Monographies de la XXVIIIe promotion de superviseurs
MONOGRAPHIES DE LA XXVIII ème PROMOTION DE SUPERVISEURS
• Joseph ROUZEL, Le Pic
- Luc DUWIG, « MA MMO (NO) GRAPHIE DE MEDECIN -MES DEUX SEINS- »
- Delphine FAUCHER, A l’impossible « je » est tenu.
- Sophie BILLIOUD, Le coût du désir, un processus de formation.
- Catherine MONTAGNE, Le désir dans le travail social.
Le Pic…
Le pic Saint-Loup tient son nom d'une légende d'amour médiévale. Trois frères, Loup, Guiral et Clair, tous amoureux de la belle Bertrade (Irène selon une autre version), partirent en croisade sans savoir lequel d'entre eux elle choisirait comme époux.
Au retour de Terre sainte, la bien-aimée avait trépassé. Désespérés, ils décidèrent de vivre en ermites au sommet de trois pitons voisins. Celui sur lequel vivait Guiral devint le mont Saint-Guiral. Il est situé près du mont Aigoual et son dôme granitique culmine à 1 366 mètres. Celui sur lequel vivait Clair fut nommé le mont Saint-Clair (175 mètres, c'est à ses pieds qu'est bâtie la ville de Sète). Installé sur le pic auquel il donnera son nom, Thieri Loup mourut le dernier. Comme ses deux frères, il avait allumé tous les 19 mars (une autre version dit le 24 décembre) de sa vie un feu en la mémoire de sa bien-aimée. Cette légende des trois ermites m’a inspiré. Comme pour la Dame des troubadours, aucun des trois amoureux n’a eu accès à l’objet de son désir. Dans ce trou laissé béant par la disparition de la belle, les voici qui, chacun sur sa montagne, s’absorbent en quelque sorte à lui rendre hommage. Elle brille par son absence. Comme quoi l’objet du désir n’est pas l’objet…désiré !
C’est cette absence que le troubadour Bernard de Ventadorn fait briller dans ses vers: Si elle ne me reçoit pas là où elle couche Afin que je contemple son beau corps noble Pourquoi alors m’a-t-elle tiré du néant ?
Ainsi peut-être en va-t-il des superviseurs qui bordent la place de l’objet @, support du sujet supposé savoir. Ainsi en va-t-il de cette place vide qu’il faut bien renoncer à remplir de savoir, de bonnes intentions, de volonté d’aide. Une place à maintenir vide dans toute institution, une enclave, qui laisse à… désirer ! Un peu à la manière du psychanalyste dont Lacan dans Télévision nous dit qu’il ne fait pas la charité, mais au contraire qu’il… décharite. Comme les troubadours qui rendaient hommage à la Dame en y renonçant sexuellement, les superviseurs en fin de formation1 dont nous trouvons ici le travail de monographie tournent autour de cette place vide, vide mais à laquelle il convient de donner des entours, de l’entourer de paroles qui lui font bordure et brodure. Et dans moult années on célébrera la légende de ces superviseurs amoureux de la belle absente qui sont repartis chacun animer dans leur ermitage les ouvroirs2 d’autres parleurs. Et de temps en temps eux aussi allumeront le feu de leurs paroles, se feront signe de loin, pour célébrer un culte présent depuis qu’il y a des êtres humains sur terre, celui de la « déesse parole »3, cette déesse qui a la fois nous unit et nous sépare, dont le temple est partout et nulle part, à chaque fois qu’on SE parle. LUC DUWIG
MA MMO (NO) GRAPHIE
Monographie pour la certification de superviseur d’équipes de travailleurs sociaux, Année 2017-2018, XXVII ème promotion, Institut Européen Psychanalyse et Travail Social.

A ma mère,

L’enfant d’Oradour. Pablo Picasso.
Un cheminement…
Je viens de terminer, après 3 ans d’écriture, le récit de mon histoire familiale du côté de ma mère. L’écriture de ce livre a débuté avec ma seconde tranche d’analyse, avec le même analyste. L’écriture littéraire commencerait-elle, au fond, où finit la psychanalyse ? Titre éponyme d’un ouvrage de Serge André [1] qui a alimenté ma réflexion. Je suis tenté de le penser dans la mesure où le désir d’écrire ce livre est né alors que j’entamais la seconde partie de mon travail analytique, un peu comme une production de celui-ci, un au-delà. A ceci près que ce travail d’écriture s’est déroulé dans la phase finale de l’analyse, « sous analyse », créant un chevauchement et des ponts entre ces deux lieux, entre ces deux rives. Le travail de la parole et le travail de l’écriture se sont mutuellement interpellés, les associations libres de part et d’autre alimentant un dialogue fécond, pour une production vouée à sortir de la sphère individuelle, celle de l’espace analytique, pour aller s’aventurer dans l’espace collectif des étals des libraires. Production résultant du tamisage des mots, qui après d’innombrables allers-retours ont pu venir se déposer dans un texte. Lors de ce travail j’ai été bien souvent surpris et à l’occasion saisi par ce qui jaillissait de l’écriture.
Il s’agit d’une auto-biographie, bio-graphie à entendre comme graphie d’une vie, écriture d’une vie, mais que je pourrai tout au si bien nommer «mammographie » puisqu’elle relate l’empreinte laissée par mon histoire familiale du côté maternel sur ma propre vie. Mon projet d’écriture est né de mon désir de rendre compte du cheminement de mon histoire et de l’histoire de mon cheminement, ainsi que de son long déchiffrage. Il s’est agi d’un travail de reconstruction fantasmatique de souvenirs enfouis : morceaux d’archives, photos jaunies, bribes de paroles entendues, parfois énigmatiques, images floues, impressions sensorielles diffuses, sensations de déjà vu… Souvenirs reconstruits donc, totalement subjectifs avec une distorsion opérée sur la réalité vécue, sans soucis d’exactitude ni de vérité absolue. Dans ce sens, mon autobiographie ne pouvait être que fictionnelle. Cette destinée m’a conduit à devenir « médecin pour sauver des vies », comme je l’ai dit à l’âge de 15 ans à mes parents un peu médusés. Histoire de réparer les fautes de mes ancêtres comme je vais l’apprendre tardivement, fin 2013. Cette histoire est restée longtemps secrète et je n’ai eu de cesse au cours de ma vie de tenter de percer le mystère, car je savais à mon insu qu’une tragédie avait eu lieu et je ne me suis malheureusement pas trompé. Jusqu’à mon entrée en analyse, j’ai vécu dans le silence, dans une famille de bouches cousues qui, par loyauté familiale, ont tout fait pour entretenir le secret et le mystère. Mystère vient du grec muistets, qui donnera muet, et nous le sommes muets dans notre famille. Je m’appelais Silence, jusqu'à ce que j’apprenne à parler sur le divan. Car quand on ne se raconte pas son histoire, ça fait de sacrées histoires.
« Je ne retrouverai jamais dans mon ressassement même que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je ne dirais rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire, j’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps : j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » [2] Mais la question la plus térébrante a été pour moi comment écrire l’innommable –un autre nom du Réel-, l’irrévocable ? Comment rendre compte de cet ineffable éprouvé dans mon corps ? Et puis comment ne pas commettre « une indiscrétion à l’égard de l’indicible » ? Comment donner corps à cet inénarrable, à ce « rien dire », à ce trou du langage, à « cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir ? » [2]. Après l’exil intime propre à toute cure et l’entrevue du réel qu’offre l’expérience analytique, j’ai tenté de laisser mon écriture s’orienter par la boussole du réel. L’enjeu était de tenter d’insérer l’indicible dans mon texte. L’écriture m’a permis de fixer ce qui du réel ne peut pas s’écrire, en cernant donc un point d’impossible, pour tenter d’entamer ce mur du réel, « de gratter le mur » [3] même si la marge de manœuvre est restée infime. Ce que j’ai tenté d’écrire, ce sont les trous de mon histoire, les occurrences de l’impossible, ceci ne m’ayant pas tant permis de sa-voir, que de prendre une vue, -une super-vision-, sur l’impossible, c’est-à-dire sur le réel de mon histoire. Tu t’appelles Jean-Ferdinand. Je ne te connais pas. Je suis pourtant ton petit-fils me dit-on.
Soit. Faisons connaissance.
Tu es né le 28 septembre 1909 à Moyeuvre-Grande. Signe particulier : légère boiterie. Profession : comptable.
Un jour de 1913, tu offres à ta mère un vase que tu fais inscrire sur la note de tes parents dans l’épicerie-bazar du bourg. Petit garçon et comptable en herbe, c’est ta première ardoise. Elle est infime comparée à celle que tu laisseras à ta femme, à tes enfants et à l’humanité entière.
Sans oublier tes petits-enfants dont je suis l’aîné. Je m’appelle Luc. Oui, comme le saint, à cause de tes fautes. Je suis le fils de Françoise, ta « petite princesse ». Pourtant, notre histoire interdite se dresse contre moi et je ne veux pas sortir de cette mère-là. Je refuse de venir au monde dans cette famille malade, je combats déjà mes origines. Mon père n’a rien à voir dans cette affaire dans laquelle il n’est qu’une pièce rapportée. L’accoucheur m’extirpe à coups de pinces de fer et de ventouses, les cuillères métalliques m’écrasent la tête.
Je nais de force, ensanglanté, le 4 août 1961 aux Hospices civils de Strasbourg, quelques jours seulement avant la construction du mur de Berlin. Héritier du mur de la honte et de la guerre froide, j’ouvre les yeux au pied d’un mur de silence bien plus haut. À ma naissance, ma mémoire est celle d’un adolescent qui a connu la guerre. Déjà je te fais face.
Dans mon sommeil d’enfant, la terre tremble, j’ai des réveils à feu et à sang. Chaussé de bottes de sept lieues, tu es l’ogre tout-puissant dévoreur d’enfants. Lorsque tu sens la chair fraîche, tu arrêtes, frappes, cognes, tortures, martyrises, puis tu vises, tires, donnes la mort et regardes le sang couler. Tu es un criminel de guerre et je suis ton petit-fils. À tes pieds, comme aux miens, il y a du sang. Je suis l’enfant de cette famille-là et le sang qui coule dans mes veines s’est nourri du feu des armes. Alors je ramasse la honte et la culpabilité dans mes bras de gamin et je dépose ces fagots dans le foyer du fourneau, ce piano de cuisine de ma mère qui est mon refuge, et je martèle les mêmes questions, dans le fol espoir qu’il livre ses secrets. La cuisine est mon champ de bataille et ma toque de chef de guerre est blanche. Ma colère couve avec le feu du piano, une colère blanche qui me consume et me détruit, une colère sans mot, une colère sans bouche ni oreilles. J’attends patiemment qu’elle vire au noir pour la faire jaillir de ma gorge, aux yeux et aux oreilles de tous, qu’elle devienne une colère de sept lieues pour te rattraper.
Car bien sûr, on ne condamne pas un homme à mort pour des vétilles. Pourtant tu n’as rien trouvé de mieux que de filer sans régler la note, sans payer le prix du sang, nous léguant, à chacun d’entre nous, un arriéré colossal. Tu as fui tes responsabilités. Condamné à mort par contumace, tu as décampé, tes fautes impunies empoisonnent nos racines et empêchent notre innocence de grandir comme un arbre. Tu as jonché notre jardin de grenades dont les cosses entrouvertes n’ont pas éclaté, nous laissant quand même une terre dévastée où tes méfaits poursuivent leurs basses oeuvres – un peu à la manière d’un tropisme, cette réaction d’orientation forcée à laquelle l’organisme vivant ne peut se soustraire.
Déterminisme. Gravitropisme peut-être ? Oui, c’est cela, je suis grave ; alors que mes mots pourraient être : projet, légèreté, allégresse, joie de vivre, bonheur de fonder une famille, mes mots sont des maux : fardeau, abattement, vilénie, culpabilité, peine, honte, atermoiement et mensonge. Cet héritage, je ne veux pas le léguer à mon enfant. Dieu soit loué, je ne porte pas ton nom, ma mère s’est mariée jeune pour échapper au plus vite à ce patronyme impossible.
Mais la vie se donne de mille et une façons. Mon combat s’accomplit sans fusils ni canons car je déteste les armes.
Mon uniforme est blanc en signe de reddition. Je préfère déclarer la guerre à la mort. Je suis médecin pour sauver des vies, jour et nuit, à la ville comme à la campagne, à domicile comme dans les services d’urgence et de réanimation.
Je pique, je draine, je cathétérise, j’intube, je défibrille, je masse, j’injecte, je suture, je transfuse, je répare, j’incise, je débride, j’immobilise, je perfuse et je branche des corps sur des machines à vivre. À tour de bras. Je suis prêt à risquer ma vie, à mourir, pour solder ta dette, tel Asclépios, le dieu grec de la médecine, qui a payé de sa vie pour avoir découvert la panacée et ressuscité les morts. Hadès, voyant se dépeupler le royaume des morts, s’est plaint à Zeus qui a foudroyé Asclépios. Peut-être as-tu satisfait Hadès en pactisant avec le royaume des morts ? Est-ce la raison pour laquelle tu as échappé aux foudres de Zeus ? Et à la loi des hommes ?
Faisons les comptes à présent. Combien d’hommes as-tu arrêtés, torturés, envoyés dans les camps ou fusillés sur place pendant l’Occupation ? Combien de victimes ? Combien de familles brisées ? Combien de veuves ? Combien d’orphelins as-tu abandonnés derrière toi ? Je suis persuadé que tu n’en sais strictement rien. Nous avons cette ignorance en commun : je suis incapable de te dire le nombre d’enfants, d’hommes et de femmes que j’ai arrachés à la mort pendant la douzaine d’années où j’ai œuvré comme réanimateur. Des dizaines, c’est certain, peut-être des centaines. J’ai aussi mes morts, ceux que je n’ai pas pu ramener à la vie. Et ces morts me ramènent à toi et à ta vile besogne. Si je me couche parfois avec un mort sur la conscience, un de ceux que je n’ai pas su maintenir en vie, l’un dans l’autre je pense avoir réglé ta note, au moins en partie. Je souhaite, à mon tour, déposer les armes, à défaut d’apurer nos comptes. Car ça, c’est une tout autre affaire. [4]
Une histoire de nouages…
Premier nouage.
Un lundi, première semaine de formation en mai 2017. Un éditeur me contacte pour me dire qu’il est intéressé par mon récit et me demande de le retravailler, en vue d’une publication. J’éprouve alors, comme une nécessité, que mon texte soit mis en circulation afin que cet exercice, oh combien solitaire, trouve à s’inscrire dans un lien social et que je puisse m’en séparer. Je le pressens comme un travail de coupure, de mise à distance et bien sûr aussi de limitation de la jouissance d’écrire. Publier pour moi, c’était accepter que mon récit soit terminé, aussi imparfait soit-il, pour éprouver le pouvoir castrateur de l’écriture, de l’impuissance des mots à tout dire du réel de mon histoire. C’est pouvoir consigner une histoire douloureuse ailleurs, sur une autre scène, dans un lieu autre que l’intimité psychique. A une lettre près, publier c’est oublier et pour reprendre le néologisme saisissant de Lacan, la « poubellication », n’est-ce-pas un mode de traitement de ce qui demeure une expérience douloureuse, un mode de traitement du réel ? L’on me propose de m’en séparer au moment où je démarre cette formation : comment ne pas y voir une « pétrifiante coïncidence » à laquelle André Breton et les surréalistes invitaient à se montrer attentif ? Pourtant le début de cette formation à Psychasoc semble bien mal tomber d’un point de vue chronologique puisque je dois rendre une correction à mon éditeur fin juin, mais elle tombe fort à propos d’un point de vue logique. Je poursuis d’ailleurs ce travail de réécriture tout l’été, et la monographie reste en suspens, comme une écriture à venir. L’été coïncide aussi avec la fin de cette deuxième tranche d’analyse.
Second nouage.
Seconde semaine en septembre 2017. Lors de l’instance de régulation avec Isabelle Pignolet de Fresnes, je peux dire que l’analyse m’a permis de sortir de la compulsion de répétition, notamment dans l’accumulation de diplômes, comme d’autres enfilent des perles. Ce qui est nouveau et inédit pour moi, c’est d’aborder cette formation de superviseur du côté du plaisir- et même du désir oserais-je dire- et du sujet « supposé savoir » et non pas du côté d’une compétence en plus ou d’un savoir universitaire sanctionné par un diplôme de plus. Pour la première fois de ma vie, je n’éprouve aucune pression liée à ce travail de « Monographie » mais que je nomme pourtant « Bibliographie » en séance de régulation, lapsus disant quelque chose d’un savoir encyclopédique, exhaustif, auquel j’ai sans doute encore du mal à renoncer… L’après-midi, en instance clinique, je présente la situation d’une jeune femme ayant eu un cancer du sein que j’accompagne en psychothérapie depuis quelques mois. Dans les retours qui m’en sont faits, le signifiant « médecin » -mes deux seins- insiste. Je fais alors le lien avec un travail de recherche clinique en psycho-oncologie que j’ai mis en place au CHU où je travaille, se proposant d’évaluer la mise en place d’une consultation rémission pour les femmes ayant eu un cancer du sein et ayant terminé leur traitement, dans le but de proposer un accompagnement dans cette phase de l’après cancer et ainsi d’améliorer la qualité de vie de ces femmes. En somme, qu’est-ce que je leur veux à ces femmes, sans oublier ma mère, - mes deux seins-? En discutant de mon manuscrit avec d’autres stagiaires, je décide de changer le titre de mon récit, passant de « A mon grand-père. Paix à notre âme » à « Je m’appelle Silence ». Puis, après le travail de l’été dernier, un nouveau titre s’est imposé : « L’enfant ensanglanté »…par l’histoire de ma mère ?
Tu nous as enfermés dans le silence, celui de tes morts passés sous silence. [4]
Car d’un « porte-silence », je suis devenu un « porte-parole » et c’est du fait de mon intervention au sein de ma famille que nous avons connu la vérité sur cette histoire tragique. Ne suis-je pas ainsi celui par qui la vérité est advenue ? Celui qui a voulu regarder et « voir », comme un super-viseur ? Pour prendre de la hauteur et regarder sa famille malade ?
J’ai la sensation de me réveiller d’une amnésie, d’un long silence de ma mémoire. Je suis choqué, abasourdi, terrifié, comme après un accident ou une mauvaise rencontre.
La sortie du silence est brutale. Voyeur de l’irregardable, j’éprouve une honte fondamentale, comme une nostalgie de l’humanité. Je me sens désaffilié et déchu de l’humanité elle-même. Abandonné par ma famille et exclu de tout lien généalogique, je suis au bord d’un monde dévasté. Je souffre de ces horreurs dans mon corps, mes chairs pèsent durement alors que mes pensées divaguent au gré d’images effroyables de chaos. Je suis brisé, réduit en miettes. Ces révélations font de mon esprit une mosaïque de terre brûlée et de désert glacé. Pendant un temps infini j’erre dans mon appartement puis je sors sur le patio, pieds nus, pour sentir la fraîcheur du sol, pour me ressaisir, mais je délire encore. Je me lève, me rassois, pleure. Je sais que je ne pourrai pas garder ce chagrin pour moi. Comment vais-je annoncer à ma mère que ses parents sont tous les deux des ordures ?
Seule la musique peut me consoler, pour l’heure l’Adagio op. 69 d’Olivier Greif, une page méditative d’une grande beauté où les deux pupitres, piano et violon, forment un cadre mélodique proche des ragas de la musique classique indienne. Ces mantras m’apaisent un peu alors que je bois un second verre de vin. L’impression de dépersonnalisation reflue lentement. [4]
Troisième nouage.
3° semaine de formation. Je me mets en position de superviseur dans notre groupe. Je me lève et rejoins à moins d’1 m de là le fauteuil du dit superviseur. Ce déplacement limité me fait une drôle d’impression, comme une intuition d’avoir changé de contrée, peut-être à la manière d’un ex-île, comme un changement de résidence, accompagné d’un vif sentiment de dépaysement. Je me retrouve soustrait du groupe, moins 1 (-1) et tout à la fois 1 en plus (+1), à la manière d’un opérateur symbolique. Je prends de la hauteur sur ce perchoir et je regarde d’en haut, ou, plus exactement, je regarde d’un lieu ex-térieur, un peu à la manière des orbites vides d’Œdipe qui regarde les yeux qu’il s’est arraché pour voir, enfin.
D’autre part, au cours de cette 3° semaine je suis invité par mon éditeur à corriger les épreuves de mon livre dont le titre définitif, « Mes intimes étrangers », doit sortir le 4 mai 2018. Et d’épreuves il est question dans mon récit. Dans ce texte, comme dans ma famille, j’occupe une place de superviseur, à la fois en moins et en plus, j’y suis sans y être, « du texte j’en suis, mais pas l’auteur ». Pourrais-je rajouter à la suite de Lacan : de cette famille j’en suis, mais pas un membre ? Parce que j’ai vécu l’ex-île au sein de ma famille, je suis à la fois dedans et dehors, un peu comme sur une bande de Moebius qui n’a qu’une face et qu’un bord.
Un mois plus tard, la famille se réunit pour les fêtes de fin d’année dans l’ancienne maison de ma grand-mère. Il n’y a eu pour l’instant entre nous que des échanges épistolaires, sans parole, sauf avec ma mère. Lors de cette réunion personne n’aborde le sujet, le silence tapi en nous ne semble pas pouvoir être brisé. Je me décide à prendre la parole à la fin du repas mais elle s’épuise rapidement faute de relance.
La chape de l’oubli doit retomber, nous renvoyant à notre solitude et à notre froid intérieurs, compromettant toute réconciliation, restauration ou guérison intimes. Le mal est incurable et la famille, condamnée à rester malade.
[…] Je veux prendre la parole au nom de tes victimes, au nom de chacune d’elles, même si je suis mort, moi aussi, le 10 juin 1944(*). Elles pourront s’exprimer par ma bouche et par cette oraison aucune d’elles ne sera jamais plus oubliée.
(*)Le même jour qu’Oradour-sur-Glane.
[…]
Je suis mort tant de fois. Pourtant l’instinct de survie me pousse à partir, à quitter ma vie. Mon départ est un refus, mon exode une rupture. Je suis un expatrié volontaire de ma famille, un peu comme ces demandeurs d’asile survivant à la violence de leur histoire. Mon arrachement commence par une errance, un voyage interminable dans lequel tout se perd et se dissout, le temps, les repères et ce que je suis, un colis en souffrance, une épave échouée sur le rivage, non-lieu de mon exil. Mes errements sont absurdes, somnambuliques et je marche hagard, à reculons, enlisé dans ces terres de Sologne où j’entends le cliquetis d’une arme qu’on recharge.
Je vise, non parce que je désire mourir, mais parce que je ne veux plus souffrir l’histoire de ma vie. La plupart de ceux que tu as réduits au silence n’étaient que des enfants. Juste avant les coups de feu, leur silence était blanc, leur silence était pénombre, stupeur et immobilité. Pas de déploration ni de lamento. Ce silence-là a dévasté ma vie. Ce silence-là m’a réveillé, juste avant l’aube, il faisait noir. Depuis je n’ai plus entendu aucun bruit. [4]
Trois nouages pour un ex-île borroméen ?
Des 5 îles Borromées, les perles du lac Majeur, Lacan a sans doute fréquenté les 3 îles qui se visitent : Isola Bella, Isola Superiore et Isola Madre. Le nœud borroméen doit son nom aux armoiries de la famille italienne des Borromée issue de Lombardie qui possédait ces 3 îles, mais aussi à l’alliance de trois familles : la famille Visconti qui prend le titre de Duc de Milan en 1395, la famille Sforza qui succède à la précédente en 1450 et la famille Borromée, emblème qui orne les palais des Borroméo. Sur le blason sont représentés les trois anneaux d'or à pointe de diamant qui, tressés de telle manière qu'en en brisant un les autres se séparent, symbolisent l'union indissoluble entre Borromées, Sforza et Visconti. La devise “Humilitas” en lettres gothiques noires apparaît pour la première fois vers 1445 et devient la devise de San Carlo Borromée, indiquant l'humilité dont il faut faire preuve pour s'approcher de Dieu.
Ma ma mmo (no) graphie est le prolongement de mon manuscrit qui tente de dire quelque chose de la fonction de superviseur telle que j’envisage de l’occuper. D’autre part, ce récit, produit de ma cure, est le résultat d’un nouage entre le Réel de mon histoire, l’Imaginaire –voilà ce que je m’en suis raconté-et le Symbolique, par quelques signifiants insistants, -en souffrance-, venus se déposer dans l’écriture. Ma monographie pourrait être l’enfant de ce travail d’écriture et de ces nouages. Un enfant en ex-île.
Ma question pourrait ainsi être la suivante :
Occuper la place de superviseur, est-ce s’ex-îler et ce lieu de la supervision est-il un ex-île ? A cet égard, le superviseur doit-il ek-sister ?
Pour qui fait l’expérience de la cure, découvre l’exil intérieur, intime, de sa place de sujet de l’inconscient. On pourrait dire que la psychanalyse en tant qu’invention de Freud est la discipline spécialisée dans l’exil intime du sujet et dans l’exploration de l’ex-time, de l’extérieur logé au-dedans de soi. Dans le prolongement de mon histoire familiale sur fond de seconde guerre mondiale, je ne peux que suivre Freud sur la route de l’exil lorsqu’il fuit le national-socialisme pour se réfugier à Londres. Au moment de son départ pour l’exil en 1938, Freud avait en tête son « Au-delà du principe de plaisir » ainsi que son « Pourquoi la guerre ? », issu d’une correspondance avec Einstein en 1932. C’est dire qu’il était, par la maladie qui le rongeait et la montée de l’antisémitisme et du nazisme qui l’entourait, particulièrement au fait de la pulsion de mort comme fondement originaire de l’être humain, ce qui ne manque pas de faire écho à mon histoire familiale.
Exil se compose du préfixe ex, le dehors, et du suffixe il, qui indique la notion de lieu. L’exil est ainsi une expérience du hors-lieu. L’ex-îlé est un être du littoral, à la limite de la terre et de la mer, un peu à la manière d’un « passeur de rives ». L’exil est aussi le seul mot de la langue française à désigner le déplacement humain à la différence d’autres mots, comme migration, qui concernent l’ensemble du règne animal. L’exil est un übertragung, c’est-à-dire un transfert, dont tout sujet analysant fait l’expérience sur le divan, l’analyste, figure de l’Autre, étant un « passeur d’exil ». Le divan comme lieu d’un exil intérieur. Mais le premier exil n’est-il pas celui du corps de la mère ? La dimension ontologique de l’exil, c’est peut-être penser que la séparation est la condition de la rencontre et du devenir mais cela suppose la présence de l’Autre. L’exil peut donc être une invitation à devenir, soutenue par l’appel de l’Autre. Il concerne chaque sujet dans la réalité de la séparation d’avec la mère mais aussi symboliquement dans l’accès même au langage, langage qui sépare le sujet de sa mère.
L’exil comme hors-lieu est une expérience à travers laquelle un sujet, en se déplaçant, bouleverse son rapport au monde en tant qu’existant, au point de perdre son rapport au là, de son être là, de son existence. Exister se compose du préfixe ex, qui désigne l’extériorité et de sister qui signifie se tenir, exister c’est se tenir hors de.
Le concept d’ek-sistence selon Heidegger, peut nous éclairer. Le vivant, homme ou animal, apparait dans l’étant et sous cet angle, l’homme est un étant parmi d’autres. Pour Heidegger cela ne suffit pas pour penser l’essence de l’homme. Or, la question de l’être elle-même, l’être comme question, c’est ce qui définit un étant particulier, celui dont la structure est constituée par l’être-le-là - le dasein -, c’est-à-dire l’homme. C’est être-là de l’homme est un étant ontologique, c’est l’être comme transcendance et sacrifice de l’étant. C’est ce que dit cette formule de Sein und Zeit [5]: « La compréhension de l’être est elle-même une détermination d’être de l’être-là » ou celle de la Lettre sur l’humanisme [6] : « L’homme est jeté par l’être lui-même dans la vérité de l’être». C’est ce que dit aussi le terme d’ek-sistence qu’il a forgé pour définir l’être-là de l’étant humain. Pour Heidegger, l’homme est donc un étant ek-sistant, c’est-à-dire un existant en intelligence avec l’être, qui a une connaissance ontologique de l’être. L’être a un sens qu’il est de l’essence de l’homme de comprendre, l’être est même le sens, il est le logos. C’est ce que dit le terme d’onto-logie. La question de l’être est celle du lien de l’être et du logos : « Le langage est la maison de l’être. Dans son abri habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri » [6] La manière humaine d’être est ce qu’Heidegger appelle l’ek-sistence : il déploie librement son essence en tant qu’éclaircie de l’être. Cette éclaircie est son monde et la grandeur de l’homme est dans l’ex-tase devant la vérité de l’être. C’est là qu’il est jeté et son destin est de veiller sur la vérité de l’être et bien qu’il s’en tienne toujours d’abord à l’étant, il est le berger de l’être.
Ne pourrait-on pas dire à sa suite que le superviseur veille sur le langage, qui est l’abri de l’être, pour se mettre à l’écoute de la vérité de l’être ? Le superviseur comme ek-sistant, c’est-à-dire comme garant de la parole et faisant demeure à ce qui échappe, à ce qui se dérobe, à ce qui est hors : l’inconscient. Un superviseur veillant sur la vérité de l’être comme le berger ? Un superviseur veillant sur l’ek-sistence comme lieu excentrique irréductiblement Autre, lieu du dire, lieu d’où l’on prend la parole. Ce lieu du sujet se situait pour Freud dans l’inconscient en tant que « der andere schauplatz », souvent traduit par l’Autre scène, celle d’où l’on parle. Le superviseur est sans doute sur cette Autre scène. Nous ne parlons pas, nous sommes parlés et habités par le langage, c’est la langue notre habitation principale et le superviseur pourrait être pour l’occasion son gardien. Or Lacan, de façon précoce dans son enseignement, définit l’inconscient comme « discours de l’Autre ». Mais à cet Autre, il a également donné la fonction d’un lieu. « L’Autre, nous dit-il, est le lieu d’où peut se poser au sujet la question de son existence ». La manière dont Lacan déplie l’écriture de ce terme en « ek-sistence », est une façon d’y introduire cette dimension du lieu. Ek-sister, c’est bien en effet se tenir, « sistere », en un lieu toujours ex-centrique, demeure de ce qui est hors. Lacan se maintient ici dans le strict fil de l’enseignement de Freud, cette question du lieu et de la place intervient en effet de façon cruciale dans la définition proposée par Freud de l’inconscient comme « der andere schauplatz ». On pourrait tout aussi bien dire « l’Autre place » comme « l’Autre lieu » ce qui justifie l’appréhension de cet Autre comme un lieu, que l’Autre soit avant tout un lieu. Le superviseur ek-siste –t-il au lieu de l’Autre ? Car la lalangue est notre abri, notre demeure et le superviseur pourrait être dans ce dispositif un veilleur, un gardien de ce hors-lieu.
Le concept d’ex-sistence chez Lacan n’est pas à confondre avec celui d’ek-sistence chez Heiddeger. Dans le Séminaire inédit, RSI, Lacan considère que l’inconscient ex-siste au nœud Borroméen qui lie les 3 dimensions du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. L’inconscient ex-siste dans une position d’excentricité [7], en tant que « dehors qui n’est pas un non dedans » [8], c’est ce qui est entre, c’est ce qui tourne autour de chaque consistance, c’est un intervalle, propice à l’irruption du sujet de l’inconscient. L’inconscient comme intervalle, pause, interruption : c’est dans les interstices du langage qu’il ex-siste.

Sur le tracé du nœud mis à plat, le fragment de surface qui borde la béance de ce non-savoir, figure le champ de ce qui ek-siste au Réel de la vie. Il s’agit d’une ek-sistence essentiellement pathétique signale Lacan [8], en se référant à Kierkegaard mais qui implique l’universel, bien loin d’en dépendre seulement. « Que suis-je là ? »[9] Cette question appartient au champ de ce qui ek-siste au Réel. N’est-ce pas aussi la question du superviseur : que suis-je là ? Et de son ex-il, qui implique un effet de réel qui met en acte l’essence du sujet qui apparait depuis l’autre scène, celle du réel inconscient ?
La psychanalyse ainsi que les autres lieux où la parole est mise en avant, notamment dans une instance de supervision, aborde le nœud de la subjectivité par l’ouverture au symbolique. La supervision pourrait-elle être le lieu d’une écriture à venir, une page blanche, non pas simplement vierge, mais déjà une page «pour-la-lettre», c’est-à-dire pour la lettre en devenir, signe d’un réel en souffrance ? Le signifiant, trop réel, a déserté la chaine signifiante, de telle sorte qu’il ne s’articule plus avec un autre signifiant. Comme dans ma cure ou dans mon travail d’écriture, le travail de supervision pourrait être de tenter de réarticuler ce signifiant en souffrance à d’autres signifiants, afin de rétablir la chaine au fil de la séance. Et le récit fait en séance pourrait ainsi constituer une tentative de donner corps au réel de l’histoire. Alors la tâche essentielle de la supervision ne serait-elle pas de donner corps à ce trou de langage, à ce rien, en le bordant, pour s’en tenir au plus près, pour le cerner, l’enserrer dans un récit qui ne s’écrit pas sans le fantasme de chacun ? Ceci en opposition avec une supervision qui se contenterait de recouvrir d’un voile imaginaire ce trou pour n’en rien voir, un peu à la façon d’un cache misère. La supervision est-elle une tentative d’écriture du réel ? Le point de rencontre entre psychanalyse et supervision n’est pas tant le partage d’un savoir inconscient que celui de la béance de l’inconscient, de l’impossible à dire et de l’impossible à écrire, comme trou du langage, l’impossible étant défini par Lacan comme « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Serait-ce gratter le mur du réel [3] dans une volonté de matérialiser le rien, qui n’est pas rien, pour border le trou dans le réel ou git l’inconscient? Lacan avance que ce trou est plutôt comme une bande de Moebius, dont chacun sait qu’elle est torsadée en sorte qu’en la parcourant on passe de son endroit à son envers tout en restant sur la même face sans franchir le moindre bord. La bande de Moebius est un bord et que borde-t-elle ? Le trou inviolable du refoulement originaire qui se structure à partir de l’entrée du signifiant dans le réel. Voilà pourquoi Lacan peut dire que l’inconscient est réel tout en étant structuré comme un langage, en tant que le signifiant le borde, le cerne. La topologie a l’avantage de donner un support imaginaire au langage et du même coup de montrer que c’est l’Imaginaire qui fait lien entre le Réel et le Symbolique. On ne sait pas bien où passe la frontière entre l’Imaginaire et le Réel, mais l’Imaginaire donne consistance au Réel, qui d’être ainsi lié au Symbolique c’est-à-dire le langage, est bien ce qui permet d’énoncer ce qu’il en est de ce que Freud nomme l’inconscient. Lacan le symbolise par une bande de Moebius pour figurer l’inconscient dans lequel on est désorienté. Lacan se sert de cette figure topologique et de ses propriétés particulières pour dire quelque chose autour du sujet. Plus précisément, la bande de Moebius, plutôt que de nous définir le sujet, nous le montre. Le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant qui appartient au lieu de l’Autre ; en d’autres termes, le sujet n’est ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Le sujet ne se produit que suite à une prise de parole, à un acte de dire, à une coupure. Et c’est en coupant la bande qu’on pourra dire : voici le sujet. Le superviseur est dedans et dehors à la fois, comme sur une bande de Moebius. En prenant la parole, il coupe la bande et fait ex-sister et con-sister la parole. Il en est le garant et il n’a rien à donner si ce n’est son être. Le superviseur ne serait-il pas un « éclaireur » se laissant guider non pas vers le réel mais par le réel ?
Je crois aussi qu’une notion chère à Jean Oury, que j’ai découvert notamment lors d’un stage de 6 semaines à la Borde, peut nous éclairer sur la place insolite et la fonction de superviseur. C’est ce qu’il a nommé « la fonction-1 » [10]. Oury avait parlé de « transfert dissocié » chez le psychotique, ce que Tosquelles avant lui nommait transfert « multi référentiels », c’est-à-dire fait de multi-investissements partiels, sur une constellation de personnes « soignantes », comme de bonnes étoiles. Or Jean Oury a identifié un transfert hors de la série, « la fonction-1 », c’est-à-dire hors champ, non pas pratique, mais hors du champ logique de la vie quotidienne. Pour lui, « la fonction -1 », transfert hors comme dans l’exil, est représentée, plus qu’occupée, par quelqu’un qui en tient lieu. Ce quelqu’un n’est pas pris dans la surface du groupe. Pour définir une structure, il utilise à la suite de Lacan la topologie ; il faut une surface, dit-il, aussi complexe qu’on voudra, d’un plan à un crosscap, mais il faut toujours qu’il y ait un point qui ne soit pas dans la surface. Une structure c’est donc une surface et un point extérieur et si ce point est dans la surface, c’est foutu nous prévient-il. On voit cela dans toutes sortes d’institutions avec un fonctionnement paranoïaque du groupe : c’est quand le symbolique vient s’écraser sur l’imaginaire, que le symbolique est « imaginarisé » avec tous les conflits qui en découlent. Pour éviter cela Jean Oury propose cette « fonction -1 », une fonction analytique qui n’est pas prise dans le groupe et c’est pour cela qu’il l’a appelé « -1 » et non « +1 » car il s’agit d’un transfert hors de la série. Il me semble que cet outil peut nous aider à penser notre positionnement, dans cet entre-deux. Par ailleurs je pense que l’on peut rapprocher « la fonction -1 » de J. Oury au « plus-un » de Lacan, qui opère notamment dans un cartel ou le 5° est à la fois dedans et dehors, « dans un dehors qui ne serait pas un non dedans » pour reprendre ses termes. Jean-Pierre Lebrun nommera la place destinée au superviseur une « place d’exception ». La figure d’exception est incarnée par cet « au-moins-un » et J.P. Lebrun précise que cet élément identifié comme extérieur au groupe, l’« au-moins-un », permet à l’ensemble de se constituer et de consister. C’est une « place d’exception » mais sans doute aussi une place exceptionnelle, un entre-deux-rives où il est difficile de se tenir et comme disait Beckett, « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux ».
Et finalement je ne saurais mieux dire que lui [11] comment j’ai ressenti cette place exceptionnelle, en l’occupant, au cours de cette 3° semaine de formation : « …C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur. »
Pour conclure, je dirais que la place de superviseur con-siste, dans le sens de se maintenir, en une place d’ex-ception, « dans un dehors qui ne serait pas un non dedans ». C’est un ex-île, comme ex-périence du hors lieu, c’est se tenir hors de, c’est-à-dire ex-sister. Le superviseur veille sur l’ek-sistence, comme lieu ex-centrique, irréductiblement Autre, lieu du dire, lieu d’où l’on prend la parole. L’abri de l’être étant le langage, le superviseur pourrait être celui qui veille sur la lalangue, celui qui est garant de la parole et qui fait demeure à ce qui est hors, l’inconscient, c’est-à-dire le réel pour Lacan. Le superviseur est à la fois dehors et dedans, comme sur une bande de Moebius. En prenant et en donnant la parole, il coupe la bande et fait con-sister et ex-sister la parole, il en est le garant. Ayant une vue -super vision- sur le Réel, le superviseur pourrait être un éclaireur se laissant guider par le Réel. Le superviseur représente- à la manière d’un signifiant pour un autre signifiant- plus qu’il n’occupe, une fonction -1, un transfert hors. La supervision ressemble à une surface et à un point qui ne soit jamais dans la surface : le superviseur ex-siste sur la surface de la bande de Moebius.
Bibliographie [1]Serge André. L’écriture commence où finit la psychanalyse. Editions Le bord de l’eau-Collection la Muette, 2015.
[2]Georges Perec. W ou le souvenir d’enfance. Editions Gallimard, 1997. [3]Nicolas Bendrihen. Ecritures et réel du cancer. Gratter le mur. Editions La Muette 2016 [4]Luc Duwig. Mes intimes étrangers. Editions Carnets Nord, 2018. [5]Martin Heidegger. Être et temps. Editions Gallimard, 1986.
[6]Martin Heidegger. Lettre sur l’humanisme. Editions Aubier-Montaigne, 1970. [7]Jacques Lacan. Autres Ecrits. Editions du Seuil, 2001.
[8]Jacques Lacan. RSI, Séminaire inédit (1974-1975) Leçon du 14 janvier 1975. [9]Jacques Lacan. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » Les Ecrits.
[10]Jean Oury. Intervention à Tours le 16 mai 1998 : « Liberté de circulation et espace du dire »
[11]Samuel Beckett. L’innommable. Editions de Minuit, 1953.
FAUCHER Delphine
Notes
- 9 personnes s’étaient engagées à m’envoyer leur monographie pour publication, mais je n’ai reçu que celles-ci.
- Lieu où, dans les communautés de femmes, les religieuses s’assemblent pour se livrer à des travaux de lingerie (1130)
- Marcel Detienne et Gilbert Hamonic, (sous la dir.), La déesse parole : quatre figures de la langue des dieux, Flammarion, 1993.
« A l’impossible, « je » est tenu ! »
Monographie pour la certification de superviseur d’équipes de travailleurs sociaux,
XXVII ème Promotion
Année 2017-2018 Institut Européen de psychanalyse et de travail Social, Montpellier
Me fendre d’une lettre,
A Vous Joseph, cher capitaine qui avez su ouvrir l’horizon qu’est l’inattendue. Claquant les peurs et soutenant pour le moins nos émois ravageurs. Gardien des clefs, de vos histoires de gravité, de folie et d’éclats de rire. Comme un navigateur solitaire, gardez le cap et restez passeur d’impossible.
A vous chers formateurs qui avez su, à vos postes de premiers de cordée nous inviter au voyage. Catalyseurs de nos tourments, dans un réel saisissant nous avons pu trouver la plage. Je manque de mots pour dire encore et mieux et fort ce qui chez moi s’est déplacé dans vos sillages. Je ne peux encore dire comment jusqu’au rivage.
A vous bien sûr chers compagnons de traversée. C’est dans un brouillard bien épais, que nous nous sommes rencontrés, que vous m’avez laissé tomber sur un nuage. Quelle étonnante épopée où il fallut élaborer, fouiller les pages. Dans ce groupe je me suis coupée et j’ai appris qu’en vous quittant, j’avais un reste. Un reste partiel et brulant, un feu sacré. A vous aussi cher Lipinski je dois le dire. Je choisis de suivre avec vous et en confiance, l’évolution de nos équipes qui nous dé-rangent. Reflets étranges de leur travail auprès des anges. Nos désaccords nous ont permis de confirmer que les questions, que les idées font avancer.
A vous toujours vous mes enfants, qui conduisez avec entrain vos vies et doutes. Explorateurs sur le chemin vous traversez places et jardins de votre enfance. Vous ne laissez pas de répit à mes angoisses, vous m’inspirez et puis s’inventent mes bricolages. Je dois laisser vos cœurs vaillants battre ailleurs.
Et puis à toi, toi mon mari, qui initia de belles choses. Par tes silences qui parlent en moi et tes sarcasmes. Tu me supportes, tu m’ébahis et puis je rage.
Tu es le père de nos enfants et sans ménage, tu me soutiens, tu me souris ça déménage. Tu es le sage de mon foyer, et sans ambages tu es le seul à arrêter mes dérapages.
A tous cités ici, à toi Céline et à Jean Claude, je vous dis « on à qu’une vie » et pas « merci ! » Merci veut dire, c’est fini, la belle affaire, je crois, j’affirme et je le dis ce s’rait dommage ! Enfin à nous chers naufragés de la parole, c’est l’expérience toujours échouée c’est le ratage qui nous relie, qui nous ressemble et qu’on partage.
Avant propos
- Quel est le plus beau cadeau qu’un homme puisse vous faire?
- Qu’il sache m’arrêter ! ai-je répondu en jouant avec des amies à un petit bijou de jeu qui s’appelle « Brin de Jasette ». Jeu Canadien, simplissime et pétillant où il s’agit de choisir une question, que l’on pose à l’assemblée et, chacun son tour raconte ce qui le traverse, un mot, une phrase, une histoire, un chant, une danse, un cri…. Vrai ou faux on s’en fiche ! Chacun sa version.
- Une fois le tour fini celui qui a posé la question attribue un petit caillou à celui qui l’a touché, celui qui l’a plus fait rire ou pleurer, celui qui l’a intrigué ou même fait flipper, peu importe, le caillou revient à celui qui a su faire vibrer quelque chose… J’aurais peut être dû dire « que je le laisse m’arrêter ! ».
Je m’appelle Delphine et j’ai 44 ans. Depuis l’enfance j’ai une attention particulière pour les gens qui parlent, je pense que même avant que je me souvienne, les voix, les mots et la musique ont écrit en moi et m’ont rendue mélomane. J’aime sentir vibrer les âmes, entendre les résonnances, les dissonances, j’aime les voix pleines, les timbres, les tics verbaux, les défauts, les voix cassées, les voix émues, j’aime la bataille que les gens se livrent quand ils discutent, débattent, épatent ou se vautrent. J’aime les conventions du langage « ça va ? Ça va et toi, tu vas bien ? Oui ça va, Il fait beau ? Oui, mais il fait trop chaud ? Le temps est malade on va le payer !!! » J’aime aussi que ça esquive, que ça se risque, que ça y aille, que ça se plante et que ça y arrive ! J’aime les concordances et l’art du désaccord, les fous rires et les colères. J’aime les soirées où ça parle, où ça papote où ça complote où ça rivalise où ça interroge où ça enseigne. J’aime entendre le bruit des rayons de mon petit vélo interne qui carbure plein fer dans les pentes.
- Qu’est-ce qui vous reste à apprendre vous qui avez l’air d’avoir tout fait ?
- Il me reste à apprendre à me taire ! ai-je répondu lors d’un entretien, où je n’avais pas dû sembler très modeste, avec mon style à toujours mettre mon grain de sel.
En réalité j’alterne entre des phases d’ouverture et des phases de repli. Parce que je ne sais pas me soustraire à la parole et ça me fatigue, ça m’use, ça me blesse, ça m’effracte et ça m’énerve. Ce fonctionnement, sans filtre m’a conduit à la nécessité de travailler sur moi. C’est comme ça que je suis d’ailleurs arrivée sur un divan.
Je venais d’entrer dans un centre d’accueil pour femmes battues, où j’exerçais comme éducatrice, auprès de femmes psychotiques. Cette institution se soutenait de la psychothérapie institutionnelle. C’est à ce moment là que j’ai rencontré la psychanalyse, je n’y connaissais rien ou presque, mais ça me parlait. La parole était la colonne vertébrale de ce lieu, j’ai découvert les groupes de parole, les instances cliniques, les contrôles analytiques, les réunions d’équipe où nous fumions ensemble, enfermés dans la pièce, histoire de travailler dans un épais brouillard, de faire écran à la puissance de la psychose ou peut être de mettre au dehors les bouillonnements internes. Ca fumait comme au dessus d’un bon plat qui mijote ! Ca fumait pour border la pulsion de mort ! Ca fumait pour lever les résistances en maintenant un voile rassurant, protecteur… Les effets de ces instances de travail sur les femmes de l’appartement thérapeutique étaient immédiats comme si elles avaient été allongées sous la table basse au centre du cercle.
Cette période, déterminante, me replongeait dans un bain de parole, mais cette fois ci avec un cadre et je mesurais ce que cela produisait sur moi, alors que je ne ménageais pas ma peine, un apaisement, une « défatigue ». J’ai été invitée à prendre part à un séminaire psychanalytique, où je me rendais tous les mois, je ne comprenais rien mais je revenais, au bout d’une année je faisais ce constat auprès de vieux routards de la psychanalyse et ils me disaient que d’accepter de ne pas comprendre était une étape importante et que ça n’était que le début. Il s’agissait donc de lâcher cette illusion de comprendre, de vouloir maintenir, ou de savoir, pour s’éprouver comme ne sachant pas et sentir qu’un mouvement au delà de moi opérait. Chaque fois que j’avais la joie et le bonheur d’attraper un élément, de comprendre, de voir la lumière, ça échappait. Un peu comme le tout petit dans un manège qui veut attraper le pompon, fier sur son cheval de bois, il voit le pompon, il est prêt, il approche, il se dresse…il le touche même et puis, comme de bien entendu… il se barre le pompon !
Laissant derrière lui son lot de frustration et de désir…
Après quelques années d’entrainement intensif, à m’exercer comme un sportif de la psychanalyse, je me suis éloignée pour accommoder les restes de cette traversée, je suis allée voir ailleurs si j’y suis ?
J’ai alors travaillé auprès de « Rmistes » isolés et sans projet. Ils venaient nous rencontrer dans le cadre d’un réseau d’échanges réciproques de savoirs, un d’entre eux proposait des séances de Tai chi chuan dans la cour intérieur chaque matin. Pendant que je recevais quelqu’un en entretien je voyais avec délice, passer devant ma fenêtre, des mamans marocaines dans des positions étranges, de samouraï, c’était magnifique toute cette application, cette concentration et ces éclats de rires. L’ambiance était contagieuse, ces femmes à leur tour apprenaient avec beaucoup de dérision à des messieurs seuls à cuisiner, ou même à faire des listes de courses… Il n’était pas rare que nous partagions des repas, qui nous faisaient voyager. Le choc des cultures et des traditions représentait une richesse étourdissante.
Un temps de parole s’est mis en place et dans cette même énergie, les rencontres improbables autour du cercle faisaient virevolter le malentendu et relançaient la machine à désirer.
Malheureusement l’insertion étant peu productive de richesse monétaire, les fonds ont été retirés et nous avons du jour au lendemain lâché 400 personnes avec qui nous travaillions. Nous avons d’ailleurs consacré les derniers mois à faire du café chaud et à recevoir ceux qui le souhaitaient pour terminer le travail et prendre des contacts ailleurs.
Alors que j’étais toute à mes grossesses et que je devenais mère, je gardais en tête qu’un jour je m’autoriserais à tenir la place de superviseur et, en attendant, je poursuivais mon chemin.
J’ai attaqué une formation de cadre, bon contre poids aux couches et nuits blanches que se répartissaient équitablement mes trois enfants. Le jour de ma soutenance, un collègue de promotion m’a proposé de postuler en ITEP en me disant « c’est chaud ! mais tu vas te régaler ! ». Le lendemain j’étais embauchée en ITEP, pour travailler auprès de professionnels de l’adolescence pour de jeunes loups enragés!
L’adolescence4
C’est un coin d’herbes folles, de bleuets, de chiendent, Blotti entre la jungle infernale des grands Et le petit jardin tranquille de l’Enfance, C’est une île inconnue de vos cartes adultes, Un lagon épargné, une prairie inculte, Une lande battue où les korrigans dansent, L’Adolescence...
C’est l’échelle de soie, c’est Juliette entrevue, Debout dans le miroir c’est la cousine nue Qui s’émerveille et crie au fond de mon silence, C’est un baiser volé à la barbe du Temps, C’est deux enfants qui s’aiment à l’ombre d’un cadran Où sous chaque seconde l’Immortalité danse, L’Adolescence...
C’est "Toujours", c’est "Jamais", c’est éternellement Le cœur au bord des lèvres, le spleen à fleur de dents Et au ventre-volcan l’Amour-incandescence, C’est "Je t’aime : on se tient!" c’est "Je t’aime : on se tue!"
C’est la Vallée d’la Mort de l’autr´ côté d’la rue, Vers les noirs pâturages la haute transhumance, L’Adolescence...
C’est les poings dans les poches fermés à double tour, C’est "Familles, je vous hais!", c’est René à Combourg, Ophélie qui se noie, c’est Lucile qui s’avance, C’est notre Diable au corps, c’est le Grand Meaulne en route, C’est ce vieux Bateau Ivre qui reviendra sans doute Les flancs chargés d’oiseaux, de fleurs et d’innocence, L’Adolescence...
Depuis plus de vingt ans que j’y ai jeté l’ancre Dans ce pays de fous, de chiens tièdes et de cancres, Depuis plus de vingt ans j’y passe mes vacances, Et comme ce vieillard de quatre-vingts printemps Qui s’endort, un beau soir, et qu’on couche dedans Son petit, tout petit coin de terre de Provence, Couchez-moi, je vous prie, quand viendra le moment, Dans ma terre, mon pays, couchez-moi doucement En Adolescence, en Adolescence!
Henry TACHAN
Notes
- Henry TACHAN parole et musique « l’adolescence » 1975
1. L’indomptable démon siamois
Stanislas est un jeune adolescent, arrivé il y a presque trois ans à l’ITEP. C’est un beau garçon de douze ans lorsqu’il arrive, le visage déjà buriné par chaque année qu’il a traversé, il est doux, et parle de manière très adaptée, il est franc son regard est sans âge. Sa mère, qui l’accompagne est une belle jeune femme de 27 ans, le visage déjà buriné par les années qu’elle a traversées, elle est douce et parle de manière très adaptée son regard est sans âge. Chez eux la sincérité est sans faille !
Très vite, dés la première rencontre, ces deux là nous attrapent et nous projettent dans la turbine à émotions. Alors que, nous sommes des professionnels avertis, maniant l’art de la distance avec aisance, d’emblée la charge émotionnelle est forte. Ca souffre ! C’est comme si nous étions un poste médical avancé sur une zone de guerre après une attaque au Napalm, il n’y a plus la peau tout est exposé, à vif, cramé, illisible.
Stanislas et sa mère sont tous les deux dotés d’une intelligence supérieure mais dans leur récit, il est clair que la vie n’a pas laissé beaucoup de place pour l’élaboration.
Je vous laisse imaginer le niveau de frustration et le sentiment d’injustice, qu’ils se coltinent.
Leur histoire est une histoire d’abandon à tous les étages. Stanislas et sa mère sont en quelque sorte des « siamois », reliés par le bout du cœur et le poing. La mère de madame « qui les a élevés » comme ils le disent, vient de mourir. Le père de Stanislas réputé hyper violent est absent de leur vie et le père de Madame, elle dit « Lui, c’est un fainéant, incapable, lâche et pas fiable…si vous saviez! » Chez eux ça sent l’alcool, la drogue et la magouille. En fait ils ont tous été victimes du « Napalm », c’est la politique de la terre brulée qui règne dans cette famille. Un lien se crée facilement entre eux et nous, trop facilement peut être et madame nous dira « je suis déçue du précédent ITEP où était mon fils parce qu’il y a été trois ans, j’étais en confiance et lorsque ça a mal tourné, ils nous ont laissé tomber ! »
Il parait que tout est dit dans le premier temps de la rencontre ? Joli défi, nous voila prévenus, même si nous évoquons que nous n’avons pas de baguette magique et que nous ne prétendons pas faire mieux, nous croyons au fait que quoi qu’il advienne, il en restera quelque chose.
Une fois Stanislas installé dans l’ITEP, il prend place et va alterner entre des phases de progression et des phases de destruction violente. En fait, dès que ça fonctionne, Stanislas ne tarde pas à tout casser. Le lien est dangereux, impossible à penser autrement que comme un investissement perdu d’avance.
Il est en combat permanent, sauf sur l’internat, là, Stanislas dort, il ne pète pas les plombs, il se montre plus accessible, il semble sécurisé. Il faut dire que l’internat est un lieu privilégié, avec peu de monde, peu de contraintes et des règles simples. Ca vaut le coup d’être mentionné parce que chez lui il ne dort pas beaucoup et passe la nuit à s’agiter, à circuler et dans la journée n’en parlons pas ! A part quelques nuits d’insomnies et de peurs, sur l’internat, Stanislas se récupère. Mais durant la journée, il a la rage, il est à l’affut de tout élément susceptible de le blesser, il choisit un jeune qui porte le même prénom que lui et passe un temps fou à lui mettre la pression, il le menace, le terrorise, même lorsqu’il est absent, il se débrouille pour qu’il reçoive des messages inquiétants. Il s’en prend physiquement aux hommes « forts » ainsi qu’à ses pairs, il ne craint pas les muscles et au jeu de la loi du plus fort il s’avère performant. Cela met en difficulté l’ensemble de l’institution! Les femmes comme les hommes sont impactés. Stanislas prend de plus en plus de place dans les réunions et pourtant rien n’y fait. Nous passons notre temps à repasser le film des évènements marquants, nous cherchons à déceler les petites choses de rien qui lui rendaient la vie plus douce, les traces de lien…mais à chaque bonne nouvelle se joint un revers sans appel, qui vient régler la question. Nous prenons garde de ne pas trop « affectiver » nos interventions, mais c’est peine perdue.
Par contre dans les moments de reprise avec lui hors du groupe, Stanislas est atteint par une tristesse infinie, la perte est un gouffre dans lequel il se laisse tomber. Il n’a visiblement pas de représentation de la perte, il est plongé dans un abime.
A chaque passage à l’acte violent, protocole oblige, il est mis à pied à titre conservatoire et raccompagné chez lui. Il revient quelques jours plus tard, avec sa mère, pour une commission d’éducation où le travail de réparation commence et le même scenario se déroule invariablement, elle se présente souriante et tendue, il a des vêtements neufs, il sourit, certains sont contents de le retrouver d’autres au contraire sont inquiets ou agacés, on s’installe et c’est parti, la mère hurle, l’insulte, le maltraite, le menace, avant que nous n’ayons pu dire quoi que ce soit, il est évident que ça nous coupe la chique. Puis elle s’effondre et parle d’elle en s’insultant à son tour, parce qu’elle n’y arrive pas. Puis, ils pleurent et nous attrapent encore.
Ils portent la douleur de l’humanité toute entière, ils sont des combattants sans arme, déracinés, des errants épuisés par une route qui se dérobe sous leurs pieds. Enfin nous pouvons nous remettre à y croire ensemble et ça repart pour un tour, à l’identique !
Nous avons mis en place de nombreux dispositifs.
Nous avons conduit un signalement en le travaillant avec la mère et le fils, parce que les situations de mise en danger s’amplifiaient.
Une mesure éducative s’est également mise en place, mais le service mandaté ne parvient pas à travailler dans la famille.
La justice agit comme une menace, parce que Stanislas avec deux autres jeunes a volé des animaux empaillés dans une maison, pour tenter de les vendre lors d’une brocante où il s’est fait facilement repérer et coincer. Mais la menace est vécue comme une provocation ni plus ni moins.
Au final, vu son jeune âge, une simple mesure de réparation a été prononcée, presque deux ans après les faits, Stanislas était déçu et il a dit « Je savais qu’il n’y aurait rien ! », comme si la justice ne pouvait rien à l’affaire. En fait Stanislas est apaisé lorsqu’il est arrêté et sanctionné, mais au final son symptôme se renforce. Comme un vieux cheval à qui on fait une saignée pour panser sa fourbure, le soulagement est instantané mais le plus souvent de courte durée. Accompagnée par la lecture de jeunes en souffrances d’August Aichhorn5 j’ai eu l’impression de comprendre que le système de sanction, réparation prive Stanislas de son symptôme qui se trouve figé. Il me semble bien plus opérant d’accompagner le symptôme, de le considérer comme valable. Nous sommes devenus bipolaires, passant du rejet au collage sans parvenir à nous déplacer. Nous ne trouvons pas le biais. Avec Stanislas pas d’attachement pas de séparation. L’institution rate !
Stanislas a la place du symptôme, comme beaucoup de jeunes en ITEP, sauf qu’à lui, il lui colle à la peau.
Il nous déconcerte, je n’arrive pas à dire quel éducateur a pu nouer un lien positif avec lui, il transforme l’amour en haine, comme pour masquer le lien, le déguiser en du « non lien », mais la haine n’est elle pas le revers de l’amour ? Ca a « châtaigné » avec chacun d’entre nous, mais il ne voulait pas nous faire de mal, il a d’ailleurs cassé le feu arrière de ma voiture plutôt que de m’en coller une et quand il menace ou insulte, il continue de me vouvoyer.
Manifestement l’institution est une agression quasi permanente pour lui. Plus on avance dans le temps, plus il est dans le préjudice, se plaignant de la maltraitance que lui infligent certains éducateurs, il n’arrive plus à se remettre en question, à voir ce qu’il met en scène. Stanislas devient aveugle et violent.
Aveugle et violente Je vous parle d’un jeune adolescent, qui rejoue malgré lui une scène au sujet de laquelle il n’a aucune représentation. Un sale gosse, un mauvais garçon, un méchant, un vilain, un VIOLENT !
Un jeune qui Hait la contrainte, la frustration et le manque, un jeune qui, porté par son instinct, réagit poussé par une force au-delà de lui, étrangère, qui occupe toute la place.
Un « Alien-né », qui se commet en infractions, délits, agressions : on le croit touché par le syndrome de la Tourette tellement les mots qui sortent de sa bouche sentent la pourriture.
Un adolescent qui adresse de manière pulsionnelle ce qui en lui n’a pas de mots, cette part sombre, voire démoniaque, qui cherche à nommer l’innommable en étant projeté au dehors.
Un jeune qui hait la contrainte, la frustration ou le manque qu’il ne supporte pas…pour lui rien ne se passe dans la distance… il « est » la contrainte, la frustration ou le manque !
Il balance à la cantonade, des coups d’éclats en espérant sans le savoir qu’il percutera quelqu’un de suffisamment averti pour que, ce qui lui est adressé… eh bien… il ne se le garde pas pour lui, qu’il se laisse traverser par ce matériel «qu’est le cri, le coup, la crise! » pour que ça lui revienne de manière « entendable ».
Quelque chose espère en lui, que son appel va lui revenir et inscrire une image tenable, une expérience qui servira de scène pour traiter la disparition et passer par la perte pour aller jusqu’au manque…
C’est le bon chemin, c’est bien en passant par l’Autre que le verbe arrive, ça n’est pas tout seul que l’on passe de position d’objet à celle de sujet ! Mais pour l’instant rien de possible…
Cet adolescent, tel un rescapé de la Shoa, et rongé par la culpabilité, il est plein de cette culpabilité qui ne lui laisse aucune chance d’exister. Mais coupable de quoi ? Coupable de ne pas savoir nommer ce qui en lui souffre, coupable d’être victime de l’invisible, il porte malheur, il se sent contagieux, aucune distance entre lui et le traumatisme…, il EST le symptôme, il se cogne sans cesse et le reproche à qui voudrait bien le soulager, parce que cette douleur, il la connait bien, et ne sait pas comment faire sans elle !
Plus l’autre est bienveillant, plus violente est sa réaction, « si tu m’aimes tu meurs, si tu m’aimes soit ma douleur ».
- Qu’en est-il de la pulsion de mort dans cet établissement ?
- Comment l’institution fait danser le symptôme ?
- Stanislas s’est-il jeté comme un taureau dans l’arène, dans une institution en panne de créativité ?
- Est-ce que sans tiercité le ratage abolit les âmes les plus nobles ?
- Où est passé le sujet social, le SOI disant ?
- Qu’est ce que je n’entends pas ?
- Par quel biais faut-il le prendre ?
- A quoi faut-il s’amarrer, pour pouvoir être séparé ?
Notes
- August Aichhorn (1925, 2002) Jeunes en souffrance, Champ Social Éditions : Nîmes, 2002. (réédition de l'ouvrage de 1925, Jeunesse à l'abandon, Toulouse : Privat, 1973), texte préfacé par S. Freud
2. Au nom des pères perdus.
Finalement peu importe le récit, la question y est !
La violence dont il est question dans mon récit agit sur moi pendant que j’écris et je dois dire que toute morbide qu’elle soit, elle est aussi la preuve d’une force éminemment vive. Ca fait du bruit, un cri est une adresse pour s’extirper d’une entrave. Stanislas crie et frappe aussi fort que l’institution lui crie dedans parce qu’elle est muette, il se fait écho de son marasme interne et continue pourtant de lui venir en aide.
Il tente de casser les parois du bunker pour laisser échapper un silence de mort ! Il est le dictateur qui face à son armée déclare avec candeur « nous sommes tous bons à tuer ! » Stanislas n’a pas de mot il doit être parlé, parlé par son armée qui sera pacifiée ! L’institution n’a pas de mots, elle doit être parlée, parlée par ses éducateurs pour être pacificatrice !
Mais « parler l’institution » c’est quoi ? Et c’est à qui ? Et c’est où ? L’équipe est sidérée, coincée dans la plainte et le sentiment de préjudice. Il y a en effet un préjudice relatif au fonctionnement de l’institution, il manque un trou dans la grande machine, un pot commun dans lequel on cuisine. Pourtant des séances d’analyse des pratiques ont lieu, chaque mois. Le problème avec l’analyse des pratiques, comme l’avait évoqué Joseph en formation, c’est que « ça noie le poisson ! » du moins ca peut, à coup de guide de bonnes pratiques professionnelles et de réponses toutes faites. Exemple : Stanislas pose problème, il passe ses journées à dire « je t’encule ! » ou « tu m’as enculé ! » aux éducateurs, puis il fonce dans le tas. Les éducateurs n’en peuvent plus, ils se sentent provoqués et craignent de ne pas arriver à se contenir. La direction n’entend pas, ça sent le souffre ! « Il faut que la direction qui est du coté des enfants, (sous entendue contre nous), prenne ses responsabilités, punisse et prévoit une réparation » et l’équipe fera vivre la punition et barka plus de problème !!! Sauf qu’il y a un problème Il est vrai que dans ce cadre, qui peut paraitre caricatural mais qui n’en est pas moins éloquent, la direction a à entendre que ce travail fait l’économie de la parole du sujet en son nom propre. J’ai l’impression que cette autopsie des pratiques, coute cher à l’institution et que cela engendre des comportements défensifs face à des passages à l’acte qui restent à l’état larvaire de passage à l’acte. Les professionnels se trouvent prisonniers de ce qu’ils mettent en place à leur insu, assistés dans leur tache par l’équipe de direction qui n’échappe pas à cette affaire. C’est par des contentions que les corps se répondent, « s’intrusent » et se choquent. Toujours pas de distance : qui coupe et qui tranche ? J’ai entendu aussi « il faut que la direction porte plainte à ma place. » (la loi dit autre chose) et je le traduirai ainsi :
Je crois en effet que la direction doit porter la plainte et faire appel. Appel a un Autre qui, à partir de la plainte, convoquera, en tenant sa place, chaque témoin à s’emparer de ce qui le traverse, dans sa relation aux autres et dans son histoire. L’inscrivant de fait dans son incomplétude structurale. Dans un manque fondateur qui le pousse à naitre. Antoine de saint-Exupéry6 disait « La perfection est atteinte non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer. » Dans cette opération qu’est le transfert, qu’est ce qui se passe ? Et bien c’est le symptôme qui est convoqué et par symptôme j’entends « le sujet ». Jacques Lacan7 a dit « Le transfert c’est de l’amour qui s’adresse au savoir. », il a dit encore « l’amour c’est donner ce que l’on n’a pas a quelqu’un qui n’en veut pas. » Il s’agit de parler, il s’agit de raconter une histoire dans laquelle « je » est pris. Laisser dire ce que ça fait résonner comme hypothèses, pas pour trouver la vérité mais pour faire circuler une parole véritable, imparfaite, pas entière, qui ne fait pas le tour de la question.
Autrement dit, il faut en perdre un bout, se risquer à dire même si je sais que lorsque j’engage ma parole, c’est comme lorsque j’engage mon bras je peux y passer. Il faut donc lâcher un morceau de viande, c’est la part du loup qui permet de se mettre à table !
La direction doit donner de la chignole, et faire ce trou dans l’institution pour que ça échappe. Pour que la plainte soit simplement le sommaire d’un récit qui fait énigme pour l’institution. A la recherche de ce qui fabrique une autorité légitime autre que hiérarchique. Dans cet espace, la démocratie n’est pas une convention de surface mais l’exercice contribuant à maintenir la barbarie dans son antre, pour laisser à la violence ordinaire la place de participer à l’avènement du sujet.
Pour terminer provisoirement sur le mouvement qui devrait avoir lieu entre Stanislas et l’institution, Jean pierre LEBRUN nous parle de « cet indomptable qui parce que la castration est inatteignable doit faire avec sa pulsionalité enkystée dans le cocon et que cette pulsionalité c’est lui ! ( cela empêche sa structuration) »
Il dit encore que « dans le transfert cet indomptable a un 1 besoin d’amour inconditionnel, mais à condition que l’autre l’éduque, c'est-à-dire qu’il soit hétéronommé, que sans condition sa pulsionalité soit reconnue par l’autre comme lui appartenant et tissant son être. A la condition que l’autre provoque ce renoncement, ce trou auquel il n’a pas eu accès, coincé dans un contexte d’autonomie généralisée où il se trouve et qui lui a fait penser qu’il échappait à l’hétéronomie…Cette conditionnalité de ne doit pas porter sur son être, mais sur le travail qu’il faut qu’il accomplisse, même si c’est en retard sur le programme. Cela doit passer par les mots qui le reconnaitront à cet endroit là…trop de silence le laisserait seul, face à son volcan intérieur… »8
Dans l’exemple précédent, j’oublie un détail qui pourtant n’en est pas un. C’est que la mère de Stanislas lors d’une commission d’éducation lui a hurlé dessus « tu m’encules ! ».
Je crois que nous avons instantanément refoulé cette parole assassine, alors qu’elle dit quelque chose du crime qu’il s’agit d’inter-préter. L’évidence de l’effraction, du viol qui s’adresse comme ça, vient révéler comment ce jeune garçon colmate les brèches et représente l’outrage. Ca me renseigne également sur la « siamoiserie ». Ce n’est pas forcément du bout du cœur qu’ils sont attachés. La mère comme le fils vivent comme un tas hermétique pulsionnel qui ne trouve à s’apaiser que dans la décharge qui leur permet de porter ensemble l’insupportable, l’innommable. Où sont « leurs pères » ?
Dans cette situation il n’est plus question de limites, il n’y a pas de limite. L’interdit fondamental semble désintégré, j’entends le bruit caractéristique du Napalm !!!
Il n’est pas question de tenter quelques positions dirigistes, mais de faire vivre des espaces ou par voie de transfert, par voie de parole, le sujet deviendra une autorité pour lui-même.
Notes
- Antoine de Saint-Exupéry Poète Romancier, aviateur Français.
- Jacques LACAN Psychiatre, psychanalyste Français.
- Jean pierre LEBRUN 2017 in colloque de l'Association Médecine et Psychanalyse dans la Cité à Clermont-Ferrand (63). "Ce qu’exige le "vivre ensemble" des hommes ... et des femmes! " : Jean-Pierre Lebrun, psychiatre, psychanalyste, Bruxelles.
3. « A l’impossible on est tous tenu ! »
Comment me soutenir de ce qui m’a déplacé au cours de la formation ? Le renoncement, La première traversée fut intense. Je m’engageais dans une voix, forte de ce que je suis et avec tout mon beurre. Voulant tenir ma place, estampillant rapidement chacun autour de la table, je ne faisais pas encore partie du groupe. Ma première leçon fut celle d’un formateur qui pour nous enseigner, avait fait le récit de son échec le plus cuisant en tant que superviseur. Tout au long de la séance, comme un sculpteur, c’est en se retirant de la matière qu’il prenait de l’épaisseur et qu’apparaissait cette place du superviseur. C’est en admettant qu’il ne savait pas qu’il devenait celui qui sait. Ce fut une découverte et un tournant important dans mon parcours.
C’est dans l’après coup de ce récit que la question du ratage est devenue essentielle comme le disait Samuel Beckett9 « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.» J’en avais l’intuition et aucun problème pour en parler aux autres… ce passage édifiant qu’est le ratage…blablabla, mais pour moi cela restait difficile à mettre en œuvre, je ne racontais que mes belles réussites finalement stériles et éblouissantes. Mais, éprouver que l’erreur est la brèche au travers de laquelle passe la lumière a été une surprise qui m’a permis ensuite de m’y risquer. Au terme de cette semaine, je faisais l’expérience de l’humilité, mais je n’étais pas encore prête à lâcher prise sur ma gloriole intérieure, une amertume me séchait le gosier, j’étais triste, presque blessée, peut être la peur de perdre. Peur que ma jouissance vienne se barrer. Cette mise en tension entre ce que je veux représenter pour moi et ce que je suis, me travaille dans le cuir.
Je me rappelle dans le métro du vendredi soir, au milieu de tous et seule, avoir eu une sensation désagréable dans le ventre entre la nausée et l’angoisse, un truc auquel je ne pouvais pas couper, d’avoir éprouvé d’abord dans une résistance douloureuse, a laquelle je voulais échapper, puis dans une forme d’apaisement que, mine de rien, je venais dans le groupe et je venais moi-même me sanctionner, me marquer comme manquante.
De ce manque qui ouvre la voie d’un possible…
Alain BOZZA10 nous a dit « Je ne dis jamais tout. Quelque chose reste coincé au travers de la gorge (pendant qu’il parlait il était lui-même gêné par quelque chose dans sa gorge qui l’empêchait de parler en une fois) et c’est ce reste qui met au travail, c’est précisément ce ratage, ce reste qui vient déranger le sujet. Le ratage est une crise de la demande ! »
Un deuxième mouvement fut celui conduit par Joseph Rouzel 11depuis le début de la formation et je l’appelle le passage. En effet dès le premier jour et à peu près tous les jours il nous a dit deux trois mots sur le travail d’écriture, ce qui a eu pour effet de dédramatiser, d’inviter et finalement d’imposer une plongée dans ce travail spécifique.
« Racontez un histoire et l’Enigme sera dedans. »
« L’écriture elle-même nous devance…quelque chose nous saisit ! » « Prenez du plaisir à écrire ! »
C’est pendant que j’écris que se forme ma pensée. Je ne sais pas ce que je vais écrire avant d’écrire. Les idées se multiplient, elles sont inaudibles et ce que j’écris tombe de je ne sais où en suivant le fil.
Puis-je dire qu’écrire est une question d’éthiques, entre la commande collective d’une part qui vient marquer l’appartenance à la formation et le désarroi du sujet qui éprouve qu’à en passer par cette contrainte de ne pas tout dire, d’ être manquant, il s’autorise à prendre place.
ETHIQUE et eTHIQUE : les grands domesticateurs à la rencontre de l’inattendu : J’ai passé un temps fou à entrevoir les deux dimensions de l’Ethique, je me suis décidée à en dire quelque chose parce que justement je n’en sais rien! Je n’ai pas envie d’écrire, cet exercice est pénible aujourd’hui, mais je me suis mise dans l’urgence, je dois rendre mon écrit dans trois jours, dernier carrât. Alors qu’est ce que ça provoque chez moi. Je me fous de l’Ethique pourtant c’est le balancier de l’homme et de la femme, entre la raison et le désir. C’est comme les battements de mon cœur ou ma respiration, j’ai un mal fou à les prendre en compte, je m’en remets à autre chose que je laisse me gouverner, prendre une position et être surprise par ma parole. Il m’arrive souvent de dire « ça n’est pas moi qui est parlée, mais ce que j’ai dit ça me ressemble », Le gai savoir ne nous appartient pas, il nous fait la grâce de nous atteindre. C’est dans l’après coup, dans le dévoilement qui s’effectue que je mesure la fiabilité que j’ai envers moi et hors maitrise. C’est certainement parce que je m’accroche à l’Ethique de la raison, que je suis encrée dans la terre des hommes, que je peux laisser venir mon messager intérieur.
J’ai écrit ce petit texte sans censure pour aller à la pêche à ce que j’entends sur cette question et le mot fou est revenu trois fois en dix lignes, comme un révélateur, une éclaircie, l’Ethique devenait la boite à créativité, le moment d’apparition de la folie, ce grain qui sème le déséquilibre, qui fout le bordel entre la raison et le désir, ce moment où parce que les illusions s’effondrent le sujet se pointe comme un grand explorateur en quête d’un truc auquel je n’aurais jamais pensé. Cela fait de moi une « découvreuse » qui n’inventera ni la poudre ni le fil à couper le beurre, mais simplement qui pour un « instan-ce » découvre. Dans une période où l’on passe une énergie folle à tirer la couverture, là, il est question du maillage, du tissage qui permettra de se découvrir. L’instance que propose la supervision est, je crois, une façon d’aller à la rencontre de l’inattendu. A la croisée des éthiques se trouve le trésor…le malentendu, le désordre. Ma fille écoute un groupe de musique qui s’appelle « l’or du commun », je ne peux pas en dire plus, mais le nom de ce groupe pourrait être le titre d’un travail sur le sujet social autour duquel je cogite !
C’est entre la raison du sujet social et le sujet de l’inconscient qu’est le symptôme. Joseph ROUZEL12 dit « Il s'agit de ne lâcher ni sur la raison qui organise le collectif, ni sur le désir qui oriente inconsciemment un sujet. Nous n'en aurons jamais fini avec cette tension présente au sein des sociétés humaines et au coeur des hommes qui les composent. Entre sujet et social, il y a bien un hiatus, une béance, une « foirade » pour emprunter un de ses bons mots à Samuel Beckett. C'est même la confrontation à cette imperfection inscrite au coeur de l'homme qui produit ce que les psychanalystes nomment symptôme. Le symptôme apparaît alors, non comme un défaut à éradiquer, mais comme la signature d'un sujet en prise avec ce ratage permanent de la nature humaine. »
Les deux éthiques sont la terre et l’eau qui font émerger notre grain de folie, notre capacité créatrice.
Je suis effrayée et curieuse de cette apparente multiplicité des mouvements. La psychanalyse brouille les pistes et fait apparaitre les empruntes, qui disparaissent avec le temps, mais qui guide mes pas.
De quoi s’autorise le superviseur ?
Chacun son style !
Les conditions du dispositif de la supervision :
Le dispositif de la supervision, de l’instance clinique est un trépied qui fait tenir la marmite, mieux que ça… les trois pieds font tenir le trou au fond de la marmite. Le récit, les retours et la conversation se retrouvent dans les 3 temps du temps logique de Lacan, l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure. Dans le nœud Borroméen ou réel, imaginaire et symbolique ou l’un tiens
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les autres pour nous donner à voir le cœur de l’océan, le palais du désir. C'est-à-dire ce qui fait tenir l’intenable, ce qui entame la jouissance, ce qui nous fait nous balancer non pas par la fenêtre, mais aller et venir de la pulsion de mort vers la pulsion de vie dans un battement d’horloge à la Dali.
Ca vaudrait le coup de parler de la première séance et avant elle, de la demande initiale. Crise de la demande ou demande d’un sujet en crise ? Le récit :
C’est un temps où un, dans le groupe, raconte une histoire tirée de sa pratique. La formule a l’air simple et pourtant il y a déjà un monde.
« Tirée », extirpée, sortie de derrière les fagots, la consigne appelle, elle convoque ! C’est celui qui parle qui sort de derrière sa pratique… « Sa pratique » c’est à dire une pratique qui d’emblée est tourmentée par l’histoire de celui qui parle, l’histoire de l’institution d’où il parle et l’histoire de l’humanité d’où je parle et, allons y gaiement, du mythe….
Le voici qui en chemin de parole sème ses plumes, il se déboutonne sans le savoir, il est éprouvé tout en parlant par ce qui circule entre lui et l’Autre et l’autre et…. « Il raconte une histoire » aie aie aie, mais l’histoire de qui et de quoi ca parle ? Il raconte une histoire qui noie le poisson, mais qui en s’appliquant à le faire disparaitre le fait bondir hors de l’eau, exister. « Je » est joueur, il se met dans la nasse, il se perd dans les méandres voluptueux d’une apparente bonne parole incarnée. Parole qui vient teinter les esprits attentifs autour du cercle, avant même le deuxième temps quelque chose au cours de son récit le propulse dans un état, « ça » inter-vient. Mais pour l’instant ce qui vient n’est pas nommable. Celui qui parle ne fait pas partie du groupe il en est expulsé, le sujet, lui, flotte laissant au creux de chacun un vide qui ne peut pas être comblé. C’est ce dont parle Joseph ROUZEL, « ce qui vient faire énigme ».
Chacun appréhende le récit dans ce que ça vient déplumer chez lui en s’accrochant à son fantasme. Seulement celui qui parle, parle, sa parole quant à elle est échappée, chaque autre est assailli par les mots du récitant. Je me risque à dire que chacun est parlé à travers cette histoire et cela va provoquer un frémissement qui plonge l’écoutant dans un bain de sensations qu’il cherche à identifier à partir de sa machine à parler. Il tente d’y mettre du sens et ça résiste, ça échappe, ça envahit et ça refoule. S’il existait un haut parleur de ce qui circule entre les présents, nous serions tous projetés dans la folie pure, digne des plus grands psychotiques). C’est dans cette quantité invisible que le sujet renonce à en savoir quelque chose, il n’a pas le choix sous peine d’être avalé par ce tsunami au carrefour des structures! Tout ce processus ne pourrait pas avoir lieu sans le superviseur, dans ce temps de l’instance, il représente le lieu dans lequel le transfert opère, il tient le bord, il se fait écho, de la raison, de la folie des sens et de là où se « met l’ange ». Il brille par son absence, cela agite le désir et met en travail. Il est un phare invisible par gros temps. Il est le manque et pourtant il tient sa place. Les retours : Chaque écoutant parle à son tour en une fois, personne d’autre que lui même ne vient lui couper sa parole, le récitant n’a pas la parole.
Chaque réaction prend la forme qu’elle peut, c’est un passage au crible de ce qui reste en suspens, celui qui racontait est seul tenu et convoqué dans son incomplétude. Incomplétude miroir de l’incomplétude de celui qui parle. Cette exercice vient dire quelques chose de ce qui plane, ce sont les feuilles sèches qui, en tourbillonnant, l’espace d’un instant, nous présente le vent !!! Cette étape agit comme un révélateur, qui nous fait trébucher, avec son lot de frustration, de contraintes et de manque. Toutes ces déconvenues qui griffent la jouissance fabriquent avec ardeur une prompte naissance. Autrement dit « je » est frappé par le manque, qui vient river le clou au siège des pulsions, l’affaire étant tenue en équilibre instable passe sans y songer dans un état de grâce accédant aux effets de transfert et de lois. « Je » court sur moebius passant du plus de jouir au manque à être, qui le fait exister.
La conversation :
Il s’agit à présent de reprendre le temps, Le bâton est rompu et si nous discutions ?
Comme un avion sans ailes qui vient toucher le sol, D’atterrir doucement et de quitter la scène.
Fin d’une virée folle, reprendre ses esprits, D’y croire sans trop le croire, mettre Daïmon au lit.
C’est l’heure du repos du siège des passions, Abandonnons l’idée qu’on à la solution.
Et puis laisser se faire dedans un autre temps, Les effets de la sphère clinique en avant !
Je porte avec mon âme, fruit de la transmission L’alione véritable trouvaille, attention !
Qui consiste en un temps du naitre et du sang De porter sans y être, ce qui porte au-dedans !
Le superviseur cet imposteur/opérateur de division.
La jouissance est le lieu du traumatisme non symbolisé, dont on ne peut rien dire, disait un psychanalyste lors d’un séminaire auquel j’assistais. Comme nous l’explique Joseph ROUZEL quand il raconte l’histoire de Gaïa « la déesse Aphrodite, déesse de la beauté, de l’harmonie, n’est que le camouflage, le paravent de la castration, autrement dit, il faut aller voir derrière le paravent ce qui se loge. »
Le superviseur est porteur de l’expérience de ce qu’il a fallu extraire de soi même, pour pouvoir naitre dans le manque du sujet que nous sommes. Le superviseur ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres. Je pense qu’il ne peut s’autoriser à tenir la place qu’à la condition d’avoir éprouvé dans sa chair l’entame à sa propre jouissance et cette opération n’est possible ni seul ni à deux, ça passe par les autres.
A cette place d’exception, il est le tiers, il est présent, il mène un espace de travail hors institution dans l’institution. Il crée sans avoir rien dit le contexte de la division, celui qui soutient la césure, ce qui va nous «déloger de nous même » dit Joseph. Il fait danser le symptôme autour du feu de la saint Jean. « Quand on parle, non seulement on ne sait pas ce qu’on dit, non seulement on ne sait pas à qui on le dit, mais on ne sait pas qui le dit » Lacan Pour conclure provisoirement :
Quand j’écris j’emprunte les mots des autres, à chaque phrase que je compose, je me demande si je ne devrais pas citer quelqu’un d’autre comme auteur de ces mots, je ne peux pas ne pas écrire sous prétexte que je ne sais pas d’où ça vient. J’accepte que je passe par les mots des autres pour m’autoriser à dire en mon nom ce qui m’a dépassé, ce qui m’a déplacé.
Certains moments de l’écriture ont frôlé la poésie ou le délire. J’ai tenté d’aller dire au creux de ma folie. Le poète Pierre Reverdy 13écrivait « la Poésie est à la vie, ce que le feu est au bois. Elle en émane et la transforme. » Cet écrit m’apprend par le malentendu qu’il induit, la nécessité de poursuivre le travail ! Apprentie sorcière de l’écriture, glaneuse de déformation. Ce que je n’écris pas ne cesse de s’écrire, Alors j’arrête là… !
Notes
- Samuel BECKETT « Cap au Pire »
- Alain BOZZA psychologue clinicien, superviseur et formateur.
- Joseph ROUZEL Psychanalyste, Ecrivain, Fondateur de "Psychasoc"
Bibliographie
Articles :
LEBRUN Jean Pierre,Autorité, Pouvoir et décision, dans l’institution, psychasoc, 2006 ROUZEL Joseph, Pouvoir, autorité et décision dans l’action sociale, Psychasoc 2009 ROUZEL Joseph, La Racontouze…, Souffles n°209, 2013 Vidéos disponibles sur Youtube:
ROUZEL Joseph, Les deux éthiques.
ROUZEL Joseph, La bientraitance.
ROUZEL Joseph, Transmission d’impossible.
LE BRUN Jean Pierre "Ce qu’exige le "vivre ensemble" des hommes ... et des femmes! " Ouvrages :
AICHHORN, August. Jeunes en souffrance, nîmes Champ social, 2000. ALLIONE, Claude, La part du rêve dans les institutions Régulation, supervision, analyse des pratiques, Broché , 2010
BAUCHAU, Henry, Lionel, L'enfant bleu, Broché , 2012
BROWN, Tom, Le pisteur, Flammarion, 1982
GARCIA LORCA, Federico, Jeu et théorie du Duende, essai (poche), 2008 ROUZEL, Joseph La supervision d’équipes en travail social 2e édition, Dunod, 2015.
SUN TZU et Père Amiot, L’art de la guerre, Poche, 1997.
Sophie BILLOUD
Le coût du désir, un processus de formation
Monographie pour la certification de superviseur d’équipe de travailleurs sociaux, 2017-2018, Promotion XXVII
Institut Européen Psychanalyse et Travail Social, Montpellier
« Bien des fois, la nuit, de cette fenêtre tapissée de lierre, j’ai regardé avant de m’endormir, le grand Orion, inclinant vers l’ouest ; bien des fois, la nuit, j’ai vu les Pléiades se lever au milieu de la molle obscurité, brillantes comme des lucioles enlacées dans un réseau d’argent »14
SOMMAIRE
En préambule …………………………………………………………………………p4 Le récit …………………………………………………………………………p5 Questionnements………………………………………………………………………p6 Acte 1 Transfert à tous les étages !
Scène 1 Ouverture « manquée »……………………………………….p8 Scène 2 Je ne parle pas la langue……………………………………....p8 Scène 3 Je perds ma voix……………………………………………… p9 Scène 4 : Là où « ça noue »…………………………………………….p9
Acte 2 Une lecture du récit
« Fonds trouvé »……………………………………………………….p 10 « La pléiade » …………………………………………………………p 12 La figure des policiers et les « vieux »………………………………...p 13
Acte 3 Je reviens en 2ème semaine !...............................................................................p 13
Le processus de formation……………………………………………………………p 14
…Et l’écriture de ma monographie ………………………………………………….p 15
Bibliographie…………………………………………………………………………p 16
EN PREAMBULE
Je suis venue à PSYCHASOC parce que j’avais le désir de faire cette formation de superviseur ou plutôt la représentation que j’avais de la fonction de superviseur me faisait dire que je pouvais moi, Sophie, en être. Il me semblait que c’était là l’occasion de relier la fonction éducative et la fonction thérapeutique que j’avais l’une et l’autre expérimentée. J’avais aussi des doutes sur le fait que je pourrais ETRE un jour superviseur dans le sens d’en faire une activité professionnelle. Mon expérience de la pratique de la psychothérapie contenait en effet quelque chose de l’ordre du trauma, dans le sens où elle m’a renvoyé à de l’incapacité, à de l’impossible, à de l’« in ». Du moins donc, du manque. Manque, moins qui me limitaient et m’empêchaient donc de prétendre à être à cette place. La loi entrée en vigueur relative au titre de psychothérapeute juste à la fin de mon parcours de formation à la pratique de la psychothérapie m’avait coupé l’herbe sous le pied et avait amplifié mon questionnement quant à ma légitimité.
Depuis lors, j’ai eu l’impression de me trouver face à un point de butée et me demandait, notamment dans mon espace thérapeutique, comment résoudre ce « problème ». J’imaginais alors que quelque chose d’extérieur allait me libérer de cet empêchement, de cette incapacité, de ce manque.
Partant de ce nouveau désir de formation, j’ai fait des recherches sur internet et je suis « tombée » sur le site de Psychasoc. J’avais assez rapidement balayé l’hypothèse de faire cette formation via l’université parce que je ne me sentais pas à l’aise avec l’idée d’une formation académique et la présentation du site de Psychasoc m’a très vite décidée notamment par l’ouverture faite aux travailleurs sociaux aux prises avec les enjeux sociaux, administratifs, législatifs,… par ce que je pressentais d’expérientiel au sens d’éprouvé. J’avais lu quelques ouvrages de Joseph Rouzel et partageais l’idée que le transfert est au centre de la relation éducative et la nécessité pour les éducateurs de dire, parler, écrire à partir de ce qu’ils vivent. J’ai donc décidé d’entamer les démarches pour une demande de financement et me suis lancée dans une demande de CIF ! Plongée dans les affres de la logique informatique, défi en ce qui me concerne d’aller au bout, de déposer ce dossier malgré les problèmes techniques, fichiers non téléchargeables… Tout ceci en me disant que, au vu des critères d’admissibilité au CIF, je n’avais que peu de chances… Mais qui ne tente rien n’a rien et j’ai eu un financement ! J’avais prévu le financement de cette formation donc joie à l’idée qu’une bonne partie serait prise en charge.
Me voilà donc à Psychasoc, à Montpellier, 1ère semaine…. Qu’est ce qui m’a conduit là ? Que s’est -il passé ? Qu’est-ce que j’ai rencontré et qu’est- ce que j’ai compris de ce qui s’est passé pour moi dans ce groupe ? Quel rapport avec la fonction de superviseur et en quoi la traversée de ces éprouvés fondent un socle ou un trou ? pour prétendre habiter cette fonction. Cette monographie est une écriture de ce parcours subjectif, et pour l’introduire, je commencerais par le récit, comme celui qui introduit une séance de supervision car là est le commencement….
LE RECIT
Je sors de PSYCHASOC, on est vendredi 19 mai 2017, 16h, 1ère semaine de formation de superviseur.
Je suis bouleversée, dans mon corps, dans ma tête.
Toute la journée, j’ai alterné avec la boule au ventre : là, pas là Je pars, je reste, je reviens, je ne reviens pas. Je repense au fur et à mesure de la journée à la phrase que j’ai lu dans plusieurs livres de Joseph Rouzel : « qu’est- ce que je fous là ? » (En fait, je m’apercevrais plus tard en relisant ses textes que c’est une question qui lui ai posée par François Tocquelles : « et toi, qu’est- ce que tu fous là ? »).15 Je sors donc du Centre Historique de Montpellier, je prends le bus avec le sentiment d’être perdue, paumée, en colère, humiliée. Je monte dans le bus et à l’approche de l’arrêt par lequel je vais et reviens depuis une semaine, « ça » me saute à la gorge, aux yeux ; le nom de l’arrêt de bus est « Fonds trouvé » ! Et, alors que je comprends le sens de ces mots que j’avais vu sans les voir, je me rends compte que j’ai loupé l’arrêt. Je souris de l’énormité de ce qui est en train de se passer et me dit que je descendrais à celui d’après avec intérieurement un sourire qui me dit « que va-t-il être ?».
L’arrêt suivant se nomme « Pléiade », ce nom m’est évocateur sans que j’en comprenne vraiment le sens. Ce qui me vient en association, c’est l’idée de la collection littéraire réunissant des auteurs. Je me dis qu’en rentrant chez moi, je me renseignerais, tant la symbolique qui accompagne ce retour en bus me semble forte.
Je descends et comme j’en ai pris l’habitude depuis que je suis à Montpellier, puisque tels sont les us et coutumes ici quand on descend du bus, je descends et, en me tournant vers le chauffeur, lui dit « au revoir et merci » !
Je souris et descend, un peu plus légère.
Je continue mon chemin jusqu’à l’hébergement et je croise la police : 2 hommes, qui parlent avec 2 dames devant leurs maisons, semblant attendre quelque chose. Puis, j’ouvre le portail et vois assis devant la porte de mon studio, un vieil homme, d’Afrique du Nord, qui semble attendre lui aussi. Je dis : « je suis hébergée là ». Quelques instants plus tard, sort de la maison des proprios, une dame âgée, qui semble être sa femme, avec un seau et une serpillère. C’est la femme qui fait le ménage dont m’avait parlé la proprio. J’échange quelques mots. C’est la dame qui va faire le ménage quand je serais partie.
Je rentre, j’écris, je pleure.
QUESTIONNEMENTS
Ce que je vis est de l’ordre de l’évidence ; je sens, je sais que c’est le récit qui ouvrira ma monographie. Revenue chez moi, je n’ai pas réouvert ce que j’avais écrit tant sur ce que j’avais vécu ce jour-là que toute la semaine. J’étais trop pleine, saturée, dégoutée, je ne voulais plus y penser. Puis, a commencé la phase de digestion quant à l’occasion d’une séance de thérapie, j’ai compris que je refusais quelque chose. J’ai alors repris tout ce que j’avais écrit pendant cette 1ère semaine, lu des textes proposés par Joseph Rouzel pendant l’été au soleil… Des mots, phrases, définitions, circulent en moi, me traversent comme si c’était la 1ère fois que j’entendais ces mots :
→ « symbolique » : représentation de l’absence – rapport de chacun à la parole →Je fais un rêve quelques semaines après être rentrée de Montpellier. L’image d’un papillon dans ce rêve vient faire résonner une phrase présentant le processus par lequel le petit d’homme accède au langage en faisant l’expérience de la perte, la castration.
→ « la parole est ratage » . Cela voudrait-il dire que de toute façon, je ne pourrais jamais tout dire et que je ne pourrais jamais être complètement comprise ?
Et puis me reviennent avec force des passages de l’ouvrage « la Posture du Superviseur » que j’avais lu avant de partir en formation et que je relis en rentrant, notamment dans ce qui ouvre l’introduction que fait Joseph Rouzel dans ce livre en citant Jacques Nassif: « Ce métier (psychanalyste) est passionnant, mais quelle fatigue, si l’on ne veut pas se sentir tout de suite un imposteur ».16 Puis, tel un uppercut, une phrase d’Isabelle Pignolet de Fresnes insiste : « Regretter d’être manquant, c’est le terreau de l’imposture ».17 « L’imposture » : ce mot me percute : « pour qui je me prends ? » Il illustre complètement ce que j’ai vécu dans la fonction de psychothérapeute, parfois formatrice, et dans cette formation. En écho avec cette question, je suis traversée par une phrase de Joseph Rouzel entendue à propos de la fonction de superviseur « être la fonction plutôt que se prendre pour la fonction ». Qu’est ce qui m’a conduit à Montpellier ? Pourquoi est- ce si difficile de trouver ma place dans ce groupe comme je l’ai déjà vécu dans le passé ? Pourquoi douter de moi à ce point ? « Choisir », « trancher », « parler » : me séparer, exister en tant que sujet. Ces mots résonnent au sens du rythme comme une scansion.
Nietzsche dit « ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude » 19, cela devrait me rassurer, pourtant j’ai l’impression parfois que « tout ça » me rend folle ! Des questions qui font énigme émergent alors :
Comment je sors de la mer(e) pour parler, pour dire, pour être ?
Comment je sors de la mer(e) pour dire ?
Comment les mots me font être ?
Qu’est ce qui insiste en moi ? Une petite disgression vers l’étymologie du mot est d’ailleurs signifiante puisqu’elle contient l’idée de ce qui me tiendrait debout : Lat. insistere, de in, en, sur, et sistere, se tenir debout 20 En soi, c’est déjà une énigme !
Ce qui insiste, c’est ce sentiment d’être perdue (père-dû ?), en colère, de ne pas avoir su dire ma pensée, de pas avoir pu parler librement, d’avoir raté à tout dire, d’avoir donné une image de moi qui ne correspond pas à celle que je voulais donner. Qu’est ce qui se passe quand je perds mes mots ? Comment surgissent-ils à nouveau ? Beaucoup de questions qui m’amènent à cette énigme :
Comment les mots sortent de moi ?
Je fais l’hypothèse que c’est en passant par le trou, la coupure (du rien) là où il y a de la confusion, transfert (du tout) que peut émerger une (ma) parole. Autrement dit, dans la répétition d’une forme de jouissance confuse serait introduite une coupure, un renoncement nécessaire, le « fonds trouvé » par laquelle, les mots pourraient advenir.
Tirons les fils du récit….
Acte 1- « TRANFERT A TOUS LES ETAGES »
1/ Scène 1 : Ouverture « manquée »
Comme chaque personne du groupe, le 1er jour, je me présente. J’ai réfléchi des jours avant à ce que j’aurais envie de dire de moi, si nous étions invités à nous présenter. On y est, je me présente. A peine fini et au fur à mesure que j’entends les uns et les autres, je pense à ce que je n’ai pas dit, à ce que j’aurais dû dire, et très vite j’ai le sentiment d’avoir loupé cette présentation.
2/ Scène 2 : Je ne parle pas la langue
Je suis depuis le début de la semaine, traversée par un sentiment de ne pas « faire partie » de la famille. Mes repères, identifications théoriques, ne sont pas ceux de la psychanalyse lacanienne (j’ai décidé que c’est trop difficile pour moi) ! Pourtant la question du transfert est au centre de ma pratique professionnelle. C’est d’ailleurs en partie pourquoi j’ai choisi Psychasoc. Je suis sensible aux « mots », à ce qu’ils disent, signifient. Pourtant, là, j’ai l’impression de ne pas parler « la langue ».
Et puis, très vite, cet homme, Joseph Rouzel, parce qu’il « cause » avec tant d’aisance, parce qu’il est à la place de celui qui sait : le psychanalyste, le formateur, le superviseur… me devient aussi inaccessible qu’il semble pourtant simple. Il devient une sorte de gourou au sens indien du terme, le maître et moi je suis l’élève. Sauf que dans la tradition indienne, la relation maître-élève n’est pas aussi caricaturale, paralysante que dans mon expérience ici, enfin c’est ce que j’imagine !
Et puis, il parle de « sujet divisé », de « coupure » !! J’entends « je suis divisée », « je suis coupée ». Durant mon parcours thérapeutique, j’ai passé des années à unir, réunir là où c’était coupé à l’intérieur de moi. Alors là, les mots que j’entends durant cette semaine me déboussolent…Et me divise !! Qui croire ? Qui a raison ? Quelle est cette histoire de « je suis divisée » alors que le chemin dans lequel je m’étais engagé et par lequel je m’étais reconstruite allait dans le sens d’unifier ce qui était coupé !!! Quelle est cette langue qui me parle et me déboussole ? (j’en perds le nord !). Je sens un conflit à l’intérieur de moi à partir de ces 2 notions : Union / division, un conflit teinté de loyauté parce qu’ils m’amènent imaginairement à devoir choisir entre des « références – référents ».
La phrase -mythe -croyance qu’aurait prononcé ma grand-mère à ma mère : « elle n’est pas de chez nous » me revient avec force. A force de chercher de qui je viens (références parentales, identificatoires, théoriques…), c’est comme si je ne sais plus où je suis, en termes de sujet. Et puis, la castration… Tous ces mots : signifiant, division, castration, réel… je les connais mais ils me sont étrangers. Je les ai entendus mais ils ne me parlent pas….Ils font partie d’un « monde » auquel je n’ai l’impression de ne pas avoir accès et puis non mais vraiment cette castration, qu’est- ce que c’est que cette histoire ???
3/ Scène 3 Je perds ma voix
.Le groupe : composé de psychologues, psychothérapeute, directeur, responsables, éducateurs. Rien que l’ordre dans lequel je présente les fonctions des participants donne une idée de mes représentations imaginaires : au début les psys et à la fin les éducs ! Bon, et puis chez les éducs, il y a ceux qui reflètent la sagesse, qui ont le bon mot, ceux qui parlent la langue « Lacan », ceux qui n’ont pas « pas-tout » mais qui s’expriment visiblement assez facilement. On aura compris que très vite, je vis que, eux savent et moi pas, je me sens « à côté de la plaque », et alors même que ma parole est habituellement aisée, ici elle me semble sonner creux, faux. Pendant les temps de formation comme lors des repas, je ressens au plus près l’adage souvent entendu et cité plus haut « la parole est ratage » !
Alors que se passe-t-il, où est passée ma voix ? Je ressens une oscillation dans le vécu d’une même journée : sentiment d’être à l’aise, à ma place puis complétement à la masse. Un va et vient. Je sens un point de butée – langage – est ce ma voie ? voix ?
- Voie – voix :
- Voie : – imposture quant à habiter la fonction de psychothérapeute, superviseur
- Voix : imposture : je ne reconnais pas ma voix
Comme je l’ai dit lors d’un temps de régulation : « je ne me reconnais pas, j’ai perdu ma parole ». Le seul moment où j’ai eu l’impression d’avoir été posée, juste dans ma parole et dans mon corps, c’est à ce moment- là. Un des rares moments, où je ne me sois pas sentie engluée, noyée dans les affres des émotions, du transfert. A ce moment- là, la phrase de Fernand Deligny « Prendre la parole, c’est être pris par elle » m’indique qu’il y aurait quelque chose à lâcher…
4/ Scène 4 : là où « ça noue »
Vient le dernier jour où je décide de me lancer en présentant une situation. Il faut dire en préambule que j’avais préalablement réfléchi à la situation que je pourrais présenter. J’avais pensé à la situation de Frédéric mais bien que « extraordinaire, sidérante », il ne me semblait pas que je restais avec une interrogation, difficulté précise. Et l’exercice de l’instance clinique me disait « parle d’une situation qui t’as mis ou te mets en difficulté, joue le jeu, sinon, ça ne sert à rien, tu n’es pas là pour montrer la « bonne » éduc que tu es (ceci sous entendant que je serais une bonne éduc !!) !!! Bon d’accord, alors c’est parti ! Je raconte la situation de Philippe et comment prise par son indécision, j’oscille entre « tu fais, je fais » sans que rien ne décide, se fasse. Les retours notamment de 2 participantes et de Joseph Rouzel me percutent, tels que je les entends :
- une des participantes parle de balancement, balancement de mon corps quand j’ai exposé ma
situation, et dont je n’avais pas conscience.
- Joseph fait référence au « en même temps » de Macron, parle de son agacement et de mon
incapacité dans la situation à trancher.
- une autre des participantes dit ce que ça lui évoque. En gros que je m’étais fait « avoir comme
une bleue ».
Puis Joseph au terme de l’instance clinique me remercie pour le cadeau que j’ai fait en apportant cette situation qui illustre si bien le transfert !
Je sors en pause, je suis en colère, j’ai le sentiment qu’ils n’ont pas compris, que ce n’est pas comme ça que cela s’est passé réellement, j’ai su dire « stop », je n’étais pas qu’hésitation, balancement (comme les psychotiques ?). Je me dis « pourquoi je n’ai pas su dire, expliquer pour qu’ils comprennent ? non, ça ne peut pas s’arrêter comme ça ». Et bien, si ! Et le repas en groupe qui suit me met au supplice.
L’après- midi, je ne fais qu’alterner la boule au ventre, là, pas là. Dans mon corps, dans ma tête, à l’image du balancement : je pars, je reste, je ne reviens pas…C’est la confusion totale. Voilà comment je sors de Psychasoc le vendredi 19 mai à 16h
ACTE 2 : UNE LECTURE DU RECIT
1/ « Fonds trouvé »
Du marasme, du miasme émotionnel et imaginaire dans lequel je suis, surgissent 2 mots : « Fonds trouvé » PAF !
Ces 2 mots, je les vois pour la 1ère fois. « Vois » au sens où le réel jaillit, alors que chaque jour passé, cet arrêt était inscrit de la même manière. Pourquoi cette fois-ci, m’apparait-il avec un sens que je n’avais pas perçu ?
Quel sens d’ailleurs donné à ces 2 mots « fonds trouvé » ?
Par association, ce qui me vient, c’est que j’ai touché le fonds. Le fonds de mon trou. LE TROU. Dans un 1er temps, j’y ai lu que j’avais touché, retouché le fonds, le fonds de ma névrose : retrouver la fusion pour ne plus ressentir le manque, l’arrachement. Et puis, alors que je continuais la restitution de mes notes de la 1ère semaine, je relis une note relative au dernier jour de formation « l’éducation consiste à introduire à la question de la perte et à la représentation de la perte ». Je note après : « de l’ordre d’un trou, de la coupure » Et bing ! le mot « trou » me rappelle ce que j’ai noté dans la rédaction de mon dossier : j’ai trouvé le fonds que j’associe à trou et à la naissance du sujet.
« Trou » au sens de ce qui fait coupure, qui tranche, qui est l’inverse du plein. Si l’opérateur de la division est la parole, les mois passants, je comprends que ce trou qui est venu s’inscrire à ma conscience au travers de cet arrêt de bus, avait été en actes posé par ces 3 paroles, citées plus haut, dites dans le 2ème temps de l’instance clinique par les participants (entendues par moi comme tel). Ces paroles dites par ces 3 personnes, m’ont percutée, puis elles se sont diffusées sur le long terme. Je les ai d’abord entendues comme un manque de mon côté (manque de savoir – faire, manque de professionnalisme, manque de tout !). Quoi, moi, Sophie, après 20 ans d’expérience, je ne suis pas capable de montrer autre chose qu’une bleue, qu’une caricature du transfert ! L’image de l’éducatrice idéale est tombée et ça fait mal ! Humiliation. Quelle image j’ai donné de moi ? Ce n’est pas moi !
C’était NON, je ne voulais pas voir. Je me rappelle être sortie de l’instance clinique en me disant « ils n’ont pas compris, je n’ai pas su leur dire, leur expliquer ». Je ratais à tout dire, j’échouais à dire mais je n’avais pas conscience qu’il se passait quelque chose d’essentiel pour moi. J’étais finalement en colère qu’ils ne m’aient pas laissé par leurs retours dans ce balancement, cette indécision, ce miasme car finalement, j’y prenais un certain plaisir. Leurs paroles m’en ont extrait, extrait de cette jouissance.
La jouissance… Dans une émission radio « les Chemins de la Philosophie » consacrée à la pensée de Jacques Lacan, Paul-Laurent Assoun, psychanalyste et professeur à l’Université Paris VII, membre de l’UMR CNRS Psychanalyse et pratiques sociales, rappelle que dans les répétitions que vit l’homme, quand bien même, ces répétitions seraient douloureuses, inconfortables, il en tirerait de la jouissance.
J’associe alors avec mes propres répétitions, l’émotion, les éprouvés fortes, douloureuses, comme je l’ai vécu en 1ère semaine de formation, et me demande si finalement je ne tire pas là une forme de jouissance. Ah… regardez comme je souffre, c’est terrible, ça me déchire, c’est dur… Ce que je ressens et comme j’en parle, suscite la bienveillance des gens autour de moi, le soutien, l’intérêt. J’entends qu’est valorisée ma capacité à ressentir et à exprimer mon ressenti. Je me laisse traverser. Et parallèlement, c’est là que je suis la plus productive. Passée la période de digestion, ça fuse, je pense, je lis, j’écris, j’associe.
Aujourd’hui, cette scène me semble être justement la mise en scène du transfert : la situation et surtout la manière dont je l’ai présentée actualisait ce que je vivais dans ce groupe depuis 4 jours : prise par ce que je transférais sur Joseph Rouzel, chacun des membres de ce groupe, sur le groupe lui-même, et incapable de parler à partir de ce qui m’est singulier, de me décoller de mes projections car complètement engluée.
Et de cette confusion, quelque chose du Réel est apparu ici. « Ca » a surgi. Comme une révélation, en grec, le « daïmon » ou plutôt son dérivatif ibérique « duende » : ange du manque et de la castration 21.
Jacques Cabassut, dans son ouvrage, Bonjour l’institution !, avance que « le réel c’est la décision. Le réel, ça vient trancher, ça introduit de la perte, du manque ».22 Le fonds trouvé peut alors venir symboliser l’opération de la castration, que l’on peut définir comme le manque symbolique d’un objet imaginaire, qui m’extrait de la confusion, du tout dans lesquels je me trouve. Le réel par ce en quoi il coupe, introduit le symbolique par le sens des mots qui parlent, qui me parlent.
Reprenons le récit… Au moment où je comprends que « ça » me parle, je rate l’arrêt et me dis « voyons quel est le nom du prochain arrêt ».
2/ La pléiade : le rapport au savoir
Ce sera « la pléiade ». Sur le moment, l’association qui me vient est la collection qui réunit des auteurs. Puis, quand je ré- ouvre mes notes en lien avec la formation, je fais des recherches et je trouve les définitions suivantes :
« La Pléiade est un groupe de sept poètes français du XVIe siècle, dont Pierre de Ronsard et Joachim Du Bellay ont fait partie. À travers leurs œuvres littéraires et leurs textes théoriques, leur ambition était de renouveler la langue française, afin de la rendre indépendante d'autres idiomes alors plus « nobles » comme le latin. Le but politique était de participer à l'unification de la France à travers la langue française ».23 Tout de suite, j’ai vu un parallèle, avec la fin de la définition « le but politique était de participer à l’unification de la France au travers de la langue française ». Certes, naïvement, j’ai vu : « le but est de participer à l’unification de mon être au travers de la langue ». Et puis, m’est apparue une image symbolique où les auteurs qui m’ont marqué, fait référence seraient réunis en moi. Des auteurs divers avec des points de vue, orientations parfois différentes, voire opposés. Réunion du savoir. Ce mot « pléiade » me parle du savoir et de mon rapport au savoir. Précisément à l’autre « supposé savoir » : dans le transfert, celui qui sait et qui « a » les mots. Moi qui ne sait pas, qui n’a pas les mots (des autres - concepts). Si l’on considère que le fait de se soumettre à la parole créé le sujet, dans cette situation, on voit bien que je reste dans une position où l’autre sait pour moi, ce qui me permet d’éviter de me séparer en prenant la parole. Je dois accepter de ne pas tout savoir, d’être limitée. Limitée dans ce que « je » dis. La phrase célèbre du poète Arthur Rimbaud « Je est un autre »24 a à cet égard recouvert à mes oreilles de l’étrangeté autant qu’elle les a « titillées » ! Il y aurait là quelque chose qui m’échappe : « je » ne recouvrirais pas l’entièreté de mon être. Quelque chose qui m’échappe, donc que je ne maitrise pas. Sans compter cet Autre à qui « je » s’adresse!
L’affaire est complexe et me permet de comprendre que j’échouerais à tout dire et qu’il y a de grandes chances que je ne sois pas comprise comme je le souhaiterais. Ca calme !
3/ La figure des policiers et les « vieux »
Dans le récit, je rencontre 2 policiers qui semblent attendre en présence de 2 femmes puis cet homme âgé d’Afrique du Nord qui attend sa femme qui vient faire le ménage. Dans ces 2 scènes, il y a de l’attente, une attente qui semble calme, apaisée. La figure des policiers m’évoque de fait la loi, la limite. Une fonction séparatrice face à ces 2 femmes. L’homme et la femme âgés représentent pour moi une posture de « sagesse ». Ils sont là, sereins ; ils m’accueillent et vont « nettoyer » ce que je laisse. On finit et on passe à quelque chose de nouveau. On « laisse ».
Ces 2 scènes renvoient à la question de la limite et du renoncement. Car pour dire, j’ai à renoncer. Renoncer à « tout », au « tout ». Là, alors les mots viennent. J’écris. Finalement, la rencontre avec les policiers (représentants de la loi, de la limite), avec la vieille dame qui fait le ménage et son mari posent l’idée que cette opération de la coupure, de la castration se pose et se repose et que c’est par cette opération qu’une parole peut advenir, en l’occurrence la mienne quand j’écris à la fin de mon récit.
ACTE 3 : JE REVIENS EN 2EME SEMAINE !
J’apprends que 3 participants ont arrêté la formation : ça aurait donc été difficile pour d’autres ?!!!! Cette réflexion peut paraître naïve, mais elle dénote surtout à quel point j’étais focalisée sur mon ressenti, sur ce que je projetais sur les autres participants. C’est comme si mon regard s’ouvrait et que le filtre du transfert par lequel je voyais les personnes qui m’entouraient, se faisait plus fin, me permettant alors de « voir ».
Dans la même idée, lors d’un temps de régulation, un des participants qui m’intimidait beaucoup (parce que détenant imaginairement ce qui me manquait), dit quelque chose de ce qu’il éprouve. Je le vois. Je le rencontre. Je lui dis. « Ca transfert » encore mais ma parole est plus libre. Je peux dire ce que je vis, mes limites. J’accepte ce qui se passe en moi et je vois ce qui se passe autour de moi.
Enfin, dernier jour de la semaine, nous allons tous manger au restaurant « la Panacée ». Je m’installe espérant secrètement que Joseph et sa femme ne se mettront pas à côté de moi, appréhendant d’avoir à faire la conversation ! Comme je l’ai dit plus haut, « ça transfert » toujours…Raté! ils s’assoient justement à côté ! C’est alors que l’on parle de nature, de tempête, de jardin, de courge ! Et c’est en parlant de nature, de courge que je me trouve à converser, à partager sur un terrain commun. Quelque chose « tombe » : l’image devient homme. Ces séquences en apparence anodines, m’évoquent le dénouage du transfert. Engluée dans le transfert, je ne voyais que ce que je les imaginais avoir et que je n’avais pas….et que je ne supportais pas de ne pas avoir !!
Un espace là s’est créé, un espace entre 2, un espace qui sépare, qui permet à chacun d’exister dans le réel. Un espace d’où nait la parole. Un espace où la rencontre est possible.
LE PROCESSUS DE FORMATION
Suite à la 1ère semaine pour le moins intense et durant l’été qui a suivi, je me suis imprégnée de lectures, l’écriture a jailli, les réflexions fourmillées. A la fin de la 2ème semaine de formation., j’ai décidé d’arrêter la thérapie engagée depuis pas mal d’années avec une femme, pour entreprendre une analyse avec un homme.
Mon impression était qu’il y avait là quelque chose à arrêter, à couper et un désir de m’imprégner de la psychanalyse pas parce qu’il le fallait, pour être comme les autres, mais parce que je sentais qu’il y avait là dans les éléments théoriques que je maniais et dans les éprouvés que je traversais quelque chose d’essentiel pour moi.
Désir d’explorer, de comprendre ces notions, de me les approprier. Et se pose, se repose à chaque fois ce tranchant qui coupe et qui ouvre au langage.
La perte, le trou faisant référence à la notion de castration, elle-même en écho avec la position en creux, l’au moins un du superviseur.
Dans l’ouvrage « La posture du superviseur », Isabelle Pignolet de Fresnes soutient que « si dans sa posture, le superviseur ne se contente pas de faire avec mais se satisfait de faire sans, cette satisfaction va, de par la place qu’il occupe, faire en quelque sorte office de signifiant maître et ce, non pas parce qu’il l’aura prêché mais parce qu’il l’incarne ».25 « …se satisfait de faire sans… ». Je crois que se trouve dans cette phrase le cœur de ce que m’aura enseignée cette formation de superviseur, qui m’a ré-introduite de façon percutante à la castration : accepter de ne pas être tout ce qui manque à l’autre. Jean Pierre Lebrun dans son livre « Clinique de l’Institution »26, fait référence aux 3 registres de Lacan, associant l’imaginaire au pouvoir. De fait, cette construction imaginaire du « bon » superviseur se teinte de velléité inconsciente de pouvoir. De laquelle je me défends avec véhémence bien sûr. Et pourtant…Dans ce fantasme à combler une attente, un manque, n’y a-t-il pas une satisfaction à éprouver le pouvoir que cela me confèrerait ?
Je comprends que la fonction du superviseur est d’incarner ce vide et ainsi laisser un espace pour que chacun puisse se risquer à sa parole. La position en creux du superviseur ne sous-entend pas de rester « à l’écart », d’être désengagé de ce qui se passe pendant la supervision, mais précisement comme Jacques Lacan le dit à propos du psychanalyste « à ce que nous y mettions notre peau, c'est-à-dire à ce qu’il peut y avoir de plus efficace et aussi loin qu’’on y aille, de notre présence réelle ». 27
… ET L’ECRITURE DE MA MONOGRAPHIE
Quelle épreuve cette écriture et combien révélatrice de ce que j’ai traversé pendant ce temps de formation.
A l’image de l’élaboration de cette monographie, je ne peux tout dire, j’ai donc à choisir. Et à couper dans le vif. Cela m’arrache, et j’ai à le supporter.
10, 20, 30 fois, j’ai changé de problématique, de formulation de problématique… Parce qu’une réflexion de mon analyse remettait en question mon idée de départ, parce que j’imaginais ce que Joseph Rouzel pourrait se dire en la lisant,… Ce qui semble être une juste illustration de la définition que fait Jacques Lacan du transfert « le transfert c’est de l’amour qui s’adresse au savoir » 28.
Et puis, serait-ce la « bonne » énigme, n’y aurait-il pas une énigme cachée, plus profonde, plus essentielle ?
Enfin, j’ai imaginé que me viendrait comme ça, telle la « Vierge » touchée par la Grâce, la Vérité. J’ai attendu, espéré…….
Et il m’a fallu finalement à un moment, me dire : « ça suffit ».
Je me suis décidée, en ayant le sentiment que ce n’était pas « que » ça, que je n’avais pas été jusqu’au bout (de quoi ?), d’une incomplétude. C’est cela : cette monographie me fait vivre l’incomplétude.
C’est pourtant en pouvant supporter cette incomplétude que j’ai pu me risquer en 3ème semaine à habiter la fonction de superviseur, à occuper cette place.
Les séquences que j’ai décrites à partir du récit et leur lecture m’amène ici à faire un lien entre l’expérience que j’ai vécu durant cette formation et le dispositif de l’Instance Clinique, tel qu’il est proposé à Psychasoc. Je peux dire que je l’ai éprouvé (et ce n’est pas fini) de l’intérieur. La parole engage. Envoyer cet écrit, consciente de toutes les erreurs et manques qu’il contient, me coûte. Mais il aura été guidé par cette question essentielle pour moi depuis longtemps qui se trouve incarnée comme suit dans la formule de Jacques Lacan : « Ais – je agi conformément à mon désir ? »29
BIBLIOGRAPHIE
CABASSUT Jacques, Bonjour l’Institution ! Editions Champ Social, 2017 LACAN Jacques, Le Séminaire, Livre VIII, le Transfert, Seuil, 1960-1961 LACAN Jacques, Le Séminaire, Livre VII, l’Ethique de la Psychanalyse, Seuil, 1986 LEBRUN Jean-Pierre, Clinique de l’Institution, ERES, 2008 NIETZSCHE Friedrich Wilhem, Ecce homo, Editions Mille et une nuits, 1908 PIGNOLET de FRESNES Isabelle, La posture du superviseur, ERES, 2017 ROUZEL Joseph, La posture du superviseur, Editions ERES, 2017 ROUZEL Joseph, L’acte éducatif, Editions ERES, 2012 ROUZEL Joseph, La supervision d’équipe en travail social, Editions DUNOD, 2007
ARTICLES- TEXTES
MILSAND Joseph Antoine, La poésie anglaise depuis Byron, dans la Revue des 2 Mondes, vol 3, 1869 RIMBAUD Arthur, Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871 ROUZEL Joseph, L’éthique dans les Pratiques Sociales, paru sur le site Psychasoc, 2004
AUDIO
LACAN Jacques, Séminaire oral du 18 décembre 1973
SITES INTERNET
Wikipédia Dicocitations le monde. fr
Montagne Catherine
Le désir dans le travail social
Occuper une place de superviseur ou « être découpé en pleine lumière »
Monographie pour la certification de superviseur d’équipes de travailleurs sociaux, Année : 2017-2018, XXVII -ème promotion,
Institut Européen Psychanalyse et Travail Social, Montpellier
Sommaire
Introduction :
…………………………………………………………………P4
Récit d’une instance de régulation
1-Etre désirant : qu’est que cela veut dire ?...................................................P8
a- Le manque comme fondateur de notre désir :
b- Qu’en est-il du désir dans la relation éducative et dans la supervision ?.......P9
2-La supervision comme soutien du désir dans la relation éducative :…..P10
a-Mettre des mots :
b-Ces mots qui parlent du transfert :………………………………………….P11 Qu’est-ce que le transfert ?
Qu’est-ce que la rencontre ?
De la rencontre au transfert : le point de nouage
Récit de la rencontre avec Salem
3-Analyser le transfert ou avoir un temps d’avance :…………………….P16
4-Quand mon désir d’être le Sujet Supposé Savoir prend toute la place : qu’en est-il du désir de l’autre ?....................................................................P18
Récit de la situation de Sarah
5-Comment faire émerger le désir chez l’autre : accepter d’occuper une
place vide :……………………………………………………………..……P26
6- « Etre découpé en pleine lumière » : ………………………………..…P27
Récit d’une instance de régulation
7-Quand le désir du superviseur se trouve à son tour malmené ou fragilisé …………………………………………………………………….P28
Conclusion…………………………………………………………………..P29
Bibliographie………………………………………………………………..P30
Notes
- Pierre REVERDY Poète.
- J. Milsand, La poésie anglaise depuis Byron, dans la Revue des deux mondes, vol 3, 1869
- J. Rouzel, L’acte éducatif, Editions ERES, 2012
- Je me demande : « pourquoi ai-je choisi cette formation à Psychasoc ? » C’est comme si je découvrais alors que j’ai lu plusieurs de ses livres, qu’il s’appuyait sur la psychanalyse pour penser la relation éducative, pour élaborer une pratique de la supervision. J’ai lu pourtant et c’est ce qui m’a décidé à faire cette formation à Psychasoc, qu’il mettait au centre de la relation, le transfert. Alors, pourquoi cette impression de découvrir un monde qui m’est éloigné ?
- J. Rouzel, La posture du superviseur, Editions ERES, 2017
- I. Pignolet de Fresnes, La posture du superviseur, Editions ERES, 2017
- J. Rouzel, La supervision d’équipes en travail social
- F.W. Nietzsche, Ecce homo, Editions Mille et Une nuits, 1908
- Dicocitations.le monde.fr
- J. Rouzel, L’éthique dans les pratiques sociales, article paru sur le site Psychasoc, 2004
- J. Cabassut, Bonjour l’institution!, Editions Champ Social, 2017
- Site internet Wikipédia
- A. Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, 1871
- I. Pignolet de Fresnes, La posture du superviseur, Editions ERES, 2017
- JP Lebrun, Clinique de l’institution, Editions ERES, 2012
- J. Lacan, Séminaire oral du 18 décembre 1973
- J.Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, le Transfert, 1960-1961
- J.Lacan, Le séminaire, Livre VII, l’Ethique de la psychanalyse, Seuil, 1986
Introduction :
Educatrice spécialisée depuis 1994, j’ai travaillé une dizaine d’années en institution sur un dispositif plutôt innovant : un accueil de jour où les enfants étaient placés (par le juge des enfants au titre de la protection de l’enfance) mais qui rentraient chez eux tous les soirs. Cela m’a permis de faire l’expérience de la nécessité d’accompagner les enfants tout en acceptant leurs parents quels qu’ils soient.
C’est en lien avec cette expérience que j’ai eu le désir par la suite de m’investir sur un poste de travail en milieu ouvert, toujours dans le champ de la protection de l’enfance.
Depuis 2004, j’exerce des mesures d’AEMO judiciaire (Aide Educative en Milieu Ouvert), des AEA (Aide Educative Admirative), des MJIE (Mesure Judiciaire d’Investigation Educative).
Durant toutes ces années, j’ai eu la chance de bénéficier de temps d’APP : Analyse de la Pratique Professionnelle, telle qu’elle est nommée dans notre association. Je pourrais dire qu’entre l’APP et moi cela a été rapidement une belle histoire d’amour, en terme plus psychanalytique, il y a eu du transfert pour ce dispositif dès les débuts de ma pratique, sachant que j’ai rencontré un certain nombre d’intervenants différents (6 ou 7). Au fil des années, j’ai eu le désir de plus en plus net de me rapprocher de ce dispositif et d’en exercer la fonction. C’est ce désir qui m’a porté jusqu’à Montpellier, à pousser la porte de Psychasoc30, pour suivre la formation de superviseur.
D’ailleurs au cours de la première semaine, lors d’une instance de régulation, il est toujours question de mon désir, et ce qui m’est alors renvoyé par l’intervenante ne cesse de m’interroger.
Je souhaiterais faire ici le récit de ce moment qui m’a conduit à traiter de la question du désir dans cet écrit.
Après trois jours de formation, les doutes, les craintes, les questionnements chez chacun de nous et notre place dans cette formation sont palpables ; je n’échappe pas à cette vague émotionnelle.
Il me semble me souvenir qu’à la question de l’intervenante : « alors où en êtes-vous aujourd’hui avec cette formation ? », je suis la première à prendre la parole. J’évoque alors mon enthousiasme à participer à cette formation et mon désir de devenir superviseur mais j’ai peur d’être totalement dans l’imaginaire et l’utopie de ce que cela implique en termes de capacités, d’engagements … ; je signale au passage que j’ai une connaissance empirique du travail social mais très peu de connaissances théoriques, ce qui m’inquiète pour l’avenir, toujours en me projetant à une place de superviseur.
L’intervenante après m’avoir écouté attentivement me fait la remarque suivante : « n’ayez pas peur de votre désir, c’est un formidable moteur. Attention à ce que votre désir ne s’éteigne pas face aux difficultés et aux efforts qu’il faudra faire. Le désir est la base de toute projection. Dans ce que vous exposez c’est comme si vous mettiez en opposition votre enthousiasme, votre désir, avec le travail qu’il faudra fournir pour y arriver, alors que les deux sont compatibles. » Je me souviens alors avoir été soulagée par cette remarque, et comme transportée. Je ne retiens finalement que le début de l’intervention : n’ayez pas peur de votre désir c’est un formidable moteur, que j’entends ainsi : si vous avez du désir vous y arriverez !!
Je termine la première semaine de formation avec cette idée-là. J’arrive à la deuxième semaine en ayant très peu travaillé, j’ai acheté tardivement les livres conseillés et je n’ai pas eu le temps de tous les lire. Lors de l’instance de régulation de cette deuxième session (effectuée avec la même personne) je refais référence à cette question du désir qui ne m’a pas quittée, en expliquant que j’ai toujours autant envie de devenir superviseur mais pour autant, je m’interroge sur le fait que face à mon désir je n’arrive toujours pas à fournir un travail nécessaire, à m’engager pour arriver à mon objectif : devenir superviseur. L’intervenante fera peu de commentaires cette fois si ; elle souligne ma question : pourquoi j’ai un désir mais je ne « fais pas en face »...et me laisse me débrouiller avec cela !!
En écrivant ce récit, après la deuxième semaine de formation, je ne savais pas vraiment comment cela allait m’amener à construire une réflexion autour de la question du désir et quels liens je pourrais développer avec la supervision. Je choisis finalement d’attraper tout de même cette énigme, à ma manière, pour en dégager le thème principal de ma monographie, non sans risque car la notion de désir en psychanalyse est complexe et vaste. Je ne prétends donc pas écrire une thèse sur ce sujet (d’autres l’ont déjà réalisé beaucoup mieux) mais je vais essayer de faire raisonner la question de la supervision et celle du désir, en tout cas les liens que je peux tisser aujourd’hui, après cette formation, et certainement aussi en me projetant à cette place particulière du superviseur que je n’ai pas encore expérimenté.
En relisant aujourd’hui ce que j’avais écrit dans ce premier récit, je perçois que beaucoup de questions que je souhaite aborder dans ce travail sont là, sous -jacentes et qui m’ont permis certainement de développer la notion de désir de façon singulière en lien avec la supervision.
La première est celle de l’importance du désir car le désir est un moteur, il est d’ailleurs intéressant de retourner à l’origine du désir pour comprendre combien il est nécessaire au devenir de l’homme. Dans la relation éducative qui est une rencontre humaine, il apparait incontournable.
La deuxième idée que l’intervenante soulignera à mon égard est que ce désir est parfois fragile et qu’il a besoin d’être soutenu, accompagné sous risque de s’éteindre ou de s’étioler : « attention à ce que votre désir ne s’éteigne pas face aux difficultés et aux efforts qu’il faudra faire ».
De la même manière si les personnes engagées dans la relation éducative ne sont pas soutenues, il est souvent constaté qu’elles vont s’épuiser ou se retirer, arrêter de désirer que quelque chose bouge chez l’autre.
La supervision est le lieu où ce désir peut être soutenu par le dispositif qu’elle
propose autour de la parole, la parole comme symbole, et qui vient faire tiers dans ma relation à l’autre.
C’est cette idée de « sortir » du face à face, celle que j’ai eu tant de mal à attraper dans la réflexion de l’intervenante et qui reste certainement encore confuse pour moi (à partir de mon récit) mais qui m’invite à penser que face à face avec son désir, on est vite dans l’impasse. Cela évoque pour moi, le travail sur le transfert qui nous permet de sortir du face à face, et d’identifier quel est notre désir et celui de l’autre...
Pour cela, aller à la rencontre du sujet, et tenter de repérer le point de nouage du transfert apparait nécessaire pour amener l’autre à désirer ou à être dans son désir. Cela suppose d’accepter de permettre à l’autre le temps de maturation nécessaire pour qu’il trouve lui-même « les réponses aux questions qui sont les siennes ». Il faut pour cela ne pas être tenté de répondre à sa place afin de combler un vide, un manque, qui nous est insupportable. C’est la même démarche qui est semble-t-il nécessaire dans la supervision avec cette idée d’accepter d’occuper une place vide. C’est aussi parce que nous avons renoncé à la complétude et acceptons d’être manquant que nous pouvons tenir cette place vide, et ne pas se croire le Sujet Supposé Savoir.
D’ailleurs lorsque l’intervenante me laisse avec la question de mon désir et de ce « face à face » je me retrouve confrontée à ce vide, à cette non réponse avec le sentiment qu’elle doit savoir, mais qu’elle se garde de m’en dire quelque chose. Mais grâce à cette non réponse (à supposer qu’elle en est une), à cette question restée ouverte pour moi, cela m’a amené à penser et à élaborer des bouts de réponses qui n’ont d’ailleurs de sens que pour moi. En effet, au fil des semaines de formation, aux détours de lectures, les choses ont commencé à prendre forme sans que j’en prenne vraiment conscience. Je crois que j’ai accepté, non sans craintes, de ne pas savoir, de me donner le temps, de laisser murir les idées sans chercher à tout contrôler ou à remplir par des lectures studieuses et acharnées ; je dirai plutôt que j’ai attrapé par ci par là des bouts de textes qui m’inspiraient et me donnaient à penser. J’ai peut-être accepté qu’il y ait un peu de vide pour que les idées viennent finalement doucement, et qu’il s’opère du mouvement. C’est bien ainsi que j’envisage le rôle du superviseur, accepter de ne pas savoir pour l’autre pour lui permettre un mouvement et que quelque chose émerge en lui. C’est lui prêter la capacité créatrice psychique qui lui permettra d’être dans son désir. A l’inverse, répondre pour l’autre signifie que je ne le pense pas en capacité de trouver ses propres réponses et surtout que je ne supporte pas l’idée de le laisser s’affronter au manque (qui me renvoie au mien). Il faut accepter d’être soi-même manquant, castré pour soutenir cette position chez l’autre. Je le symboliserai par cette image que j’expliquerai plus tard : il s’agit d’être découpé en pleine lumière.
1-Etre désirant : qu’est que cela veut dire ?
a -Le manque comme fondateur de notre désir :
La définition du désir en psychanalyse est l’expression d’un manque, manque originel, manque initial : celui de notre séparation à la mère, dès la naissance, alors que le nouveau-né n’a pas les possibilités de se représenter cette disparition. En effet le nourrisson est dans l’indifférenciation entre lui et sa mère. Le sein de la mère est un objet de satisfaction qui n’est qu’une partie de lui-même dont il pourra jouir à sa guise. Mais dès les premières heures de sa vie cet objet de satisfaction se fait attendre, le bébé crie et ce cri est interprété par la mère comme le manque de nourriture auquel elle répond. Dans le même temps le nourrisson, intègre que ce cri satisfait son besoin de manger, ce cri est une demande qui vise à combler le manque. Ce sont là les prémisses de la formation du sujet du désir ancré dans le manque. D’autres vont lui succéder : « avec le sevrage, l’enfant perd une partie de lui-même tout en se constituant un peu plus comme une entité autonome. Cette perte que l’on peut assimiler à la castration, lui permet de se constituer comme sujet du désir (idem avec la propreté, la reconnaissance dans le miroir ou l’accès à la parole). »31 La castration est cette coupure originelle et définitive avec la jouissance pulsionnelle du nouveau-né et sa mère.
Ce qui nous fait être sujet du désir, c’est cette quête infinie et vaine de retrouver cet état de plénitude et de jouissance primaire. C’est ce qui nous amène à crier pour demander le sein manquant, puis à parler, à nommer, symboliser le manque comme l’objet transitionnel de Winnicott ou le jeu de la bobine décrit par Freud et qui permet à l’enfant de supporter l’absence de la mère en la symbolisant. Toute parole est donc ancrée dans un manque.
Nous devenons donc sujet de désir car nous sommes manquants et plus particulièrement sujet parlant : c’est ce qui nous différencie des animaux. Nous allons passer notre vie à tenter de retrouver cet état de complétude, de jouissance totale, à la recherche de l’« objet petit a » définit par Lacan : cause de notre désir, qui échappe à toute représentation, et qui objecte au rapport duel (celui de la mère et de son enfant dans la plupart des cas). C’est cette quête vaine qui nous fait être désirant, nous pousse et constitue notre élan de vie.
« L’objet petit a : c’est le point de départ du désir toujours inassouvi. Il peut à la fois représenter le sein de la mère, son regard, son désir, et d’une manière générale les exigences jamais atteintes. »32 Quels liens peut-on faire avec le travail social et la posture du superviseur ? Ce que je retiens de cette approche du désir, est cet élan de vie, cette force qui nous pousse, et devient notre moteur pour aller vers l’humanité.
b- Qu’en est-il du désir dans la relation éducative et dans la supervision ? Eduquer : un métier impossible !
Freud disait qu’il y a trois métiers impossibles : gouverner, éduquer et soigner33. Notre désir de s’engager dans ces métiers de la relation humaine, nous amène de fait à composer non pas avec l’impossible mais « on peut d’emblée être sûr d’un résultat insuffisant ».34 Il nous faut donc apprendre à faire avec l’insatisfaisant, puisque « les histoires humaines ne sont du domaine ni de la perfection, ni de la maitrise absolue. Il y a un reste »35.
Le désir du travailleur social de soutenir ou de venir en aide est vite malmené, mis à l’épreuve, parce que le « résultat sera incomplet ».
Il me semble que la supervision nous apprend et nous aide à faire avec cette part de « reste ». C’est me semble-t-il pour le travailleur social le seul moyen de pouvoir rester désirant et engagé dans la relation. Combien de travailleurs sociaux n’ont pas été gagnés par ce sentiment d’échec, par la déception, par de l’incompréhension face à tel ou tel comportement, par de la colère de la tristesse, bref la liste des émotions serait longue.
Le travailleur social fait sans cesse l’expérience (mais l’oublie vite !!) qu’il ne suffit pas de désirer pour l’autre, ou de nier son désir mais de faire avec le désir de l’autre, ou son absence de désir.
La supervision nous permet de sortir de ce face à face souvent éprouvant pour reprendre un peu d’air, un peu de force, retrouver du désir … Elle propose de mettre des mots pour comprendre ce qui nous anime, ce qui parle de nous, ce qui parle de l’autre et ce qui parle de notre relation transférentielle.
2-La supervision comme soutien du désir dans la relation éducative : a-Mettre des mots :
Comme nous l’avons vu précédemment la parole est ancrée dans et par le manque, de l’objet primaire (la mère), elle symbolise le manque, « et permet au sujet parlant dès lors qu’il s’assujettit au langage, de se constituer comme tel différencié de l’Autre ».36 La supervision nous invite à parler, à mettre des mots entre moi et l’autre, à ne pas rester indifférencié de l’autre. Elle propose de parler en utilisant des mots, des symboles, de symboliser la relation.
Symbole : représentation figurée, imagée, concrète d’une notion abstraite. Autrement dit, en ce qui nous intéresse, mettre des mots c’est représenter l’absence ou rendre présent (conscient) par des signifiants ce qui échappe au sujet de l’inconscient.
« La parole, dans toutes ses dimensions, comme mise en acte des lois du langage reste la seule tentative de soutenir dans la relation à autrui ce reste »37. Les mots que nous choisissons sont chargés de sens, ce sont des signifiants porteurs d’une valeur affective.
C’est ainsi que Lacan distingue la parole et le langage. Le langage est porteur de la valeur inconsciente des mots et du sens que nous donnons aux mots (signifiants) selon notre histoire.
« Le langage n’est pas fait pour tenir un raisonnement mathématique, il n’est pas plus un instrument de communication d’un poste à un autre, il ne sert pas à énumérer un inventaire, sa mission est d’évoquer, de véhiculer l’affect. « Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. Ce qui me constitue comme sujet, c’est ma question. (Lacan E 299) ». »38 Les mots qui sont prononcés parfois à l’insu de la personne qui nous livre un récit (dans le cadre d’une supervision notamment) viennent symboliser quelque chose de cette relation aux personnes que j’accompagne et dont je n’avais pas conscience. Ils disent quelque chose de moi, de l’autre et de notre relation.
7Cristian Colbeaux, De La jouissance, Actualité du malaise 2, néolibéralisme et jouissance IV, 2012 « Si le $ est barré (castré, pas-tout) c’est par l’opération du langage qui le divise en deux, d’un côté un signifiant(S1) et de l’autre, cette part d’ombre, l’énigme d’un sujet parlant ($). Mais il se trouve aussi, sous le coup de l’opération de la parole, séparé d’autrui(S2). »39 Mettre des mots comme le propose le dispositif de la supervision, c ‘est une façon de se désengluer, de se séparer, de faire un pas de côté.
« Parler exige un dessaisissement, une dé-sidération, une déprise, un décollement du réel, met en acte un détour, un écart obligé »40 Mais, au fait, de quoi parlons-nous ? Nous parlons de ce qui se noue dans la relation éducative et plus précisément dans le transfert.
b-Ces mots qui parlent du transfert :
Qu’est-ce que le transfert ?
« Le transfert en psychanalyse désigne un processus au cours duquel des sentiments ou des désirs inconscients envers les premiers objets investis dans l'histoire d'un sujet — le plus souvent les parents —, se trouvent reportés sur une autre personne . La cure psychanalytique est le lieu privilégié de l’émergence et de l'analyse du transfert sur l'analyste. »41 C’est donc un terme qui est souvent employé en psychanalyse où le patient transfert sur l’analyste des désirs inconscients en lien avec les objets perdus, désignés par Lacan sous « l’objet petit a ». (Cf. définition si dessus) Le transfert se noue quand je suppose que l’autre a cet objet « a » qui pourrait me rendre ma complétude originelle, et me permettre d’échapper au manque, à la castration.
Ainsi la notion de transfert est souvent utilisée pour parler d’une relation ou l’un est sensé avoir, savoir pour l’autre (le maitre). Toute relation qui sous-tend qu’il y a un maitre (qui possède un savoir que je n’ai pas) nous invite à une relation transférentielle : enseignant, éducateur, médecin, thérapeute…c’est le discours du maitre dont parle Lacan.42(DM)
Cela peut bien entendu se retrouver dans d’autre situation relationnelle qui engage la recherche de l’objet « a » que je pense retrouver chez l’autre et qui me pousse (désir) à entretenir une relation avec lui.
En tant que travailleurs sociaux, nous sommes désignés dès le départ (c’est notre fonction) comme celui qui peut aider l’autre, le thérapeute à lui, la fonction de soigner, guérir.
Notre désir en tant que travailleurs sociaux ou toute autre personne intervenant dans une relation d’aide pourrait s’apparenter à notre engagement auprès des personnes que nous accompagnons. C’est sur la base, de ce que j’engage de moi avec l’autre que le transfert va s’opérer. S’il n’y a pas d’engagement, le transfert ne pourra s’établir.
C’est le risque, lorsque le professionnel pense ou entend qu’il faut rester à la bonne distance, ne pas se laisser envahir par ses émotions...bref se tenir en dehors du transfert (si cela est réellement possible) en d’autres termes, je dirais, ne pas s’engager dans la « relation humaine ». Le transfert peut se nouer que si je m’engage à aller à la rencontre de l’autre.
« Le seul levier qui soit, c’est le transfert, c’est-à-dire, ce lien singulier qui fait qu’un sujet verra-ou non, dans le travailleur social venu lui parler, un Autre qui écoute, un Autre à qui adresser une demande, un Autre qui pourra aider, qui saura aider. Il n’y a transfert que du moment où un sujet suppose qu’un autre est susceptible de répondre à la question qui l’anime. Ce n’est pas sûr que ça se passe à tous les coups, mais c’est un pari, comme l’est le pari de la rencontre entre deux êtres parlants ».43 Qu’est-ce que la rencontre ?
Si nous acceptons de rencontrer l’autre dans sa singularité, si nous sommes à son écoute, nous permettons la rencontre, rencontrer c’est accueillir, et « l’accueil de l’Autre -homme suppose que l’on ne veuille pas le réduire à soi »44 . Cela sous-entend que je suis en capacité d’écouter l’autre y compris dans ces différences avec mes propres représentations, valeurs …
« Ecouter c’est se trouver en prise avec l’énigme de l’altérité, l’inquiétante étrangeté de l’autre. »45
De la rencontre au transfert : le point de nouage
Récit de la rencontre avec Salem
Je souhaiterais faire le récit d’une anecdote que j’ai vécue et qui me semble illustrer la rencontre, puis la question du transfert et plus précisément de la difficulté parfois à nouer dans la rencontre ce qui permet le transfert. Je travaillais en milieu ouvert (AEMO) depuis peu de temps et une mesure judiciaire concernant un adolescent de 15 ans m’a été confiée. Ce jeune était en difficulté au niveau scolaire, il était scolarisé en troisième SEGPA et était très souvent absent. A la maison il s’isolait beaucoup et sa famille disait toute sa difficulté à communiquer avec lui. Enfin il commençait à poser des petits actes de délinquance dans le quartier (trafic de mobylette ?).
Pendant deux ans environ, j’ai tenté d’accompagner ce garçon, qui montrait peu d’enthousiasme à me rencontrer, de nombreux rendez-vous étaient annulés .Sa famille était dans une forme d’inertie, face à une situation qui semblait dans l’impasse avec peu d’évolution possible. Je sentais peu de désir chez chacun et même une forme de dépression chez ce garçon, qui ne partageait plus ses repas avec le reste de la famille, restait enfermé dans sa chambre où il bricolait une mobylette sortie de nulle part. Le temps passant, j’ai été gagné, moi aussi, par une forme de désillusion, me rendant compte que je n’arrivais pas à faire bouger cette situation.
Finalement au bout de deux ans d’intervention peu fructifiant, il est décidé en équipe et avec la famille de mettre un terme à cette mesure éducative. Les difficultés ne sont pas « réglées » mais nous n’arrivons pas à nouer quelque chose qui puisse faire bouger un peu la situation, d’ailleurs la famille et le jeune n’ont pas réellement de demandes.
La juge des enfants ordonne finalement la main levée de la mesure, non sans rappeler qu’il y n’y a pas eu possibilité d’engager un réel travail, ni avec le jeune, ni avec la famille.
Pour moi, en redescendant les marches du palais de justice, il y a de la déception et un sentiment d’échec. Lorsque je m’adresse à ce garçon pour lui dire au revoir et quelque chose autour de ma déception de n’avoir pas pu faire mieux, il me répond ceci :
Vous, vous vouliez m’aider mais vous ne saviez pas comment !! Cette phrase me laisse surprise et en même temps j’ai la sensation que quelque chose commence enfin entre lui et moi. Je lui réponds d’ailleurs spontanément : C’est maintenant que tu me dis cela !! Je sous entends que s’il avait pu formuler ainsi les choses avant, peut être aurions-nous pu engager un autre travail ensemble.
Ce que je retiens de cette jolie formule se situe à plusieurs niveaux. Tout d’abord, ce garçon avait senti mon désir de l’aider ou toutefois mon engagement auprès de lui et visiblement, il y a été sensible. Pour reprendre les termes utilisés précédemment, il avait senti que je tentais d’aller à sa rencontre, de l’aider, j’avais du désir pour lui.
Ensuite, j’ai été particulièrement surprise, dans ses propos, par le fait qu’il avait très bien su représenter notre relation et les difficultés que je rencontrais avec lui, je devrais dire que nous rencontrions ensemble. A ce moment-là, j’avais vraiment l’impression qu’il avait compris beaucoup plus vite que moi ce dans quoi j’étais prise. Aujourd’hui je dirais certainement les choses autrement. Je dirais qu’à travers sa réflexion il me renvoyait clairement (sans le savoir) que pour un Sujet Supposé Savoir, j’étais bien démunie et à la fois, en me disant cette phrase, ce jeune s’excluait de la relation : « vous vouliez m’aider, vous ne saviez pas comment », mais et lui, quel était son désir dans tout cela ? Il me semble, en tout cas, que c’est au moment où la mesure s’arrête que quelque chose aurait peut-être pu émerger de cette impossibilité à nouer quelque chose de transférentiel.
Cette histoire me revient souvent en mémoire notamment quand nous nous interrogeons sur les traces que nous laissons auprès des personnes que nous accompagnons. Pour ce garçon, il me semble que ce qu’il a retenu, est que quelqu’un voulait l’aider. Vu l’inertie qui se dégageait de cette famille en général, c’est peut-être cela qui a été important pour lui dans notre rencontre. En tout cas, cette rencontre qui a été plutôt pale et stérile semble s’être arrêtée en cours de route et pourtant elle me poursuit ou se poursuit. En effet et à ma grande surprise, ce garçon continue épisodiquement d’une certaine façon d’être en relation avec moi.
Effectivement, peut être trois ou quatre ans après la fin de la mesure éducative, j’ai accompagné une jeune fille qui connaissait ce garçon par l’intermédiaire de sa sœur avec qui elle était amie. Il a su que je m’occupais d’elle et lui a demandé de me passer le bonjour. J’ai été très surprise que ce garçon se souvienne de moi et prenne la peine de m’adresser un bonjour, tant j’avais eu la sensation de ne pas avoir été d’une grande aide pour lui.
Enfin, tout récemment alors que je revenais de ma troisième semaine de formation de superviseur à Psychasoc, et que je me rendais en visite dans une famille, une voiture s’est arrêtée à mon niveau alors que je rentrais dans l’allée de l’immeuble. Le conducteur, un jeune homme s’adresse alors à moi :
Bonjour madame, excusez-moi, vous n’étiez pas mon éducatrice quand j’étais plus jeune ?
Je marque un temps de réflexion car je suis confuse de ne pas reconnaitre ce visage, je lui demande alors de me donner son nom. Immédiatement la situation me revient en mémoire, je lui manifeste combien je suis touchée qu’il m’ait reconnue, lui disant qu’il a une bonne mémoire. Il me donne alors de ces nouvelles : moi, tout va bien, je travaille, je suis marié, j’ai trois enfants. C’est assez étrange, cette sensation que la rencontre reprend là où elle était restée (il y a plus de 12 ans). Ainsi, il me dit comment il va, car c’était cette préoccupation qui avait fait notre rencontre (via le juge des enfants). Si j’ai l’impression que le nouage du transfert n’a pas eu le temps de s’opérer avec ce jeune, notre rencontre a laissé des traces chez chacun de nous. Peut-être que quelque chose c’est noué pour lui plus tard, ailleurs, avec une autre personne ou non. Peut-être n’avait-il pas tant besoin de cette aide que je n’ai pas su lui donner et qu’il s’est débrouillé seul alors que je tentais et pensais devoir prendre une place (celle du SSS).
Je reste avec le mystère de ce qui ne s’est pas noué dans le transfert mais qui a fait trace. Cette rencontre est restée comme inachevée et n’en finit pas de se poursuivre. Je le retrouve sur mon chemin sans vraiment savoir ce qui continue de nous relier.
Cela m’évoque la relation de Sainte Colombe et de Marin -Marais dans le film adapté du livre : « Tous les matins du monde46 » où le transfert va se nouer finalement bien des années après leur première rencontre.
3-Analyser le transfert ou avoir un temps d’avance : « Lacan donne la définition du transfert comme étant « la mise en acte de la réalité de l’inconscient » dans son lien au désir du psychanalyste47. De ce point de vue, c'est à partir de cette définition lacanienne du transfert comme mise en acte de la réalité de l'inconscient que ce concept d'abord découvert comme obstacle devient la cheville ouvrière du processus analytique, garant de son efficacité. » 48 En dehors du cadre de la cure analytique, des mouvements transférentiels s’observent et notamment dans tous les métiers en lien avec les sciences humaines. Dans la relation éducative, le repérage du transfert avec les personnes que nous accompagnons, n’est pas simple, tant les affects, les projections, les désirs de chacun sont engagés. La supervision est l’instance qui peut nous aider à repérer ce qui colle, qui coince, qui fait conglomérat, ce qui fait obstacle. C’est l’étude, l’analyse de ce qui bloque, que propose la supervision. Lorsque le travailleur social se sent coincé dans une situation, il dit souvent qu’il ne comprend plus rien ou qu’il n’arrive plus à voir clair ou à avancer, nous sommes agglutinés dans le transfert avec l’autre, et de fait dans l’incapacité de l’aider. Ses difficultés deviennent les nôtres, nous plongeant dans la même impuissance que la personne que nous tentons d’accompagner.
Dans l’exemple de Salem, je pense que j’ai été « embarquée » dans l’inertie de cette famille, au sens large, avec un sentiment d’impuissance, de dépression qui parlait d’eux, mais résonnait chez moi. Je ne me souviens pas à l’époque avoir pu évoquer cette situation en APP (nous n’en n’avions peut-être pas à ce moment-là) mais cela m’aurait aidé à analyser dans quoi j’étais prise.
En effet, je me souviens que le père de ce jeune homme pleurait souvent à l’évocation des difficultés de son fils, de la même manière sa mère apparaissait démunie, mais finalement assez peu inquiète et mobilisable. Avec le recul et en faisant des recherches pour l’écriture de cette monographie, des hypothèses émergent.
Je crois que ce jeune homme n’a pas pu s’engager dans un transfert avec moi car, comme il le formulera très bien, je n’étais pas pour lui un Sujet Supposé Savoir. Je pourrais dire que j’ai été gagnée par la même difficulté que ses parents : de l’impuissance, de l’incompréhension, de l’inexpérience aussi (je débutais en AEMO ; il était le cadet de la fratrie). Il a peut-être fini par m’associer à cette figure de l’Autre (la réalité sociale et familiale) de laquelle il s’éloignait progressivement.
Je n’ai pas représenté cet Autre symbolique suffisamment secourable pour qu’il accepte de s’appuyer sur moi.
Le point de nouage, au contraire, c’est quand la personne que nous accompagnons nous place en SSS.
Le transfert : « C’est de l’amour qui s’adresse au savoir » selon Lacan. Si nous acceptons d’être le lieu où l’autre vient déposer chez nous son amour, si nous nous gardons de ne pas prendre l’amour qui nous est adressé pour nous, mais d’être traversé par cet amour, nous allons aider l’autre à comprendre à qui cet amour ou cette colère, cette haine (ce qui est la même chose : un amour déchu, déçu) s’adresse.
Finalement, il ne s’agit ni de rejeter ni de s’accaparer, mais d’accueillir le désir de l’autre. En ne répondant pas à l’endroit où l’autre nous suppose avoir l’objet de son désir « a », je le renvoie à son manque et donc l’invite à désirer. L’analyse du transfert, qui est l’objet de la supervision, peut permettre de décortiquer quel est l’objet qui est en jeu. L’objet du désir ne vise jamais l’obtention de l’objet en tant que tel mais la représentation que le sujet s’en fait comme pouvant combler un manque. Cette personne transfère sur l’éducateur ou le soignant quelque chose qui parle d’elle ou du moins de son inconscient et qu’elle vient déposer chez nous, avec l’illusion que nous allons l’amener à retrouver une forme de complétude et lui permettre de se soustraire au manque. Si nous répondons à cette place nous lui empêchons de faire l’expérience que nous n’avons pas cet objet de son désir et donc qu’il est et restera « manquant ».
Ainsi, si le soignant ou l’éducateur se laisse « embarquer » dans le transfert et ne parvient pas à sacrifier cette jouissance de penser qu’il sait pour l’autre(SSS) il sera vite dans une impasse comme la personne qu’il tente d’accompagner. Une des premières choses qui me parait essentielle est donc d’avoir conscience que l’autre nous attribue un savoir que nous n’avons pas.
Nous pouvons très facilement prendre la place de celui qui sait pour l’autre (SSS) que cela soit de notre fait et/ou de ce que l’autre projette sur nous. En effet, nous pouvons supposer que ce qui pousse un certain nombre de travailleurs sociaux à faire ce métier est l’illusion qu’en venant à l’aide de l’autre, il va combler ses propres manques. Ou, dit autrement, en pensant combler les manques chez l’autre, il pense pouvoir combler les siens. Il espère ainsi (inconsciemment) pouvoir faire l’impasse de la castration et rester dans la jouissance. C’est pourquoi les situations qui n’avancent pas comme nous l’avions espéré nous mettent en échec et sont si mal vécues, comme si nous devions répondre de l’autre, en oubliant quel est son propre désir.
4-Quand mon désir d’être le Sujet Supposé Savoir prend toute la place : qu’en est-il du désir de l’autre ?
Combien de fois n’avons-nous pas entendu l’incompréhension de parents ou d’éducateur face aux comportements de leurs enfants ou des jeunes accompagnés :
« J’ai pourtant tout fait pour lui, il avait tout ce qu’il fallait pour réussir et il a tout gâché »
« Je me suis démené pour que sa scolarité soit maintenue et il a tout fait foirer … » Ces propos évoquent que notre désir, s’il est moteur, ne peut pas suffire à aider les personnes que nous accompagnons. Ce qui est plus difficile est d’amener ces personnes à être dans leur désir.
Je voudrais ici revenir sur la situation de Sarah que j’ai eu envie d’exposer (dans un premier temps) comme support de travail de ma monographie et dont j’avais fait le récit en même temps que celui sur mon désir (cité si dessus). A l’époque, j’avais écrit ces deux récits simultanément sans savoir sur lequel m’appuyer pour démarrer mon travail et je les avais soumis à Joseph Rouzel afin qu’il m’éclaire un peu !!
Finalement, Mr Rouzel me répondra que dans mes deux récits la question du désir était engagée…
Je n’ai pas compris pendant longtemps en quoi il était question de mon désir dans la situation de Sarah, justement parce que mon désir prenait toute la place, me laissant convaincue qu’il n’y avait qu’une solution à cette situation et que je proposais la bonne, je pensais que cela n’avait aucun lien avec mon désir, il s’agissait de la « bonne réponse éducative ».
Une fois de plus, il a fallu le temps de la maturation, mon temps, pour que je trouve un début de réponse, en tout cas la mienne, celle qui prend sens aujourd’hui pour moi, en lien avec la formation de superviseur, mes lectures et mes réflexions sur la question du désir.
Je souhaiterais livrer à présent ce récit tel que je l’avais écrit à l’époque, puis ce qu’il m’a semblé comprendre bien plus tard, en lien avec la question du désir.
Le récit de la situation de Sarah :
Il s’agit d’une rencontre que j’ai vécue avec une équipe d’un IME qui reçoit en journée une jeune fille que je nommerai : Sarah, pour laquelle j’ai une mesure éducative judiciaire. La mesure d’AEMO fait suite aux deux signalements émanant de l’IME. Lors de cette rencontre, le désaccord concerne la suite à donner (recherche d’une solution d’accueil, d’un placement) à cette situation, question qui est à l’œuvre depuis le début (cela dure depuis 6 mois). La principale interrogation porte sur le fait que Sarah confie toute sa souffrance à quelques intervenantes (infirmière, psychomotricienne) de l’IME qui veulent agir en conséquence. Sarah ne m’exprime pas les mêmes plaintes dans la relation que j’entretiens avec elle depuis quelques mois (l’IME la connait depuis plus longtemps). Je m’entends donc dire que cette jeune fille n’a pas confiance en moi et ne peut donc pas me confier les mêmes choses ; ou bien qu’elle sait que si elle me parle de ses difficultés familiales, je vais réagir en demandant un placement au juge des enfants et qu’elle ne veut pas porter la responsabilité de son placement. Dans le même ordre, l’IME pense que le père de cette jeune fille, qui en a la garde, ne s’en occupe pas, voir est maltraitant alors que j’ai une autre vision de la situation dans le lien que j’ai avec la famille recomposée : père, belle-mère, enfants du couple recomposé. Enfin, je constate que l’on parle peu de la mère de cette jeune fille, très malade, suivie en psychiatrie et qui a beaucoup d’influence sur l’état dans lequel se trouve Sarah. Mme a d’ailleurs des propos très critiques envers son ex-mari et je retrouve les mêmes mots dans ce que l’IME me confie via Sarah.
Par contre, il est évoqué un fait important (que j’occulte à ce moment) et qui concerne l’agression de la mère de Sarah envers l’assistante sociale de l’établissement.
Nous terminons cette rencontre tendue en tentant de dégager une piste, et nous décidons de rencontrer Sarah dans l’institution avec une des confidentes : la psychomotricienne, et moi-même. Je suis à moitié convaincue par cette idée mais au moins nous avons tenté de trouver un terrain d’entente ce qui me rassure un peu.
Le moment que j’ai vécu lors de cette rencontre a été éprouvant à plein de niveau, je me suis sentie attaquée et remise en question dans ma place professionnelle ; je me suis demandée si ma résistance à entendre les arguments du personnel de l’IME était caractérielle... Bref j’étais envahie de doutes.
Par la suite, je commence à réfléchir à ce qui s’est passé puisque j’en parle dans mon instance de supervision. Un certain nombre de pistes de compréhensions et d’élaborations se dégagent. A l’issue de cette instance, il m’est conseillé de faire intervenir mon chef de service et surtout nous échangeons sur l’idée de la rencontre avec l’IME, Sarah et moi-même qui est prévue très prochainement. Je fais part de mes doutes à toute l’équipe en leur disant que j’ai le sentiment que nous allons demander à Sarah d’exprimer des choses devant moi (plaintes et maltraitances du père à son égard) comme pour résoudre une énigme que l’IME et moi-même n’arrivons pas à dépasser.
Je m’inquiète pour Sarah qui est une jeune fille qui angoisse beaucoup, j’ai peur que nous la mettions en grande difficulté. Les personnes présentes et l’intervenante de la supervision me conseillent d’annuler ce rendez-vous et de prendre le temps de la réflexion. Mon chef de service est absent et je prends donc l’initiative de l’appel à l’établissement pour annuler la rencontre car elle doit avoir lieu avant son retour.
Je contacte donc, l’assistante sociale (qui a toujours été mon interlocuteur principal) en tentant de lui faire part (naïvement) de notre élaboration issue de la supervision et notre décision. Bien entendu cela est un échec, car comment faire partager ce décalage qui s’opère pendant le temps de supervision aux personnes qui en sont absentes et en quelques mots par téléphone ?
De fait, l’assistante sociale réagit vivement, elle ne comprend pas, pense que nous remettons en cause les propos que leur tient Sarah; elle est très en colère et menace à plusieurs reprises de raccrocher tant sa colère, sa déception l’emporte, la conversation devient très vite tendue. Je termine finalement l’appel en indiquant qu’au retour de mon chef de service nous tenterons de reprendre les choses; elle-même a déjà signalé qu’elle interpellerait sa chef de service tant cette décision l’insupporte. Elle indique au passage que c’est la première fois qu’elle rencontre une éducatrice d’AEMO avec qui il y a autant de problèmes.
Je pourrais écrire plus en détail tout le déroulement de cette rencontre et des jours qui ont suivi mais je ne crois pas que cela me permettra d’avancer dans la réflexion.
En tout cas comme le dirai Mr Cabasut : mais comment en est-on arrivé là ? Les questions qui sont à l’œuvre pour moi au moment où j’écris ce récit sont : Pourquoi l’équipe pense qu’un placement serait une bonne solution pour Sarah et pas moi ?
Le transfert de cette jeune fille est différent avec l’IME et avec moi. Cela est-il le reflet de son ambivalence, de son clivage, faut-il le respecter ou tenter d’uniformiser ses ressentis ?
Le transfert çà se transmet, çà se partage ? Ou est-ce de l’inter individuel ? Mais alors comment sortir de cette impasse ?
Finalement ces questions qui étaient à l’œuvre pour moi à cette époque ne seront plus aussi importantes par la suite, je n’ai bien sûr pas tout résolu dans cette histoire, ni tenté d’en décortiquer tous les enjeux dans cet écrit car l’idée n’est pas de faire une étude d’un cas clinique. Je souhaiterais juste utiliser ce récit comme support de ce qui a émergé pour moi en lien avec la question du désir, et de la supervision.
Ainsi, comme je l’indiquais précédemment, plusieurs mois plus tard, j’analyserai cette situation d’une toute autre manière.
Si je reprends les termes de mon récit, je me sentais dans une impasse, coincée entre une équipe éducative : celle de l’IME qui était porteuse d’un placement pour Sarah car il la sentait très souffrante, et ma position de travailleur social d’AEMO qui n’était pas convaincue que cette solution soit la bonne, comme s’il n’y en avait qu’une !!
Il faut préciser qu’entre le moment où j’ai écrit ce récit et le mouvement qui s’est opéré pour moi, il y a eu l’audience auprès du juge pour enfant où la mesure éducative a été renouvelée avec accord des parents, et surtout une rencontre avec l’équipe de l’IME et mon service (chef de service, psychologue, ancienne éducatrice de Sarah, et moi-même).
Cette rencontre a d’ailleurs été compliquée pour moi, elle a déclenché colère et incompréhension puisque à l’issue de la réunion la décision était de reprendre ce projet de placement telle que m’a collègue précédente l’avait envisagé (famille de parrainage). Lors de cette rencontre je me suis montrée engagée voire agressive, tant mon désir de faire partager ma vision de la situation était présent. Peut-être que le fait d’avoir exposé, par la parole, quelque chose de mon désir (sans savoir qu’il s’agissait de cela) m’a permis par la suite de l’identifier et dans un second temps de pouvoir m’en dégager. Ce que j’ai réalisé, dans un premier temps, est que la situation de Sarah nous faisait vivre en miroir les mêmes difficultés que celles qu’elle connaissait : des positions parentales conflictuelles, une impossibilité pour Sarah à trouver sa place, à faire des liens… Je pourrais dire qu’il n’y avait que des relations duelles à tous les niveaux : père-mère (séparé mais encore en conflits) ; père- Sarah : Sarah vivant chez son père et visiblement dans une grande attente envers lui ; mère - Sarah : relation que je qualifierais de fusionnelle, avec une mère fragile que Sarah porte ; l’IME et Sarah : auprès duquel Sarah venait se plaindre de cette place ou attention qu’elle ne trouvait pas auprès de son père et de sa difficulté à communiquer avec sa belle-mère ; l’éducatrice de milieu ouvert (moi-même) et Sarah….Finalement il n’y a que superpositions de relations duelles, clivées les unes des autres ou rien ne vient faire liens, tiers, et qui entraine au contraire conflits et tensions. Cela est à mettre en parallèle avec l’état interne de Sarah, en difficulté pour faire des liens, pris dans des enjeux de loyauté, d’ailleurs par analogie Sarah n’arrive toujours pas à lire malgré ses 17 ans comme si le lien entre les lettres n’avait pas pu s’intégrer pour elle, et trouver du sens.
Mais ce que j’ai compris, par la suite, et grâce à la remarque de Mr Rousel, est que l’IME et moi-même n’avions pas le même désir pour Sarah. De fait, nous nous retrouvions dans une impasse qui traduisait notre difficulté à comprendre ce qui nous animait et nous différenciait.
Mon désir, à ce moment-là était que Sarah apprenne à vivre avec la famille qui était la sienne, avec ses manques. Certainement cela est en lien avec ce que j’ai compris pour moi-même, et qui me parait essentiel. C’est un peu comme si je souhaitais que Sarah fasse en accéléré ce travail de deuil des parents idéaux, qui met tant de temps à advenir (notamment au cours d’une cure analytique). Je pensais que cela serait plus aidant pour Sarah qu’un placement qui ne permet pas toujours ce travail, surtout s’il n’est pas pensé en amont.
Fort de mon désir, je n’avais pas évalué si Sarah était prête (désir ?) et si elle avait les garanties pour s’engager dans une telle réflexion. J’avais occulté que pour cela, Sarah avait peut-être d’abord besoin d’un lieu protecteur (un lieu de placement adapté par exemple) pour accéder à un tel travail (par analogie, je pense que le cadre de la cure analytique représente ce lieu protecteur). Ceci a été une première étape dans ma prise de conscience de où était mon désir et comment il avait dirigé ma position éducative. Par la suite et peut être en avançant dans cette réflexion autour du désir dans la relation éducative, j’ai pensé que peu importait la décision qui serait proposée pour Sarah, ce qui m’est apparu essentiel est que quelqu’un est un désir pour elle, et le porte.
De son côté, et ce que j’en ai compris, est que l’IME avait le désir de protéger Sarah de sa famille insatisfaisante, voire maltraitante, qu’ils identifiaient à travers les plaintes de Sarah, ses pleurs fréquents, les angoisses qu’elle exprimait. Ce qui continuait de m’interroger est le fait que Sarah dans son transfert à l’IME, ou avec moi, n’engageait pas les mêmes choses. J’ai fini par faire l’hypothèse qu’elle laissait finalement la place au désir de l’autre. Elle s’adaptait dans son discours et son attitude au désir qu’elle identifiait chez chacun de nous et avec une grande pertinence.
Je pense que pour l’instant Sarah a de grandes difficultés à avoir du désir si ce n’est celui de répondre aux désirs des autres.
Parfois, dans certaines situations, manifester du désir pour une personne que nous accompagnons peut être aidant, car c’est une façon de lui montrer qu’elle compte et quelle a une place (cf. situation de Salem vu précédemment). Cette quête d’une place singulière pour Sarah reviendra d’ailleurs souvent dans son discours. De ce fait, l’idée du projet de placement de Sarah m’est apparue intéressante car elle était véhiculée par un désir (celui de l’IME, de protéger Sarah) et à ce titre avait une visée soignante.
C’est donc sans difficulté et comme une évidence que j’ai pu porter ce projet auprès de la famille et de Sarah de façon tranquille.
Tout comme le père de Sarah avait accepté la poursuite de la mesure éducative en milieu ouvert, il a pu donner son accord pour ce projet d’un accueil en famille de parrainage sur la semaine pour Sarah. Il nous dira à ce sujet : « si cela peut l’aider ».
Ce père me faisait confiance, m’a-t-il identifié comme le SSS ? Est-il comme Sarah en difficulté pour savoir où est son désir concernant sa place de père auprès de Sarah ? J’ai été en effet surprise que ce père accepte aussi facilement cette proposition d’accueil de Sarah dans une famille de parrainage. La mère de Sarah a réagi un peu de la même façon, reprenant les termes du père : si c’est pour le bien de Sarah et que je peux continuer de la voir les weekends … Elle a formulé ainsi son désir de ne pas être séparée de sa fille et que rien ne change pour elle dans les modalités d’accueil de sa fille chez elle. J’ai associé l’IME à l’avancé de ce projet en les tenant informés des étapes successives (contacter la structure à laquelle nous avions pensé, rédiger un dossier de candidature, les rencontrer…)
J’ai proposé à une personne de l’IME proche de Sarah de se joindre à la rencontre de présentation à la structure avec Sarah et moi-même.
Sarah a été acceptée pour intégrer une famille de parrainage. Ce sont les éducateurs de ce dispositif qui accompagneront par la suite ce placement et qui seront en lien avec la famille de parrainage, s’occuperont de l’orientation scolaire, des suivis médicaux, organiseront des temps collectifs entre les jeunes …C’est un projet innovant et original intéressant qui se distingue des familles d’accueil, puisque l’ensemble de la situation est sous la responsabilité de la structure et non de la famille accueillante qui finalement « n’assure que l’accueil »(gite et couvert…).
J’ai la sensation que j’ai pu sortir du conflit et de l’impasse car un rassemblement s’est fait en moi entre les deux positions (la mienne et celle de l’IME) grâce à cette idée que ce qui était porteur pour Sarah était qu’il y ait du désir pour elle. D’ailleurs, au fil des jours qui ont accompagné la mise en place de ce projet, Sarah est apparue plus apaisée moins dans la plainte auprès de l’IME, moins angoissée. Quelque chose semblait avoir bougé en parallèle au mouvement qui s’était opéré pour moi, à ce pas de côté que j’avais fait.
Je dirais que parce que j’ai identifié mon désir, celui que Sarah accepte ses parents avec leur manque (et donc les siens), j’ai pu le mettre de côté pour accéder à celui de Sarah ou plus exactement celui qu’elle peut formuler aujourd’hui dans son transfert avec l’IME.
Il me semble que la supervision est ce lieu qui nous permet d’identifier nos désirs, de faire des pas de côté pour trouver des attitudes éducatives plus sereines. Je ne sais pas si cette proposition d’accueil de Sarah est la bonne (parce qu’il n’y en a pas) mais elle semble correspondre aux désirs que formule Sarah. Mon désir n’était surement pas en phase avec les besoins de Sarah ou ce qu’elle identifie comme ses désirs. Je reste assez convaincue (et oui on ne lâche pas son désir aussi facilement) qu’elle aura à traiter en temps et en heure, la question de son désir (que je résumerais à : avoir des parents parfaits, sans manques), mais elle n’en n’est pas là aujourd’hui.
Il me semble être arrivée à sortir de cette place du SSS dans laquelle j’étais prise avec Sarah au regard de tous les mouvements transférentiels avec ses parents notamment. Pour moi son père était un « père suffisamment bon »et de ce fait je ne pouvais concevoir que pour Sarah ce n’était pas le cas et qu’elle était toujours dans le désir d’une place privilégiée auprès de son père.
Ce qui est assez troublant est que depuis quelques temps, alors que j’ai identifié mon désir, mais que cela n’est plus une urgence pour moi, Sarah commence à parler différemment de ses parents, elle me fait également des demandes précises sur ce qu’elle souhaiterait au prochain rendez-vous, elle arrive même à plaisanter sur les obsessions de sa mère, bref j’ai le sentiment que quelque chose est en train de bouger chez elle.
Le fait d’avoir pris conscience de mon désir, me donne un temps d’avance qui me permet d’être sereine, « sur pause » et finalement c’est elle qui se met en mouvement, et commence à manifester quelque chose de son désir. Il me semble que nous pouvons faire ici le parallèle avec la place du superviseur, qui lui aussi doit favoriser la création et le mouvement chez les travailleurs sociaux qui exposent une situation dans laquelle ils sont coincés ou dans l’impasse, l’inertie, l’incompréhension… La supervision nous aide à identifier nos désirs mais pour cela le superviseur doit aussi éviter le piège du SSS dans lequel les participants l’entrainent facilement.
En cela, je pense que la supervision ne doit pas être un espace décisionnel, ce qui a été un peu le cas pour moi, dans cette situation, puisque l’intervenante m’a soutenue dans cette idée d’annuler la rencontre avec l’IME et la jeune fille. Si je peux me permettre une critique, je dirais que pour cette situation, l’instance de supervision m’a peu aidée car elle m’a confortée dans ma position éducative plutôt que m’inviter à la questionner, à la mettre au travail, à me décaler, à créer du mouvement en interrogeant ma position transférentielle avec cette jeune fille.
J’ai l’intuition que Sarah va peut-être faire l’expérience, avec ce projet de famille accueillante, qu’elle est comme chacun d’entre nous, soumise au manque (pour l’instant celui de ses parents) et que cela va peut-être l’amener progressivement à être moins dans la plainte et peut être plus dans son désir.
Certainement dans la position éducative qui était la mienne je voulais « brûler des étapes et aller trop vite ».
Il faut souvent entendre la plainte du sujet (et parfois pendant longtemps comme dans une cure analytique) avant qu’émerge autre chose autour du manque, puis du désir.
Laisser le temps de la maturation de l’autre, ne pas répondre en SSS dans l’urgence de ce qui nous apparait comme une demande, est parfois une position difficile à tenir. C’est cette idée que pour amener l’autre à bouger, à trouver ses propres réponses, à désirer, il faut lui laisser la place et le temps et accepter « d’occuper cette place vide » qui permet le mouvement.
5-Comment faire émerger le désir chez l’autre : accepter d’occuper une place
vide :
Pour exemple, lorsque j’avais soumis le récit de Sarah comme idée de départ de ma monographie à Mr Rouzel, comme je l’ai déjà dit, il m’avait renvoyé à la question du désir mais sans développer plus cette idée. Je me souviens très bien de ma réaction à la lecture de son message : puisque lui, semble avoir perçu, voire compris en quoi mon désir est engagé, puisqu’il sait (SSS) pourquoi il ne me le dit pas ? Sous-entendu, cela m’éviterait de chercher !!
Et pourtant, c’est grâce à cette question rester sans réponse, me laissant face à une forme de frustration, que cette situation a cheminé, que je me suis mis en recherche, en mouvement, sans vraiment en avoir conscience. C’est cette place restée vide qui m’a permis de trouver, de créer, une position éducative qui me convient, qui m’apparait plus adaptée, plus porteuse et je l’espère plus aidante pour Sarah.
Le professionnel doit renoncer à l’illusion qu’il va pouvoir éviter la castration de l’autre. Au contraire lui laisser faire cette expérience est la seule façon de l’amener à désirer, à créer...
P .De Neuteur49 parle du désir du psychanalyste en ces termes : « il doit : Jouer avec la mort, jouer avec le mort, jouer le mort ».
Il fait ici référence au séminaire de Lacan sur « l’Ethique de la psychanalyse »50 et précise que « l’analyste ne devait être ni pur, ni saint, ni le meilleur : il doit simplement être capable d’offrir sa place comme place vacante au désir du patient, pour qu’il se réalise comme désir de l’Autre. »… , C’est cette place vide qui va permettre le mouvement, le superviseur ou le travailleur social n’est pas le Sujet Supposé Savoir, il est plutôt celui qui « favorise la lumière » (super-viseur), pour cela il faut d’abord qu’il accepte pour lui, l’idée d’être manquant, pas tout, castrer, coupé.
6- « Etre découpé en pleine lumière » :
Je voudrais à nouveau faire le récit rapide d’une instance de régulation vécue lors de la troisième semaine de formation, et qui m’a permis par la suite de définir comment j’envisageais la place du superviseur pour moi.
Lors de cette instance, chacun est invité à s’exprimer sur « où il en est dans cette formation ». Toujours en lien avec la question de mon désir mais aussi à la lumière de ce que nous avons abordé toute la semaine de formation, je fais part de ma crainte de ne pas arriver à me soustraire au piège du Sujet Supposé Savoir(SSS). J’interroge à nouveau mon désir. Et si, finalement mon désir de faire cette formation n’était pas celui d’occuper cette place de SSS… Je fais le lien avec ma place dans ma famille, car je suis la troisième et dernière enfant de la fratrie. J’ai fait le choix (inconscient à l’époque) d’occuper une place discrète, dans l’ombre. J’exprime la crainte que mon désir, aujourd’hui, à travers la fonction de superviseur soit celui « d’occuper une place en pleine lumière ». L’intervenante entendra : « découper une place en pleine lumière », ce à quoi je répondrais spontanément : c’est encore pire !! .
Elle me demande que m’évoque cette expression. J’évoque alors l’image du superviseur tenant une place dans la lumière et qui se découpe sur un fond obscur comme entouré d’un halo de lumière !! .
Plusieurs participants exprimeront à leur tour quelle image cela évoque pour eux. Je retiens notamment celle des vitraux dans les églises qui mettent en scène des personnages de l’histoire Sainte et qui permettent également de faire rentrer la lumière dans l’église sombre.
Finalement, l’intervenante me rassure en me disant que le fait de pouvoir formuler (nommer par la parole) cette crainte d’être attirée dans cette place de SSS, avec toute la jouissance qui va avec, c’est déjà s’en défaire un peu. Je comprends comme nous le disons souvent dans notre vocabulaire éducatif que ce qui est mis en mots risque moins d’être mis en actes. Comme je l’ai écrit au début de ce travail, la parole vient symboliser, elle vient faire tiers entre l’imaginaire et le réel. A l’issue de mon intervention, je garderai cette définition singulière et originale du superviseur comme celui qui est « découpé en pleine lumière ». Cette expression me permet finalement de composer une place du superviseur qui me correspond. En effet le superviseur occupe une place, une place qui devrait permettre de voir d’en haut (super- vision) ou autrement, d’éclairer, de sortir de l’obscurité, mais pour cela il faut que le superviseur ait lui-même fait l’expérience qu’il est castré, coupé, manquant, ou encore pour reprendre l’expression de l’intervenante « découpé » (pas tout …).
Ainsi, cela me permet de faire coexister mon désir de prendre une place de superviseur tout en sachant que je ne serai pas « Super » Viseur et je resterai pour toujours et à jamais, castrée, « découpée » et que je n’atteindrai jamais cette complétude originelle, cette jouissance totale.
Comme le disait Lacan à propos du psychanalyste, le superviseur : « joue le jeu du mort avec ce petit autre qui est en lui ». Autrement dit, il doit avoir repéré, identifié ce qui concerne son désir pour pouvoir le mettre « au point mort ». Le désir d’être superviseur et le désir du superviseur sont deux choses qui doivent être différentes, car sinon le danger serait de se prendre pour la place, ce qui est diffèrent d’occuper la place qui permet le mouvement.
Une fois de plus, pour rester dans cette place qui permet le mouvement et/ou le désir chez l’autre, le superviseur à lui aussi besoin d’identifier son désir et dans quoi il peut être entrainé, coincé, à quelle place on l’attend …
7-Quand le désir du superviseur se trouve à son tour malmené ou fragilisé :
La supervision du superviseur (individuelle ou collective) est donc elle aussi une condition pour que le désir, le mouvement soit soutenu. Identifier son désir (à l’œuvre dans le transfert), c’est permettre aux sujets que nous accompagnons d’accueillir le leur.
Il faut que le superviseur « se donne les moyens de mettre au travail sa relation à ce point tiers, point de nouage du transfert, le SSS, pour s’y mettre à distance, la bonne distance comme l’indique Winnicott. »51 Le « soutien » de celui qui « soutient » apparait indispensable. « L’analyse de l’analyste doit avoir été menée assez loin vers ce désir « restructuré », « assoupli » ou encore « averti » de son propre désir inconscient, ce qui lui permet de laisser suffisamment de place au désir de son analysant afin qu’il puise se déployer dans la cure dans toutes ses dimensions d’amour, de désir comme d’agressivité et de haine. »52
Conclusion :
Cette formation et ce travail d’écriture ont eu la même fonction pour moi que ce que j’ai tenté d’exposer dans cette monographie, à savoir : comment soutenir son désir souvent inconscient et/ou imaginaire (l’image que l’on en a) face aux exigences de la réalité, et à l’épreuve de la relation à l’Autre. Parler, comme le proposent les espaces de supervision ou écrire nous permet de sortir de nos illusions et de symboliser le lien à l’Autre. La supervision est le lieu qui nous permet d’identifier notre désir « englué » dans les nouages du transfert et ainsi de pouvoir faire une place au désir des personnes que nous accompagnons. Elle soutient notre désir et nous permet de maintenir notre engagement, et notre capacité créative.
J’ai établi très régulièrement tout au long de ce travail un lien étroit entre la supervision et la psychanalyse, plus précisément la place de l’analyste au cours de la cure analytique. En effet « la place vide » que doit occuper le superviseur et celle de l’analyste, est proche, en ce sens qu’elle permet d’aider le sujet à identifier son désir et le soutenir.
« La psychanalyse c’est guérir le sujet des illusions qui le retiennent sur la voie de son désir ».53 Cette question du désir a été mon moteur tout au long de cet écrit et il me semble être une approche intéressante dans le travail de soutien des travailleurs sociaux en supervision.
53J- Lacan BIBLIOGRAPHIE :
Claude Allione, La part du rêve dans les institutions, Encre marine, novembre 2010
Roland Chemama, Christiane Lacôte-Destribats, Bernard Vandermersch, Le
métier de psychanalyste, Erès, Humus, décembre 2015 Cristian Colbeaux, « De La jouissance », Actualité du malaise 2, néolibéralisme et jouissance IV, 2012
Dominique Corpelet, travail social, Radio libertaire-émission du 16 Mai 2014 consacrée à l’accueil des sans-abris
Michel Dethy, Introduction à la psychanalyse de Lacan, Chronique Sociale,1991
Jeannine Duval-Héraudet, L’analyse de la pratique à quoi ça sert ? Erès, octobre 2015
Dzana Carlo et Greiner Georges(dir), Parents-Professionnels à l’épreuve de la rencontre, Editions Eres, 2003.P170.
Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats, idées, problèmes, PUF,1985
Pascal Quignard, Tous les matins du monde, Folio, avril 2017
J. Lacan, « Séminaire des fondements de la psychanalyse », séance du 22 avril 1964
J. Lacan, « l’Ethique de la psychanalyse », leçon du 22 juin 1960
J. Lacan, « l’envers de la psychanalyse », Séminaire 1969
Jean-Pierre Lebrun, la Perversion ordinaire, Denoël,2007
Claire Lecoeur (collectif associatif Le Lien), Pratiques d’accompagnement de personnes Handicapées, Le temps qu’il faut, l’Harmattan, août 2017
Patrick De Neuter, « que doit être un désir du psychanalyste pour qu’il opère de façon correcte », le Bulletin Freudien n°48, Septembre 2006
Joseph Rouzel, « il n’y a que ça le lien social », Montpellier le 16 mars 2011 Joseph Rouzel, La supervision d’équipes en travail social, Dunod, septembre 2015
Joseph Rouzel, La posture du superviseur, Erès, avril 2017
Joseph Rouzel, le transfert dans la relation éducative, Dunod, Janvier 2017
Notes
- Psychasoc : Institut Européen Psychanalyse et Travail Social
- Christian Colbeaux, « De la jouissance », Actualité du malaise 2, néolibéralisme et jouissance, IV,2012
- Michel Dethy, Introduction à la psychanalyse de Lacan, Chronique Sociale,1991 34Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » in Résultats, idées, problèmes, PUF,1985
- Joseph Rouzel, « il n’y a que ça, le lien social », Montpellier le 16 mars 2011
- Joseph Rouzel, « il n’y a que ça le lien social », Montpellier le 16 mars 2011 38Michel Dethy, Introduction à la psychanalyse de Lacan, Chronique Sociale,1991
- Joseph Rouzel, « il n’y a que ça le lien social », Montpellier le 16 mars 2011
- Jean-Pierre Lebrun, la Perversion ordinaire, Denoël,2007
- Wikipédia : Le transfert
- Lacan : « l’envers de la psychanalyse » Séminaire 1969
- Dominique Corpelet travail social, Radio libertaire-émission du 16 Mai 2014 consacrée à l’accueil des sans-abris
- Dzana Carlo et Greiner Georges(dir). Parents-Professionnels à l’épreuve de la rencontre. Editions Eres, 2003.P170.
- Joseph Rouzel, La supervision d’équipes en travail social, Dunod,2015
- Pascal Quignard, Tous les matins du monde, Folio, avril 2017
- J. Lacan Séminaire des fondements de la psychanalyse, séance du 22 avril 1964
- Wikipédia : Le transfert
- Patrick De Neuteur, « Que doit être un désir du psychanalyste pour qu’il opère de façon correcte » ? Le Bulletin Freudien n° 48, Septembre 2006
- J. Lacan, « l’Ethique de la psychanalyse », leçon du 22 juin 1960
- Joseph Rouzel, La supervision d’équipes en travail social, Dunod, septembre 2015
- Patrick De Neuter, « que doit être un désir du psychanalyste pour qu’il opère de façon correcte », le Bulletin Freudien n°48, Septembre 2006
Citer ce texte
Collectif d'auteurs, « Monographies de la XXVIIIe promotion de superviseurs », Psychasoc, 6 juillet 2018. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/MONOGRAPHIES-DE-LA-XXVIII-eme-PROMOTION-DE-SUPERVISEURS (consulté le …).