre Legendre cite souvent cet adage tiré du droit du moyen-âge: Instituere vitam , instituer la vie. ça se présente donc comme un paradoxe, voire une aporie, une impasse. Instituer ce qui justement échappe à l'institution. Instituer contient une racine, comme disent les linguistes, composée de deux lettres que l'on trouve dans pas mal de mots, (ST), qui indique la station debout: statue, statut, constitution, institution.

Sexualité: même origine que « section ». Le sexe est d'abord la coupure, la séparation radicale. Lacan a appliqué à la sexualité un de ses célèbres « il n'y a pas », sous l'espèce de « il n'y a pas de rapport sexuel ». On comprend mieux alors pourquoi ça le fait pas. Pourquoi l'impossible du rapport sexuel est de structure.

Folie : dans la région nous avons beaucoup de folies, du latin « folium » qui veut dire: feuille. On trouve cela dans in-folio. Pavillons de chasse de grands seigneurs ou maisons cachés dans les feuilles pour des maîtresses. Bref la folie est d'emblée dans la région une institution de la sexualité. Il en existe une très près de Saint Martin, nommée l'Engarran, où deux soeurs font un vin de femme magnifique. Vin, sexualité, folie, institution viticole, le cercle s'agrandit. Dans mon dictionnaire étymologique il faut chercher à l'occurrence « enfler » pour trouver folie. La folie est habitée par un radical - (BHL) - tient donc!, qui signifie un sac ou un ballon gonflé d'air. C'est aussi un soufflet de forge. Le terme de fou désigne d'abord une pièce aux échecs au XI éme siècle; le follet au XII éme est un lutin d'où les feux du même nom; puis s'en suivent toute une litanie de signifiants: folâtrer, raffoler, s'affoler, folichon etc. Bref voilà un mot qui témoigne d'une enflure, d'une boursouflure. Le fol serait un peu gonflé par rapport disons à un citoyen moyen dont l'enflure se remarque moins. Ce qui n'est pas une raison pour produire à son endroit une ségrégation que ce soit dans le domaine de la Justice, de l'Ecole, de la culture, de l'accès aux soins et donc de l'exercice de la sexualité. La traduction de cette boursouflure de l'être a donné lieu à bien des interprétations selon les cultures. Par exemple en Inde il y a une centaine d'années, un type comme Ramakrishna qui présente tous les signes cliniques de ce que nous faisons en occident basculer en termes de pathologie trouve son point d'insertion sociale à partir d'une interprétation dans le champ de la mystique. Ramakrishna qu'on ne cherche pas à soigner, puisqu'il n'est pas jugé malade, est confié tout jeune à une institution, le temple de la déesse Kali. Son débordement de jouissance est considéré comme un savoir-faire exceptionnel qui lui permet de communiquer avec les divinités. On l'éduque pour qu'il mette cette connaissance au service de la communauté. Il devient un des grands sages de l'Inde moderne. 4 Chez nous au moyen-âge, et il n'y a encore pas si longtemps, on traduit assez facilement - en associant d'ailleurs deux des signifiants de ce colloque: folie et sexualité, en termes de démonologie et de possession. Dans ce cas c'est l'Inquisition qui en constitue l'institution de traitement. Il faut attendre Esquirol et Pinel, pour donner les bases de ce à quoi nous croyons dur comme fer à savoir la nosographie psychiatrique. Exit les sorcières et leurs sabbats lubriques avec le diable; bonjour les hystériques, les schizo, les parano, les autistes etc. ça fait plus sérieux. La science détrône la religion. A la place des bûchers on va pouvoir calmer le feu qui couve sous la cendre. Tout ça pour arriver à cette forme abâtardie- mais le ver était dans le fruit- du DSM, où toute forme de folie est répertoriée en termes de signes, qui conduisent tout droit à des diagnostics et des traitements ad-hoc. On voit ici combien il y aurait à nuancer l'approche sémiologique de ce qu'on nomme folie. On a oublié en route l'essentiel: la folie, comme la sexualité font signe non pas d'un désordre, mais coupures et boursouflures elle se lisent comme signature d'un sujet. Folie et sexe témoignent d'un rapport qu'entretient un sujet avec soi-même, les autres et le monde. Car « je est un autre », comme l'affirme Rimbaud. Reste alors à penser l'institution comme le lieu d'accueil de ce qui fait signe d'un sujet et non d' un dysfonctionnement quelconque, comme une position subjective face à la différentiation. Cela pose radicalement la question d'imaginer et de réaliser des formes d'institution au service de ces inventions que produisent des sujets, non pour en arrêter l'inévitable boursouflure - en cela la folie comme le sexe, viennent mettre du vent dans les branches de la raison raisonnante - mais pour en soutenir la production. Le fou élabore lui-même son propre traitement. Il s'agit donc de l'y aider.

Je dois remercier les organisateurs d'avoir placé en exergue une très belle illustration pour ces 7émes journées de printemps, extraite du Jugement dernier de Luca Signorelli, dont les fresques se trouvent dans il Dumo d'Orvieteo. On aura reconnu un clin d'oeil à un texte célèbre de Freud: « Du mécanisme psychique de la tendance à l'oubli », qu'il reprend et développe dans Psychopathologie de la vie quotidienne . Reprenons l'affaire de cet oubli. Freud tente vainement de se rappeler le nom du peintre d'Orvieto de telle façon qu'entre le nom qui est passé à la trappe et les noms de substitution qui ne manquent pas de venir dans ce genre de circonstances, il existe un rapport possible à trouver. C'est un véritable polar. Suivons la piste:

Voyageant en Dalmatie, une station du train où il discute avec un compagnon de voyage, lui fait penser à :

Je passe les détails du polar, mais Freud est mis sur la piste que « Her » c'est le nom de la mort en vieil allemand. On parle du Seigneur la mort, qui se dit en Italien: Signor. On le voit l'inconscient de Freud à un fond européen certain! Et il se souvient dans la foulée - j'allais dire dans la refoulée - qu'un de ses patients originaire de Trafoi lui a fait savoir que chez lui, lorsqu'un homme souffre d'impuissance il ne lui reste plus qu'à se faire sauter le caisson. Bref tout dans cette enquête ramène Freud à deux trous noirs: mort et sexualité. Pourquoi trous noirs, parce que ce sont deux types d'énigmes qui échappent au langage et que le langage comme institution de base ne cesse de tenter d'apprivoiser sans jamais en venir à bout. Que ce soit la mort ou le sexe, ça résiste. J'ai oublié le nom, conclue Freud, mais je voulais oublier autre chose. Cette Autre Chose, das Ding , il faut bien le border d'un signifiant, mort ou sexe, mais il débouche sur une t erra incognita , autrement dit, comme l'écrivaient les anciens cartographes: ici s'ouvre le territoire des dragons.

Le nom est alors reconstitué à partir de deux chaînes signifiantes: « elli » présent dès le départ et « signor » : Signorelli. Il y a donc dans le sexe - revenons à notre sujet- quelque chose, comme dit Freud, qui nous échappe, et autour duquel nous ne cessons de border, de broder, donc d'instituer comme margelle à la boursouflure, d'instituer toujours à partir des moyens du bord, si j'ose dire, à savoir cette première institution dont toutes les autres découlent: la parole et le langage. La confrontation de tout sujet au réel - la Chose - de la mort et du sexe produit chez chacun une sorte de folie, qui peut prendre la forme d'un moment d'égarement, d'un oubli. Certains sont structurés sur ce mode permanent de l'égarement. C'est pourquoi on les dit fous, autrement dit égarés. Egarés par rapport au droit chemin, à l'autoroute du Nom-du-Père. Ils font l'école buissonnière de la raison et développent une logique qui nous surprend, c'est pourquoi on préfère la dire « folle ». Mais souvenons-nous ici de William Blake affermant haut et fort que « le fou qui va jusqu'au bout de sa folie devient sage ».

Le langage est une institution un peu particulière, l'institution humaine par excellence, qui se caractérise par la capacité de l'humain et c'est d'ailleurs ce qui l'hominise et l'humanise - de représenter ce qui est absent, voire même ce qui n'existe pas. Ce qui exige l'inscription de la perte comme constitutive de l'humain. Reste à penser la façon dont les psychotiques chez qui, comme l'énonce clairement Lacan, « ça manque de manque », s'en débrouillent. D'aucuns en effet, qu'on dit pour cela « fous » ou en langage savant psychotiques, ça frôle parfois l'insulte, combinent les choses autrement. N'étant pas dotés de cette capacité de représentation de l'absence, ils bricolent des suppléances. Mais ceci, tel que Lacan l'affirme dans son Séminaire III, intitulé Les Psychoses, est mal dit. Le mal dit conduit toujours au maudit et à la malédiction. En fait nous avons surtout pensé la positon de ces sujets à partir d'une morale de névrosés tout-terrain. Il faut entendre le dernier enseignement de Lacan comme une sortie de cette pente névrocentrique, pour considérer les créations des dits « fols » comme des productions subjectives à part entière, et non entièrement à part. Lacan va à partir des années 70 dans ses travaux- je pense notamment à la réflexion menée autour de James Joyce - faire de la folie une dimension intrinsèque à l'être parlant, et même la matrice du parlêtre. Il ira même jusqu'à considérer la psychose comme le noyau réel de tout symptôme. Ce déplacement, il faut leur rendre hommage avait largement été amorcé dans la pratique par les Psychothérapeutes institutionnels, Tosquelles, Oury, Gentis et bien d'autres ou les défenseurs de l'institution éclatée comme Maud Mannoni ou Fernand Deligny.

Que signifierait dans ce cas instituer la sexualité toute en en gardant vif le grain de folie qui la constitue? Je prendrai comme point d'appui deux histoires entendues en Suisse au cours d'une séance de supervision. J'ai gardé brut de décoffrage ces récits issus de la pratique éducative.

Histoire 1-

Voilà ce que nous raconte un éducateur. Une femme de 35 ans, légèrement handicapée, court après tous les hommes de l'institution. ceux qui partent, ceux qui sont mariés. C'est un drame. Par exemple lors du mariage d'un éducateur, on a tout fait pour qu'elle ne le sache pas, et surtout n'assiste pas, comme ses collègues, à la fête. On l'a envoyée ailleurs par peur du scandale. Elle habite dans un foyer de l'institution. Quand les éducateurs se retrouvent pour une réunion d'équipe, cette femme se met en avant, elle se met à danser et à draguer de façon éhontée. Il y a de sa part, précise l'éducateur, une énorme attente. Attente de quoi? Il ne le dit pas. Mais elle s'est rendue compte qu'elle ne pourrait pas avoir d'enfant. Elle prend les gens à part: « tu me donnes ton n° de téléphone? ». Elle a démarré une relation avec un autre résident, mais ça a tourné court: elle affirme qu'elle a été violée. En fait elle ne drague que les éducateurs. ça ne marche pas avec les autres. L'éducateur fait part de son embarras, il dit qu'il ne sait plus où se mettre, comment faire avec cette femme. Elle finit par l'énerver, la moutarde lui monte au nez etc. Elle est ingérable, conclue-t-il.

Histoire 2-

Une éducatrice raconte l'histoire d'une femme de 61 ans qui est en chaise roulante. Mais elle veut se tenir debout, ce qu'elle ne peut faire qu'avec un soutien. Elle veut s'habiller et aller aux toilettes seule. ça lui prend beaucoup de temps. Elle a beaucoup de douleurs dans son corps. Elle est frustrée, a peur d'être en retard au travail. Elle est plus lente que tout le monde. ça l'énerve. Il y a beaucoup de douleur. Beaucoup de problèmes. Elle est toujours dans des habits propres, mais comme elle fait pipi au lit ou sur elle, elle dégage une odeur assez forte. Elle est consciente, mais dit: je fais beaucoup d'efforts. Elle a un retard mental léger. Dans sa compréhension d'elle, elle pense que ça va mal parce qu'elle est en chaise roulante et a perdu sa mère. « Je ne suis pas toquée » dit-elle. Et elle refuse d'aller chez le psy. Elle était là au tout départ de l'institution. Elle dit: je sais tout. Elle connaît. Parfois elle dit: nous les éducateurs. Quand elle est arrivée, les éducateurs hommes lui faisaient la douche. Elle était très agressive contre les éducatrices: « salopes ». Maintenant elle met aussi des bijoux et des bagues, comme les éducatrices. Elle est très liée à sa culture et mange beaucoup. Mais il y a des jours où elle ne peut plus manger. Alors elle déclenche beaucoup d'agressivité contre les éducatrices.

Le directeur qui est aussi là depuis le début, c'est une espèce de père dans sa tête. Elle pense que c'est le directeur qui paie tout, qui dit ce qu'il faut faire. Il y a aussi la chef de service qui commande deux hommes. De celle-là elle dit: elle est trop petite pour faire chef. Cette chef est une femme douce, fragile, souvent malade.

Moi, précise cette éducatrice qui nous raconte l'histoire, je suis sa référente. Mon collègue, qui est un père de famille, est toujours très calme. Le résidente gueule contre cet éduc même quand il fait le gentil. Par contre avec moi elle a une attitude de séduction. Elle me demande de venir avec elle dans la chambre. On plaisante: que va dire la copine? Elle commence à me toucher. Je ne peux pas accepter ça. On peut jouer, mais... « Je te drague, dit-elle, mais... » Envers les autres éducatrices sa relation vire vite à l'agressivité. ça peut être très violent. Elle a même fait le geste d'en pousser une avec son fauteuil dans l'escalier. Elle est consciente d'avoir loupé la vie qu'elle méritait: se marier, avoir des enfants, une maison,. « J'ai pas pu » dit-elle. Elle donne a entendre un sentiment d'injustice et de frustration. « Et elle est très intéressée par notre vie privée et sentimentale » poursuit l'éducatrice. Elle pose plein de questions. Une éducatrice est végétarienne. Elle l'envoie balader: « c'est parce qu'elle sait pas faire la cuisine ». Mais finalement elle est bien obligée d'accepter les éducatrices. « je suis pas aimée comme les autres » gémit-t-elle. La relation devient pourrie avec une collègue éducatrice. J'ai essayé la négociation: « Nadine, attendez ». J'ai essayé de lui expliquer qu'on a beaucoup de travail qu'on ne peut pas s'occuper que d'elle. « Et tu lui donne raison à cette salope » qu'elle m'a lancé. J'en peux plus... Pourquoi elle me colle comme ça? Elle termine son exposé par un: je n'arrive plus à la gérer.

Je ne reprendrai pas ici l'analyse qui a suivi ces deux récits et qui portait sur le transfert. Ce n'est pas le lieu. Mais j'ai tenu à en donner la teneur pour faire entendre que la seule possibilité de l'instituer, la sexualité, dont le transfert joue à ciel ouvert, c'est de l 'apprivoiser dans la parole. Que ces deux exposés se terminent de la même façon, en mettant en exergue ce signifiant « ingérable » doit nous mettre la puce à l'oreille. Il y a bien dans la sexualité humaine quelque chose qui échappe à toute forme de gestion, fut-elle en bon père de famille. Ce que Freud traduit à sa façon, lorsque dans sa première conférence de 1917 il affirme sans ambages que « tout dans la pulsion n'est pas éducable ». 5 Il y a un reste, un excès et ça nous ... excède. Quelle étrangeté lorsque la Chose se déploie. Ce sont des histoires de jalousie, de frustration, d'amour dévorant et débordant. Des histoires d'amour et de haine pleine de bruit et de fureur. Bien sûr dans un premier temps les éducateurs demandent: que faire pour que ça s'arrête cette folie, cette boursouflure, cette démesure? L'analyste ne répond à la question que de biais, en accueillant les paroles, qui tant bien que mal, vaille que vaille, essaient de faire bord à ce qui les excède. Il n'y pas d'autre réponse à la question que la formulation de la question. Car refermer la question dans une réponse, nous avertit Maurice Blanchot, tue la question. La sexualité nous excède. Elle témoigne d'une rupture, d'une coupure radicale dans l'harmonie que l'on voudrait voir naître entre les êtres. Le prix à payer pour faire partie de la communauté des hommes, c'est à dire s'inscrire parmi les autres comme être parlant, c'est d'encaisser cette différence radicale, à la source de toute relation. Différence des générations, différence des sexes, différence des places etc. ça se décline à longueur de journée comme une faille, une fêlure, une foirade, pour emprunter un de ses mots à Beckett? ça pourrait toute aussi bien se dire : folie du sexuel.

Une des façons d'en instituer l'approche se constitue dans des mascarades, des semblants, des dispositifs culturels, voire cultuels, qui en bordent les entours. Prenons le mythe de la naissance d'Aphrodite dans la Théogonie d'Hésiode. C'est un mythe qu'il faut lire à l'envers. Rewind! L'histoire débute par le Chaos. On ne sait pas ce que c'est. Mais c'était là au-début. L'innommable, l'immonde, l'inengendré. Il crée Gaia, la terre. Mais celle-ci s'ennuie. Elle crée Eros, « le vieil amour » qui est représenté avec des cheveux blancs. C'est l'Amour primordial. Ce n'est pas notre éros qui préside aux amour sexuées. C'est une poussée dans l'univers, une pulsion cosmique, ce que Newton nomme à juste titre l '« attraction universelle ». Mais Gaia s'ennuie. Elle crée Ouranos, le ciel, pour se donner un partenaire, pour que le mouvement d'Eros, si j'ose dire, se mette en branle. Là le dieu Eros va s'incarner. Ouranos est un agité sexuel permanent qui passe son temps vautré sur Gaia. Il la recouvre entièrement. Eros joue de la conjonction entre les deux sexes. Mais il ne se passe rien. Aucune des formes engendrées dans le ventre de Gaia ne s'exprime. ça pourrit là-dedans. Un jour Gaia confectionne une serpe qu'elle confie à un de ses rejetons, Cronos, un de ces jamais-né de l'intérieur. Lorsque Ouranos s'épanche dans Gaia, il attrape de la main gauche les couilles de son père, et les tranche avec la serpe qu'il tient de la main droite. Et il jette le membre amputé du père. Celui-ci tombe dans l'océan et dans un bouillonnement d'écume donne naissance à Aphrodite. Ouranos dans un cri déchirant se décolle du corps de Gaia et va se loger là où tous les jours on peut le voir encore: c'est le ciel au-dessus de nos têtes. Dans cette séparation inaugurale du ciel et de la terre, les formes peuvent alors apparaître: d'abord les Titans qui jaillissent des gouttes de sang tombées de la castration, puis les 10000 êtres de l'univers. La déesse de l'harmonie, Aphrodite, n'est que le paravent, le cache-sexe, pourrait-on dire, de la castration. Donc instituer la sexualité c'est lui donner un paravent. De la même façon que les fils de Noé couvrirent leur père nu pris de boisson. C'est pourquoi une des formes les plus précieuse qu'ont inventé le civilisations pour instituer la sexualité s'est développée du côté de l'art et de la création. Instituer la sexualité c'est l'habiller, en couvrir pudiquement la crudité et la cruauté.

Deux exemples de ces habillages. Il y a en aurait des milliers. Les troubadours qui firent les riches heures de la poésie courtoise en Languedoc inventent une institution tout à fait remarquable. Ils élisent une dame de coeur avec laquelle ils s'interdisent tout commence sexuel. Et autour de cette béance laissée dans leur désir ils brodent sans doute ce qui s'est fait de mieux en matière de poésie. Comme dans cet extrait de Raymond de Miraval qui écrit cela vers 1210, peu après la bataille de Muret:

Par un désir Dame je revis, qui n'est de tous désirs le plus grand, car je désire que le riche bien-être de votre coeur désirant m'accueille, que mon désir redouble dans les baisers et qui que je vous désire bien sans tromperie, ne me laissez pas par le désir tuer, car désirant doit l'homme d'amour jouir.

On pourrait rapprocher ces accents endiablés par le dieu Eros des jaculations mystiques d'Hadewich d'Anvers, Thérèse d'Avila et quelques autres mystiques et béguines qui tournent autour de Dieu, leur seul objet d'amour. Pensons aussi à des mystiques laïques comme Rimbaud ou Marguerite Duras. J'ai été récemment à Rome voir la sculpture du Bernin qui se trouve dans une église qui ne paie pas de mine: Santa Maria della Vittoria. Cette sculpture que Lacan met en couverture de son séminaire XX et qui représente l'extase de Thérèse frappée au coeur par un angelot qui n'est autre que la resucée du dieu Eros, résulte d'une institution: l'art comme seule façon de donner forme, de former, de formaliser, ce qui se présente sous les auspices, comme le dit Pascal Quignard, du sexe et de l'effroi. Notons pour la petit histoire que Le Bernin prit comme modèle son amante. Inutile de dire que sexualité et spiritualité, captées ensemble dans un déploiement baroque, sont ici conjuguées à bonne enseigne. A propos de Thérèse d'Avila il faut savoir qu'elle est morte à l'âge de 16 ans. Et au moment où on allait l'enterrer elle s'est réveillée. C'est imprégnée de cette expérience des limites qu'elle se réfugie dans l'écriture. Elle écrira d'abord des textes de fondation du Carmel. Puis une fois les fondations posées, elle édifie son oeuvre: un oeuvre qui témoigne de l'expérience limite de la jouissance féminine, là où il n'y a plus de mots pour dire la Chose. Autrement dit c'est bien l'écriture chez Thérèse qui permet l'institution de ce que d'aucuns nomment sexualité et d'autres expérience mystique. Mais écoutons plutôt la grande Sainte Thérèse parler de cette expérience singulière.

« Oh! Combien de fois, me trouvant dans cet état, me suis-je souvenue de ce verset de David: Quemadmodum désiderat cervus ad fontas aquarum... ( Comme désire le cerf l'eau vive... ainsi désire mon âme vers toi mon dieu ) Quand ce transport n'est pas à son plus haut degré, il s'apaise un peu, semble-t-il, par l'usage de quelques pénitences; du moins l'âme, ne sachant que faire, y cherche-t-elle un peu de soulagement... D'autres fois le transport est si violent que cette recherche de la souffrance devient impossible, comme tout le reste. Le corps et anéanti; on ne peut remuer ni pied ni main. Si l'on est debout, on s'affaisse comme un objet inanimé. C'est à peine si l'on respire... En cet état il a plu au Seigneur de m'accorder plusieurs fois la vision que voici. J'apercevais un ange auprès de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle. (C'est dans cette vision de la Sainte que Le Bernin puise vraisemblablement son inspiration) Il n'était pas grand, mais petit et très beau, son visage enflammé semblait indiquer qu'il appartenait à la hiérarchie la plus élevée, celle des esprits embrasés d'amour. Ce sont, je pense, ceux que l'on nomme Chérubins. Je voyais entre les mains de l'ange un long dard qui était d'or et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois il me semblait qu'il me passait ce dard au travers du coeur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. Quand il le retirait, on aurait dit que le fer les emportait avec lui, et je restais toute embrasée du plus grand amour de Dieu. La douleur était si intense qu'elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j'ai parlé. Mais en même temps la douceur causée par cette indicible douleur est si excessive qu'on n'aurait garde d'en appeler la fin, et l'âme ne peut se contenter de rien qui soit moins que Dieu même. Cette souffrance n'est pas corporelle, mais spirituelle; et pourtant le corps n'est pas sans y participer un peu, et même beaucoup. Mais dès qu'il se fait sentir, le Seigneur ravit l'âme et il met en extase. Ainsi elle n'a pas le temps d'endurer ni de souffrir; presque aussitôt elle entre dans la jouissance (porque viene luego gozar y asi no hay lugar de tener) 6 etc

Tout ce texte et la suite serait à commenter. Je passe. 7

On m'aura compris. La folie et la sexualité, témoignent toutes deux de cet excès logé au coeur de l'homme de cette enflure, de cette boursouflure. Il n'y a que deux directions possibles face à ce qui nous excède, nous déborde, nous débonde. Soit tenter dans des institutions concentrationnaires, des procédures de maîtrise, de programmation, de démarche-qualité de normes ISO etc. de museler, de mettre au pas, d'araser ce qui nous dépasse. Soit apprendre à faire avec. Faire avec la folie et le sexe, ce n'est pas les éradiquer pour fabriquer un être asexué et raisonnable à tous crins, qui n'aurait plus d'humain que le nom. Car notre terre des hommes, notre « humus humain » 8 , comme le dit joliment Lacan est fait de cette déchirure d'origine, fichée au coeur de l'homme. En effet s'il n'y a pas de rapport sexuel, au sens trivial où on a beau s'emmancher les uns dans les autres, ça ne fait jamais du 1, on peut aussi en induire qu'il n'y pas de rapport textuel. Si j'ai surtout mis en avant ici la sexualité au féminin, c'est qu'elle met radicalement en scène qu'elle relève avant tout d'un traitement subjectif. Reste à inventer sans cesse les appareils collectifs pour accueillir ce mode de traitement. Autrement dit que tout ce que nous produisons, des textes écrits ou parlés, comme dans ces 7emes journées de printemps, ne sont que les institutions qui accueillent dans leurs formes le plus époustouflantes cette faille dans l'homme nommée sexe et folie. Car de l'acte sexuel où se situe notre origine nous avons été chassés. Nous n'étions pas là quand nos parents ont fait l'amour. Nous sommes issus d'un lieu où nous n'étions pas. Là encore pour le dire à la manière de Mallarmé dans Le coup de dés : « rien n'aura eu lieu que le lieu ». C'est cela que nous tentons sans cesse de colmater dans ce que nous nommons institution. L'institution du sexe comme de la folie relève d'un travail permanent. C'est une tâche où nous sommes confrontés à l'impossible et à l'impossible, contrairement à ce que dit l'adage, chacun y est tenu. Il est de la fonction institutionnelle dans toutes ses composantes de maintenir cette ouverture... ouverte.

« Nous transportons avec nous le trouble de notre conception... Nous sommes venus d'une scène où nous n'étions pas. L'homme est celui à qui une image manque... » C'est Quignard qui écrit cela. Tout serait à lire et relire. Cette image qui nous manque est le fondement de toute institution qui en excorpore les emblèmes et les blasons, les mots d'ordre et les mots de passe, les architectures et les constellations, les sauf-conduits et les circulations.

ça mettra une suspension à ma conclusion.

Joseph Rouzel, psychanalyste, Directeur de l'Institut Européen Psychanalyse et Travail Social

1 Texte présenté aux septièmes journées d'Isadora et Saint Martin de Vignogoul, les 23 et 24 mai 2008; réunies sous le titre de « sexualité, folie et institution ».

2 Voir également Dany-Robert Dufour, Les mystères de la trinité , Gallimard, 1990.

3 Voir Gérard Pommier, Naissance et renaissance de l'écriture , PUF, 1993. « Le graphisme de l'homme descend du songe! » précise l'auteur.

4 Sur cette « relativité » du diagnostic de folie, lié au champ socio-culturel , voir l'ouvrage de Catherine Clément et Sudhir Kakar, La folle et le saint, Seuil, 1993.

5 Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse , PB Payot, 1983.

6 Sainte Thérèse d'Avila, Livre de vie , VI,D, 2:4.

7 Voir Julia Kristeva, Thérèse mon amour, Fayard, 2008.

8 « Le savoir par Freud désigné de l'inconscient, c'est ce qu'invente l'humus humain pour sa pérennité d'une génération à l'autre » Jacques Lacan, « Note italienne », Autres Ecrits , 2001

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