Monographies superviseurs. XX ème promo. Paris juin 2015.
On trouvera ici quelques monographies issues du travail de la XX ème promotion de superviseurs qui s'est déroulée en 2014-2015 à Paris.
Monographies. Promo XX. Paris, juin 2015
(Je n’ai pu publier que les monographies que j’ai reçues à la date prévue. Publication en l’état. La diversité des logiciels utilisés ne permettant pas une harmonisation)
• Joseph ROUZEL, Introduction • Christiane LE DOUTE, Tenir supervision: un exercice d’équilibriste • Jean-Luc POUPAT, Qu’est-ce que je fous là? • Marc FOUILLES, De quoi j’memmèle? • Clotilde PERREVE, Tombe, Instance Clinique et nunc Monographie
Message sur ma messagerie Internet. Quelques jours pour sauver les baleines. La flotte baleinière islandaise est sur le point d’appareiller pour chasser et tuer 150 rorquals communs, une espèce menacée.
Je viens d’enterrer ma mère, morte d’une négligence dans une maison de retraite. Déshydratation, puis coma, puis réhydratation forcée, puis œdème des poumons, puis acharnement thérapeutique etc On veut sauver les baleines, et on ne s’occupe guère de cette espèce en voie de disparition, l’espèce humaine. On a industrialisé autant la naissance que les derniers moments de vie.
Je sais bien les conditions de travail dans ces mouroirs. Je n’en veux pas au personnel. Une surveillante de nuit pour 80 personnes âgées c’est inacceptable. SOS médecin qui ne se déplace pas, manque de coordination avec l’hôpital, des protocoles de plus en plus aberrants qui finissent par prendre les patients pour des choses etc…
Pourquoi planter d’emblée une scène aussi dramatique pour amorcer cette journée de soutenance, me direz-vous ?
On me demande souvent à quoi ça sert la supervision ou l’analyse des pratiques… Je crois que ça sert avant tout - malgré les conditions de travail qui se dégradent de jour en jour - à maintenir le cap sur l’humain. Permettre aux soignants, aux travailleurs sociaux, aux enseignants de mettre en paroles ce qui les affecte profondément dans l’accompagnement des sujets qui souffrent, ça remet chacun à sa place. Des humains accompagnant d’autres humains. Les superviseurs sont partie prenante de cette chaîne de compagnonnage. C’est ce qu’avait inventé Mikael Balint avec ses fameux groupes de parole.
Cependant il n’y a pas de super-vision. C’est une illusion que celle qui ferait croire que l’on puisse se placer au-dessus d’autrui, en surplomb, pour mieux voir. En fait le travail de superviseur exige de sortir du champ du regard, qui fut et reste encore en grande partie le point d’aliénation de la clinique, pour se déplacer vers le champ de la parole et du langage.
Ce déplacement n’a rien de super, il ne fait pas de celle ou celui qui occupe cette place, et l’incarne, un être supérieur. L’incarner au sens où il faut bien l’avoir dans la peau, dans la carne, dans la viande, cette place là pour que ça se mette à vivre, sans quoi on aurait à faire à un automate.
Il y a donc un double repérage en jeu. Tout d’abord repérer la place en tant que telle. Si la fonction de superviseur, paradoxalement, oblige à se transporter de la vision à la parole, l’officiant, si j’ose dire, joue le role de garant de la parole de chacun dans le groupe. La parole doit pouvoir se déployer dans toutes ses composantes: matière signifiante qui entraîne ses effloraisons de sens et significations; mais aussi matière sonore, matière d’expression – je dirai même d’excrétion - du corps. Bref, les mots et la voix sont à prendre en compte comme ligne d’horizon d’un sujet qui ne se sait pas, mais qui se mi-dit, à mots couverts, à mots tus, à mots perdus. De cette place, comme place d’exception, - ce qui n’implique surtout pas que le superviseur se prenne pour un être exceptionnel -, il a le devoir de former un cercle, d’organiser un rituel (les 3 temps de l’IC par exemple), de garantir un cadre et de le maintenir, afin que la parole, dans toute son étrangeté, jaillissse. Pas n’importe quelle parole. Ça n’est pas le café du commerce! Mais une parole qui transporte, tranfère, ce qu’un professionnel, à son corps défendant, à pu engager de plus profond en nouant une relation à un dit “usager”.
Le deuxième repérage consiste à s’y mettre dans cette fonction, à s’y coller, à l’endosser. C’est ce que la formation aura permis à chacun: d’en faire l’épreuve. On dit souvent que l’habit ne fait pas le moine. C’est faux. S’habiller de la défroque de superviseur, se plier à l’exigence du signifiant, produit la fonction. Bref, comme l’énonce le biologiste Jean-Baptiste de Lamarck, repris par Darwin, la fonction crée l’organe.
Celles et ceux qui ont généreusement accepté de rendre public ici leurs travaux donnent donc à lire ce qui les a soutenu dans cette épreuve, et comment ils peuvent se soutenir de ce qui les a déplacé. Car les textes que l’on va accueillir témoignent là aussi d’un déplacement, de l’oralité de la parole à l’écriture, de la matière vocale à la matière graphique de la monographie, puis de l’écriture à nouveau à la parole lors de la soutenance. C’est un mouvement incessant. C’est dans ces écarts que l’on peut juger de ce qu’il en reste de cette mise à l’épreuve.
Déplacement à travers un filet, le filet du langage toutes mailles tendues. Et l’on verra bien ce que retient le filet pour chacun, poisson d’or ou poisson d’argent, poisson volant ou poisson de fond. Les grecs anciens nommaiennt ce travail : crisis, passage au crible. Ça nous arrive sous la forme de : crise. Ce que vous allez lire ce sont les scories, les rebuts, voir les rébus, qui témoignent de l’usinage intérieur de chacun lors de ce cheminement sur deux années de formation. On peut voir ce que cette mise en forme - gestaltung disent les allemands - a produit. Un peu comme les copaux qui tombent de l’établi du menuisier constituent les traces, du travail lui-même et de l’ouvrier dans ce qui le travaille.
Joseph Rouzel, Paris 1er juillet 2015
Le Doute Christiane TENIR1 SUPERVISION : Un exercice d'équilibriste... Monographie pour la certification de superviseur d’équipes de travailleurs sociaux 2014/2015 Promotion XX Institut Européen de Psychanalyse et Travail Social
J'emprunte cette « formule » à Alexandre LHOTELIER – Tenir conseil – pour lequel conseiller est avant tout un acte créatif., 1 une élaboration commune qui ne saurait se limiter à donner des conseils...
SOMMAIRE
Avant propos : « Je n'ai pas « Échoué » à Psychasoc par hasard » Préambule : « Chagrin d'école et effet de parole sur un destin professionnel »
Une expérience de groupe auprès de jeunes en insertion : prémices d'un travail
aveugle sur la parole ?
Un changement de cap : « Mes premiers pas sans trop le savoir dans la supervision »
Ce que parler veut dire : « Retour aux fondamentaux »
Une histoire de supervision
•
L'analyse de la demande
•
Généalogie de l'établissement
- Une interrogation : supervision d'équipe, régulation d'équipe, tout cela à la fois ?
Des récits où l'on entre dans le vif du sujet • Castration, frustration à tous les étages
•
✗ La place d'exception discutée
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✗ Un rappel au cadre
✗ Une parole manquante
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La valeur de la parole et ses effets
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De l'ouverture à l'obstruction de la parole
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Analyse
• Mal être des cadres en recherche de légitimité
•
✗ A l'écoute des éprouvés
•
✗ L'élément vide à l'élément plein
•
✗ Le holding du holding
Conclusion
Avant propos Je n'ai pas « Échoué » à Psychasoc par hasard
Recherchant une formation à réaliser dans le cadre mes droits au DIF, je me suis ( un peu par « hasard »2) intéressée au site internet de Psychasoc.
Les textes, la référence à la psychanalyse et à la psychothérapie institutionnelle ont poussé plus loin ma curiosité et me voici à Psychasoc.
Je voulais que cette formation me soit « utile » professionnellement parlant, suscite mon intérêt, comble mon envie d’apprendre, de savoir. Je voulais joindre l’utile à l’agréable. Donc un savoir qui me nourrisse de nouvelles connaissances et de sens. Depuis le début il s’agit d’une énigme - quelque chose qui durant, pendant la formation -, à laquelle nous aurions été confrontés. Quelque chose qui viendrait nous questionner. J’entreprends l’écriture de cette monographie en l’absence d’énigme...du moins je le crois... Je rencontre quelques difficultés à comprendre la consigne donnée...en soi cette difficulté est un éprouvé. J'échoue contre un écueil : le savoir, le vouloir tout comprendre. Durant ces quatre semaines de formation mes fantômes de la peur, du doute, de ne rien savoir, en comprendre sont réapparus. Mon rapport au savoir a été encore mis à rude épreuve. La sensation d'être vide, de ne rien savoir, de ne pas comprendre me questionnent. Mais quel est donc ce manque à être ?
Si la tentative à cette réponse s'inscrit dans une autre instance, elle traverse aussi que je le veuille ou non cette formation. L'écriture de cette monographie me plonge également dans cet abîme...
Je débute par une parole qui je crois a « compté » dans mon destin professionnel – une parole qui date, qui fait date -, ce qui me conduit à m'interroger sur le pouvoir de cette parole en tant qu'elle semble intemporelle mais aussi (un temps pour elle ). Puis cette parole va en quelque sorte me poursuivre puisque je décide d'en faire un métier (travailler avec ce médium) que j'exerce à l'aveugle pendant un long moment (en tant que conseillère d'insertion puis plus-tard en tant que psychologue), avant de m'y pencher vraiment afin de vouloir cerner d'un peu plu près, ce que parler veut dire. Un peu comme un cercle concentrique, je tente de m'approcher au plus près de ce noyau de vérité qu'est l'acte de parler.
Et c'est sans doute cette expérience de supervision, conduite au moment de cette formation à psychasoc, qui me rapproche le plus de cette « vérité », mais que je ne parviendrai qu'à border tout au plus. J'ai côtoyé et traversé un certain nombre d'éprouvés : la surprise, la peur, la colère, le silence, la résistance...
Bien qu'au fond de moi-même je ne crois pas au non hasard
Notes
En préambule
Chagrin d''école3 et effet de parole sur un destin professionnel
N'étant pas destinée à devenir...une bonne élève...je ne leur paraissais peu armée pour durer....J'étais donc destinée à être celle qui veillerait auprès d'eux lorsqu'ils seraient vieux...Tels furent les propos de mon père au vue de mes effondrements répétés face à « mes mauvaises notes ». J'ai vécu la solitude et la honte de celle qui ne comprend pas et à qui on ne prend déjà plus la peine d'expliquer...
Mais à ma grande surprise c'est la réaction de ma mère qui m'a « sauvée » de ce destin, mère qui au demeurant s'exprimait peu sur le sujet (ayant elle-même vécu les humiliations répétées d'une scolarité oh combien douloureuse) mais qui pour le coup est venue à ma rescousse en s'offusquant auprès de mon père de ces dites paroles. Je ne me souviens plus de ses paroles exactes, mais son positionnement, sa posture ce jour-là ont peut-être été déterminants pour la suite de mon parcours professionnel. D'échecs en échecs j'ai tenté de gravir les montagnes d'un certain savoir, j'ai souvent glissé, me suis découragée, puis à la force de la rage, j'ai repris mon ascension... Et c'est grâce à quelques rencontres heureuses, à ces quelques Grands Autres, à ces enseignants, que j'ai pu sortir des voies de garage – que l'on nommait à cette époque les classes de transition et il était très rare que l'on puisse passer le pont. J'ai par conséquent eu de la chance d'avoir pu faire cette traversée.
Par la suite, la formation continue m'a ouvert ses portes de la connaissance, d'un certain savoir que je qualifierai de praxis. Là encore j'ai fait de belles rencontres, déterminantes, « soutenantes », engageantes.
On m'a souvent demandé « Mais jusqu'où vas-tu aller ainsi, après quoi cours-tu ? » A l'époque je ne savais que répondre. J'ignorai que le moteur issu du manque se nommait le désir, la course effrénée après cet objet a.
Les bonnes rencontres que j'ai pu faire au cours de mon parcours scolaire et professionnel ont relancé mon désir d'apprendre, de savoir. Ces Autres bonnes rencontres réalisées au cours de cette formation à Pychasoc m'incitent tout autant à vouloir comprendre, cerner au plus près la fonction de superviseur, qu'elles me renvoient à mes insuffisances, à mes manques. D'où cet abîme en face duquel je me trouve, ne sachant par quel bout prendre la chose, mesurant ce qui me sépare de ce qu'il y a à comprendre et d'où je pars... Je ne pars de rien certes, il faut à la fois consentir à ne pas tout savoir, tout autant qu'il ne faut pas refuser d'en savoir quelque chose.
Tout comme Daniel Pennac j'ai le doute ravageur....
J'emprunte ici à Daniel Pennac l'un de ses titres de Roman – Prix Renaudot 2007. Je découvre ce roman par hasard parmi les quelques monographies que j'ai pu consulter, lesquelles me renvoient au texte de Joseph Rouzel – Chagrin d'école à la lecture de la psychanalyse 3
J. Rouzel souligne « L' être humain parce qu'il est être de parole « parlêtre » est soumis de structure à cet impossible à tout dire, tout faire, tout être, tout SAVOIR 4». Alors saurais-je faire ce pas de côté en consentant à ne pas tout savoir, tout en comprendre, pour savoir écouter : attendre l'imprévu, l'inattendu dans le cadre de la supervision ? « Accepter de perdre le savoir pour faire émerger le « savoir dit insu »5. Une première expérience de groupe intitulé « Espace de parole et d'accompagnement de projets » auprès de jeunes en insertion est le point de départ de cette monographie. Cette expérience m'a éprouvée, questionnée. Ce fut une découverte intéressante, difficile, enrichissante.
Les différentes instances que j'ai conduites par la suite, avec et pour la parole s'ancrent dans cette première expérience. Avoir « éprouvé » l'animation de ce type de groupes sans toujours y cerner les tenants et les aboutissants, m'a servi malgré tout de tremplin pour mes premiers apprentissages dans l'exercice de la parole en groupe.
Cette monographie est pour moi l'occasion de faire retour sur cette expérience que j'avais « enfouie », de dépasser en quelque sorte cet « inachevé ».
Une expérience de groupes auprès de jeunes en insertion : prémices d'un travail aveugle sur la parole
Durant dix ans, j'ai animé de nombreux groupes de parole auprès des jeunes en insertion. Groupes dont l’objectif visait le développement de leur potentiel d'autonomie par l'appropriation d'un espace de parole. Il s'agissait de sessions (s'échelonnant sur un mois parfois davantage) où nous invitions les jeunes en recherche d'emploi à occuper l'espace, à émettre le plus possible leur choix mais aussi à pouvoir y exercer leur responsabilité. Nous partions du postulat que sans liberté ils ne pouvaient exercer leur responsabilité. L'animation de ces groupes débutait par un photo-langage dont le but était d'établir la confiance dans le groupe et ainsi y favoriser la communication entre les participants. Puis à l'issue de cette première étape nous remettions « symboliquement » au groupe cet espace de parole en leur indiquant qu'il leur appartenait de l'occuper avec leurs projets, leurs souhaits. Nous nommions ceci – le vide institutionnel. Une fois cette « consigne » énoncée nous nous taisions afin de libérer l'espace et permettre à la parole de circuler. Ce moment clef de la démarche prétendait faire advenir la parole du sujet désirant, il « pointait » aussi la difficulté de ces jeunes à faire face à leur capacité à se projeter. Ce silence était vécu de manière pesante (par les jeunes mais également par nous les animateurs) car il renvoyait chacun à son « vide ». Ce point de « vacuité » s'il en était, déclenchait un peu mécaniquement je dois dire, une séance de régulation conduite par des collègues ( n'intervenant pas sur le groupe ) orientant le travail sur les histoires de vie. Afin de ne pas tenir « symboliquement » la place du savoir, du maître, nous nous impliquions également au moment du photo-langage et lors des histoires de vie. Nous supposions que cette implication suffisait à réduire, à effacer cette place de maître, seul devait subsister le décalage de savoir.
Ainsi chaque jeune était invité, encouragé par les encadrants, à relater son histoire de vie et en faire un outil d'élaboration et de compréhension de ses difficultés6. Chaque jeune allait inscrire sur un tableau son génogramme, seul dans un premier temps puis aidé de chaque membre du groupe: il le complétait à partir des questions, des observations. Il s'agissait d'une élaboration individuelle suscitée et créée par le groupe. Nous prenions à ce moment-là la mesure de leurs difficultés et les conditions de vie auxquelles ils étaient confrontés.7 Un second postulat résidait dans l'obstacle que pouvaient constituer les déterminants de leurs histoires de vie (toutes aussi chaotiques les unes que les autres) dans leur démarche d'insertion sociale et professionnelle. De manière concomitante nous invitions ces jeunes à gérer leur organisation de groupe (horaires, intendance etc...). Ils apprenaient ainsi la négociation et les difficultés qui en résultaient : la gestion d'un budget (pour certains c'était l'occasion de retravailler in situ des opérations mathématiques), d'oser téléphoner par exemple. Puis venait le temps des démarches professionnelles (choix professionnels, négociation d'un emploi etc...).
Nous utilisions ce que l'on appelle un génogramme (une sorte de généalogie de la famille)
Je crois avoir réellement découvert à cette période un autre « monde ». L'écoute de ces histoires individuelles m'a « éduquée », véritablement enseigné sur les drames de la vie humaine et leurs conséquences sur la dynamique psychique du sujet. Dès lors comment faire fi de cette réalité dans l'accompagnement d'une démarche d'insertion sociale et professionnelle de ces sujets.
Pour trouver du travail, il fallait déjà à cette période beaucoup d’énergie psychique et du courage pour affronter les exigences diverses et variées des employeurs. L’absence de qualification, le manque d’argent pour engager un permis, l'absence de soutien familial représentaient autant d'obstacles pour ces jeunes, venus chercher quelques clés pour entrouvrir la porte d'un certain a-venir, ou simplement essayer d'advenir. De cette dynamique ainsi constituée ces jeunes pouvaient alors trouver appui et ressources pour leurs démarches.
Ces espaces de parole - visant à permettre à des jeunes de faire valoir leur statut de Sujet désirant et non d’en faire des objets à s’insérer coûte que coûte dans tous types d’emploi ou de stage « parking », furent à cette période beaucoup critiqués (l'animation de ce type de groupe étant du domaine réservé des psychologues). La séquence relative aux histoires de vie en formation était assimilée à de la thérapie. En outre l'instauration de ce que nous nommions le vide institutionnel faisait aussi de la part de nos « détracteurs » l'objet de vives critiques8 considérant qu'il y avait un danger à mettre ces jeunes face à leur difficulté à se projeter. Le cadre de notre intervention était à ce niveau questionné. Il aurait certes pu déstabiliser certaines personnes. Cela ne s'est jamais produit. Pour autant j'ai renoncé à poursuivre ce type d'animation de groupe. Sans « rejeter » la totalité de la démarche je percevais confusément qu'il y avait quelque chose de l'ordre de la manipulation. Ces jeunes personnes en situation de vulnérabilité se retrouvaient à évoquer leur histoire de vie sans avoir vraiment choisi de le faire. Malgré cette réserve, de nombreuses situations ont pu être dénouées et l'accès à un emploi, ou à une formation se sont opérés de manière plus éclairée pour ces jeunes.
Cette expérience de groupe m'a fait prendre conscience de l'importance accordée à la parole du sujet : la parole comme outil, levier d'une démarche d'autonomie et permettant à ces jeunes personnes d'occuper une place de sujet désirant : « Ne pas prétendre savoir ce qui est bien pour un autre...décider à sa place.. »9.
Après re- lecture de cette expérience je mesure toute la nécessité d'être au clair avec son propre désir. Dans ce type de dispositif nous étions tantôt membres à part entière du groupe et tantôt animateurs. Sans prétendre vouloir établir une comparaison avec le dispositif de la supervision, je prends conscience qu'en occupant les deux places, nous ne favorisions pas la division nécessaire à l'énonciation du sujet.
Un premier questionnement : de l’ordre du refoulement ?
En écrivant cette histoire de travail, laquelle a tout de même durée dix ans, je m'interroge sur les raisons qui m'ont empêchée de la relater au cours de la formation. Je ne me suis pas autorisée à faire part de cette expérience qui m'a pourtant beaucoup marquée (et fait trace dans mon itinéraire professionnel), éprouvée pour le coup, et s'inscrivant au plus près de ce qui nous préoccupe au sein de cette formation : la parole Pourquoi ?
9 Je m'en étonne aujourd'hui en écrivant ces quelques lignes et je comprends mieux une certaine précipitation avec laquelle j'ai incarné le rôle de superviseur puis le choix de mon histoire de travail. Comme je l'ai déjà exprimé, lors de l'Instance Clinique, au moment où j'ai occupé la place de superviseur, je n'ai rien senti. Est-ce normal Docteur R ? Me suis-je 8
Ce vide n’excédait guère 10 minutes le temps pour les participants d'éprouver ce temps de vacuité et d'en faire son analyse. J. Rouzel entendue dire quand la majorité de mes collègues appréhendait d'occuper cette place. Je « ne me suis pas sentie » incarner cette place. Il en a été de même lors de ma présentation d'une histoire de travail. Je me suis lancée sans trop y réfléchir même si cette histoire concernait le sens de la parole.
Est-ce ma peur de revenir sur cette expérience « douloureuse » quoique riche d'enseignements, et la crainte d'y être encore aujourd'hui jugée qui ont muselé en quelques sortes ma parole ? « Si on a peur de parler par moments, c'est parce que l'on sait que la parole va nous entraîner dans quelque chose qui ne relève pas de notre maîtrise, la parole va nous faire dire des choses qu'on n'avait pas prévues ».10 J'ai donc quelque part râter cette prise de risque...
Il y aurait-il quelque danger à prendre la parole ? A la donner ? Quelle condition requise, quelle précaution ? Le cadre à lui-seul pourrait-il s'avérer suffisant ? Qu'implique l'acte de parler ?
Notes
- 5 C'est moi qui souligne SAVOIR « Chagrin d'école » de Daniel Pennac à la lecture de la Psychanalyse. Rouzel J. 8/09/2008
- Rouzel. J, La supervision en travail social – Dunod, Paris, 207
Un changement de cap et mes premiers pas « sans trop le savoir » dans la supervision
Cette expérience professionnelle m’a beaucoup éprouvée. J’y ai mis fin (aidé par des circonstances extérieures) et l’idée d’entreprendre un nouvel itinéraire professionnel s’est peu à peu fait jour.
En 2004, je décide d’entreprendre un cursus universitaire de psychologue clinicienne qui n’est pas sans lien avec cette expérience et les nombreuses critiques dont elle a fait l'objet. Lorsque j'entreprends ce cursus de psychologue clinicienne je suis à la recherche de légitimité pour travailler la parole, avec la parole.
« Forte » de cette légitimité je m'autorise à nouveau à proposer différents cadres où la parole est mise au travail : groupe de parole en psychiatrie auprès de patients, supervision des soignants, et plus récemment à l'université supervision des stages auprès des étudiants de Master 2 de psychologie clinique et pathologie du vieillissement ou encore la conduite de groupe de parole auprès de parents endeuillés et enfin une supervision entreprise pendant cette formation au sein d’un Ehpad.
Comme nous le suggère Joseph Rouzel, il en va du bricolage de chacun. Je me réfère de ces groupes de parole que j'ai précédemment conduits auprès des jeunes en insertion. Je sais notamment que le groupe est formateur, qu'il permet grâce à la confiance instaurée de libérer la parole, qu'il peut aussi être le vecteur d'une nouvelle dynamique enfin et surtout qu'il peut rompre l'isolement grâce à l'écho des différents témoignages. « Qu'il se passe certaines choses du fait que des sujets se regroupent, en termes de projections, d'émotions, de sensations, de représentations, d'affects, d'éprouvé, de ressentis, bref de vécu, on ne saurait le nier. Que chacun, du fait de la présence des autres, en soit affecté, c'est un fait certain. Mais le groupe hors la présence subjective, laquelle s'énonce du fait qu'un sujet « ça parle », ne saurait être pensé comme un égrégore ayant sa propre dynamique... »11. Mais ceci ne suffit pas il manque une autre dimension : je perçois confusément que la parole c'est plus que parler, se libérer, il s'agit d'un acte. « La parole unit et divise, telle est sa fonction. Elle unit puisqu'elle permet d'échanger à partir de mots qui circulent, mais elle divise aussi en assujettissant chaque parleur aux lois et distinctions introduites par le langage. La parole en ce sens est la mise en acte du langage par chaque sujet »12. Mes études universitaires si elles m’éclairent davantage sur ce que le travail de la parole implique : écoute bienveillante, empathie entre autres choses, elles me laissent néanmoins insatisfaite quant à ce que parler et écouter veulent dire : écouter quoi, qui et comment ? De quelle manière soutenir cet acte auprès des personnes ?
Ces différentes expériences et interrogations ne m'ont donc pas conduite par hasard à Psychasoc. Je suis venue y chercher la structuration d'un savoir autour de la parole à partir de la psychanalyse, un partage d'expériences, de la réassurance.
- 11. 11 Rouzel J La supervision d'équipes en travail social Dunod, Paris, 2007 p.34
- 12. 12 Rouzel . J Fonction et champ de la parole et du langage en travail social Texte 2/12/2004
J'y ai trouvé un certain savoir – celui qui se construit, se pense, se tricote et tout ceci avec la plus grande rigueur qui soit mais me renvoyant aussi à ma solitude dans l'acte de permettre cette parole, de la faire vivre...
Et c’est grâce à cette formation à Psychasoc que je m’autorise enfin à y mettre du mien afin d’y voir un peu plus clair et tenter de mettre au travail ce que parler veut dire.
Ce que parler veut dire : retour aux fondamentaux13 Parler c'est plus
que communiquer
Parler c'est plus que communiquer nous dit Allione « c'est un acte qui engage le sujet » et il précise « La parole est intimement liée à la fonction même du sujet, c'est-à-dire du sujet déterminé par la parole »14.
Pour ce même auteur le langage est un système, à la fois extérieur au sujet en tant que le langage existe préalablement au sujet, mais également intériorisé, devenu partie de soi en quelque sorte.
Lacan dans les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse nous enseigne « que avant toute formation du sujet, d'un sujet qui pense, qui s'y situe – ça compte, c'est compté, et dans ce compté, le comptant, déjà, y est. C'est ensuite seulement que le sujet a à s'y reconnaître, à s'y reconnaître comme comptant »15.
Avant même de parler, nous sommes parlés...(aliénés) inscrits dans un bain de langage et « plongé jusqu'au cou dans l'ordre du langage...et la seule liberté qu'on ait c'est de repérer à quoi on est assujetti.. ».16 Mais de quelle manière s'opère cet appareillage à l'ordre du langage ? Et qu'en advient-il du sujet ?
La « domestication » de la pulsion
A l'origine de l'homme, il y a la pulsion. Si l'animal se branche sans médiation sur son environnement pour survivre, il est en tout autre pour l'humain lequel a besoin du langage pour survivre. Ce serait en quelque sorte sa raison d'Être, ce qui nous fait sujet. Ce que Lacan nomme encore le parlêtre (cet appareillage à l'ordre du langage). Nous avons du renoncer à une perte, renoncer à une certaine jouissance au tout départ de la vie : nous séparer du corps maternel. Le nourrisson avant même qu'il soit en capacité de formuler une demande, reçoit de sa mère un certain nombre de satisfactions et en même temps « la nomination de cette satisfaction »17. C'est plus-tard qu'il lui faudra formuler une demande (parler) pour obtenir la satisfaction de ses besoins, une certaine jouissance. « C'est la langue de l'Autre, et d'abord de l'Autre présentifié par la mère, qui entre dans le corps du petit d'homme par effraction »18, nous dit encore Rouzel . « L'enfant se trouve assujetti aux signes d'un autre, qui se traduisent par des paroles, par des signifiants. Il est « irréductiblement inscrit dans l'univers du désir de l'Autre dans la mesure où il est captif des signifiants de l'Autre ».19
- 13. 13 Je m'inspire essentiellement des auteurs déjà cités : Allione, Lacan,Lebrun, Rouzel en particulier qui ont savamment rendu accessible une pensée complexe.
- 14. 14 Allione C. La haine de la parole p46
- 15. 15 Lacan . J Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – Texte établi par Jacques-Alain Miller, Éditions du Seuil, Février 1973
- 16. 16 Rouzel. J Fonction et champ de la parole et du langage en travail social – Texte Psychasoc 22/012/2004
- 17. 17 Allione C.
- 18. 18 Rouzel J. Il n'y a que ça, le lien social – Article Montpellier, Mas 2011
- 19. 19 Allione C, op. cit.
C'est à partir de ce trésor de signifiants, qualifiés par Lacan de A (Grand Autre) qui va permettre au petit d'homme d'advenir. Sachant qu'il lui échappera toujours quelque chose car parler relève d'une logique du manque.
C'est ainsi que le petit d'homme va être incité, encouragé à se saisir du langage afin de pouvoir formuler par lui-même une demande et non plus seulement attendre que l'on satisfasse ses besoins. « Il reçoit des objets venant le satisfaire, sans qu'il ait besoin de les demander et dont la trace psychique organisera ultérieurement son organisation pulsionnelle en tant que répétition de l'expérience de satisfaction »20.
Et c'est le fait de consentir à cette perte de jouissance (cette opération de séparation qui va conditionner notre entrée dans le langage : notre être « pulsion » va se « muer » en être désirant.
Nous sommes contraints de nous détacher de l'objet désiré pour regarder ailleurs. Cette séparation nous ouvre à de nouvelles promesses mais à jamais insatisfaites. Car l'objet désiré, ce que Lacan nomme l'objet a, objet cause du désir après lequel nous courons, n'existe pas. Nous courons après une illusion, à jamais accessible. Ainsi le langage est un substitut de la jouissance : en parlant nous cherchons en permanence à combler ce trou, cette perte, ce manque. Et la parole nous sert à représenter l'absence ; Ce dispositif symbolique que Lacan désigne du Nom-du-Père (nommer toute absence).
Mais plus on parle et plus on rate
On tente avec les mots de se représenter l'absence des choses et l'absence de soi « puisque le sujet, comme les choses qu'il désigne, n'apparaît jamais que représenté dans le langage : il fabrique des symboles pour donner la mesure de sa relation à soi-même, aux autres et au monde ».21 Joseph Rouzel nous indique que partant de l'étymologie du mot « parole » : parabole (en Grec ancien), on rate la cible. « Parler porte en soi dès l'origine, ce ratage constitutif de l'humaine condition. Parler consiste à évoquer en s'appuyant sur la richesse du langage, une énigme, celle d'un sujet. Plus on parle et plus on rate, et sans doute plus on se rate. Parler met en acte notre incomplétude, notre manque constitutif à savoir qu'au désir qui cause notre parole, aucun objet ne vient faire complétude. ». Accéder au langage implique de consentir à la perte (objet perdu incarné par le corps maternel), ce que Lacan nomme la séparation. Quitter l'aliénation pour nous distinguer d'autrui. « Parler c'est se faire naître », ce qui nous mobilise. Mais tenant compte des lois de la parole et du langage (tissées d'équivoques et de malentendus) « on ne sait pas vraiment ce qu'on dit... ». Puis poursuit Joseph Rouzel « Toute parole nous met en lien à la fois avec les significations inscrites dans le réseau social d'une langue, mais aussi avec le sens qu'évoque ces mots dans le corps ». » Seule l'écoute attentive des signifiants nous permettrait d'entendre ce niveau d'expression.».
Mais de quelle manière écoute – on les signifiants ? Comment faire pour se dégager du sens au tout départ de l'écoute ? Jusqu'alors pour moi la parole relevait en priorité du domaine du sens. Être à l'écoute des éprouvés, empathique etc...Alors qu'il convient d'être
- 20. 20 Allione C, La haine de la parole
- 21. 21 Rouzel J. Pouvoir, autorité, décision dans l'action sociale, Décembre 2009
d'abord à l'écoute des énoncés (écouter la matière même du langage qu'un sujet profère) et d'être attentif à l'énonciation, nous indique ce même auteur.
Charles Melman nous parle de « cavale du signifiant qui entretient le désir de « la chose » qui dès lors, manque. Les êtres qu nous aimons, les objets de satisfaction, sont des bouchons « du trou » ainsi ouvert dans notre monde par le langage, faute de cette chose dont il ne nous reste que le semblant. »22.
S'agissant des lois du langage Melman nous indique aussi que « Nous avons à faire à un système d'éléments – les signifiants – qui se renvoyant les uns aux autres, ne signifient rien en eux-mêmes ». Ils ont pour fonction de représenter le sujet. D'où la formule de Lacan « Le signifiant, c'est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». « Aucun objet ne sera donc susceptible de venir parfaitement combler et satisfaire le désir humain, tout comme aucun mot ne saurait être l'équivalent de la chose. Parler des lois du langage , c'est donc évidemment, se référer d'abord à la loi du symbolique, en tant que chaque élément du langage est le symbole de cette pure perte »23 Dans sa description phénoménologique de l'expérience analytique Lacan nous dit « que le donné de la loi de l'association libre est d'abord un langage : un signe complexe lorsque le psychanalyste le rapporte au sujet de la connaissance c'est-à-dire à la pensée du sujet. Quel rapport entre pensée et langage ?...où trouver la mesure commune aux deux termes de ce problème : l'unité dont le langage est le signe. Est-elle contenue dans le mot : le nom, le verbe ou bien l'adverbe. Dans l'épaisseur de son histoire ? Ou dans les mécanismes qui le forment phonétiquement ».
« Le psychanalyste pour ne pas détacher l'expérience du langage de la situation qu'elle implique, celle de l'interlocuteur, touche au fait simple que le langage avant de signifier quelque chose, signifie pour quelqu'un....Le psychanalyste par le seul fait qu'il est présent et qu'il écoute cet homme qui parle s'adresse à lui, et puisqu'il impose à son discours de ne rien vouloir dire, il y reste ce que cet homme veut lui dire ».
Il y aurait-il un peu de cela dans la supervision ? Permettre à tout un chacun, un à un d'être entendu, de s'entendre ?
- 22. 22 Charles Melman L 'homme sans gravité Denoël 2002 p.56
- 23. 23 Charles Melman L’homme sans gravité Denoël 2002 p 108
Une histoire de supervision
Une demande d'intervention en institution : dans quel but et avec quels
objectifs ?
Alors que j'entreprends cette formation à la supervision d'équipe, dans le même temps un de mes employeurs me fait part d'une demande d'intervention au sein d'un Ehpad24. Il a été sollicité par la Directrice Générale d'une Association gérant plusieurs établissements (Ehpad, Crèche, Service d'aide à domicile etc...) dont l'Ehpad en question, et au sein duquel un certain nombre de difficultés subsistent. Il semble s'agir d'un conflit (ce que Jean-Pierre Lebrun nomme un conflit d'autorité) entre les personnels (soignants en particulier) de la structure et leur hiérarchie.
J'accepte le principe d'une première prise de contact afin de cerner davantage la nature de la demande et voir si je me sens en capacité de mener ce type d'intervention. Soutenue par l'idée que j'allais entreprendre une formation à la supervision cela m'a encouragée et incitée à me projeter d'ores et déjà dans une éventuelle supervision. Mais sans doute un peu trop hâtivement.
Au cours de la seconde session de formation je suis contactée par la Directrice Générale de la dite association pour convenir d'une date de rencontre.
La Directrice Générale est assistée lors de cette seconde rencontre par la psychologue de l'Ehpad, seul cadre (non hiérarchique) encore en poste ; les autres cadres ayant démissionné ou été démis de leur fonction.
Toutes deux m'exposent les difficultés rencontrées au sein de l' établissement et me font part d'une équipe de travail « qui se cherche depuis l'ouverture... », dans les deux sens du terme : crise de confiance entre l'équipe de cadre et le reste du personnel d'une part, créant ainsi un climat de travail délétère, d'autre part, une équipe de cadre en souffrance qui ne parvient pas à « s'imposer » et se traduisant par un turnover important.
Lors de cette première rencontre je tente d'emmagasiner le maximum d'informations susceptibles de m'aider à y voir plus clair dans l'analyse de la demande ; point clef de l'intervention en supervision nous dit Joseph Rouzel.
Je crois comprendre qu'il s'agit d'une crise de confiance entre la hiérarchie et le reste du personnel (en particulier les soignants). Crise qui perdure depuis le départ du premier médecin coordonnateur.
Mais méfions-nous car la demande exprimée n’est jamais vraiment celle nommée, il en subsisterait une autre, à découvrir au cours des pérégrinations de la supervision, de la rencontre avec les parlêtres de ladite institution ?
Mais saurais-je identifier ce que recèle cette première demande ?
Toute demande met « en route » ce qu'on nomme en psychanalyse : le transfert. 25De quel sujet supposé savoir l'association pour laquelle je travaille fait-elle l'objet ? Saurais-je tenir à distance cette illusion : posséder le bon objet demandé ?
- 24. 24 Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes
- 25. 25 Rouzel J. Fonction et champ de la parole et du langage en travail social Texte Psychasoc. Décembre 2004
Généalogie de l’Établissement
L'établissement attend une troisième Direction (en quatre ans d'existence), il en est de même pour le médecin. Enfin la cadre infirmière (deuxième) est également en interrogation quant à la poursuite de son activité professionnelle au sein de la structure. Lors de cet entretien le médecin ayant été démis26 de ces fonctions est particulièrement cité. A cette période la majorité du personnel s'était alors mobilisée pour s'insurger contre cette décision (mouvement de grève, communication du conflit à l'extérieur etc.). Il est décrit comme un personnage ayant eu beaucoup d'influence sur l'équipe : parole prédominante, faisant autorité auprès de cette équipe.
Incarnait – il le bon objet susceptible de venir combler le manque de ses salariés en recherche de reconnaissance ?
La Directrice Générale souligne son manque de positionnement collégial au sein de l'équipe de cadres voire sa tendance à discréditer la parole des autres cadres auprès des équipes. Elle m'informe également d'un audit s'inscrivant dans le cadre d'une démarche qualité lequel a été conduit par un cabinet extérieur et au cours duquel chaque salarié a pu être entendu sur les difficultés rencontrées et les préconisations pour améliorer la situation. Seul, ce médecin a refusé d'y prendre part.
La Directrice Générale mentionne que lors de la restitution de cet audit,27 elle a pu constater chez certains salariés une moindre résistance au changement. Pour autant le climat dans l'établissement n'est pas serein et il convient de favoriser un meilleure coopération entre les équipes L'instabilité de l'équipe de cadres subsiste (turnover important), et ses décisions sont en permanence contestées, remettant ainsi en cause la légitimité du pouvoir. Ceci n'est pas sans rappeler le schéma de Jean-Pierre Lebrun emprunté à Lacan (refus du symbolique). J'interroge au cours de cette rencontre les lieux de communication au sein de cet Ehpad. Il s'avère qu'une réunion hebdomadaire animée par l'infirmière coordinatrice28 et réunissant l'ensemble du personnel de soins serait l'un des seuls lieux où « ça parle » et au sujet de ce que l'on nomme les Projets de vie des résidents. La psychologue, quant à elle, m'informe qu'elle a renoncé à participer aux réunions de transmission (lieu où sont échangées des informations succinctes au sujet de tel ou tel résident) afin de se protéger. Elle évoque avoir tenté de travailler avec et auprès des équipes mais en vain. Aujourd'hui elle a construit son espace de travail au sein du PASA,29 dans lequel elle dit « se réfugier » afin d'éviter une trop grande proximité d'avec l'équipe, qui selon elle refuse toutes préconisations et conseils30. La psychologue évoque les « mauvaises pratiques des équipes à la limite de la maltraitance... » et ses paroles sont empreintes de
- 26. 26 Ayant été fortement invité à se retirer, ce médecin a proféré un certain nombre de menaces « je vais vous le faire payer ». Il continue à intervenir au sein de cet Ets au titre de médecin expert auprès de certains résidents et fait partie de l'équipe de garde de médecins sur le secteur et susceptible d'intervenir à ce titre au sein de la résidence.
- 27. 27 Risques psychosociaux
- 28. 28 Infirmière coordinatrice qui fera part de sa difficulté à soutenir sa position et qui va la conduire à démissionner, peu après notre première séance de supervision.
- 29. 29 PASA : Pôle d'activités de soins adaptés pour des sujets âgés souffrants de pertes cognitives
- 30. 30 Je pense à cet instant, face aux propos de la psychologue qu'il y a peut-être trop de conseils et pas assez de soutien aux équipes.
jugement et de colère. Enfin elle constate que compte tenu du turnover au sein de l'équipe de cadres les réunions de travail sont rares voire inexistantes. Quelques tentatives ont été menées mais sans résultat.
Je pressens que le travail à en entreprendre va nécessiter un travail sur la parole pour que chacun se dise et tente de se reconnaître. Je propose d’orienter mon intervention vers un travail de supervision institutionnelle, clinique, régulation d'équipes ? A ce stade de mon analyse j’ai l’impression qu'il peut s'agir de tout cela à la fois. Et poussé par mon désir d’être en situation de supervision, ma réflexion est de courte durée.
La Directrice générale m’interpelle alors sur la manière dont j’envisage de conduire ce travail et les personnes concernées. Compte tenu de la problématique exposée : crise de confiance entre l’équipe de cadres et une majorité du personnel soignant, et l’absence de communication qui en découle, je suggère la participation d’un plus grand nombre et que celle-ci puisse être rendue obligatoire. Je me réfère (et m'accroche) à ce moment-là à la posture de Jacques Cabassut et à celle de Jeanne Lafont qui lors de leurs interventions respectives préconisaient à ce que le maximum de personnes soient présentes ; arguant du fait qu'un tel dispositif est financé par la structure et par conséquent fait partie intégrante du contrat de travail. Pour autant la décision de rendre cette participation obligatoire appartient à la direction. Je fais aussi l'hypothèse que la présence de l'ensemble du personnel peut fédérer une équipe qui « se cherche ».
Lorsque la Directrice générale m’informe alors du nombre de salariés concernés : soit environ 65 personnes, je prends d’autant plus la mesure de ce que je prétends engager. Et me sentant d'ores et déjà investie de la démarche et, par conséquent devant le fait accompli, j’improvise...et propose de constituer plusieurs groupes (10 personnes par groupe) afin de rendre possible la prise de parole. Étant donné la césure existante entre l’équipe de cadres et le reste du personnel, je suggère, afin de ne pas renforcer le clivage, que les cadres puissent se répartir dans les différents groupes qui se constitueront. La psychologue présente, accueille avec circonspection cette proposition, car dit-elle la distance avec le reste de l’équipe est vraiment importante : il y aurait un risque pour les cadres de se sentir isolés et d’y être particulièrement exposés. Je rappelle qu’il m’appartient en tant que superviseur de faire respecter la parole de tout un chacun et de veiller à ce que cette règle soit respectée. Aïe, aïe..je m'engage ou m'enfonce encore un peu plus.
J'invite à une seconde rencontre afin de laisser un temps de réflexion sur cette proposition d’intervention. D'ores et déjà La Directrice Générale y « adhère » et souhaite sa mise en œuvre au plus vite. Ne dois-je pas à cet instant me méfier d'une demande « SOS dépannage »31 émise dans un contexte de relative urgence et proche d'une recherche de régulation ? « comme une machine régulerait la pression ou la tension électrique en sorte qu'il n'y ait jamais de surchauffe ».32 Ma proposition est à quelques variantes près un copier/coller33 de la supervision telle que je l’ai vécue et comprise à Psychasoc : l’instance clinique avec ces trois temps. Quant au cadre je m’inspire des différents intervenants et plus particulièrement de Joseph Rouzel, de Jacques Cabassut et de Jeanne Lafont. Et forte de ces différents repères j’engage assez naïvement cette seconde rencontre.
- 31. 31 Rouzel J, La supervision d'équipe en travail social p.157
- 32. 32 Claude Allione, La part du rêve dans les institutions, Encre Marine, 2010
- 33. 33 Je ne suis pas au stade comme le préconise joseph Rouzel d'une certaine invention subjective, de la mise au point et du réglage d'un style mais plutôt dans une imitation stérile.
Lors de cette seconde rencontre, je suis surprise de l’absence de la Directrice Générale avec laquelle nous avions entrepris le travail d'analyse de la demande. Je m’en étonne auprès de la Directrice de l’Ehpad laquelle vient tout juste de prendre ses fonctions. Elle m’informe que la Directrice générale avait déjà donné son accord sur le principe et ce pour une durée de six mois ? Sont également présentes la psychologue ainsi que le médecin coordonnateur. Je rappelle ma proposition de supervision qui pourrait concerner l’ensemble du personnel (cadres et non cadres et tout type de métier confondu34). Je préconise le «hors piste..déplacer chacun de la place où il est (et où il se croit !) assigné à résidence. Dans ce déplacement, il s'agit d'introduire un mouvement, de restaurer des fluidités, d'ouvrir des voies de communication ».35 La psychologue et le médecin36 manifestent leur réticence quant à faire partie de ce travail au même titre que « les équipes ». Cela me donne un indice sur la manière dont l'équipe dans son ensemble fonctionne.
Je réitère ce que je crois avoir entendu lors de la précédente rencontre : pouvoir des soignants, paroles des cadres discréditées et la difficulté rencontrée pour constituer une équipe de cadres.Je souligne l’importance de l’instance clinique en tant que lieu garantissant la parole et l’écoute de tout un chacun. Malgré ce rappel ou cette tentative de réassurance (l’occasion de faire valoir sa parole), ma proposition est toujours perçue comme menaçante. Je laisse alors entrevoir une intervention spécifique pour les cadres. On évoque la constitution des groupes (maximum de 10 personnes par groupe et un groupe pour les cadres). Je laisse à l’appréciation de la Directrice la composition des groupes (liée en partie aux contraintes de planning). On évoque aussi le lieu. Celui où nous sommes réunis pour cette seconde rencontre me semble approprié (salle de réunion avec fauteuils) et réunissant les conditions de confidentialité (suffisamment excentré des lieux d’exercices professionnels habituels) pour tenter d'opérer un déplacement.
Nous nous quittons sur ces considérations et je laisse à nouveau un temps de réflexion avant la confirmation ou non d’un tel travail.
Quelques semaines plus-tard, la Directrice de l'Ehpad confirme l'intervention. Côté Ehpad je traite directement l'organisation de cette supervision avec elle. Du côté de mon employeur il me laisse l'initiative et la conduite de cette supervision, hormis les aspects conventionnels qu'il négocie lui-même avec la Direction Générale, estimant que cela relève de ses seules prérogatives.
Qu dire de ce dernier point ? Aura t 'il une influence sur le déroulement du travail ?
Notes
- 34 Le personnel soignant au sens large : agent d'entretien, personnel logistique, secrétaires, soignants.
- 35 Rouzel. J Le déplacement du psychanalyste en institution – Texte Psychasoc 08/2008
- 36 Il s'agit d'un femme.
Une interrogation
Supervision institutionnelle, supervision clinique, régulation d'équipe ? : tout
cela à la fois ?
A ce stade du travail je m'interroge sur la commande et l'analyse de cette demande institutionnelle : supervision, régulation, groupe de parole. ? Cette demande a été formulée à mon Directeur par la Directrice Générale de l'Association gérant entre autres cet Ehpad, relayée par moi auprès de cette Directrice Générale puis déléguée ensuite à la Directrice de l'établissement. Quels effets et incidence sur la mise en pratique de la commande/demande d'intervention ? N'aurai-je pas dû prendre davantage de précautions37 et m'étonner plus en avant de l'absence de la Directrice Générale à la seconde rencontre ?
Je comprends que cette dernière ait souhaité une appropriation de la demande par sa nouvelle directrice d'Ehpad. Mais dans l'intervalle quelle information a été donnée sur le contenu de nos premiers échanges ?
Pourtant nous dit Joseph Rouzel « l'analyse de la demande constitue un point clé de l'intervention en supervision....Une demande est ainsi faite qu'elle engage un sujet et un objet dans une parole. Il s'agit de s'attacher autant à l'un qu'à l'autre ».38 Mon analyse de la situation me conduit à préconiser une supervision. Je fais le pari « audacieux, voire prétentieux » que l'équipe et les différents groupes pourront le cas échéant s'approprier la demande ou une demande ? Ainsi ma proposition de trois séances par groupe rejoint outre cette préoccupation de « maintenir vif un espace d'échange sur les désirs, les projets, les points de vue subjectifs ».
Cinq groupes de 10 participants et le groupe de cadres sont constitués. Nous convenons de trois séances par groupe à l'issue desquelles un bilan sera établi : poursuite ou non du travail en fonction du degré d'adhésion des personnels. Là aussi je me réfère à ma formation et en l'occurrence à ce que nous a communiqué J. Cabassut de son expérience de superviseur lors de son intervention : évaluer si l'on peut ou non travailler ensemble ? Les séances vont s'échelonner d'octobre 2014 à Juin 2015. Soit 15 séances au total. Sachant qu'un tel travail s'inscrit dans la durée et qu'il s'agit souvent d'un engagement au long court. « elle (IC )exige d'être mis en jeu dans la répétition régulière des séances ».39 La participation des personnels, sur ma suggestion, est rendue obligatoire. Je préconise cette option à partir de l'analyse que j'ai pu établir de la situation : clivage entre les équipes et leurs cadres, malaise et souffrance des personnes, nécessité de recouvrer de la cohésion, du soutien dans le travail clinique. Partant aussi du principe que le temps octroyé pour ces groupes est intégré à un temps de travail.
37 Connaître les résultats de l'Audit notamment. Il me semble que la Directrice Générale me l'avait proposé ? Ceci m'aurait peut-être fourni quelque indication sur l'orientation de la démarche à entreprendre ?
- 38. 38 Rouzel Joseph, La supervisons d'équipe en travail social, p 156 Dunod, Paris, 2007
- 39. 39 Rouzel. J - Le déplacement du psychanalyste en institution
Je m'interroge dans le même temps sur cette « obligation » : ne revêt-elle pas un caractère antinomique avec le principe d'une parole libre ?
Je suis animée, à ce moment-là, par mon désir de permettre à cette équipe dans son ensemble, de s'essayer à l 'exercice de parole et à son « utilité » dans leur fonction au quotidien : réintroduire du sens dans leur mission après de sujets âgés en souffrance. Mission d'autant plus ardue que la société dans son ensemble, par un processus de refoulement, de déni de la vieillesse et conséquemment de la mort, a tendance à « l'atomisation » de ces lieux de soins, à les écarter des centres et ce faisant les rendre invisibles.
La circulation de la parole entre le personnel de soins et l'équipe de cadre faisant défaut dans cet établissement, j'émets l'hypothèse de créer les conditions d'un espace psychique potentiel afin que puisse être ré-introduit du lien social dans cette équipe. La supervision en quelque sorte pourrait représenter « le poumon artificiel grâce à quoi on essaye d'assurer ce qu'il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l'histoire continue »40.
Notes
- Lebrun Jean-Pierre – La clinique de l'institution Ères, 2008
Des récits où l'on entre dans le vif du sujet
Castration, frustration à tous les étages
Je rencontre le premier groupe (Groupe 1) en octobre 2014 : 9 personnes sont présentes Première séance : La place d'exception « discutée »
D'emblée je perçois une ambiance « électrique » et à peine ai-je pu expliciter les raisons de ce travail de supervision et la place accordée à la parole, que l'expression des plaintes se fait entendre: manque de communication entre les cadres et le reste du personnel, communication par note de services... Les propos traduisent un certain rapport de force « On nous a laissé nous débrouiller seuls dès le début : c'est nous qui avons tout fait, organisé, accueilli les résidents etc...et aujourd'hui l'on voudrait nous imposer la loi ».. Le climat d'insurrection est encore palpable. La colère s'exprime à l'encontre de la direction qui vient tout juste de prendre ses fonctions. Un certain scepticisme, doute subsistent quant à l'utilité d'une telle instance sur les changements institutionnels : « On a déjà dit tout ça..Qu'est-ce que ça va changer... ». Les personnes présentes estiment détenir à elles seules, du fait d'une certaine ancienneté, l'histoire de leur établissement et entendent d'une certaine manière en jouir à leur manière.
Je tente d'instaurer bon an mal an l'instance clinique avec les trois temps. Je ressens l'agacement que provoque la consigne : une seule prise de parole à la fois. Des hochements de tête se manifestent, des comportements de gêne (rires, regard etc...) mouvements de corps traduisent un mal être. Je provoque de la frustration, de la castration. Assisterai – je comme le souligne J. Rouzel « à une mise en tension liée à la parole singulière de chaque sujet ? ».41 Les histoires de travail sont courtes mais suffisantes pour un début de travail d'analyse de la relation clinique entre les soignants et les résidents. Ce jour-là il est question du vouvoiement et tu tutoiement et le lien avec la notion de respect/d'irrespect et de maltraitance. La Direction ayant indiqué que désormais il serait interdit de tutoyer les résidents. Malgré une opposition à cette nouvelle injonction, je tente de mettre au travail cette question lors de la troisième phase d'élaboration collective. Qu'induit un tutoiement ou un vouvoiement dans la relation aux résidents âgés qu'ils accompagnent ? Sur quels critères instaurent-ils un vouvoiement ou un tutoiement ? Je constate que dans cette phase de discussion la parole singulière, plus affirmée des unes et des autres s'expriment et l'unanimité apparente du début, cet agrégat de colère est en fin de séance moins prégnante. Je clos cette première séance en leur disant que j'ai bien entendu leur colère, leur doute, scepticisme quant à l'utilité d'une telle instance sur leurs conditions de travail. Je les informe qu'un travail de supervision s'éprouve dans la durée. Je suis quant à moi disposée à m'engager dans la durée. Mon désir d'être en position de superviseur est plus fort, il m'aveugle ?
Pour cette première séance, je constate que « le désir » des personnes s'oriente clairement vers une « demande de renarcissisation » : les plaintes y sont légions, le clivage avec leur hiérarchie est patent. J'ai malgré tout tenté au-delà de l'écoute des plaintes, de recentrer le 41 Rouzel . J Le déplacement du psychanalyste en institution travail sur la question du transfert dans la relation avec les résidents. Les histoires ont été courtes certes, est-ce un début de travail de distanciation, du pas de côté ? Je m'interroge néanmoins sur la mise en place du transfert par ce groupe et les autres qui vont suivre : y aura-t-il l'accrochage nécessaire au tiers Sujet Supposé Savoir (SSS) pour que la scène de la supervision puisse se jouer ? Saurai-je incarner cette place vide, ce faux-semblant ?
Dans ce groupe je perçois une difficulté à accepter la place d'exception celle d'au-moins-un telle que JP Lebrun l'explicite dans son ouvrage sur la clinique institutionnelle. Claude Allione dans son ouvrage « La part du rêve dans les institutions » cite la difficulté des équipes à se mettre au travail clinique. Les équipes disent souvent que leur parole n'a pas de valeur, à tout le moins elle ne vaut pas celle des cadres etc...
Les « notions » de jouissance et de castration sont également à l'œuvre. Ce qui fait dire à JP Lebrun que l’institution ne peut venir à bout de cette conséquence de la vie des parlêtre : combler notre incomplétude, « notre statut de sujet parlant ne pouvant que nous contraindre à ne pouvoir être satisfait que de manière insatisfaisante »42.
Seconde séance : Un rappel au cadre Pour cette seconde séance je constate un certain flottement : Florence s'est absentée tandis que Maryème va la chercher. Deux autres personnes sont absentes. Puis je m'assure que nous n'attendons plus personnes et je rappelle brièvement le cadre de travail : débuter à l'horaire indiqué sauf changement convenu et décidé de concert.
Luce m'indique qu'il leur sera difficile de rester jusqu'à 16 H, fin de la séance. Propos aussitôt relayé par Julie. J'insiste sur le respect du cadre. Je n'ai pas été informée d'un changement d'horaire. Si celui-ci ne convient pas j'invite les membres de ce groupe à renégocier leurs horaires avec leur direction. Puis Solène confirme aussi qu'elle risque d'être appelée (bipé) car elle est la seule infirmière dans l'établissement à cette heure : a consulté son planning au dernier moment et a vu qu'il s'agissait de la seconde séance. Je réitère mon propos et demande à ce que les téléphones restent éteints afin que la séance puisse se dérouler sous de meilleurs auspices. Au moment où je demande d'éteindre leurs bips-bips, je m'interroge sur les risques encourus en cas d'intervention urgente. Finalement la séance va se dérouler sans incident, les précautions de départ « nous ne pourrons rester jusqu'à la fin... » ne semblent plus d'actualité.
Je ne peux cependant m'empêcher de m'interroger sur ce type de mouvements ? Tentative d'éviter ou à tout le moins d'écourter la séance ? Tentative d'imposer un autre cadre que celui que j'ai fixé ?
Qu'est-ce qui se transfert du symptôme de l'institution dans ce groupe ? « Dans cette tentative de démolition du cadre, est-ce alors le cadre lui-même et le soutien ferme qu'y apporte le psychanalyste, qui fait effet d'interprétation ? »43
- 42. 42 Jean-Pierre LEBRUN – Clinique de l'institution – Ères, 2008 p.30
- 43. 43 Rouzel . J Le déplacement du psychanalyste en institution Textes psychasoc . 08/2008
Elodie raconte une histoire de travail : il s'agit d'un agent de service de 50 ans qui a été embauché (voici deux mois) en contrat aidé44. A l'issue de sa période d'essai son contrat a été signé pour un an. Un certain nombre de personnes par l'intermédiaire de la référente45 « évaluation » avait pourtant alerté la direction de l'établissement sur les difficultés d'adaptation de cette personne. Malgré ses préconisations, Elodie et certaines de ses collègues ne comprennent pas la décision prise par la direction, et qui va à l'encontre de leurs constats.
Lors du second temps les personnes réagissent et complètent le propos d'Elodie : nécessité de redire les consignes et malgré cela, cette personne oublie, ce qui retarde le travail des équipes. Il est dit clairement que cette personne n'a pas sa place dans l'établissement. Les propos des unes et des autres très hostiles à l'encontre de cette nouvelle recrue, prennent une allure de rejet. « Elle travaillait avant en usine et elle a toujours tendance à s'y croire, elle travaille comme un robot, elle n'est pas du tout dans la relation, elle ment etc... La décision de la direction est à nouveau contestée : Mathilde « A quoi cela sert d'être référente si on ne tient pas compte de ce que l'on dit...une fois de plus nous ne sommes pas écoutés, entendus... ». La question de la validité de leur parole est posée. Serge estime que ce n'est pas aux salariés de donner un avis, un jugement sur leurs collègues.
Pour cette première histoire je m'interroge sur cette notion de référence, son ambiguïté en effet et l'interprétation qui en est faite de part et d'autre ?
Ne s'agit-il pas là encore d'un rapport de pouvoir ?
La personne en contrat aidé ne risque-t-elle pas de servir de bouc émissaire dans une situation déjà conflictuelle ?
A la fin de cette seconde séance je suis frappée une fois encore par la tonalité, la colère, la plainte des personnes. Le propos est fataliste. La place d'exception est contredite. Claude Allione constate que bien souvent une régulation d'équipe ou une supervision clinique « démarre dans un emballement effréné de doléances concernant la direction de l'établissement...le caractère et généralement si excessif qu'on y remarque, le plus souvent, une dimension d'exutoire et de défoulement. Si l'on tente d'affiner quelque peu le discours qui se tient à cette phase du travail, une dimension se fait ordinairement jour : « notre parole ne vaut rien !l n'est pas rare que le mouvement qui s'en suit consiste à en conclure que « si nous ne sommes pas écoutés, il vaut mieux se taire.. ».
Troisième séance : Parler pour exister ou fuir pour exister
Pour cette troisième séance, le groupe tarde à se réunir. Comme j'ai déjà pu le constater pour d'autres groupes, il y a des va-et-vient : untel va chercher unetelle ou appelle unetelle... J'attends patiemment et la rencontre débute avec 30 minutes de retard. Autant de signes qui me questionnent : désintérêt pour cette instance d'où ce type d'actes venant le signifier à défaut de ne pouvoir être parlés ?46
- 44. 44 Contrat de travail particulier financé à 90% (selon les situations des personnes) par l’état et venant soutenir un retour vers l'emploi.
- 45. 45 Référence attribuée aux infirmières et se concrétisant par une mission d'observation confiée aux soignants. Ici il s'agit de la référence évaluation des salariés et des stagiaires citée dans un précédent groupe 2.
Je constate que Luce - qui lors de la séance précédente alors qu'elle avait tenté « d'attaquer le cadre » en arguant avant même que la séance ne commence qui « leur » serait difficile de rester jusqu'à la fin justifiant d'un emploi du temps chargé -, rabat au rappel (sans grand enthousiasme certes mais tout de même) ses collègues absentes. Est-ce ce rappel au cadre introduit lors de la séance précédente qui explique ce changement de posture ?
C'est aussi Luce qui ce jour engage la première histoire pour évoquer un questionnaire transmis par leur Direction les invitant à noter leurs dates de congés d'été, le lieu de leur destination, en prévision du plan canicule. Les questionnaires ainsi complétés et cachetés pouvant être le cas échéant (urgence) ouverts en vue de « réquisitionner » le personnel en cas de besoin. Luce éprouve une gêne à l'idée de devoir décliner « dévoiler » son lieu de vacances. Cette injonction s'ajoute à toutes les autres et lui fait dire qu 'ici « le personnel est corvéable à merci.. et qu'elle n'a pas le droit à une vie privée ».
Les retours qui lui sont faits abondent dans ce sens. Les unes et les autres considérant qu'elles doivent toujours faire plus. Au cœur des discussions dans le troisième temps : les sollicitations de la direction pour qu'elles (ils) effectuent des remplacements le jour de leur repos (Artt, repos hebdomadaire,vacances) et leur difficulté à dire non ; craignant à leur tour des conséquences lorsqu'il s'agira de solliciter en leur faveur un arrangement, ou encore la culpabilité éprouvée sachant les conséquences de leurs refus sur la charge de travail de leurs collègues.
Je suis « frappée » ce jour par le ton « monocorde » de leurs voix traduisant une certaine lassitude, fatalité, mais tout autant « saisie » par leur regard. Précédemment les regards convergeaient principalement entre eux, entre elles, ce jour chaque regard appuyé vers moi semblait avoir trouvé « une adresse » ?
« Cette écoute qui nous vient de la psychanalyse, passe par la prise en compte non seulement des énoncés, des dits proférés par l'exposant, donc des signifiants précis qui sont prononcés, mais aussi par l’énonciation, le dire, le grain de la voix, l'intonation, le rythme des phrases, la musique des mots, pour le dire autrement, mais également la posture corporelle etc.. »
Une seconde histoire concernera un changement de lieu de restauration pour les sujets âgés les plus dépendants (qu'ils ne soient plus visibles) et qui consiste selon les participants à soigner l'image, « la vitrine » de l'établissement afin qu'elle fut plus présentable aux yeux des familles mais venant questionner-là la place du sujet âgé. C'est surtout la façon de faire qui est critiquée : le personnel n'a pas été informé de ces changements « nous avons une fois de plus été mis devant le fait accompli ». Ce changement, cette mise en acte ravivent un sentiment de ne pas être entendu, d'être ignoré...
Une troisième histoire confirmera cet état de faits, le décès d'un résident qui choque Jeanne, car l'annonce de son décès n'a pas été signifiée. « personne n'en a parlé, n'en parle ». Résident qui se trouvait côté « dépendants », donc déjà un peu oublié... L'occasion est donnée à Jeanne de mettre une parole sur cet inaperçu, sur cette perte, et venant ainsi « réparé » dans l'après-coup de l’événement cet oubli, cette injustice ? Pour cette troisième séance je me suis « efforcée » d'intervenir le moins possible m'obligeant à une logique d'exception afin de faire place à la parole singulière. Le ton à la fois monocorde, résigné mais aussi plus « solennel » en quelque sorte a laissé place à l'expression singulière de chacune.
A la fin de la séance une des participantes m'interpelle « c'est bien la troisième séance ? ». Je ne sais de quelle manière entendre, comprendre cette interrogation. Est-ce une question ou une affirmation ? J'entends pour ma part la « dernière séance ». J'invite les personnes à me donner leur avis, sentiment sur ces rencontres. Seules deux personnes sur les sept présentes consentent à me donner leur avis. Pour l'une cela se traduit par « On a bien compris que vous n'alliez pas changer nos conditions de travail, que vous n'y pouvez pas grand chose... ». Je me permets d'ajouter que s'agissant de ce point précis non (pas d'effet direct mais peut-être que parler pourrait-il avoir quelque effet dans l'après-coup sur l'allègement de leur charge...un poids de moins d’avoir pu dire et d'avoir été entendu ». Il m 'est répondu « On parle entre nous à la pause, nous n'avons pas attendu ces réunions pour en parler » Cette même personne complète « Après chaque séance, cela me remue, je suis encore plus mal.. alors que je n'y pensais plus..». Ne suis-je pas venue représenter en tant que superviseur « l'empêcheur de tourner en rond...les renvoyant à la castration...tentant de les séparer de l'illusion, que l'autre (en l'occurrence ici l'institution), pourrait répondre à leur demande (d'être reconnus) pour les « dégager » de ce transfert négatif vis à vis de leur hiérarchie, et les invitant davantage à travailler leur relation clinique aux résidents ?
Pour l'autre, elle résume ainsi « Tous les exemples que l'on a pu donner ici, rejoignent le même problème...Un problème de communication entre les cadres et le reste du personnel... ». Mais est-ce vraiment de cela dont il s'agit ?
Comment dois-je interpréter le silence des cinq autres personnes ? Je conclus en indiquant qu'un compte rendu global (en rappelant que celui-ci respectera toutes les règles de confidentialité qui s'imposent ) sera communiqué à leur Direction Générale de l'association. Une suite éventuelle donnée à ce travail dépendra du souhait des uns et autres (Personnel ayant participé à ce début de supervision) et Direction générale).
Il a manqué de la parole
Je décide de poursuivre ainsi pour les autres groupes, rappelant les objectifs de nos rencontres : lieu de parole et d'élaboration sur leurs pratiques professionnelles. Je mets un point d'honneur47 à souligner que la Directrice Générale qui a sollicité l'association pour laquelle je travaille en tant que psychologue, souhaite soutenir ses équipes, a conscience de l'insécurité dans laquelle elles travaillent (difficulté de l'équipe de cadres à se constituer) et des conséquences sur l'organisation du travail. J'ajoute que leur établissement est jeune (4 ans d'existence) et j'utilise la métaphore de l'enfant qui en grandissant, se modifie, se structure et que ce processus de maturation rencontre un certain nombre de crises. Je conclus en disant qu'une institution ça bouge, ça évolue avant de trouver une certaine stabilité mais toujours condamnée au mouvement au risque de néguentropie. Avant de débuter l'instance clinique à proprement parlé, je propose un tour de table de présentation en demandant aux personnes de décliner leur identité professionnelle et de me dire la manière dont l'information leur a été présentée : ce qu'ils savent de nos rencontres et ce qu'ils en attendent.
Certains ont constaté leur nom figurant à l'affichage les invitant à ce groupe de supervision mais compte tenu de leur emploi du temps (horaires de nuit) n'ont pas eu l'occasion d'obtenir plus d'informations, d'autres encore n'ont pas vu, pas lu cette invitation/convocation se considérant saturés d'informations de toute sorte.
Peu s'expriment sur leurs attentes, si, ils attendent de voir ce que vont donner ces réunions. D'aucun disent qu'ils n'ont pas l'expérience de ce types de rencontre tandis que quelques autres, ayant déjà eu l'occasion de participer à des groupes de parole, pensent que cela peut faire du bien de parler.
Cette mise en « suspens » de ce que cela peut produire me met d'emblée mal à l'aise. En quelque sorte on m'attend « au tournant »...mais à quels tourments dois-je m'attendre ?
La valeur de la parole et ses effets
Je présente l'instance clinique et ouvre le premier temps : qui veut bien (ou qui a) une histoire de travail à raconter. Léa (infirmière) nous fait part d'un changement intervenu dans les missions qui lui sont confiées. Tout comme ses autres collègues infirmières elle a dû accepter une mission complémentaire : elle avait le choix entre ce qu'elle nomme plusieurs références (commande de matériels de soins et établissement de devis – évaluation des nouveaux salariés et stagiaires – Alimentation).
Elle a opté pour la commande de matériels de soins. D'emblée elle avoue sa gêne car elle a le sentiment de prendre la place de la cadre, elle considère en effet que cette mission relève davantage des prérogatives de cette dernière. Mais dans le même temps elle reconnaît que cette nouvelle attribution est valorisante. Son propos oscille entre les plaintes de devoir assumer une charge supplémentaire alors qu'il y a par ailleurs tant à faire et sa gêne de prendre une mission relevant du cadre infirmier. Elle s'interroge sur les raisons d'un tel changement « qu'est-ce qui se trame derrière ? ».
47 Par souci de transparence ou de recherche de légitimité, de réassurance ?
Lors du second temps de l'IC les uns et les autres soit, s'étonnent de ces missions qui relèvent selon eux d'un cadre, soit y voient une stratégie de la direction pour faire accepter aux équipes dans leur ensemble un certain nombre de tâches supplémentaires. Certains disent qu'il est difficile de refuser à leur collègue infirmière d'effectuer telle ou telle tâche.48 Si cette même demande émanait des cadres, ils (elles) auraient refusé de le faire, mais à une collègue il est difficile de dire non !
Le refus, là aussi, de reconnaître la place de l'exception est manifeste. C'est l'occasion pour une telle d'exprimer son malaise de n'avoir pas pu dire non à sa collègue infirmière référente de l'évaluation des salariés et des stagiaires tout en exprimant la même ambivalence : valorisation mais inquiétude quant à l'utilisation de cette grille d'évaluation.
Lors du troisième temps la discussion est animée. Ce type d'évaluation a toujours existé mais de manière informelle. Rendue plus formelle, elle gêne, interroge. Si la demande est formulée par une collègue infirmière elle est acceptée et est reçue sans trop d'équivoque, en revanche lorsque cette même demande émane des cadres, elle prend l'allure d'un ordre et est par conséquent rejetée.
Nous constatons qu'ici une même intention, parole ne sont pas entendues, reçues, interprétées en fonction de qui les délivrent et les prononcent. Selon d'où ça parle çà ne produit pas les mêmes effets. Et peut-être s'agit-il de la part de la direction d'une stratégie pour faire appliquer des décisions qui formulées directement n'auraient pas trouver preneurs en effet ?
Je prends toute la mesure de la complexité de ce travail et j'éprouve dans la réalité ce que tenir la place de superviseur signifie. Je rencontre entre autres choses des difficultés à tenir mon cadre : je dois sans cesse rappeler la règle – prise de parole à tour de rôle – . Le ON domine et les questionnements, commentaires, discussions tentent de se frayer un passage dès que possible. Cette division que je suis censée assurer afin que chacun puisse parler à partir de Je, soutenir sa parole singulière, s'avère difficile.
Je ne suis pas au bout de peine...J'y ai perçu de l'agressivité, de l'hostilité, du « test » émanant de certaines personnes.
La question du transfert (négatif ?) là encore est à l’œuvre. Et à ce stade je m'interroge sur ma capacité à y faire face. Certaines personnalités d'ores et déjà m'impressionnent, me font peur.
Seconde séance: Dire la limite du réel Pour cette seconde séance, la moitié seulement du groupe est présente. (oubli, congé, arrêt de travail etc..). Aude et karine entrent dans la salle en manifestant de l'énervement. Elles viennent d'être informées d'une modification dans l'organisation de leur travail (il est question de conduire des résidents dans un espace à un autre) ce qui les affuble d'une tâche supplémentaire. Je tente d'instaurer un peu de calme en rappelant la règle en vigueur : présentation d'une histoire de travail, ne pas intervenir tant que la personne n'a pas achevé le récit de sa situation, puis retour un à un (prise de parole individuelle), celui qui a exposé sa situation écoute et s'astreint à son tour à ne pas intervenir. Une fois les retours 48 Chaque infirmière est amenée à solliciter les soignants de son groupe de référence.
« épuisés » la personne s'exprime si elle le souhaite (ce qu'a produit en elle ces différents retours), répond aux différents questionnements, complète son propos. Puis vient le temps de conversation où chacun s'exprime sur le sujet.
Aude prend la parole mais en disant qu'elle va relater une autre histoire (qui n'a rien à voir avec ce qui la préoccupe présentement). Elle tente malgré tout de solliciter karine du regard pour qu'elle relate l’événement...mais en vain. Ce sera le statu quo de la parole sur ledit événement mais dans le même temps, de par leur posture, elles en ont déjà beaucoup dit... Aude relate une conversation qui a eu lieu durant l'une de leur pause, et qui concerne un article de journal que l'une de ses collègues a rapporté et relatif à la maltraitance. L'article retrace les propos d'une aide soignante qui s'estime maltraitante dans son travail, dans l'aide qu'elle apporte aux sujets âgés, faute de temps. Aude s'identifie au récit de cette aide soignante en disant qu'elle ressent la même chose et qu'elle pense sérieusement à changer de métier. Elle ajoute « je n'ai pas choisi ce métier pour être maltraitante mais pour son côté relationnel. Or du relationnel il y en a de moins en moins.. ». Puis elle conclut « et ce que l'on vient encore de nous rajouter ne va pas dans le bon sens.. ».
Ces propos sont emprunts de colère. Les retours corroborent ce sentiment de ras le bol et certaines disent tenir encore grâce aux sujets âgés mais disent aussi vouloir prendre de la distance « On ne vient plus au travail avec de la motivation...On fait ce que l'on nous dit de faire...mais rien de plus..de toute façon on prend le petit personnel pour de la merde, nous ne sommes que de la matière... ».
Elles semblent s'assimiler à la matière à laquelle elles sont confrontées au quotidien (procéder à des changes fréquents avec ce que cela suppose ).
Aude va conclure en disant « Ce n'est pas mieux qu'à l'usine avec la culpabilité en prime... ». Il règne une atmosphère enflammée dans ce groupe et je parviens là encore difficilement à occuper ma fonction d'opérateur de division : faire en sorte que chacun parle en son nom et éviter les effets de collages très prégnant au sein de ce groupe en particulier. Dans son chapitre sur La parole ou l'emprise du réel J. Cabassut49 interroge la question de l'éthique se concevant au sens Freudien comme « limitation des pulsions » et pour Lacan « comme nécessité de ne pas céder sur son désir au détriment du jouir ». Ne retrouve t-on pas dans les propos d'Aude et de ses collègues cet éprouvé limitatif et la perte de ses illusions (avoir du temps pour s'occuper convenablement de leurs résidents), au profit de l'expérience douloureuse de la limite du réel ?
La lassitude, le manque de considération dont semble souffrir le personnel de cette institution qui se considère corvéable à merci (appeler sur leurs jours de congés pour pallier aux absences et n'osant pas refuser par craintes de représailles indirectes) n'auraient-ils pas des conséquences sur la motivation comme le souligne J. Cabassut « Cette aspiration par la jouissance » pouvant se » constituer en catastrophe ultime pour le professionnel pris dans le vide dépressiogène d' une institution qu’il n'investit plus et n'est plus un des objets cause de son désir professionnel ».
Ces soignants ont pour la majorité quitté un emploi difficile. Ils ont fondé leur espoir dans une reconversion professionnelle où domineraient les relations humaines. Ils font le constat amer d'un décalage certain entre leurs aspirations à plus de considération et la réalité à laquelle ils se trouvent confrontés : gestes techniques à répétition sur des corps en souffrance devant être réalisés en des temps records et les privant ainsi d'un relationnel qu'ils étaient venus chercher.
Le pari dans cette supervision est que le travail de la parole puisse peut-être relancer le désir ? A ce stade du travail on est loin du compte. La sublimation dans le travail semble bloquée tant la marge de manœuvre semble ténue. Comment faire en sorte qu'il ne cède pas à leur désir au profit de la plainte, de la colère, bref de la jouissance ? La seconde histoire concerne une nouvelle arrivante50 dans l'équipe bénéficiant d'un contrat aidé.51Les propos tenus à l'encontre de cette nouvelle embauchée ne sont pas tendres : « Elle ment, elle ne fait pas son travail, il faut lui expliquer plusieurs fois, elle nous fait prendre du retard etc... ». Je tente là encore de faire en sorte que chacune s'exprime sur le sujet tour à tour. Certaines ont des propos plus pondérés et considèrent que le service dans lequel cette personne a été affectée est le plus difficile de l'établissement. Il est aussi noté que cette personne n'aurait pas conscience, ne mesurerait pas en quelque sorte les conséquences de ses actes. L'exemple cité est : servir un chocolat chaud à un résident lequel souffre de nombreuses pertes cognitives. A entendre leurs dires il est patent que la personne est en grande difficulté et s'avère vulnérable. Sa période d'essai ayant été confirmée contre l'avis de sa référente, les personnels estiment que ce n'est plus leur problème et qu'il appartient à la direction de s'en rendre compte. Dans ce troisième temps de discussion (très animé) j'en appelle à la responsabilité de tout un chacun. Cette personne étant en contrat aidé peut-être est-il possible de soutenir davantage son intégration ou le cas échéant parvenir à se faire entendre par leur hiérarchie ? On me rétorque qu'elles ne seront de toutes façons pas entendues etc..
Je me permets de préciser qu’il y a peut-être une manière de le dire et je les encourage à rechercher les mots pour le dire...
Troisième séance : Parler c'est raté Les personnes arrivent les unes après les autres. On attend Aude; elle a été rappelée. Je ne débute pas la séance avant son arrivée. Je m'interroge sur ce que cette attente signifie. Puis Aude finit par arriver. Elle entre dans la salle : sa posture et le bonjour qu'elle m'adresse en disent long sur son état d'esprit. Je le comprendrai mieux en fin de séance. A l'invitation de raconter une histoire, Karine donne le ton « Je ne vois pas l'intérêt de ce type de rencontre...je croyais que l'on pouvait dire tout ce que l'on voulait..déballer etc...mais visiblement ce n'est pas possible... ». Surprise, je lui demande de me préciser ce dont il est question, elle ajoute « Lors du dernier52 groupe (j'entends précédente séance) une collègue a été jugée, ses propos ont été jugés.. ». Allusion que je ne relève pas d'emblée... mais je l'invite davantage à parler en son nom...a-t-elle une histoire à raconter ? Un silence s'en suit...Puis Frédéric enchaîne avec la même tonalité « Je suis de l'avis de Karine, ça ne sert à rien de parler..depuis l'audit on espérait que cela allait être mieux mais ça continue...il poursuit «On nous impose nos congés trimestriels, nos récupérations, on nous fait culpabiliser si on n'accepte pas de remplacer une de nos collègues en arrêt de travail...On
- 50. 50 Situation déjà évoquée dans un autre groupe
- 51. 51 Contrat de travail financé en grande partie par l’État au bénéfice de personnes ayant rompu avec le milieu du travail. Ce type de contrat devant faciliter le retour dans l'emploi.
nous dit si vous n'acceptez pas vos collègues ne seront que deux..Alors que je suis ici ma collègue est seule...
Je l'incite à plusieurs reprises à parler en son nom propre – passer du on au je -Après avoir encore « épuisé » quelques ON « on ne compte pas, ici il n'y a que le budget qui compte..il parvient progressivement à investir le JE « Je suis découragé..Je travaillais avant dans le commerce et c'était pour faire du fric, on le savait..Ici on travail avec de l'humain et on ne nous donne pas le temps de faire correctement notre travail. Je suis découragé..Je m'interroge si je vais rester.. ».
Frédéric occupera ainsi un bon moment l'espace de parole...alors qu'il considère dans le même temps que cela ne sert à rien. Dans ses propos le ton est là aussi monocorde d'où émanent de la lassitude, la déception, le regret...
J'ouvre le second temps de l'instance en invitant les personnes à faire part de ce qu'a produit en eux le récit de Frédéric. Léa sera l'une des seules à lui faire des retours en indiquant qu'elle ressent les mêmes choses. Après un laps de temps, et constatant que personnes d'autres ne souhaitent s'exprimer, J'ouvre alors le temps de la discussion. J'attends un petit moment et je commence à comprendre que la majorité a décidé de se taire ou n'a rien à dire. Comment dois-je entendre, comprendre ce silence ? J'invite à une nouvelle histoire et attend. Nous resterons dans le silence 30 minutes. C'est long, très long mais la posture d'Aude et de Karine quelque peu « provocante » : fouillent dans leur sac, consultent leur portable, soupirent..m'incite à maintenir ce silence.
Puis Claire décide de rompre le silence pour dire elle aussi sa résignation, son ras-le-bol. Elle dit venir au travail avec beaucoup moins d'enthousiasme qu'au début...et qu'elle tient grâce aux résidents...Puis elle conclut « c'est du donnant-donnant ». A nouveau le silence...J'interpelle Karine au sujet de son allusion précédente concernant le fait qu'il est impossible de tout dire et lui fait observer que l'espace est libre: elle peut l'occuper. Elle répète ce qu'elle a dit précédemment « la parole d'une de ses collègues aurait été trahie ». Je lui demande alors de préciser...Il s'agit de quel sujet ? Qui est concerné ? Je finis par interpeller les membres du groupe, présents eux aussi lors de la séance précédente. Je n'ai pas davantage d'éclaircissement. Puis des regards entre Karine et Aude commencent à s'échanger. Karine me dit qu'elle pourrait peut-être m'en dire quelque chose mais en aparté. Puisque cela concerne notre instance, je préfère qu'elle l'exprime dans ici et maintenant. Aude à son tour sort du guet et marmonne dans son coin mais suffisamment fort pour que je l'entende « Si c'est pour tout répéter à la Directrice... ». Je l'interpelle alors directement et lui demande ce qui lui permet de dire cela. Elle me lance (telle une fusée) « Je me suis sentie jugée par vous la dernière fois... ». Là encore je l'invite à en dire davantage et tente de « m'appuyer » sur les autres personnes du groupe : quelqu'un peut-il me remémorer, ce qui dans la précédente séance, aurait pu déclencher le mal être d'Aline ? Elle me rétorque, non sans une certaine agressivité, « c'est à vous de vous rappeler ce que vous avez dit, c'est votre travail ... »
Ici je m'interroge sur les effets de ma parole. Quel retentissement chez Aude sachant que parler c'est raté....où ai-je raté.. ? Je n'en saurai rien. Cela me frustre et il faut que j'accepte de ne pas tout contrôler, comprendre...Cela m'indique qu'il faut à tout prix tenir cette place d'au-moins-un et ne pas se prendre pour la fonction. Sans doute par l'une de mes interventions dans ce groupe particulièrement difficile, j'ai eu tendance, afin de pouvoir maîtriser mon cadre, à prodiguer quelques conseils, suggestions. Mes propos ont été mal interprétés.
En écrivant ces lignes, je ne peux m'empêcher de faire le lien avec la tenue d'une séance précédente (avec un autre groupe) où la personne en contrat aidé faisant preuve d'un courage certain, a annoncé explicitement au groupe vouloir se saisir de cette instance pour dire la maltraitance dont elle estimait faire l'objet de la part de quelques collègues de travail. Elle en avait parlé à la directrice, laquelle lui aurait dit de se débrouiller avec ça. Elle a par conséquent saisi cette instance pour y déposer ce dont elle faisait l'objet. Son intervention témoignait de sa maturité et de sa capacité d'analyse, assez éloignée de la représentation d'une personne vulnérable que je m'étais construite. Les participantes de ce groupe s'étaient alors offusquées d'un tel traitement et les retours qui lui avaient été adressés, attestaient de leur désaccord sur cette façon de considérer une collègue. Ce témoignage a -t-il pu être connu des autres groupes ou de quelques autres participants ? Bien que la règle de confidentialité ait été clairement posée, je ne peux certifier de « l'étanchéité » des groupes.
Les paroles énoncés lors de cette troisième séance me font penser, à la pulsion chez Freud (cité par Joseph Rouzel). Afin de socialiser la pulsion, la transformer il faut consentir à la perte (interdit de jouissance). Cette opération de séparation que nomme encore Lacan invite le sujet à de nouvelles découvertes : à rechercher par lui-même un nouvel objet de satisfaction (autre que le corps maternel et ses objets partiels). Cet objet @ nommé désir, moteur de notre engagement dans le monde.
Les plaintes traduisent un refus de la perte – de cet objet perdu (cet idéal soignant et la chute qui l'accompagne – la valorisation d'un travail où dominerait la relation humaine . Les soignants semblent ici s'accrocher à cet idéal et refusent obstinément de se « coltiner » le réel (cette part d'impossible mais qui pousse à chercher) pour rester dans la réalité. Est-il possible de soutenir ces soignants afin qu'ils puissent sortir de ce processus de mélancolisation pour relancer leur désir ? A ce propos Jacques Cabassut se référant à Lacan parle « d'insistance du sujet ..à ne pas céder sur son désir au profit du jouir, afin de ne pas s'abîmer dans le vide (de la chose), sa néantisation de jouissance, sa culpabilité .. »53 53 Jacques Cabasset, Petit grammaire Lacanienne du collectif Institutionnel – Champ social - 2009
De l'ouverture à l'Obstruction de la parole
Dans un autre groupe c'est la parole de Charles qui m'interpelle. Comme pour les précédents groupes les participants « attendent de voir... ». Charles par sa prise de parole me déstabilise « On m'a obligé à être là, donc je suis là...C'est le genre de réunion qui ne sert à rien alors qu'il y a tant de chose à faire... ».
La tonalité de son propos ainsi que sa posture en disent long sur sa colère de devoir être présent.
Et c'est dans un état de proche sidération, que je présente l'IC et invite l'un des participants à raconter une histoire de travail. Après un moment de silence JB relate une histoire de travail : il est question de ce que l'on nomme le mensonge thérapeutique consistant à rechercher l'apaisement du sujet âgé atteint de troubles cognitifs.
A la demande d'une résidente de vouloir entrer chez elle (ce qui lui est impossible), JB en présence de la famille de cette résidente tente de l'apaiser en formulant ces paroles « On vous appellera un taxi demain... ». Aussitôt une de ses collègues désavoue sa façon de procéder. JB se sent remis en cause et cela lui est d'autant difficile que ce désaveu est formulé en présence d'un tiers (la famille du résident). JB dit avoir dépassé cet événement pour autant il éprouve le besoin d'en parler encore aujourd'hui. Il n'a jamais pu en reparler avec cette collègue.
Cette instance lui permet de mettre en mots cet événement et d'ouvrir dans un troisième temps une discussion autour de la difficulté de se parler, de communiquer, d'avoir un lieu pour se parler et d'élaborer sur sa pratique professionnelle.
Quelques instants plus-tard Ingrid souhaite relater son histoire qui fait écho à celle de JB au sujet de la difficulté de se parler. Elle fait référence au conflit ancien – celui concernant l'Ehpad justement – où elle n'a pas souhaité prendre parti pour tel ou untel et dès lors elle pressent que certaines personnes lui en veulent encore aujourd'hui. Il lui est difficile d'en parler avec ces personnes. A peine a-t-elle pu engager la mise en récit de ce qui la préoccupe que Charles lui coupe la parole, l'empêchant de poursuivre son propos en arguant qu'il en a marre que l'on parle encore de ce conflit, que ça suffit, qu'il est temps de passer à autre chose...qu'il se doutait qu'en participant à cette réunion on reparlerait encore de cet audit etc...A noter que les quelques mots qu'Ingrid a pu prononcer ne me permettent absolument pas de comprendre ce dont il est question et à quoi se réfère Charles. A cet instant de l'échange, seuls Charles et Ingrid savent ce dont il est question et sans doute aussi les autres participants de ce groupe. Quant à moi je reste interloquée, ne comprenant pas ce qui se joue à cet instant précis.
Charles est soutenu par deux autres participantes du groupe qui elles aussi entendent vouloir tourner la page. Bien qu'ayant rappelé la règle de prise de parole : laisser la personne relater son histoire sans l'interrompre.., je ne parviens pas à m'imposer. Comme me le soulignera l'un des intervenants de la formation – je ne suis pas parvenue à me mettre psychiquement entre Ingrid qui tente de relater son histoire et Charles qui n'a de cesse de lui couper la parole l'interdisant de ce fait de poursuivre son propos.
Dans ce contexte difficile, j'invite Ingrid à reprendre le cours de son histoire. Elle poursuit que cette histoire de travail lui pèse encore aujourd'hui et qu'il n'est pas toujours facile de rentrer chez soi l'esprit tranquille. Françoise qui s'était alliée à Charles quelques instants auparavant acquiesce les propos d'Ingrid. Fougue à nouveau de Charles lequel affirme haut et fort que son travail ce n'est pas toute sa vie et que lorsqu'il rentre chez lui, son épouse et lui-même échangent quelques mots sur le travail. Il conclut en disant qu'il faut savoir couper et faire la part des choses. Ces propos sont vraiment tranchants. Puis il poursuit en s'adressant au reste du groupe « ici vous avez de la chance de regagner votre domicile tous les soirs..». Au cours de son intervention il fait référence à son ancien métier (Militaire de carrière dans les fusillés marins) où il devait soutenir son équipe. Que là c'était dur. Et qu'en quelque sorte ici il n'y a pas de quoi se plaindre...
Qu'est-ce que Charles n'a pas pu, voulu entendre de l'histoire d'Ingrid ? Certes dès le début de notre rencontre, il m'avertit (l'obligation d'être présent). Je ne peux que constater mon impuissance, face à mon impossiblilité d'empêcher Charles de faire barrage à la parole d'Ingrid. Charles ne sera pas présent aux deux autres séances. Il marquera par son absence son refus ou son impossibilité de s'inscrire dans ce lien social que représente ces rencontres ?
Dans son article intitulé « Il n'y a que ça, le lien social », Joseph Rouzel nous indique « Si le langage fait lien social, en même temps il nous divise. Humain ne nous comprenons pas ». Est-ce de cela dont il a été question dans cette séance ?
Il s'interroge aussi sur « le comment faire pour que le collectif n'explose pas sous la charge des expressions individuelles». Ici j'ai vécu l'expression de Charles et sa tentative d'empêcher la parole de l'autre, comme une charge (dans le sens explosif du terme).
Analyse
La manière dont les personnels ont été informés des séances de supervision m'interroge. A priori l'information a essentiellement été transmise par voie d'affichage ou adressée sous forme de convocation.
Cette information n'a pas été accompagnée d'une parole, parole qui aurait peut-être pu lever quelques interrogations et invitant à plus d'engagement.
La réaction des personnels est empreinte de méfiance, de doute. Ils se positionnent d'emblée dans une situation d'attente. Ceci ne me facilite pas la « tâche » et m'oblige à prendre certaines précautions afin d'être le plus précise possible quant au cadre de cette supervision. Je vais devoir pour le coup y mettre de la parole visant à instaurer la confiance. Dans la majorité des groupes il a surtout été question d'une demande de renarcissisation : les plaintes ont été légions s'accompagnant d'un fort sentiment de n'être pas entendus. Si dans certains groupes le recentrage sur la question du transfert avec les résidents a été possible, cela s'est opéré partiellement : les situations évoquées étaient relativement brèves, peu élaborées hormis les histoires de travail ne concernant pas l'institution. Dans ce dernier cas, les personnes ont pu se saisir de cette instance pour évoquer une histoire de travail les ayant éprouvés et au sujet de laquelle ils n'avaient jusqu'alors pu parler.
Au terme de ces trois séances de groupe, je ne sais pas ce qu'il adviendra du travail engagé. Les personnels soignants parviendront-ils à se dégager de leurs plaintes, du « discours de l'hystérique » pour accepter, engager un travail de métabolisation de leurs affects ? Réussiront-ils à trouver la distance nécessaire dans la relation engagée avec leur hiérarchie afin de pouvoir mettre leurs forces vives au service de résidents auprès desquels ils interviennent ?
Ou bien comme le souligne Jean-Pierre LEBRUN dois-je comprendre que la majorité des personnels entendent jouir de l'institution et, se maintenant dans la jouissance et les symptômes qui vont avec (plaintes) il y aurait une impossibilité d'aller plus en avant dans le ce travail de supervision ?
Durant cette supervision mais aussi dans d'autres lieux, je constate une difficulté des soignants à mettre au travail la relation qu'ils entretiennent avec les résidents, hormis le manque de temps qu'ils dénoncent (et c'est une réalité) et qui fait cruellement défaut dans leurs interventions. En matière de relation transférentielle il y aurait pourtant à dire : la majorité voire l'essentiel des actes qu'elles (profession essentiellement composée de femmes) pratiquent auprès de personnes âgées dépendantes relèvent du « maternage », actes qui ne sont pas sans rappeler le prendre soins du nourrisson. La relation à la maladie, à la démence, à la mort est quotidienne. Elles en parlent peu, si ce n'est aussitôt pour déclamer qu'elles sont professionnelles avant tout. Une sorte « d'omerta » règne sur ces sujets : pas ou peu de paroles. La violence, l'agressivité qu'elles reçoivent de certains sujets âgés et celles auxquelles elles assistent sont légions.
Dans cette supervision, une secrétaire relate « le spectacle » auquel, impuissante elle a assisté : le transfert d'une résidente à l'hôpital.
Restée sans voix durant la scène, elle s'autorise en relatant la situation à mettre des mots. La scène est particulièrement violente : il s'agit de contraindre une personne âgée (démente) à monter dans l'ambulance pour son transfert vers l'hôpital.
Cette personne âgée, refusant tout traitement, ne s'alimentant plus, a contraint l'équipe soignante (face à son refus obstiné de tous soins et le risque pour sa « survie »), à devoir procéder à son hospitalisation.
Une forte contention a été requise : pas moins de huit soignants pour la maîtriser, une contention matérielle dans l'ambulance. Cette personne âgée « démente », « désorientée » et sans doute terrorisée, car ne pouvant comprendre ce qui lui arrivait, a quitté la résidence avec des inconnus, pour rejoindre un lieu inconnu.
Cette secrétaire relatant l'événement éprouve de la culpabilité. Les personnels soignants estiment avoir fait tout leur possible, excepté d'avoir le pris le temps de s'adresser à cette résidente et de prévoir un accompagnement adapté.
« Les rencontres de plein fouet avec la souffrance d'autrui minent et calaminent la machine à penser »54.
54 Rouzel , Le déplacement du psychanalyste en institution
Notes
- Je rappelle que c'est moi qui ai suggéré à la direction lors de la mise en œuvre de cette supervision qu'elle puisse faire l'objet d'une participation obligatoire.
- Cabassut J, Petite grammaire Lacanienne p.56-60
- 52 C'est seulement en retranscrivant ce qui s'est dit dans ce groupe ce jour-là que je comprends « l'allusion » de Karine. Pensant qu'il s'agissait de la précédente séance de ce groupe auquel Anne était présente, je n'ai pas su/pu cerner ses propos.
Mal être des cadres en recherche de légitimité Première séance : à
l'écoute des éprouvés
Le groupe des cadres est le cinquième groupe auprès duquel j'interviens. Je reprécise les raisons de ma présence et l'objectif du travail de supervision. Puis je prends plus formellement connaissance des identités professionnelles des unes et des autres. J'ai déjà eu l'occasion de rencontrer la psychologue présente lors de la première rencontre avec la Direction Générale puis lors de la seconde avec la Directrice de l'Ehpad. Je fais connaissance avec la médecin coordinatrice et l'infirmière coordinatrice. J'adopte la même démarche que pour les précédents groupes : l'IC en trois temps. Très rapidement Véronique (IDEC)55 se saisit de mon offre de parole et se dit en grande difficulté dans sa fonction aujourd'hui. Je note beaucoup d'émotions dans ces propos (émotions d'autant plus palpables que le groupe est restreint). Elle se dit atteinte dans son intégrité physique et psychique. Que toute sa vie privée en est impactée. Elle a dû consulter psychologue, psychiatre et prend aujourd'hui un traitement. Elle se sent très fragilisée. Elle poursuit en disant qu'avec cette prise de poste il s'agissait pour elle d'un tournant professionnel dans lequel elle avait misé beaucoup d'espoir. Puis très vite elle a été déçue. Elle relate ses essais de management : très directive au départ puis à l'opposé aujourd'hui où elle estime qu'elle est trop proche de l'équipe. Elle ne sait plus de quelle manière procéder. Elle relate son alliance avec la précédente directrice « on a fait alliance un temps...on ne parlait que de l'équipe, de l'adversité que nous rencontrions...Nous n'avions plus du tout de recul.. ».
Lors du second temps de l'IC chacune exprime ce qu'elle a éprouvé à l'évocation de l'histoire de Véronique. La psychologue et la médecin confirment ce climat détestable au sein de la résidence. La directrice demande à Véronique de s'inscrire davantage dans la dynamique des cadres qui tente de se reconstituer. Elle constate qu'elle a tendance à travailler seule contrairement au binôme direction/psychologue qui fonctionne bien. La directrice lui indique qu'elle est prête à la soutenir, l'aider à incarner sa fonction mais elle ne peut le faire à sa place.
Véronique exprime à plusieurs reprises qu'elle n'en veut pas à l'équipe, qu'elle n'a aucune amertume. Le dit et le redit...Elle parle de blessure qui se cicatrise. Elle va réfléchir sur son positionnement en disant qu'elle n'a pas envie de lâcher ainsi, ce serait injuste. « Je n'ai pas investi toute cette énergie pour qu'au final je laisse tomber.. ». Elle souligne qu'elle a besoin de gagner sa vie. Elle évoque aussi et dans le même temps une nouvelle recherche d'emploi. Je la sens coincer entre le « marteau et l'enclume ». Danièle a acquiescé à plusieurs reprises les propos de Véronique. Je l'invite par conséquent à en dire quelque chose. Elle aussi à l'issue de sa période d'essai a hésité à poursuivre. A son arrivée à la résidence elle a trouvé une fonction de médecin peu investie : présence de ce second médecin peu visible, aléatoire, beaucoup de désordre dans les dossiers etc. Elle dit avoir eu peu d'informations sur les résidents. Danièle exprime un certain débordement quant à son emploi du temps (médecin référent de plusieurs crèches au sein de l'association en plus de son temps complet au sein de la résidence, des astreintes de nuit à assurer au 55 Infirmière coordinatrice sein de l'organisation des médecins de garde du secteur). Elle relate la manière de faire du premier médecin : tendance à répondre à toutes les sollicitations formulées par l’équipe. « Il a créé un climat particulier. ». Danièle dit aujourd'hui rencontrer des difficultés à « imposer » sa marque. Elle ressent de l'adversité elle aussi.
Myriam la psychologue décrit elle aussi un contexte de crise important et reconnaît avoir encore des difficultés à en parler aujourd'hui. Elle dit avoir vécu « l'enfer... » Et tout comme Véronique elle a été contrainte de prendre un traitement et a mis sa vie de famille en péril. Elle a souhaité un troisième enfant pour se sortir de cet enfer : bénéficier d'un congé de maternité de longue durée suivi d'une diminution de son temps de travail. A son retour elle a trouvé refuge dans le PASA qu'elle a intentionnellement localisé à un certain endroit pour se prémunir et pouvoir travailler en toute sérénité. Elle décrit les équipes comme menaçantes et à qui tout est permis. Elle se dit aujourd'hui soulagée de la posture de la nouvelle directrice car l'équipe selon elle a besoin d'être « recadrée ». Elle compare ainsi certains membres des équipes à des enfants qui tentent constamment de remettre en cause les décisions et les orientations de la hiérarchie.
Véronique ajoute « les équipes cherchent toujours à faire tomber quelqu'un... ». A l'issue de cette cinquième rencontre je constate une équipe de cadres (restreinte), très fragilisée et mal au point. La personnalité et la posture de la Directrice nouvellement recrutée me semblent de nature à pouvoir soutenir son équipe.
Je perçois aussi la demande de soutien implicite (voie explicite) de la directrice à mon égard. Que faire de cela ?
L'équipe de cadres de part son instabilité ne parvient pas, ainsi que le souligne JP Lebrun, à se constituer comme un élément tiers, elle perd ainsi de sa légitimité.
Seconde séance : l'élément vide à l'élément plein
Cette seconde séance débute en l'absence de Véronique (Infirmière coordinatrice) qui depuis la précédente séance a donné sa démission. Danièle (Médecin) donne d'emblée le ton : elle exprime sa réticence quant à ce type de travail. Elle me dit qu'elle ne se sent pas concernée et m'interroge sur ce qu'en disent les autres groupes. Y trouvent-ils une utilité ? Bien entendu je ne réponds pas – du moins pas directement -, et l'invite davantage à me parler de ce qui la questionne ELLE.
Elle me fait part alors d'une situation de maltraitance (dont j'ignore tout), de l'audit qui a été réalisée et me dit qu'elle ne voit pas le lien avec la supervision. Moi non plus... Puis un échange s'instaure entre elle et la psychologue (j'observe à ce moment-là une certaine complicité) au sujet de cette situation de maltraitance. Je n'y comprends toujours rien et les laisse « parler ». Danièle se rend compte qu'elle n'a pas tous les éléments sur cette situation. La Directrice intervient « Est-ce que quelqu'un qui a commis une faute à un moment donné, doit-il pour autant être accablé de manière définitive ?... ». Danièle poursuit en s'interrogeant sur la manière d’accueillir la nouvelle infirmière coordinatrice : que faut-il lui dire des difficultés que rencontrent l'institution ? La directrice suggère de lui laisser un temps d'immersion afin qu'elle se fasse sa propre opinion et ajoute qu'elle-même a pris connaissance de l'audit56 après s'être forgée sa propre opinion. Puis Danièle évoque sa difficulté face à certaines familles et le fait qu'elle se sente happée par les uns et par les autres. Elle dit que les uns et les autres (familles, soignants) exigent d'elle qu'elle soit constamment au chevet des résidents. Puis elle évoque une situation précise au sujet d'une famille (qualifiée d’exigeante) où durant un entretien de plus d'une heure et demi elle a entendu les griefs de cette famille au sujet de la prise en soins de son parent. Elle a aussi essuyé quelques insultes.
J'indique ainsi à Danielle que recevoir les plaintes d'une famille durant un laps de temps aussi conséquent c'est éprouvant et, que peut-être il conviendrait de leur proposer un lieu pour déposer cette souffrance. Je suggère un groupe de parole à l'intention des familles. Danielle réagit aussitôt en disant sa crainte de voir les familles se saisir d'un tel espace pour critiquer l'institution. Elle est, à demi-mot, soutenue par la psychologue qui relate alors ces trois tentatives de groupe de parole en direction des familles ; tentatives ayant échoué. Je précise qu'il s'agit d'un groupe de parole où des familles pourraient échanger autour de leur difficulté, souffrance de soutenir un parent âgé. Réticence à nouveau de Danielle « Je n'y crois pas ». Le ton employé est peut amène.
Je suggère à la psychologue de se saisir de cette proposition. A ce moment-là je me réfère davantage à ma propre pratique de psychologue et je n'incarne plus la posture du superviseur.
Je précise à Danielle que son choix de devenir médecin et sa formation l'ont préparée à être au chevet des patients et non à devoir traiter de questions institutionnelles. En Ehpad elle s'inscrit de fait dans une dynamique institutionnelle et s'y trouve confrontée comme les autres cadres. La vacance du poste de l'infirmière coordinatrice ne lui permettant pas de répartir la tâche à ce niveau, d'où l'utilité d'une telle instance pour parler des places des unes et des autres et poursuivre la réflexion autour de l'organisation de cette équipe de cadres. En fin de séance Danielle est surprise du temps passé et dit « Je n'aurai jamais pensé que cela puisse se dérouler ainsi.. ». Elle manifeste une certaine satisfaction. Il en est de même pour la psychologue et la directrice.
Lors de cette seconde partie de séance j'interviens à plusieurs reprises (plus exactement je me sens obligée de le faire). Le groupe est restreint (Trois participantes) et je ne parviens pas « à préserver ce point de vacuité ». Ce faisant je ne permets pas l'élaboration. Je me crois obligée d’occuper l'espace par des conseils, suggestions, bref avec le discours du maître ou plutôt celui de l'hystérique.
Je n'est pas été dans la logique d'accompagnement décrit par Claude Allione, « et qui inscrit les choses dans une chaîne de mise en travail, c'est-à-dire d'analystes, et non dans une position de butée sur le savoir...lorsque le superviseur se pose (ou se laisse poser ) dans la position du savoir, qu'il s'agisse d'épouser ce que Lacan a appelé le discours de l'universitaire ou qu'il s'agisse de s'installer du côté du maître, alors il risque fort de n'y avoir tout simplement de supervision possible.. »57 !!!
- 56. 56 Je relève le terme audit déjà évoqué dans les groupes précédents et dont j’ignore le contenu.
Troisième séance : le holding du holding
Pour notre troisième séance l'équipe de cadre est cette fois au complet. La nouvelle infirmière coordinatrice recrutée a pris ses fonctions. Quoique préoccupées par un événement dont elles attendent de ma part un soutien, je sens une certaine cohésion entre elles.
L'équipe de cadre est confrontée à un problème majeur face à une famille que l'on pourrait qualifier de « pathogène » et qui les menace de retirer son parent de la résidence. Cette famille entend accompagner son action en invitant la presse. Cette menace doit être mise à exécution au moment même où se déroule notre séance de supervision. C'est Danièle (médecin) qui s'empresse de relater cette histoire de travail à laquelle elle a été confrontée. Elle s'interroge entres autres sur les paroles qu'elle a pu prononcer et qui selon elle a déclenché le conflit entre la famille et la résidence.
Puis chacune tour à tour apporte son témoignage, construisant progressivement une analyse de la situation et leur permettant de se décentrer de leurs émotions pour apporter un regard un peu plus distancié sur l'événement.
Dès mon arrivée j'ai senti un appel « SOS ». Une certaine panique et excitation palpables. Ma position de tiers supposé savoir leur a permis de se poser et de comprendre ce qui était à l’œuvre dans cette situation. Sans doute n'auraient-elles pas ce jour à gérer une situation « catastrophe » mais devront-elles s'efforcer de travailler avec cette famille afin que ce type de mise à l'épreuve ne fasse pas répétition. Qu'il puisse se produire une transformation de la pratique, un décalage fécond dans les positions respectives comme nous le suggère Claude Allione ? Ma présence ce jour a produit de la réassurance. J'y ai occupé une fonction de point d'appui, de holding.
Notes
- 57 Claude Allione – Les rois de l'incertitude – Publié par Rouzel – Champ social
Conclusion
Au cours de cette supervision/régulation : je crois que je peux la nommer ainsi, ma posture de superviseur n'a pas été sollicitée de la même manière selon les groupes. Avec les équipes il a s'agit surtout d'écouter la plainte : une tendance à tourner à la réunion syndicale. Cela fait partie, nous dit Joseph Rouzel, du transfert à étage. Dans la majorité des groupes il a donc été question de la relation à l'institution. Les équipes ont fait part de leurs éprouvés négatifs à l'encontre de leur hiérarchie. J'ai rencontré des difficultés à maintenir mon cadre, à incarner cet ordre symbolique tant certaines personnes n'avaient de cesse d'attaquer le cadre. Je pressentais à ce niveau en particulier, qu'il fallait que je tienne bon, que je ne cède pas à la jouissance-toute. Je ne saurais dire s'il fallait maintenir ce cap. Ce fut une intuition afin de permettre à cette équipe de se dégager du transfert négatif à l'encontre de leur hiérarchie, de tenter de déplacer la plainte vers un travail plus proche de la relation avec leurs résidents. Il a parfois été possible d'opérer ce déplacement lorsque l'effet de groupe s'avérait moins prégnant.
Dans son ouvrage sur la supervision Joseph Rouzel faisant référence à Daniel Sibony « un groupe se constitue qu'autour d'un noyau de peur....Le groupe doit alors sa formation à un rejet du mal extérieur. Il se constitue contre, plus que pour...Joseph Rouzel nous indique qu'il faut par conséquent se méfier dans le travail de supervision « de ces effets de retour de flamme où un groupe de supervision,...peut se souder contre le reste de l’institution »58. C'est ce que j'ai parfois cru identifier dans certains groupes ou chez certaines personnes, d'où des manifestations de résistances voire davantage à l'encontre de cette supervision.
« La supervision n'est pas réductible à un lieu sympa, un lieu pour parler de ses difficultés ; du point de vue de la psychanalyse, elle est une nécessité logique pour effectuer cette séparation »59.
Avoir suggéré de rendre obligatoire ces séances de supervision, cela n'a-t'il pas déterminé un relatif engagement de l'équipe dans ce travail ?
Ou faut-il comme nous l'indiquait Claude Allione, « qu'un groupe de supervision pour devenir un groupe de supervision doit passer par un certain nombre d'épreuves « ? S'agissant du groupe des cadres je crois avoir été investie du sujet supposé savoir : cette équipe en difficulté et bien éprouvée, recherchait auprès de moi certaines solutions. Cela a surtout été du côté de la directrice qui prenait juste ses fonctions au moment-même où ce travail de supervision débutait. Il m'a fallu assez vite produire une opération de séparation. Néanmoins mon rapport au savoir (on y revient) m'a parfois piégée. Je me suis sentie obligée d'être « performante », d'occuper une place de celle qui sait (en prodiguant des conseils, du comment faire..). J'ai eu tendance à me prendre pour l'objet manquant. Le maniement du transfert à ce niveau m'a paru complexe, difficile.
- 58. 58 Rouzel J, La supervision d'équipe en travail social, p.36
- 59. 59 Rouzel J, La supervision d'équipe en travail social, Préambule
Quant aux concepts de la psychanalyse, bien qu'ils ont éclairé ma démarche, il me semble que j'ai encore accordé beaucoup d'importance au sens à défaut d'être en capacité d'écouter les signifiants. Bon nombre de mes questions de départ restent sans réponse : qu'est ce que parler veut dire ? De quelle manière écouter etc..
Articuler la théorie à ma pratique de superviseur représente pour moi un exercice difficile.. En ce sens c'est toujours un peu en aveugle que j'ai conduite cette supervision. Cet écrit témoigne aussi de cette difficulté.
Ceci m'incite à prolonger un peu plus en avant ma découverte de la psychanalyse. Alors pour conclure enfin j'emprunte à J. Cabassut cette citation :
« ..aucun signifiant ne peut combler le manque à être, dire la vérité du sujet, un sujet qui devra passer d'un signifiant à un autre, puis un autre...indéfiniment, afin de se soutenir dans sa course identitaire et sa quête désirante. »60 60 Cabassut J, Petite grammaire lacanienne p.21
Ouvrages
Bibliographie
Allione C. (2005), La part du rêve dans les institutions, Fougères-La-versane,éd. Encre Marine, Coll. « La parole en acte ».
Allione C. (2013), La haine de la parole, Mayenne, éd. Les liens qui libèrent Cabassut J. (2009), Petite grammaire Lacanienne du collectif institutionnel, Nîmes, éd. Champ social.
Chemama R. (1993), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris,éd. Larousse références Lacan J, (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire. Livre XI, Paris, éd. Le Seuil, coll. Essai-Points, 1973 Lacan J, (1960-1961), Le transfert. Le séminaire, Livre VIII, Paris, éd .Le Seuil, 2001 Lebrun Jean-Pierre (2008), Clinique de l'institution - Ce que peut la psychanalyse pour la vie collective, Ramonville Saint-Agne, éd. Ères Melman C. (2002), L'homme sans gravité, Saint-Amand, éd. Denoël Pennac D, (2007), Chagrin d'école, éd. Gallimard, coll. Folio. Rouzel J, La supervision d'équipes en travail social, Dunod, Paris, 2007 Articles : Site Psychasoc Rouzel J, Le déplacement du psychanalyste en institution, Août 2008 Rouzel J, Fonction et champ de la parole et du langage en travail social, Décembre 2004 Rouzel J, Chagrin d'école de Daniel Pennac à la lecture de la psychanalyse, , Janvier 2002 Rouzel J, Les trois temps de l instance clinique en supervision, Novembre 2011 Autres articles communiqués dans le cadre de la formation Allione C, Les pouvoirs du superviseur (à paraître)
Allione C, Les Rois de l'incertitude ou les supervisions sont-elles les sucres lents de la psychothérapie institutionnelle ? Publié en i book par Rouzel J. éd. Champ social 40 Allione C, Une haine de la parole, paru dans Actualités de la psychanalyse, Ères 2014 Lebrun J.P, Pourquoi l'action collective est-elle en difficulté aujourd'hui ? Lebrun J.P, Autorité, pouvoir et décision dans l'institution, Janvier 2006 Rouzel J, Il n'y a que ça, le lien social, Montpellier le 16/03/2011 Rouze J, Trans-faire de la musique,
Rouzel J, La fonction de superviseur, Dossier Supervision, régulation, analyse
des pratiques. Santé Mentale, 178, ai 2013 41 42
Année 2014-2015 Promotion XXème Psychasoc
Monographie de Mr. Jean-Luc POUPAT
Qu’est-ce que je fous là ?
Contenu :
1 - Préambule :..................................................................................................................................................................... 30 2 - Situation problématique exposée : ................................................................................................................. 31 3 - Le Kairos, qui représente « le bon moment »............................................................................................... 36 4 - Définition de l’Acte :.................................................................................................................................................. 39 5 - La question fondamentale pour moi : Qu’est-ce que je fous là ?............................................... 41 6 - Conclusion : ................................................................................................................................................................... 44
1 - Préambule :
Je me souviens parfaitement du tour de table, lors de la première séance de formation à la supervision, lorsque chacun d’entre nous a été invité à se présenter devant les autres participants. A la question sur notre motivation, sur ce que nous venons chercher dans cette formation, j’ai répondu :
« Lorsque je suis en train de remplir la fonction de superviseur, je me demande à chaque fois ce que je fous là !! »
Et j’enchaîne entres autres questions : Quelle est ma place, ma fonction, quelle autorité ai-je, quel pouvoir, … tout s’entremêle !! Je cherche vainement, depuis longtemps : « Que dire, comment dire, à quel moment dire, comment ne pas en dire trop ou qui m’autorise à dire ce que j’entends ? »
2 - Situation problématique exposée :
J’interviens dans une M.E.C.S. en Seine et Marne, dans le cadre de séances de supervision et ce depuis janvier 2014, sur 9 groupes, chaque groupe étant constitué d’une douzaine d’éducateurs spécialisés hommes et femmes (1/3 hommes 2/3 femmes)
Après une dizaine de séances de supervision, les règles de fonctionnement des séances sont connues, rodées et parfaitement comprises par les participants des différents groupes. Les séances se déroulent suivant le protocole défini lors de la première séance :
- un temps de parole ou l’intervenant raconte une histoire, décrit une situation problématique (Ecoute des participants)
- un temps de questionnement de l’intervenant par les participants sur le factuel de son histoire afin de préciser certains points, pas d’hypothèses uniquement des questions factuelles (l’intervenant répondant aux questions)
- un temps de parole pour chaque participant où chacun est invité à parler de soi, à préciser ce qu’il a ressenti, a élaboré comme hypothèse … (C’est un temps d’écoute pour l’intervenant)
- un temps de libre-échange entre tous les participants, l’intervenant et y compris pour moi-même remplissant la fonction de SSS (Sujet Supposé Savoir)
Entre temps, je débute la formation de SUPERVISION avec Psychasoc fin 2014 à PARIS (promotion XX) afin de comprendre un peu mieux ce que je fais dans ces séances et tout naturellement j’expérimente ce que nous avons appris lors des séances de formation (Instance clinique en 3 temps) et ce dès la première session de formation terminée.
Lors d’une séance de supervision, début 2015, une intervenante « Elodie » raconte l’histoire suivante :
Elodie
« J’organise un vendredi après-midi de décembre, sur un parking d’un centre commercial de la région parisienne, à l’occasion des fêtes de fin d’année, une rencontre entre 3 enfants (5, 7
et 9 ans) d’une même fratrie et leur maman.
Ce rdv est planifié depuis deux mois et les enfants sont impatients de rencontrer leur mère
qu’ils ne voient que rarement, deux à trois fois chaque année pas plus…
A cette occasion, il est prévu qu’avec la maman, moi-même et les enfants nous fassions les
courses pour Noël (cadeaux,…)!!
Cette mère précise Elodie, est coutumière de ne respecter que très rarement ses
engagements de rendez-vous vis-à-vis de ses enfants, elle est totalement désinvestie de sa fonction de mère … et moi en ce qui me concerne, j’ai tout préparé pour que cette rencontre
puisse avoir lieu … toutefois je me méfie…
La rencontre a lieu à 20 km, nous arrivons à l’heure au rendez-vous fixé pour 14H, les enfants sont bien habillés, ils sont bien coiffés, ils sont très excités, … ils ne cessent de me demander
« Elodie, quand est-ce que maman arrive ? »
14h personne, 14h30 personne, 15h personne, les enfants jouent sous ma responsabilité sur
le parking en attendant leur mère et le temps passe …
J’attends 18h30 toujours sur le parking et je décide alors de rentrer avec les enfants à la M.E.C.S., certaine désormais comme je l’avais prévu, que la fameuse maman ne viendra pas….
J’explique alors aux enfants que comme d’habitude ils ne peuvent pas compter sur leur
maman et que par conséquent je vais continuer seule à m’occuper d’eux, moi …. Comme je
le fais depuis qu’ils sont ici à la MECS»
La séance se déroule suivant le protocole prévu, chacun devant sur le principe :
- échanger sur son ressenti, ses émotions
- sur son dialogue interne,
- sur les comportements observés,
- sur des hypothèses élaborées pendant la narration,
- proposer des pistes de réflexions …
- …
Les échanges sont superficiels, je trouve le groupe « mou du ventre » effleurant le sujet très légèrement et ce contrairement aux séances précédentes, adoptant une position de tête basse, regardant vers le sol, fuyant le regard des collègues et surtout le mien, comme s’ils voulaient échapper à quelque chose, … comme pour protéger leur collègue, …
Et moi pendant ce temps je perçois au fond de moi, de l’agacement, quelque chose qui monte progressivement, confusion, trop d’amour transféré sur ces enfants, d’aigres et doux mélanges de fonctions et de rôles, de règlements de comptes, d’évitement de mettre en mots, de mouvements incompréhensibles dans ce groupe …
Je prends alors la parole et demande à Elodie
- « Elodie, quel était votre objectif en attendant 18h30 ? »
Et tout naturellement et spontanément, Elodie me dit :
- « c’était pour que les enfants comprennent vraiment, une fois pour toute, que leur mère ne les aime pas et que c’est une mauvaise mère… alors que moi, je fais tout pour eux »
Je demande alors à Elodie :
- « en ce qui concerne cette attente de 4h30, pourquoi ne pas avoir attendu plus longtemps : 5h, 6h ou plus ? »
Elodie s’arrête de parler, se fige, change de couleur, son visage devient rouge, puis blanc, elle crispe les mains, et soudainement elle se met à pleurer très doucement au début puis à gros sanglots et après quelques instants de silence (et le silence fait beaucoup de bruit) me dit :
- vous êtes en train de me dire que j’ai fait du mal à ces enfants en les faisant attendre si longtemps, que j’aurais pu au bout de quelques minutes téléphoner à cette maman afin de vérifier où elle était, que j’aurais pu rentrer beaucoup plus tôt … que c’est moi la méchante, la vilaine … alors que cette mère ne s’occupe même pas de ses propres enfants et que je fais tout pour eux et elle rien depuis plus de 4 ans !!! ….
Elle éclate en sanglot, se lève et se précipite hors de la pièce en claquant très fortement la porte.
Le groupe semble tétanisé pendant quelques secondes, les membres du groupe se regardent et semblent stupéfaits… puis après quelques longues minutes, un puis deux, puis d’autres membres du groupe prennent la parole ou plus exactement la défense d’Elodie...
Les visages sont tendus, les propos de plus en plus acerbes, les participants parlent de plus en plus fort, la cacophonie s’installe, chacun parlant « sur l’autre » le cadre vole en éclat, … j’ai l’impression d’être descendu au milieu de l’arène (la reine) au milieu d’un troupeau de bêtes féroces, certains se cabrent, renâclent, râlent, d’aucuns me disent que je les bouscule trop, qu’Elodie est déjà assez en souffrance avec « ses trois enfants » (lire les siens) et ce depuis assez longtemps pour que je n’ajoute pas de charges supplémentaires sur ses épaules, et certainement pas de la culpabilité, … La séance est très tendue, le calme revient toutefois peu à peu, il est temps que cette séance se termine … elle se terminera 1/2h avant l’heure prévue par la sortie des membres du groupes qui de façon unanime sortent de la salle, colère, frustration tout est entremêlé, la parole est bloquée au fond de leurs gorges, plus d’élaboration, lobotomie des membres du groupe … et moi je me demande ce que je fous ici, je suis comme vide, en constatant les réactions individuelles ainsi que les réactions du groupe, j’entends les propos qui se veulent blessants à mon égard, … et en même temps la seule chose que j’ai en tête est « ce que j’ai exprimé, c’est ce que je pensais, j’étais et je suis en accord avec le fait de l’avoir dit de cette façon et à ce moment précis de la séance » alors je laisse passer l’orage et me dit que je reviendrai sur le sujet plus tard, et que je provoquerai si besoin une réflexion de la part des différents protagonistes !!
Il y aura d’autres séances beaucoup plus calmes avec ce groupe.
Les mêmes participants à la séance suivante, demanderont dès le début de la séance, des explications, ils voudront comprendre ce qui a été produit lors de cette séance, sur ce qu’ils ont produit, sur ce qui a fait que tout a basculé d’un seul coup, les raisons de leurs comportements, les déclencheurs, les transferts éventuels qui se seraient produits , …
Le travail se fera alors tranquillement, sereinement, les armes seront alors déposées à l’entrée de la salle, les larmes séchées, le temps d’élaboration, de travail reprendra sur cette séance qui sera analysée en profondeur … avec et sur toute cette matière apportée !
Séance disséquée où chaque séquence, échange, comportement, ressenti fut travaillé avec les participants… chacun élaborant à tour de rôle sur son vécu, ses pensées, ses comportements … y compris Elodie qui sera une participante très active !!
Je souhaite revenir sur un instant précis de cette désormais « fameuse séance » qui je dois l’avouer a scellé entre les participants et moi-même des liens particuliers.
C’est comme si après cette séance, les participants m’installaient désormais officiellement comme clinicien dans une fonction de « superviseur » … signes de reconnaissance ?
Cet instant précis, à savoir le moment où je pose la question à Elodie sur la durée de cette attente qui a déclenché sa réaction et par répercussion celle des membres du groupe.
Nous sommes installés dans une des grandes salles du château, au 1er étage de la partie centrale du bâtiment construit par François Ier, cette demeure fut tour à tour gentilhommière royale, exploitation viticole, briqueterie, résidence bourgeoise, hôpital et maintenant Maison d’enfants. Henri IV y séjourne régulièrement et y installe Gabrielle d'Estrées.
Cette Maison d’enfants est située au cœur d’un très grand parc de 20 hectares, parc planté d’essences diverses et variées :
- Chênes, Hêtres et Boulots (Chaines, Êtres et Travail)
Au milieu de cette salle, une immense table en chêne massif style Louis XVI, sert à l’occasion de table de réunion ou de table à manger suivant les besoins.
Dans un coin de cette salle, 12 fauteuils identiques nous attendent.
J’ai demandé qu’ils soient mis en cercle à chaque séance mensuelle de supervision et ce à proximité d’une des deux immenses fenêtres. Le rouge vif du tissu qui recouvre les fauteuils tranche avec le ton jaune clair des murs et le brun du plancher ciré en chêne, plancher en point de hongrie.
Les deux imposants lustres en cristal de baccarat donnent à cette salle un éclat supplémentaire Nous travaillons sous la surveillance bienveillante de divers tableaux :
- Un tableau de François 1er en tenue de chasse, entouré d’animaux de la forêt,
- 5 tableaux de scènes bucoliques avec deux angelots qui semblent sourire, scènes de pêches et balades en embarcations sur la seine, fleuve qui est en bordure de cette propriété
L’ambiance est chaleureuse, confortable, voire feutrée …
Je me suis même attendu à mettre « des patins » pour ne pas salir ce magnifique sol ciré (merci maman, SVP sors de mon corps !!...)
L’odeur du parquet ciré flotte légèrement dans l’air … la lumière de l’extérieur est invitée à entrer dans cette salle par deux immenses fenêtres très hautes qui donnent sur le parc une vision calme, verdoyante et rassurante.
C’est véritablement un très bel endroit, presque hors du temps, propice à « se dire » et à entendre les histoires de ces travailleurs sociaux.
À ce moment précis, pendant quelques courts instants je me suis senti d’un seul coup « illégitime » d’avoir posé cette question, la colère, les pleurs, la réaction d’Elodie ainsi que celle du groupe me faisant devenir d’un seul coup « comme un tout petit enfant grondé par un parent mécontent » et en même temps j’avais la profonde certitude que c’était « le bon moment » et que j’étais légitime de poser « un acte », en droit de poser cette question … déclencheur de ce chaos …
Prendre ma place, tenir ma place, faire face, être présent totalement, être en accord avec-moi, assumer ce que je dis, ce que je fais au moment où je le dis …
Pour Yves CLOT (1) deux éléments internes au sujet qui travaille conditionnent le rayonnement de son activité : Le sens et l’efficience qui augmentent ou diminuent le pouvoir d’agir. Dans sa rencontre avec des contraintes extérieures, le pouvoir d’agir comporte un caractère potentiellement conflictuel dans la mesure où il se heurte au développement du pouvoir de l’autre donc à la question du pouvoir (2)
Constater la diminution ou ressentir la perte de son pouvoir d’agir sur sa situation personnelle de travail génère une souffrance intime au jour le jour. Car vivre sa vie d’adulte suppose de déployer son pouvoir d’agir et d’exprimer sa créativité. Au sens où Winnicott, Canguilhem, Vygotski, entendent cette notion qui rend rapidement synonymes : activité, santé, initiative, dépassement de soi. J’ai souhaité dans le cadre de cette monographie, travailler sur différentes réflexions suite à cette séance de supervision :
- Le bon moment, le Kairos,
- L’acte posé par le superviseur
- La question fondamentale pour moi « Qu’est-ce que je fous là ? »
3 - Le Kairos, qui représente « le bon moment ».
Kairos est un mot grec qui signifie temps.
Par opposition à l’autre mot grec chronos qui exprime le temps de façon linéaire : heures, jours, semaines, etc.
Kairos exprime un temps spécial voulu par la Providence, propre à un événement particulier. Kairos est le dieu de l’occasion opportune, du right time, par opposition à Chronos qui est le dieu du time.
Il est souvent représenté comme un jeune homme ayant une épaisse touffe de cheveux à l’avant et une tête chauve à l’arrière ; il s’agissait de le “saisir par les cheveux” lorsqu’il passait... toujours vite.
Le Larousse encyclopédique le définit comme “une allégorie de l’occasion favorable souvent représentée sous forme d’un éphèbe aux talons et aux épaules ailés”.
Plusieurs auteurs utilisent le mot Kairos comme substantif pour désigner l’aptitude à saisir l’occasion opportune.
Ce terme est utilisé en philosophie, en théologie, en psychologie et en pédagogie. On l’utilise aussi dans les sciences de l’administration.
Lorsque que je dis une chose juste au bon moment ; cela a tout l’effet souhaité et porte également son fruit par la suite.
C’est là la parole qui sort et qui pénètre les cœurs.
Ce moment-là semble ne pas pouvoir être provoqué puisque je ne peux dire qu’a posteriori que c’était le bon moment.
C’est une notion spécifiquement grecque.
Elle s’est développée dans une réflexion sur la pratique, pratique rhétorique, militaire, médicale. Le Kairos, qu’on traduit en latin par opportunitas, en français par occasion, relève :
- De la nature des choses :
o L’état par exemple des sentiments d’une foule, de la santé d’un patient.
- D’un savoir :
o La connaissance que le rhéteur a du moment où l’on peut faire basculer un auditoire, que
le médecin a du moment où l’on doit donner le médicament pour renverser la situation.
C’est aussi du temps, mais qui est hors de la durée ; c’est l’instant fugitif mais essentiel, soumis au hasard et lié à l’absolu.
Ainsi, considérer la sensation comme le Kairos est une vue très profondément grecque, parce que le Kairos renvoie au cours du monde, au hasard, au déroulement imprévisible des choses, mais aussi à un savoir antérieur.
Le Kairos n’est rien sans le savoir qui permet de le reconnaître ; il n’est qu’événement parmi d’autres pour celui qui ne sait pas.
Mais, pour celui qui sait, il est ce qui lui révèle son propre savoir, par le choc de la réalité qui se révèle comme signifiante.
Ce sont ces moments qui permettent d’avancer dans la relation, d’avancer vers les objectifs
fixés par la séance de travail en supervision ...
Je ne pense pas que nous pouvons provoquer ces Kairos ; en revanche je peux les favoriser en montrant aux participants à ces séances, que je ne viens pas pour faire « passer le temps », mais pour travailler sur la matière proposée.
Il s’agit là réellement d’accompagner, de faire un bout de chemin ensemble, il s’agit de montrer que le travail ne peut pas se faire sans eux avec comme croyance profonde qu’une fois qu’ils auront compris cela et qu’ils s’investiront également dans une amélioration des circonstances, alors nous verrons des moments uniques apparaitre.
En conclusion : Ce sont ces moments, Kairos, qui permettent de construire et d’avancer.
Je suis allé chercher d’autres références dans la littérature…
Le clinicien a horreur de son acte (3)
Pour Lacan, l’acte se produit dans la cure psychanalytique.
Il n’a rien à voir avec une décharge motrice, une action, il s’agit d’un discours qui a des effets décisifs dans la vie de l’être, au point qu’une fois que le psychanalysant a dit telle chose, il en est transformé. Lacan insiste sur la dimension de « franchissement » dans l’acte.
Un acte on sait qu’il est fait quand il y a un avant et un après.
On ne sait qu’on a posé un acte que dans l’après coup, dans ses effets.
Pourquoi horreur ?
Car l’acte est parfois chirurgical, il tranche dans le vif, comme le sculpteur. Questionner ne suffit pas, il faut des actes pour que ça change (4) et après cette séance j’en suis encore plus convaincu.
L’acte, il ne faut pas l’entendre au sens de répugnance.
C’est précisément que l’acte en tant que tel, en tant qu’il se pose dans la supersivion, sous la forme d’un renoncement.
L’acte analytique est lui-même conditionné par l’effacement, l’abolition, pas du tout volontaire, l’abolition du discours : quelqu’un parle dans une séance de supervision et on va lui répondre quelque chose qui n’est pas suscité par le souci d’être original. Dans un deuxième temps, le sujet reprend le dessus chez le superviseur et il se dit :
- qu’est-ce que je dis là ? est-ce que j’ai le droit de dire cela ?
- c’est une bourde ?
- c’est quelque chose qui est pertinent ?
- qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Et puis, les malentendus existent :
- Vous dites quelque chose à quelqu’un, il peut parfaitement l’entendre comme une interprétation sur quelque chose qui le renvoie au dispositif de son enfance, au lieu d’entendre l’interprétation, le pointage de quelque chose, il l’entend comme un jugement de valeur
Au moment où le superviseur parle, il n’en a pas l’appréciation, il n’en n’a pas les propriétés, il est expulsé en tant que sujet aussi bien que le supervisé C’est vrai que je peux avoir horreur de dire des « choses », mais dire des « choses » justes ! Je peux avoir horreur de remplir cette fonction qui me fait dire certaines choses que j’aurais mieux fait de garder pour moi, pour ma tranquillité.
Effectivement, il y a des moments dans l’expérience du superviseur où il peut avoir horreur de son acte. Il le destitue, au même titre que ce propos, cette parole, ce discours va destituer le sujet en supervision.
La destitution est également des deux côtés, on est dans solidarité de voyage, on fait le même voyage ensemble donc on partage un certain nombre d’évènements qui sont des incidents dans la subjectivité.
Si le sujet n’y comprend rien, qu’il ne veut rien comprendre, je peux en être tout autant affecté que lui, pas de la même manière mais tout autant.
Il y a des éléments de surdité dans chaque structure, il y a des points au-delà desquels on ne peut aller, sinon, comme disait Lacan, à le rendre parano.
Le parano est quelqu’un qui a tout balayé, tout nettoyé, il n’y a plus de poussière, vous pouvez être tranquilles, c’est une bonne analyse, mais ça ne va pas l’arranger !
Ce point de structure, c’est au superviseur d’être suffisamment informé, non par les livres et les textes qu’il a lus, mais par son expérience en faisant « les choses ».
Notes
- Clot Yves (2008) « Travail et pouvoir d’Agir » Paris-PUF
- Daveziez P. (2006) Repères pour une clinique médicale du travail, 29ème Congrès national de Médecine et Santé au Travail – Lyon le 31 mai 2006
- Jacques Lacan Séminaire 15
- Joseph Rouzel – Formation Supervision Psychasoc, promo XX
4 - Définition de l’Acte :
Pour Lacan, l’acte se produit dans la cure psychanalytique.
Il n’a rien à voir avec une décharge motrice, une action, il s’agit d’un discours qui a des effets décisifs dans la vie de l’être, au point qu’une fois que le psychanalysant a dit telle chose, il en est transformé. Lacan insiste sur la dimension de « franchissement » dans l’acte.
L’acte est caractérisé par sa pointe signifiante.
C’est le signifiant qui permet que la parole se matérialise en action.
François Tosquelles écrit : « c’est en faisant les choses, que l’homme se fait lui-même » (5)
Je me suis posé la question sur ce qu’est dans une séance de supervision un acte manqué, donc un acte qui n’a pas eu lieu, mais qui constitue un message de l’inconscient à déchiffrer. C’est donc la dimension signifiante qui détermine l’acte.
L’entrée en supervision constitue un acte.
L’acte du superviseur consiste à autoriser que s’engage une supervision pour la personne qui vient le rencontrer.
Pour Lacan, l’acte psychanalytique est lié au transfert : il consiste à supporter le transfert, à le manier même, comme le laisse entendre cette phrase :
Il ne saurait y avoir de supervision sans superviseur.
La résistance du superviseur est justement de se refuser à l’acte Un acte majeur est pour Lacan celui par lequel le psychanalysant s’installe psychanalyste je pense qu’il en est de même pour la supervision.
Lacan dit que c’est le psychanalysant qui installe le clinicien dans la position de psychanalyste, allant jusqu’à affirmer que le psychanalysant produit le psychanalyste et pour le superviseur ?
Pour Lacan, l’acte est lié à la détermination du commencement.
Ainsi la nomination est un acte, un acte symbolique, car elle donne naissance à quelque chose. Un enfant est déjà vivant dans le ventre de sa mère avant la naissance, mais c’est l’acte de naissance qui lui donne une existence pour la société, une existence légale.
Lacan utilise aussi, la formulation cartésienne, que vous trouvez dans le Séminaire sur l’acte analytique qui est : « Là où je suis, je ne pense pas, là où je pense, je ne suis pas » et je peux paraphraser concernant l’acte : là où j’agis, je ne suis pas, là où je suis, effectivement, avec le S freudien, là où je suis, je n’agis pas.
Savoir et vérité
Pour moi, je pense que la supervision est quête de vérité, et non de savoir. C’est justement dans les failles du savoir que gît la vérité :
« Le savoir, en certains points qui peuvent bien-sûr être toujours méconnus, fait faille. Et ce sont précisément ces points qui, pour nous, font question sous le nom de vérité. » (6)
« La vérité, c’est ce que nous apprend la psychanalyse, elle gît au point où le sujet refuse de savoir. Tout ce qui est rejeté du symbolique reparaît dans le réel.
Telle est la clé de ce qu’on appelle le symptôme.
Le symptôme, c’est le nœud réel où est la vérité du sujet. » (7)
La vérité a besoin de l’Autre pour exister, pour être authentifiée, c’est pourquoi elle ne peut être décelée sans que l’Autre (le superviseur, le psychanalyste, le médecin, la mère etc) ne l’entende et par cette écoute, ne la cautionne.
Le leurre du sujet supposé savoir
Comment le superviseur peut-il supporter d’endosser un leurre –celui du sujet supposé savoir- alors qu’il l’a lui-même dénoncé dans son postulat à remplir cette fonction ?
Lacan explique que la présence du fantasme du sujet supposé savoir est fondamentale pour que se déroule la supervision, la cure.
C’est parce que l’autre croit que le superviseur sait mieux que lui sur lui-même que s’installe le transfert.
Cette duperie est donc incontournable même si le superviseur sait ce qu’il en adviendra, à la fin des séances de supervision : celui-ci le rejettera, sans doute… rejet programmé dans sa figure de sujet supposé savoir ?
A la fin d’une supervision, le supervisé rejette le sujet supposé savoir incarné dans la personne du superviseur, et reconnait sa propre castration.
L’Autre est castré, le superviseur devenu sujet est castré, symboliquement s’entend, ce qui veut dire qu’il assume sa propre division.
Il reconnait que son inconscient le mène à toutes sortes d’actes, de penchants, de désirs, à son insu. Le moi n’est plus maître en sa maison, et c’est ce que le sujet accepte à l’issue de sa supervision. La division se produit des deux côtés :
- le supervisé n’est pas tout sujet, il est sujet, mais sujet divisé, tandis que le superviseur n’est pas tout objet. Il est semblant d’objet a.
Pour conclure, la définition suivante noue ensemble l’acte de supervision, le transfert et le sujet supposé savoir dans une même trame :
« Ce qui constitue l’acte psychanalytique comme tel est très singulièrement cette feinte par où le superviseur oublie que, dans son expérience de superviseur, il a pu voir se réduire à ce qu’elle est, cette fonction du sujet supposé savoir.
D’où, à chaque instant, toutes ces ambiguïtés, qui transfèrent ailleurs, par exemple vers la fonction de l’adaptation à la réalité.
La question de ce qu’il en est de la vérité, est de feindre aussi que la position du sujet supposé savoir soit tenable parce que c’est là le seul accès à une vérité dont ce sujet va être rejeté pour être réduit à sa fonction de cause d’un procès en impasse. »
Notes
- François Tosquelles (2009) 1ère édition 1967 – Le travail Thérapeutique en Psychiatrie – Toulouse : Erès
- Lacan, J. (1967-68) L'acte psychanalytique, La Plaine St Denis, Association Lacanienne Internationale, 2001
- Lacan, J. (1967-68) L'acte psychanalytique, La Plaine St Denis, Association Lacanienne Internationale, 2001
5 - La question fondamentale pour moi : Qu’est-ce que je fous là ?
Après de nombreuses recherches, j’ai trouvé divers textes de Monsieur François Tosquelles, (8) qui avait pour habitude de renvoyer à la figure des participants à ses travaux cette phrase « et toi qu’est-ce que tu fous là ? » (9)
J’ai alors écrit en gros au-dessus de mon bureau cette phrase et j’ai laissé vagabonder mon esprit sur diverses réflexions que j’ai écrites sous forme de carte euristique, histoire de délirer un peu sur les signifiants divers qui se cachent derrière cette interrogation et rien qu’avec cet exercice j’ai devant moi tellement de questions que je vais en avoir pour quelques années de travail à suivre chaque piste : « Qu’est-ce que je fous là ? »
o « Je »
o Je, jeux, amusement, bon mot, bouillotte (jeu de cartes), calembour, charade, délassement, distraction, divertissement, ébats, interprétation, jouet, mots croisés, passe-temps, puzzle, récréation, sport, tarot, théâtre, tombola, être en jeu, faire le jeu de quelqu'un, jeu d'arcade, jeu de dames , jeu de hasard, jeu de massacre, jeu de mots, jeu de rôles, vieux jeu, tirer son épingle du jeu, je-m'en-foutistes
- « Moi »
o 1ère personne du singulier o Fin de moi(s) difficile, rétribution, paiement, o Bibi, égo, âme, autonomie (Liberté de comportement d'un individu), o faculté d'agir avec indépendance, baron (sommité), caractère, célébrité, figure, grosse légume, huile, important, individualité, nature, personnage, sommité, tempérament (nature)
- « Fous » : o Fou, folie, gardien de fous, garde-fou, aberrant, absurde, aliéné, anormal, barjot, bizarre, bouffon, braque, cinglé, débridé, délirant, dément, dérangé, désaxé, déséquilibré, détraqué, dingo, dingue, énergumène, énorme, excentrique, extravagant, fada, farfelu, fêlé, féru, follet, forcené, givré, inconscient, incroyable, insensé, interné, malade, prodigieux, psychopathe, saugrenu, sinoque, sonné, taré, timbré, zinzin o Le foutre (sexe, incarnation), jean-foutre o Oiseau Palmipède, pièce d’un jeu d’échec,
- « Être »
o Personne, individu, un être d'exception, fait d'être, l'être et le néant, ce qui existe, exister, avoir une réalité, Indique l'appartenance, la date, le moment, acquiescer, adhérer, aimer, annoncer, appartenir, assister, attendre, avoir, baigner, bâiller, buter, causer, chercher, chevaucher, choyer, coller, combattre, condamner, confiner, connaître, conscience, consentir, consister, contrarier, convenir, correspondre, craindre, croire, déborder, demeurer, o en être quitte pour, être à cheval sur quelque chose, être à court de, être à cran, être à l'aise, être à la charge de quelqu'un , o être à la hauteur, o "Dieu n'est pas à la hauteur. Il n'est même pas dans le bottin. "Tristan Tzara
o "Le mot Homme dépasse le mot Surhomme d'une immense hauteur. "Valéry Larbaud
o "L'homme qui lit à voix haute nous élève à hauteur du livre. Il donne vraiment à lire !" Daniel Pennac
o "Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée." Albert Camus
o "Les deux seules vertus auxquelles je crois : la hauteur et l'espérance." Robert Brasillach
o "L'homme n'est peut-être pas à la hauteur de son essence." Alexis Philonenko
o "Il est bien rare qu'un vivant soit à la hauteur du mort qu'il fera." Philippe Bosser
o "Il restait petit de corps et remédiait à la brièveté de sa taille par la hauteur de sa pensée." Anatole France
o "La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris." André Gide o être à la page, être à la porte, être animé
- « Là » :
o le lieu, le poisson, le colin, o La si do, las, plein le dos o l’espace, laisse passe, laisse la place, ma place, abri (pour me protéger de l’extérieur), banalité cliché (lieu commun), berceau (lieu d’origine), cachette (me cacher, se cacher), éden (lieu de délice, paradis terrestre), eldorado, emplacement (occupé par ou pour édifier quelque chose), endroit, localité, maison, planque (pour me cacher, peu exposé), point précis, poncif (banalité), position, poste, quelque part (n’importe où ?), séjour, site, situation, terrain, théâtre, trivialité
- Désir :
o désir du Superviseur de remplir cette fonction, o désir à être au service de cette fonction sans être cette fonction o ambition personnelle
- désir de gloire ?
- désir de réussite sociale,
- désir de tout ce qui peut honorer l'amour-propre
- Vif désir de réussir quelque chose.
o amour, appétit, ardeur, aspiration, attente, attirance (vers quelqu’un, quelque chose), avidité, besoin, boulimie, but, concupiscence, convoitise (de possession), démangeaison (de faire quelque chose), desiderata, envie, fantaisie, goût, libido, propos, rêve, soif, souhait, tentation, visée, vœu o Contrôle, contre rôle, casse rôle
- Légitimité :
o reconnu par la loi, conforme à la loi, juste, femme, justifié, légal, authentique, compétent, honnête, légitime, licite, réglementaire, valide, motivé, normal, permis, régulière
o "Désobéir pour interroger le pouvoir, confirmer à nouveau son fondement, sa légitimité." Vincent Cespedes o "L'hérédité enfante la légitimité, ou la permanence, ou la durée." François-René de Chateaubriand
Notes
- Cairn Info : Frantz Fanon et la Psychothérapie institutionnelle. François Tosquelles, Eres/Sud/Nord 2007/1 – n°22 page 71 à
- ISSN 1265-2006
- Tosquelles F. (2009 – 1ère éd. 1967). « Le travail thérapeutique en psychiatrie ». Toulouse : Erès.
6 - Conclusion :
A cet instant précis, je ne vois qu’une solution en ce qui me concerne puisque je ne sais pas vraiment « ce que je fous ici » dans le contexte actuel de mes interventions dans cette MECS, à soigner des gens sans soigner l’institution :
- Je vais continuer à investir pleinement le(s) lieu(x) où l’on se parle, encore et encore, poser des actes, voire à inventer d’autres lieux, d’autres modes de fonctionnement, et ce avec les acteurs des différents niveaux hiérarchiques (vision systémique au sein de l’institution) afin de produire, faciliter les échanges entre les différentes visions du monde de chacun : o Vision Clinique, o Vision Institutionnelle, o Vision Financière, o Vison Politique.
Je propose depuis le fin 2014, dans cette MECS, ainsi que sur un autre lieu en Seine et Marne, un « bricolage à ma manière », bricolage consistant à accueillir systématiquement sur le lieu de supervision le(s) cadre(s) ainsi que les membres de la direction afin que chacun puisse se dire à partir de sa fonction, de sa position et d’entendre ce que l’autre pense, élabore, afin d’aborder la question de la subjectivité.
Ma formation de thérapeute systémicien (Centre Montceau - Paris) prend ici toute sa dimension et je peux laisser s’exprimer toute ma créativité en proposant d’autres approches cliniques (Objets flottants, …)
Je suis tout à fait conscient de remplir une fonction sans être cette fonction (SSS). Je souhaite être et rester disponible à attendre l’inattendu … et je suis bien avec cette idée
Je mesure au quotidien mon inculture (Psychologie, Histoire, Philosophie, Sociologie, …) et encore une fois, parce que j’ai confiance en moi, … je vais laisser mon intuition-inconscient (mon ami(e)) me guider afin d’assouvir ma curiosité, cette soif de découvertes qui me fait me questionner et continuer ce chemin découvert par hasard il y a 20 ans lors de la crise de mon couple … j’ai appris à mettre un genou à terre, parfois deux, à être touché au plus profond de moi, sans être coulé, car je sais que je peux me relever encore et encore et apprendre du chaos !
La fin de cette formation à la Supervision – Psychasoc » marquée par ce travail de monographie, est le début de quelque chose dont j’ignore le contenu, mais dont la finalité m’apparait de plus en plus clairement :

- Continuer à apprendre tout en me faisant plaisir en allant à la rencontre des autres, car la vie est trop belle et brève pour que je me prenne au sérieux et j’ai bien l’intention de « faire des choses, afin de continuer à me faire moi-même »10
Jean-Luc POUPAT
Marc- Fouilles...
DE QUOI JE M'EMMELE ?
Monographie pour la certification de superviseur d'équipe de travailleurs sociaux
Notes
- François Tosquelles (2009) 1ère édition 1967 – Le travail Thérapeutique en Psychiatrie – Toulouse : Erès
Année : 2014-2015
XXème promotion - Institut Européen Psychanalyse et Travail Social - Montpellier
A : Angélique, Amèle, Adeline, Alexandra, Alicia, Andy, Aurore, Bettina, Camille, Carole, Cavendisch, Cécilia, Christine, Coralie, Christelle, Cynthia, Dalila, Déborah, Diana, Dina, Djemmila, Elodie, Fatima, Flora, Floriane, François, Gaspard, Hamza, Hanane, Imen, Inès, Jennifer, Julie, Karemba, Katia, Laetitia, Laïla, Lamia, Lamine, Laura, Laurence, Lucie, Ludivine, Madjoula, Manon, M-Bemba, Mohamed, Nadia, Noëlle, Océane, Perrine, Sabine, Salima, Samia, Sandy, Sarah, Serge, Solène, Sofiane, Sophie, Soraya, Tamara, Tania, Thiphaine, Virginie, Zina et les autres...
DE QUOI JE M’EMMELE ?
28/03/2014 - Bercé par le rythme cadencé et régulier du TGV qui trace sa route vers le sud, mon regard navigue alternativement entre les paysages qui défilent et les feuilles blanches posées devant moi. Je tente d’inscrire, de retraduire les émois, aventures, contrées traversées lors de cette première semaine de formation : supervision d’équipe.
J’avais quitté Le Var une semaine plus tôt et laissé derrière moi, momentanément, mon quotidien et mon travail de psychologue en institution. J’avais obtenu, en dernière minute, l’accord pour intégrer cette formation à Paris. Et c’est avec un mélange de curiosité, d’ouverture et un doux lâcher prise que j’avais abordé cette semaine de formation. Une parenthèse que j'avais pressentie stimulante, riche en surprises et rebondissements.
Le train file et la bobine se défile, se déroule autour de cette première semaine...
Hier soir - Nocturne du musée d’Orsay - Artaud et Van Gogh : "les suicidés de la société". Dans le sas d’entrée de l’exposition, l’accès aux allures de caverne, de ventre maternel, le passage ; les mots semblent danser dans les quatre dimensions. Mots projetés sur le sol, les murs. Mots qui explosent, se fragmentent, courent les uns derrière les autres dans une étrange danse hypnotique, animés de leur vie propre. Et, ce cri étranglé, asilaire... Cri de naissance ou de démence ? Est-ce celui d’Artaud ou de Van Gogh qui résonne (raisonne) dans cette exposition qui les réunit en ce printemps, dans cette grande gare ? Passage vers le monde de ces prétendus fous.
Le TGV file à toute allure. Je replonge dans les méandres de ma mémoire, pour reconvoquer l'étrangeté de ces moments intenses...
Arrêt sur image - Flashback :
Bain de paroles, de mots, de sens, tout azimut. Tous azimutés, autour de cette table, dans les espaces et interstices de l’espace Voltaire, dix sept professionnels du soin et du social se sont retrouvés autour de cet objet énigmatique : la supervision. Tourbillon, vertiges, vertiges de l’écoute de l’autre, en parole, en marche, vertiges des énigmes et des vestiges. Sur le tableau est affiché le programme de la semaine, avec ses "IC" mystérieux. Qu'est-ce qui est convoqué dans ces "IC" ? Hic at Nunc, ici et maintenant, me dis-je. Mais aussi là-bas, ailleurs. L’avant, l’après : tout se mélange.
Nuits agitées, sommeil capricieux, veille, sommeil. "La vie rêvée des anges" fait son chemin et vient me visiter pendant mon sommeil. Le mardi matin, sans préméditation, je me lance tête baissée lors de la première séance de l’instance clinique. "Retenez-moi", dis-je et c’est le grand saut... Le temps est en mouvement : convoquées ici et maintenant, deux histoires mêlées, fausses jumelles qui s’emmêlent et m'emmêlent les pinceaux : - L’histoire de N : vingt ans ont passé. Je tente de mettre en mots, en scène. Mais rapidement, l’émotion, telle une vague de fond, un tsunami qui ignore le travail du temps, vient me bouleverser et reconvoquer l’ange déchu. Terrible histoire d’une défenestration... Qui en appelle une autre... Faites des mères. La douleur est toujours là... Elle s’écoule, elle ressort d’un puits que je croyais bouché, bordé. Non ! Ça déborde... - L'histoire de K. : chronique d’une mort (a)énoncée. Comme un deuxième coup de poignard, resurgit le visage de K, cette deuxième adolescente cassée, fendue par un premier saut...
Le deuxième saut, dans la radicalité de son désir d’en finir, sera le dernier... Et, dans cet espace de l'instance clinique, j’entends mes mots qui viennent se frayer un chemin, frapper à la porte des autres. Les mots des autres qui tentent de me délivrer de mes maux. Professionnels de l’écoute et de l’accompagnement, tous en prise avec du pathos : la mort, le handicap, la vieillesse, la maladie. Que venons-nous chercher ? Echanger nos mots. Evacuer nos maux. Vider notre sac pour laisser plus de place au vide, à la vacuité (du désir) ? Dans la grande marmite commune, les mots sont jetés, posés, les mots s’échappent à notre in(su). Les poèmes de Brigitte (une des participantes du groupe qui ponctuera chaque instance clinique par un texte poétique) scandent le temps. Au premier temps, au deuxième temps, au troisième temps les places se déplacent. Le poème de Brigitte :
Les fiancés de Chagall
Elle était belle jeune et jolie Les yeux bandés elle s’avance, elle s’envole Elle fait l’ange Du bord de la fenêtre, regarde Ca pleure encore à l’intérieur Je cherche un frère je cherche une sœur Brigitte, pour Marc et le groupe.
C’est donc de cette histoire, de ces "histoires de travail", que j’ai décidé de parler, d’écrire, pour tenter d'en extirper la substantifique moelle et essayer de comprendre "de quoi ça cause". De quoi ces histoires viennent elles parler, à qui ? Ces questions m’ont accompagné durant toute la formation, qui a elle-même, nourri et alimenté ce questionnement insistant sur mon positionnement professionnel (existentiel peut être) : "qu’est-ce que je fous la ?" (Fameuse question que François Tosquelles11 - fondateur de la psychothérapie institutionnelle - se plaisait à poser aux professionnels, les interpelant par surprise, et de manière radicale, sur leur désir. Il disait souvent : "il faut commencer par soigner les soignants") Cerner et formuler l'énigme sous-jacente, a été une tâche difficile car telles des matriochkas, nombreuses ont été les questions et formulations énigmatiques, qui ont surgies, emboîtées les unes dans les autres :
11 François Tosquelles -1992 -L'enseignement de la folie -Privat
En quoi les histoires de N et de K viennent-elles me heurter vingt ans après et résonner avec ma propre histoire, au-delà et en deçà de ce possible sentiment de culpabilité et ce refus du déterminisme prévisible ?
Mais je ne résiste pas, à la manière de "les couvertures auxquelles vous avez échappé" de livrer les autres formulations qui m’ont traversé : - Comment insuffler de la créativité, pulsion de vie et force de résilience, dans ces espaces et lieux institutionnels mortifères où le pathos, la pulsion de mort sont trop souvent prévalent ? - Comment vivre confronté à l’impossible dans sa radicalité, dans sa violence, accepter l’inacceptable (histoire de N et K) dans ces métiers sans y perdre sa substance, son désir d’aider, d’accompagner l’autre ? - Comment accepter et mettre au travail la part d’impossible de ces métiers et places où nous sommes confrontés au pathos, à la mort, à l’angoisse sans y laisser trop de plumes ?
Mon cheminement
Dans un premier temps, j’ai livré le premier jet brut, écrit à chaud en écriture automatique. Peut-être porté par le secret espoir que cette forme non structurée, puisse faire office de révélateur et m’aide à élucider, à éclairer ce qui se trame et se joue de moi, en moi, derrière ces histoires réapparues et reconvoquées sur cette scène de l’instance clinique, lors de cette première session en mars 2014. J’ai ensuite eu besoin de raconter à nouveau, de faire un travail de recherche, de fouilles. Besoin de faire un récit plus factuel, pour resituer ces histoires, dans une tentative de dégagement, qui se voulait dénuée de tout affect, comme "prétendent" l'être les notes et bilans professionnels. J’ai également décrit mon cheminement, mes ressentis et questionnements au fil de la formation, ponctuée par les différentes sessions, les entre- deux .Comment tout ce processus de formation a pu nourrir ce questionnement, comment il a pu me déformer, me transformer et apporter des éclairages sur cette énigme, ces énigmes. "L'énigme, en ce qu'elle produit un appel d'air et un appel d'être, donc un manque, engendre le désir d'apprendre. " J Rouzel12 Je resitue donc le contexte institutionnel, le déroulé de ces deux histoires et les échos et ressentis récents. J’interviens depuis 1992 en qualité de psychologue dans une MECS (Maison d'Enfant à Caractère Social) située dans le département du Var et qui accueille des adolescentes (14/18 ans et jeunes majeures) placées par l’Aide Sociale à l’Enfance, et les juges pour enfants, dans le cadre de mesures de protection. Je propose un suivi psychologique régulier aux jeunes qui en font la demande dans ce contexte particulier que peut être une MECS. L’histoire de N : N est une adolescente de 14 ans 1/2, admise au foyer en novembre 1992 sur une décision du juge pour enfant. Elle est suivie en AEMO (action éducative en milieu ouvert) depuis mai 1991. Elle manifeste des problèmes de comportement, d’absentéisme scolaire et des fugues à répétition du domicile paternel. Le placement est ordonné par le juge, après préconisation de l’éducateur d'AEMO et à la demande du père qui reconnait être démuni pour aider sa fille. Je rencontre N dans les jours qui suivent son accueil au foyer et lui propose un suivi régulier qu’elle accepte et investit. Cette adolescente, qui m'apparait d’emblée très mature, relate son histoire et semble dans un réel besoin de mettre des mots sur son vécu .Elle est l’ainée d’une fratrie de 3 enfants (un frère cadet de 13 ans et une sœur de 12 ans). Ses parents se sont séparés lorsqu’elle avait 4 ans. Elle se souvient d’un climat de violence et de conflits entre ses parents et décrit sa mère comme une personne marginale, fragile et dépressive, qui a fait plusieurs tentatives de suicide. A la séparation des parents, elle est confiée à sa mère mais le père demeure présent et maintient le lien avec sa fille. N vit avec sa mère toxicomane qui fréquente un milieu marginal et à l’âge de 6 ans, elle subit une agression sexuelle de la part d’un ami de sa mère. Elle est âgée de 8 ans lorsqu’elle apprend le suicide de sa mère (par défenestration). Confiée à son père et à sa nouvelle compagne, elle est très questionnante sur le geste de sa mère mais se heurte, dit-elle, à de fortes résistances et à des non-dits. N semble investir affectivement la compagne de son père et retrouve une certaine stabilité. Lorsque ce dernier se sépare de sa compagne pour une autre jeune femme, N se sent abandonnée. Son père est alors beaucoup moins disponible et présent pour elle .Elle commence à fuguer du domicile paternel, fait une tentative de suicide et est très choquée par la réaction de son père qui menace, dit-elle, de la faire interner. Dès cette période, autour de ses 12 ans elle présente de gros problèmes de sommeil (insomnies, cauchemars, angoisses nocturnes) et reçoit un traitement à base de Valium. Elle commence à consommer du cannabis de manière régulière. Lorsqu’elle arrive au foyer éducatif, après une période d’errance, elle a toujours ses difficultés de sommeil. Elle verbalise une très forte attente par rapport à son père qu’elle ressent démobilisé et absent. Plusieurs rendez-vous sont proposés à ce dernier, afin d’amorcer un travail de médiation, mais il ne répond pas à nos sollicitations. N exprime alors clairement son désarroi et sa déception. Au foyer, elle demeure dans une attitude de retrait par rapport aux autres adolescentes et n’établit pas de relations privilégiées. Début avril, N fugue du foyer et malgré nos recherches, nous ne pouvons la retrouver. Le jour de la fête des mères, sous l’emprise de cannabis, elle se défenestre d’un squat qu’elle occupait avec d’autres jeunes. Le foyer est averti par l'hôpital et l’éducatrice de service se rend à son chevet. Elle décède quelques heures plus tard.
12 J Rouzel-2007-La supervision d'équipes en travail social-Dunod
L’équipe du foyer dans son intégralité est sous le choc et se retrouve dans un état de sidération, confrontée à de multiples questions, et à un sentiment de culpabilité. Psychologue dans cette institution depuis peu, je tente d’apporter un soutien au niveau de l’équipe et je suis, moi-même, très secoué par cet évènement traumatique. Dans l’après coup et au cours de plusieurs réunions que j’anime, l’équipe trouve un espace afin de permettre à chacun d'exprimer ses ressentis, réflexions, émotions. A cette époque, l’institution ne dispose pas de supervision et je me sens de fait, missionné, chargé, de par ma place et formation de psychologue, d’accompagner l’équipe dans ce moment post traumatique. Or, c’est bien plus tard et notamment à la lumière de cette instance clinique que j'ai mesuré à quel point je n’étais pas réellement préparé pour assurer et assumer un soutien, un holding satisfaisant auprès des professionnels présents. En ces temps-là, j'étais jeune psychologue plein d'espoirs, d'illusions, confronté depuis peu sur le terrain, à l'épreuve de la clinique et des rencontres parfois éprouvantes que nous réservent ses métiers labyrinthiques. Labyrinthes dans lesquels on peut aisément se perdre, s’égarer, se chercher en croyant poursuivre l'autre. Enigme du sujet, énigme de la rencontre avec l'autre et de ses avatars. Cette première expérience traumatique et à sa façon inaugurale, m’a je pense, projeté violemment contre le mur du réel. "Le réel, c'est l'impossible" nous dit J.Lacan. "L’impossible de ces missions impossibles: éduquer, gouverner, psychanalyser" dont parle S. Freud.13 C'est bien ce sentiment d’échec, d’impuissance, voire même de culpabilité qui a dominé pour moi les premiers temps. Chargé, dans le même temps, d’apporter un soutien à l'équipe éducative, comment pouvais-je assurer un Holding satisfaisant (dont parle D. Winnicott) et pertinent aux éducateurs ? J'étais moi-même dans un moment de vulnérabilité, face à ce drame, confronté à mon angoisse de mort, à mon insuffisance de n'avoir pu déjouer ce macabre scénario. Puis le temps a fait son travail de refoulement, d'élagage, de remaniement, de reconstruction et d'oubli partiel. "En fait c'est le faux souvenir qui a rendu mon récit cohérent, puisque le réel était folie. Il m’avait donc fallu trouver une cohérence partageable". (B. Cyrulnik - Je me souviens 14). Mais un noyau sombre, mélange d’effroi, d’incompréhension et de culpabilité, semble s’être cristallisé, enkysté pour réapparaitre et se dévoiler bien plus tard.
Revenons à la deuxième histoire évoquée lors de l'instance clinique. 12 ans plus tard... 2004 L'histoire de K : K est une adolescente âgée de seize ans, d’origine algérienne, qui a été orientée sur notre service le 30 août 2004. D'après les éléments rapportés dans les bilans de l’équipe d’action éducative en milieu ouvert des Alpes Maritimes, sa mère avait quitté le domicile familial très jeune pour vivre avec le père de K. A la naissance de K, ce dernier, décrit comme un homme très violent, est incarcéré. La mère de K part en Corse pour travailler et confie sa fille à sa propre mère jusqu’aux neuf ans de l'enfant. Elle a, durant cette période, très peu de contacts avec sa fille. A son retour, elle la récupère. K est alors l'objet de conflits réguliers entre sa mère et sa grand-mère. Elle présente des problèmes d’anorexie à l’âge de 12 ans et les conflits mère-fille se traduisent chez elle par de violentes crises de nerfs, des chantages et menaces au suicide. En janvier 2003, elle fait une première tentative de suicide médicamenteuse. Le psychiatre hospitalier la décrit comme une adolescente structurée, non pathologique mais très manipulatrice et consciente d'être l’enjeu de conflits et de règlements de comptes entre sa mère et sa grand-mère. La mère est très démunie face à la détresse et aux comportements suicidaires de sa fille. Début mai 2003, K apprend le décès, par meurtre, de son oncle dont elle était très proche. Elle en est très affectée. Puis, un violent conflit éclate avec sa mère. Elle passe à l’acte et se jette du balcon du 4ème étage. Elle est hospitalisée à Nice puis dans un institut de rééducation fonctionnelle dans le Var, pendant plus d'une année. Elle conserve, un an après, de nombreuses séquelles de sa chute : graves problèmes moteurs aux membres inférieurs, bassin fracturé et des troubles urinaires liés à l’éclatement de la vessie. Elle se déplace en fauteuil roulant ou avec des béquilles sur les trajets courts. A la suite de la rééducation fonctionnelle, elle est orientée vers des appartements de l'Association des Paralyses de France où rapidement, elle manifeste des comportements agressifs à l'égard des autres résidents et des éducateurs. Elle ne supporte pas d’être associée et réduite à son handicap. Notre structure d'accueil est alors sollicitée pour l'aider à sortir de cet accompagnement trop médicalisé, à son gout. Après quelques aménagements architecturaux, elle intègre notre structure. C'est dans ce contexte que je suis amené à la rencontrer et à lui proposer un soutien psychologique. K est demandeuse de ce suivi régulier, les entretiens se déroulent dans son appartement du fait de ses problèmes de mobilité. Très marquée par son handicap qui la limite et la plonge, régulièrement dans des moments de grande détresse, elle verbalise à plusieurs reprises son désir d'en finir. Elle ne peut accepter cette image dégradée d'elle-même et le renoncement à de nombreuses activités et projets de vie. Ces moments alternent avec des temps où la pulsion de vie semble reprendre le dessus. Elle a un rendez-vous décisif avec un médecin qui lui confirme qu'il ne peut envisager une nouvelle opération par rapport à ces problèmes urinaires. Elle ne pourra pas, au vu de ses séquelles, envisager, dans le futur, une grossesse. K rentre très déprimée de ce rendez-vous. Quelques jours plus tard, elle fugue du foyer et se rend dans une tour et se défenestre du treizième étage. L’équipe est une fois de plus, très affectée par ce drame. Passés les premiers moments de sidération et d’effroi, le sentiment qui domine, pour les professionnels présents, est que nous étions confrontés à une mission impossible et que nous avons fait "notre possible". Cet acte radical vient mettre à mal notre fantasme de toute- puissance et nous confronte à notre impuissance. Pour ma part, la frustration que j’ai éprouvée à l’époque est de n’avoir pu suffisamment soutenir les forces et pulsions de vie chez cette adolescente pour l’aider à lutter contre ses pulsions de mort. Cependant, et contrairement à l’histoire évoquée précédemment, cette adolescente avait été dans le Dire. Elle avait énoncé son intention, son désir (aussi difficile à entendre fut- il). L’équipe dispose alors d’une supervision et j’ai moi-même, plusieurs lieux d’élaboration où j’ai pu aborder cette situation. L’impact de cet évènement traumatisant a donc été quelque peu amorti par cette possibilité de mettre des mots sur ce drame qui faisait évidemment écho au premier.
13 S. Freud -1992-"Analyse avec fin et analyse sans fin" dans Résultats, idées, problèmes -Puf 14 B.Cyrulnik-2010-Je me souviens-Odile Jacob
Chronologie de mes recherches autour des 2 histoires - Ce qui m’a transformé- Ce qui m’a traversé …
La part des anges, évoquée par Joseph Rouzel (en référence à l'ouvrage de Claude Allione : la part du rêve dans les institutions.) pendant la formation, a résonné et réveillé en moi, sur un mode associatif "la vie rêvée des anges". Ce film (d’Erick Zonca - 1998) raconte l’histoire de deux adolescentes en errance. L’issue fatale pour l’une d’elle : la défenestration.
Apres une nuit agitée, je me lance dans l’espace proposé par l’IC pour évoquer ces deux "histoires de travail". A mon insu, l’émotion est au rendez-vous. Je me questionne sur la violence de cette émotion enfouie et toujours vivace. Que suis-je venu déterrer, mettre à jour ? La force du refoulement n'a pas été suffisante pour mettre à distance l’affect qui resurgit 20 ans après. La mise en mots, l’écoute attentive des autres et celle que je déploierai par la suite pour écouter les histoires amenées par d’autres participants me ramènent avec force, vers les fondamentaux de ma fonction, de mon métier d'écoutant : l’écoute et la parole. La parole et ses effets. Ce que parler veut dire et son pendant : ce qu’écouter veut dire. C’est également au retour de cette première session, que s’impose à moi comme une évidence, le désir et le projet depuis longtemps en gestation: débuter une activité libérale (libératoire peut être aussi ?) de psychothérapeute. Je repense à la formulation de J.Lacan15: "Le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même." Je me souviens... Ce moment décisif de l'instance clinique... Lorsque j'ai évoqué ces situations... J'ai eu le sentiment d'être autant témoin qu’acteur. De retour de cette première session, je suis rentré avec la sourde certitude qu'il me faudrait aller creuser plus profond encore. Comme si, ce qui était apparu sur la scène de l'instance clinique pouvait aussi s'apparenter à un rêve éveillé, à un phénomène onirique.
15 J.Lacan-1967-Proposition de la passe
Je me souviens... Mon voyage à Madagascar... Dans la culture malgache, lorsqu'une personne rêve d'un mort, une fête est parfois organisée : le famadihana - le rituel du retournement des morts. Cela consiste littéralement, à déterrer, sortir un cadavre de sa sépulture pour le dépoussiérer, l'honorer et permettre, peut-être, une pacification avec lui et pour lui. Par ailleurs, je me replonge dans mes notes et archives professionnelles concernant ces deux histoires pour tenter d’éclairer, de porter un autre regard et de comprendre, rétrospectivement ce qui s'est joué et noué du côté du transfert. Ce qui a participé à réactualiser ces souvenirs. Je me suis donc livré à un travail d'investigation, de fouilles, à mon retour de cette session. Certains carnets de mes notes d'entretien étaient enfermés dans une boîte noire métallique dont j'avais perdu les clés depuis des années. Il a donc fallu que je perce la serrure pour ouvrir cette boite par effraction afin d’accéder, un peu fébrile, à ces carnets de notes. Forcer la boîte noire pour qu’elle livre les secrets oubliés, enfouis... Cette opération m’a également amené à me replonger et à re-traverser, au passage, de nombreuses histoires passées. Ma mémoire et mon écriture hiéroglyphique mêlées, ont redonné forme et vie à des images, à des visages oubliés.
Je me souviens de ce moment, cette sensation de vertige lorsque je me suis plongé ému, dans cette lecture et que j’ai poursuivi ce voyage dans le temps. C’est ensuite, dans les souterrains et caves de l'institution que je suis allé consulter les archives, dossiers et bilans de l’époque. Les "chronos", comme on les appelle communément. Chronos, le dieu du temps était bien là. Dans une armoire métallique, poussiéreuse, les boîtes étaient entassées. Autant de fenêtres, de couloirs, vers les années 1990-2000, de dossiers qui étaient restés bien rangés, durant des années avant que je ne vienne les dénicher, les dépoussiérer pour les faire remonter à la surface… Cette recherche et investigation je l'ai partagée avec certaines éducatrices qui avaient connu toutes ces adolescentes. Ce moment a été un temps de remémoration, de partage et de réflexions sur le temps qui passe, sur les affres et impasses de notre travail mais aussi sur ces joies, ses surprises.
Dans les semaines qui ont suivi cette première session, j'ai participé à un atelier d’écriture sur le thème du monologue. Mon inspiration, ou devrais-je dire, mon aspiration, m'ont amené à une expérience singulière : écrire à la première personne. Je laisse la parole à N... Ce texte s’écrit tout seul, en écriture automatique. Tout en m'effaçant pour la laisser parler, je tente sans doute de me libérer d’un fantôme qui m’appelle, me hante.
J’avance
J'avance, la tête embrumée, encombrée de toutes ces images, de toutes ces fumées. Dans ces nuages de fumée, j'ai tenté de la retrouver, de la chercher. Mais, inexorablement, elle disparaît comme un fantôme qui se disperse dans les méandres de mes souvenirs.
Je la revois, c'était en pleine nuit. J'ai juste aperçu une ombre, une silhouette, qui a enjambé la balustrade. Puis, le noir. Grand trou noir de l'absence. Depuis, je la cherche en vain. Elle m'échappe.
Mais de qui je parle ? Elle. Moi. Tout se confond. Plusieurs semaines ont passé depuis mon départ du foyer. Ils me cherchent, je le sais et moi, dans mon squat, je m'enfume, je m'enivre. Aujourd'hui, c'est la fête des mères. Sept ans déjà que tu es partie, que tu t'es envolée. Envolée vers un ailleurs sans moi. Et pourtant, moi, je te porte au fond de moi. Je porte ton absence, ce trou qui s'agrandit.
Vais-je te rejoindre, tomber dans cet abîme, ou aller vers la lumière des retrouvailles ? Je ne sais pas. J'ai peur. Je pense à ma petite sœur, à mon père si loin et pourtant si proche, si distant avec moi. Que vont-ils penser de moi ?
Je m'enroule dans ma couette en plumes. Je regarde le ciel. Y a-t-il une réponse à cette énigme qui me taraude ? Pourquoi m'as-tu abandonnée, lâchement laissée tomber ?
Le ciel semble s'ouvrir, c'est le moment, je m'envole et je vois, fascinée, ce tableau de Chagall, les amants qui planent au-dessus des toits, en partance pour un infini de douceur et d’oubli.
Marc F. Avril 2014
Le texte sera lu en public par un autre participant, comme un hommage pour cette vie écourtée par la souffrance et le désir d’en finir. Je le donne à entendre et par là même, je suis, je le sens, dans ce mouvement de dégagement : l’émotion est moins vive.
C'est aussi, dés le retour de cette première session, que j'ai commencé à utiliser et expérimenter l'outil "instance clinique", lors de séances d'analyse des pratiques que j'anime sur un de mes lieux d'intervention (Foyer d'hébergement pour adultes handicapés mentaux travaillant en ESAT).
Lors de la deuxième session de formation, j'ai été sensible aux questions du transfert et du contre transfert. A entendre les récits rapportés par les autres participants lors des Instances Cliniques, j'ai mesuré à quel point ces histoires parlent avant tout de celui qui parle. Je me suis alors interrogé de manière plus précise : pourquoi ces histoires viennent-elles me heurter 20 ans après, que viennent-elles questionner chez moi ? Sentiment de culpabilité. Refus du déterminisme morbide. Angoisse de mort…. Je me suis senti la tête bien lourde, un peu saoulé, étourdi par la densité de cette semaine passée entre apports théoriques et pratiques de l’instance cliniques, par ces tentatives d’appréhender, d’attraper le sens qui échappe, qui se cache. Le groupe s’est retrouvé autour de cet objet qui nous réunit : capter ce qu’il en est de la posture (ou de l’imposture) du superviseur, de cette place d’exception, où de sa solitude, il peut parfois permettre de faire advenir, accoucher ce qui tente de se dire. C’est aussi, durant cette deuxième session que nous rencontrons Jacques Cabassut (psychologue et psychanalyste) avec lequel nous abordons les dimensions institutionnelles de la supervision. L’institution tentaculaire et comment nous pouvons être pris dans des commandes et demandes paradoxales ;conscientes et inconscientes et souvent du cote de l’impossible.
Ce qui m’a frappé particulièrement durant les séquences d’Instance Clinique, (qui s'enchainent à un rythme soutenu), c’est cette part très personnelle, voire intime, qui constitue le fond, l’arrière-plan des "histoires de travail" amenées par les participants. Sujets écorchés, malmenés par les histoires des autres que nous portons et qui viennent dans un aller-retour permanent faire écho, raviver (des pans caches de) notre histoire. D'où, cette nécessité impérieuse d’être dans cette attention, cette écoute de ce qui parle de nous et qui résonne, lorsque nous choisissons de raconter l’histoire d'un autre. Transfert et contre-transfert intimement liés comme un écheveau à démêler, pour ne pas s’y prendre les pieds. La mise en récit d’une histoire, telle une construction en brique, nous ne pouvons la réaliser et bien souvent à notre insu, qu’avec notre propre glaise. En cela l’exercice bien singulier de la posture du superviseur peut permettre d’entendre plusieurs niveaux du récit et d’en faire émerger, comme un palimpseste, le sens caché derrière le premier plan.
C’est dans un contexte bien particulier que nous abordons (le groupe et moi-même) la troisième session (du 19 au 23 janvier 2015). Le réel a fait effraction dans cet espace aussi privilégié soit-il. Les évènements dramatiques de ce début damné (d’année) avec les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher sont présents, dans l’esprit de chacun d’entre nous et nous laissent autant dans l’émotion que dans la difficulté, voire l’incapacité à penser l’impensable. "La haine de la parole", qu'évoque Claude Allione16, que nous rencontrons, s’incarne ici de manière radicale et terrifiante dans ce passage à l’acte. Effraction du réel qui provoque l’effroi, la sidération. Incapacité des premiers moments à appréhender l’évènement traumatique. Moment de sidération collective qui semble figer toute capacité de penser, d’élaborer. Comme a pu l’évoquer, dans d’autres contextes la philosophe Hannah Arendt17. Ces évènements et la mobilisation de masse qu’ils provoquent, dans un élan et sursaut collectif, parlent cependant de ce qui semble en jeu et fondamental pour chacun : la liberté d’expression sous toutes ses formes et ce besoin vital comme être parlant de pouvoir s’exprimer. Liberté d’expression qui renvoie naturellement à la liberté de penser, d’élaborer. C’est dans ce moment très singulier que le caractère subversif et dérangeant de la parole est mis tragiquement en lumière; l’espace de supervision objet de notre attention, à l’éclairage de ces évènements, prend toute sa dimension, dans ses fonctions cathartiques d’expression, de dévoilement et de créativité.
Retour à l'Enigme
En quoi les histoires de N et de K viennent-elles me heurter vingt ans après et résonner avec ma propre histoire, au-delà et en deçà de ce possible sentiment de culpabilité et ce refus du déterminisme prévisible ?
L’énigme tourne donc autour de ces deux histoires et de quoi elles me parlent 20 ans après. Dans un premier temps je m’arrête et suis interpellé essentiellement par l’intensité de cette émotion qui me submerge. Sentiment d’être littéralement désarçonné, éjecté de ma monture par une énergie incontrôlable; c’est elle qui me questionne, cette vague de tristesse, de pleurs, cette émotivité à fleur de peau qui me désoriente et me prend par surprise. L’habituel contrôle s’est retiré pour laisser place à cette vulnérabilité qui s’expose à mon insu et m’expose. L'énigme dans un premier temps, est la surprise liée à l'intensité de cette émotion. Là, se pose donc la question de l’affect et du transfert, qui se révèle, s’incarne dans les larmes et dans cette tristesse qui m’étreint. Je repense aux propos de André Haim18 (psychanalyste) : " les spécialistes de l'adolescence insistent sur l'importance des problèmes contre- transférentiels. Le contre- transfert est, plus important, plus intense, plus profond, plus difficile à maîtriser vis-à-vis de l'adolescent que vis-à-vis de tout autre patient."
16 C.Allione-2014-Article Une haine de la parole. paru dans actualités de la psychanalyse. Erès.
17 Hannah Arendt-notes de cours et film de Margarethe Von Trotta-2013 18 A.Haim -196 9 -Les suicides d'adolescent. Payot
Bizarres, bizarres ces histoires ! Après réflexion, je me demande si la deuxième histoire n'a pas eu pour fonction de tenter de recouvrir la première, pour brouiller les pistes. Amour de transfert... Les paroles de Joseph Rouzel19 me reviennent en mémoire. Ce sont les mêmes émotions et affects qui sont en jeu dans les relations à l’autre dans les champs professionnels et dans la vraie vie. Pas de faux semblants. En deçà des costumes et rôles que nous pouvons endosser demeure le sujet dans sa corporéité, animé par ses affects et pulsions. C'est dans les différents espaces et temps de cette formation que nous avons pu explorer et éprouver diverses dimensions théoriques et pratiques de ce qu'il en est du transfert (et du contre-transfert ). Au cœur, au centre de notre métier de soignant, d'écoutant, il est omniprésent et pourtant invisible. Nous ne pouvons l'approcher, tenter de l'appréhender que par le biais de ces manifestations plus ou moins bruyantes. Il est à l'œuvre, en sourdine, dans toutes les relations humaines et plus particulièrement dans les relations à visée éducative ou thérapeutique. Il est au départ, comme le rappelle Freud, autant un obstacle qu'un levier pour la cure. Mais le transfert nous met aussi dans l'embrouille, la confusion, le mélange et les superpositions improbables. Il se fie du temps qui passe et de toutes les rationalisations. Le transfert, comme nous le propose et suggère Joseph Rouzel, il s'agit aussi de le transférer, le déplacer, dans un espace qui fait office de révélateur, de dévoilement : la supervision. Jacques Lacan parle de la "manœuvre" du transfert. Sigmund Freud lui, "du maniement" du transfert. Il est bien question de s'en débrouiller et de l'utiliser à bon escient, tout en sachant, que c'est lui qui nous utilise et nous manœuvre la majorité du temps. Les instances de parole que sont la supervision et le contrôle analytique permettent de s'en "dépeiguer", de s'en démêler.
L'énigme, c'est peut-être aussi, "tout simplement" la question du suicide, toutes les questions (sans réponse vraiment satisfaisante) qu’elle pose à ceux qui restent.
Le film de Sofia Coppola : "Virgin suicide" (1999) illustre bien cette dimension énigmatique .
Jacques Lacan20 déclare : "le suicide est le seul acte qui puisse réussir sans ratage. Si personne n'en sait rien, c'est parce qu'il procède au parti pris de ne rien savoir." Il lie le désir de suicide au fait d'avoir été un enfant non désiré.
L'énigme, c'est aussi la question du désir. Cet obscur objet du désir...
19 J. Rouzel -2014 -notes de cours formation supervision -Psychasoc.
20 J. Lacan -1974 -Télévision -Le seuil.
Désir du soignant qu'il me faut questionner. Qu'est-ce que je fous là, à ce moment-là ? Une petite musique, une voix lointaine chantonne "don't let me down ".
"La cuirasse" dont parle Wilhelm Reich21 (en tant que défense contre les excitations émotionnelles) est parfois étanche, poreuse et perméable au contact de l’autre et de sa souffrance. "L'inconscient est intemporel" (S. Freud) et me rattrape sur cette scène ouverte de la supervision. Emotions. Oui, je suis vivant, je vibre autant dans le grave, l'aigu que dans toutes les tonalités intermédiaires. Comment ne pas garder de cicatrices de ces blessures ? Il ne s'agit pas d'oublier. La maîtrise et le contrôle me semblent bien fragiles face à cette "vague" déferlante sur laquelle il m'a fallu surfer. Je me souviens de mes lectures de ces dernières semaines...Ce livre de Jean Luc Seigle: "En vieillissant les hommes pleurent" qui m'a beaucoup ému et qui évoque aussi un suicide. "La voleuse de livres" de Markus Zusak qui met en scène la mort. Une brèche semble s'être ouverte depuis quelques mois : réceptivité, sensibilité et émotivité se mêlent. Pulsion de vie et pulsion de mort liés dans cette inévitable tension. Je repense à Paul Mathis22(Psychanalyste Toulonnais qui a suivi le parcours de J.Lacan et participé à la formation de l'école freudienne). Ses paroles et ses écrits où il développe ,notamment, cette complaisance, fascination et complicité inconsciente que l'homme entretient avec la mort. Lorsqu'il évoque la mort d'un enfant : "On ne peut accepter que ce qui se produit à son terme. Pas ce qui est anticipé et provoqué. Pas ce qui casse une trajectoire." Ces histoires, c'est l’effraction du réel, l'insupportable de ces vies brisées précocement, et cette question lancinante, inévitable malgré toutes les rationalisations : qu'aurions-nous pu faire pour éviter cela ? Dans son ouvrage intitulé : "les suicides d’adolescents" (Payot 1969) - André Haim23 (Psychanalyste) nous rappelle : p141 : "la position de l'adulte se complique encore du fait qu'il utilise l'image de l'adolescent pour se défendre contre la mort. C'est le stéréotype de l'adolescent, représentation de la joie de vivre. L'intensité pulsionnelle de la jeunesse en fait le symbole de l'instinct de vie presque à l'état pur. " (p143) : "L'ambivalence, décrite par Freud à propos des êtres chers, est éprouvée vis-à-vis de tout adolescent qui meurt. En se suicidant l'adolescent met automatiquement l'adulte dans une position de culpabilité".
21 W. Reich -Psychanalyste contemporain de S.Freud.
22 P. Mathis -2002 -Le retour des rois mages -Léo Scheer 23 A. Haim -1969 -Les suicides d'adolescent -Payot.
Karl Jaspers 24(psychiatre et philosophe allemand) insiste lui aussi sur la fonction d'interpellation associée à la mort volontaire devant laquelle nous ne pouvons rester neutres et face à laquelle nous sommes obligés de justifier notre propre existence. Dans son article intitulé : Détachement, renoncement séparation. Les renoncements du psychanalyste, Anne Anzieu25 (psychanalyste) revient sur les apports de Bion et sur les phénomènes contre-transférentiels en situation de " détachement brutal ". " Bion décrit une enveloppe souple, extensible, transformable mise à la disposition du patient .Non seulement notre narcissisme personnel est atteint par l'échec, mais celui-ci met en évidence cette sorte d'amour déçu, proche de la haine que suscite le détachement brutal, la rupture avec un patient."
Ces histoires parlent, me semble t-il, des épreuves et passages auxquels nous confrontent parfois ces métiers impossibles : échec, narcissisme blessé, détachement brutal .
Voyage dans le temps.
Je me souviens... La chute me renvoie à la difficulté que j'ai eu, que nous avons eu, avec cette équipe, pour assurer un holding suffisant à ces deux adolescentes, pour les aider à lutter contre ces pulsions mortifères qui ont été prévalentes . Cette image de la chute (chut !) me ramène à des épisodes de mon enfance que j'avais oublié... Et non des moindres ! - A l'âge de 12 ans, je joue avec mon frère dans la cour de l'immeuble et nous sommes témoins de la chute du 2ème étage de ma petite sœur alors âgée de 3 ans. Echappant quelques instants à l'attention de ma mère et sans doute pour nous voir jouer, elle se penche et bascule dans le vide. Elle s'en sort miraculeusement sans séquelles (visibles). Angoisse et culpabilité de ma mère de n'avoir été suffisamment bonne, suffisamment attentionnée dans sa surveillance. Pour moi, ce souvenir demeure très flou et a sans doute fait l'objet d'un processus de refoulement. Ma propre angoisse ne ré-apparait-elle pas en fond dans les souvenirs que j'évoque ici. Ce travail d'introspection, autour de ces histoires passées, ne fait-il pas écho à des angoisses plus anciennes, plus archaïques et à l'ambivalence que je pouvais ressentir à l'égard de ma jeune sœur ? Cela évoque aussi l'angoisse de la chute sans fin que peut ressentir le nouveau né lorsqu'il passe du monde utérin au monde extérieur confronté soudainement à la gravité.(cf. :R.D. Winnicott26).Comment plus tard, l'enfant confronté à des ruptures trop importantes peut ressentir l'angoisse d'annihilation. "Voici, dit winnicott,comment on peut décrire ce qu'il vit alors: s'en aller en morceaux, faire une chute sans fin, mourir, mourir, mourir; perdre tout espoir de voir le contact se rétablir ." - Je me souviens. Quelques années plus tôt... A l'âge de 10 ans, par une matinée d'hiver, je "sauve", une autre de mes sœurs de la noyade, alors qu'elle vient de traverser la couche de glace d’un bassin gelé.
24 K.Jaspers -article Philosophie et suicide -Wilkipédia.
25 A.Anzieu-2000-Détachement, renoncement ,séparation. Tiré de l'ouvrage collectif .L'enfant ses parents et le psychanalyste-Bayard.
Tantôt "témoin", tantôt "sauveur". Peut-être est-ce là aussi, dans ces expériences inaugurales, empreintes d'angoisse et d'une impérieuse nécessité d'agir que s'enracine mon désir de "soignant" ?
Et la supervision dans tout ça ? Ça peut servir… A ça.
Il y a ce qui est apparu sur cette scène, ce qui s'est projeté sur l'écran de l'instance clinique ; ce qui s'est dévoilé de manière brutale et brute et qui m'a donné à penser, dans l’après coup, que tout cela n'avait sans doute pas été suffisamment parlé et élaboré auparavant. C'est la première histoire qui demeure pour moi la plus marquante, la plus déroutante. C’est une histoire sans (suffisamment de) parole. L'absence de supervision, à l’époque, a été problématique, pour moi comme pour l’équipe. En occupant cette place par défaut, en endossant une fonction que je n'étais pas préparé à tenir, peut-être ai-je eu alors ou dans l'après-coup, le sentiment d'être un usurpateur ? Prendre la place de quelqu'un d'absent, c’est ce qui a pu, à mon insu, se jouer, se tramer dans la relation transférentielle auprès de cette adolescente (N).
Je me souviens... Une mère disparue. Un père que je tente de rencontrer, de convoquer mais qui reste absent. Le contexte du suivi, la relation privilégiée que j'établie avec N, ont favorisé, je pense, la dynamique transférentielle et contre-transférentielle et m'ont amené à occuper, auprès de cette adolescente, une place particulière. La place du père absent ? J'étais alors sans doute porté (père moi-même depuis peu), par un désir inconscient de réparation, de protection.
26 D. W. Winnicott -1992 -Le bébé et sa mère -Payot
Ce nouage s’est ensuite pétrifié par l’issue fatale et par cette impossibilité d'élaborer autour de cet évènement traumatique. C’est bien plus tard, à la faveur de cette formation sur la supervision, lors de l'instance clinique, que s'est présenté à moi la possibilité d'évoquer ces histoires dans un cadre privilégié et adapté. L'expression et ses effets cathartiques m'ont permis d'amorcer un travail d'élaboration, de libération, de reconstruction. "La fonction du superviseur vise avant tout un désencombrement, un démêlage du transfert qui se joue entre un patient et un professionnel." J. Rouzel27. Paroles et paroles et paroles …Des mots, toujours des mots. Les miens, dans le premier temps, puis les mots des autres dans les deuxièmes et troisièmes temps de l'instance clinique (je les livre en vrac). L’expérience de nos limites - Le sentiment d’impuissance - La culpabilité : qu’est-ce que je n'ai pas su écouter ? - L’absence de portage, de holding de l'institution - La mission impossible de nos métiers - On est sûr d’un résultat insuffisant - La perte des illusions - L’étouffement dans l'institution qui manque d'extérieur - Qui porte, qui materne les professionnels ? - Quelle place impossible à tenir on fait prendre aux professionnels ? - Quelles places on accepte de prendre ? - Lâché à tous les niveaux - La solitude du professionnel - Le transfert amoureux comme toile de fond, - L'histoire ne se termine par avec la mort - Deux histoires différentes : une jeune fille ne dit pas, l'autre dit - L'impossibilité à dire. Ces paroles, ces renvois, ces questions m'ont peu à peu permis de faire un pas de côté et m'ont aidé à m’extirper de l'émotion à l’état brut et à amorcer un travail d'élaboration. A partir de cette mise en récit, j'ai commencé à me séparer, à me dégager de ce qui me nouait et me liait sans que je n'en aie vraiment conscience. Cette sensation de dégagement a été encore plus marquée lors de la séance "le trait du ca" : travail collectif d’élaboration qui aboutit à une production créative et matérielle. Lorsque j'ai livré en pâture aux autres, cette histoire, j'ai eu le sentiment d'en être "dépossédé" et j'ai alors mesuré mon ambivalence et ma résistance qui témoignaient de mon attachement morbide à cet "objet". La représentation qui s'est matérialisée sur le tableau, sous la forme de mots croisés m'a permis de le visualiser comme un objet extérieur. Il ne m’appartient plus. Ce besoin de formuler, de mettre des mots sur ces histoires, sur ces énigmes pour tenter de les cerner et de les circonscrire, s’est poursuivi au-delà de cette première session. "L’énigme, c’est l’inconnu dans la maison, le refoulé" (S. Freud). Dès mon retour de formation, j'ai donc eu besoin de fouiller et de partager mes questions et recherches avec des proches professionnels.
27 J. Rouzel -La fonction du superviseur -2013 -Article paru dans Santé Mentale 178.

Ecrire... L'intérêt, la nécessité, l'évidence que mon travail de monographie porterait sur ces histoires, sur ce qui se trame derrière tout ça, m’est apparu d’emblée. Comment, au travers et grâce à ce travail d’écriture et de mise en forme, je pourrais accéder au fond, à l’inconnu qui réside en moi et dépasser ce sentiment d'inquiétante étrangeté. Souvenirs, réminiscences... C’est, au cours, et à la faveur de ce travail, et de tous ces entre-deux, que des souvenirs d’enfance ont resurgi et ont donné une coloration, un éclairage particulier à cette chaine associative. Une petite fille (ma sœur cadette) tombe dans le vide. N’est-ce pas à partir de ce signifiant (premier ?) que s’écrivent ces histoires ? Comment cet épisode oublié et réactualisé a impacté et traversé le temps ? Ecriture donc, jusque lors de cet atelier sur le thème du monologue, où je ressens le besoin, dans une mise en abime, de laisser la parole à N, comme une tentative supplémentaire pour m’en libérer. Je me souviens de ce film : "tous les matins du monde", que nous avons revus pendant la formation avec Joseph Rouzel et ce qu'il a pu écrire sur cette question du dénouage du transfert. Il me semble aujourd’hui, qu’au travers de toutes ces étapes successives, quelque chose d'ancien s’est peu à peu révélé et dénoué.
Je ne peux m'empêcher de penser que, c'est aussi, dans ce même processus qui s’est initié et déployé des le retour de cette première session, avec tout ce qu’elle avait permis de mobiliser d’énergie, d’écoute, d’élaboration que j’ai décidé et pu mettre à l'œuvre un désir qui m’était cher et jusqu’alors (contrarié ?), différé : mon projet d’installation en libéral en tant que psychothérapeute. Il me semble, que le travail amorcé a permis à certaines retenues ou freins inconscients de céder du terrain, que cela m'a aidé à me dégager d'un sentiment de culpabilité, laissant libre cours à mon désir.
Epilogue
Je me suis lentement assoupi, le train file
Et comme dans un songe, la bobine se défile Je revois l’effraction de la boite noire Dans les méandres sombres de ma mémoire Souterrains et labyrinthes de l’institution Se retrouvent hantés par mes hallucinations
Je suis venu déterrer ces histoires d’hier Les déposer, les exposer à la lumière Partager avec complices de supervision Réflexions, échanges et autres divagations
Ne lâchant pas mon fil d’Ariane j’ai cheminé A la gueuse accroché, j'ai un peu déliré Ma plongée réveillant des souvenirs d'enfance Confiant en mon apnée, que de réminiscences ! Mots et écrits , peu à peu, m'ont libéré Et la culpabilité s’est évaporée
A ces adolescentes j'ai rendu un hommage Pour qu'enfin puisse advenir un dénouage Les dés sont jetés et le train file vers Paris Cet écrit dans mon sac, j’ai tenu le pari
Et si demain, entre ses mains Joseph Rouzel Déroulent les pages de "De quoi je m’emmêle ?" C’est bien le fruit de toutes mes élucubrations De mes élaborations et reconstructions Dégagé d’un poids, plus libre dans mes mouvements Que de soulagement désormais je ressens !
Vers d'autres champs mes pas m'amènent désormais Dans les rues de Paris je vais le cœur léger Et dans le ciel, les anges s'envolent à tire d'aile Je range mes cahiers et stylos pêle-mêle Mais aujourd'hui, le voile est à peine soulevé Les énigmes au fond d’elles gardent leur part de secret Alors, en d’autres lieux, d’autres instances, je sais Qu’il faudra sur l’établi l’ouvrage re-poser
Bibliographie
Les suicides d’adolescent. André Haim - Payot - 1969
Détachement, renoncement, séparation. Anne Anzieu - L’enfant ses parents et le psychanalyste. Bayard - 2000 Je me souviens. Boris Cyrulnik - Edition Odile Jacob - mars 2010 La supervision d'équipe en travail social. Joseph Rouzel - Dunod - 2007 La part du rêve dans les institutions. Claude Allione - Encre marine - 2005 Le retour des rois mages. P. Mathis - Léo Scheer - 2002 Le bébé et sa mère. D.W. Winnicott - Payot - 1992 Une haine de la parole. Claude Allione. - Article paru dans actualités de la psychanalyse. Erès - 2014 Sigmund Freud. Analyse terminée et analyse interminable in résultat, idées, problèmes. Paris - PUF - 1985 La fonction de superviseur. Joseph Rouzel - Article paru dans Santé mentale 178 - mai 2013 L’enseignement de la folie. François Tosquelles - Privat -
Télévision. J. Lacan -Le seuil - 1974
Article Trans-faire de la musique. Joseph Rouzel
Deux histoires anciennes resurgissent vingt ans plus tard sur une scène parisienne...Deux meurent.... L'énigme demeure...L'émotion est toujours vive. Recherches. Réminiscences. Fouilles. Investigations. De quoi je m'emmêle ? De quoi je me mêle ? Comment je m'en démêle ?
Clotilde PERREVE
Tombe, Instance Clinique et nunc Monographie
Formation de Superviseur d’équipes en travail social PROMO XX 2014-2015 PYCHASOC
Remerciements :
A ceux, et particulièrement à Joseph Rouzel, qui sont intervenus au cours de cette formation, nous ouvrant toujours plus à la parole et toujours plus à la pensée.
« Penser la pratique et pratiquer la pensée déplace en permanence la position clinique pour la laisser ouverte à l’imprévu, à l’insu, l’inouïe, l’inconnu d’où se relance la pensée ». Joseph Rouzel1
« On ne verra jamais gouverner une société sans chants et sans musique, sans les chorégraphies et les rites, sans les grands monuments religieux ou poétiques de la Solitude humaine ». Pierre Legendre2
1!Rouzel!(J.),!La supervision d’équipe en travail social,!Paris,!Dunod,!2007,!p.!135.! 2!Legendre!(P.),!La fabrique de l’homme occidental,!Paris,!ed.!Mille!et!une!nuits,!1996,!p.!8.!
Sommaire :
Un triptyque
Le tableau : « mise à mort » du superviseur au cours de l’Instance Clinique
En écho
Tombe : entre rêve et réalité
"IC et nunc" : un nouage particulier
Ça tient !
Question d’éthique ?
Pour tenter de ne pas en finir
Un triptyque.
Lorsque j’envisage de faire cette formation de superviseur, je suis en train d’élaborer et de textualiser avec une collègue, toutes deux psychanalystes et formatrices, notre pratique des GAP4 et de leurs effets sur les éducateurs en formation initiale. Cela a donné lieu à un écrit5 à quatre mains. Mettant en exergue une praxis, cette réflexion a également dévoilé une limite infranchissable à cette pratique: celle de la supervision. Restait pour moi à comprendre en quoi. Et pour cela, rien de mieux qu’expérimenter ! L’instance clinique inventée, définie et mise en pratique dans la formation de superviseur par Joseph Rouzel m’en a donné la possibilité. Ce fut pour moi, tout d’abord, l’occasion de faire le récit d’une psychothérapie qui m’avait mise à mal institutionnellement, et qui était sur le point de prendre la forme d’un écrit à propos du féminin. De ce récit me reste un temps essentiel : celui d’un « évanouissement » à moi-même dans le transfert avec la jeune adolescente dont je parlais. M’engager ensuite plus avant dans la formation de superviseur me demandait aussi d’expérimenter et d’élaborer la posture de superviseur. Mon écoute d’un récit et du groupe lors d’une Instance Clinique m’en a donné le point de départ. Ce qui s’est alors joué dans un « ici et maintenant » a auguré pour moi ce temps d’un troisième écrit.
3 Novarina (V.), Devant la parole,Paris,POL,2010,p.49.
4 GAP : Groupe d’Analyse de la Pratique communément appelé GAP dans certains centres de formation pour éducateurs. 5 Perrève (C.)et Villars (M.O.),«Mind the Gap»,in Revue Empan: Lestravailleurs sociaux entre certification et professionnalisation... une formation impossible ?, Toulouse, Erès, 2014, n°95.
« Avouez-nous ! personne pantelante-e ! Retournez tout dans vot’ soupente-e : Où est passé-e la pâte humaine ? Celle dont fut fait Adam soi-même ? Celle qui tressa... tout ce qu’on était... Celle qui disait... celle dont on a... Promis tout l’monde au foot de glas. Celle dont fut fait Caïn itou Si je la r’trouve... j’en veux beaucoup ! » Valère Novarina3
Le tableau : « mise à mort » du superviseur au cours de l’Instance Clinique.
Je m’assois... ça vacille ... le siège du superviseur est-il éjectable ? Je ne bouge pas, je m’accroche au mien, je le retiens ; surtout : ne pas changer de perspective. Qu’est-ce que je crains ? Je sens confusément qu’il y a des risques à « y aller », non pas à se déplacer physiquement mais à se déplacer psychiquement. Quel est ce danger qui rôde ? Bon j’y vais. Je me lance, je m’élance. Me voilà comme dans une arène, jetée dans la fausse aux lions. Des regards, des attentes, des idéalisations, tous sont prêts à me dévorer. Alors, soit je m’accroche aux branches de la théorie soit j’accepte de vivre la situation. Au mieux je sauve ma peau en rationnalisant, au pire, je me laisse faire par ce qui m’arrive... à en périr.
-« ça m’apprendra à vouloir jouer la maligne avec mon impertinence tout en me voulant être pertinente. »
-une voix : « oh ! Laisse tomber ! » « Voilà tout » -une autre voix : « Mais où ? Dans un bain utérin, comme disent les promoteurs de la recette ? Dans un espace où voler ? Dans « l’ici et maintenant » diront d’autres promoteurs. C’est peut-être pareil, un rêve de ne plus toucher terre. Mais la recette ne dit pas comment amortir la chute finale »6
-« Non ! Non ! Je suis là pour ne rien laisser tomber, ni personne. J’ai accepté le rôle de superviseur et j’ai à le tenir. » (Par devers soi: mais comment ? La peur me gagne.)
Plus j’écoute le récit qui se déploie face au silence du groupe, plus tout m’échappe. Je sombre doucement. Je n’entends presque plus ce qui se dit. Les mots s’entremêlent, se mélangent, s’effacent, disparaissent. Seule me reste une sorte de mélodie indistincte. Et plus rien. Ça ne tient pas ! Mais ça tient à quoi ? Ca tient de quoi ? Une voix intervient comme par effraction soulignant cruellement mon absence en ma présence. Surprise, j’entends à peine ce qui est prononcé. Tenir-soutenir-porter. Trois en un ! Ce mot donné comme une bouée de sauvetage par l’un du groupe à celle qui raconte son histoire est ce mot qui me manque et qui lui manque. Mot sans trace :
6 Malinconi (N.),Petit abécédaire de mots détournés ,EdLabor,Grandespacenord,2006p.73. ! 5!
aussitôt prononcé aussitôt échappé, disparu, perdu; J’entends ce mot tel un balbutiement qui me fait sombrer encore plus profondément, et cette fois-ci, dans les larmes du récitant, dans la mort du superviseur... ça ne tient pas. Je tombe. Il ne resterait au groupe qu’à chanter un requiem pour superviseur et à en trouver un autre de toute urgence. Et pourtant... Décontenancée par tant de rien et pris dans les sables mouvants de tant de chacun mêlant et démêlant sa voix et sa pensée, je reste dépitée, engloutie dans une cathédrale de silence. Que dire ? Ce mot revient une seconde fois : tenir-soutenir-porter. C’en est trop ! Ce mot me manque à nouveau et m’échappe une nouvelle fois. Impossible de le donner à celle qui en a besoin alors que le groupe sait s’en charger parfaitement. Un creux, pour ne pas dire un gouffre, s’ouvre en moi. Je disparais avec le mot, je m’évanouie à cette fonction à laquelle je me suis sans doute identifiée : tenir-soutenir-porter comme si j’embarquais la récitante avec moi. Je-nous-tombe. Quelle est cette ombre qui plane sur nos têtes ?
L’ombre est verticale Je suis au sol A terre Nous avons échangé nos places L’ombre-moi-jeune fille L ’ai lleurs Le trop plein Ce temps vacant au soleil A l’ombre Tourbillon Institution7
En écho.
Je tombe... Tombe répondit l’écho. Ce mot insiste tant et plus, et encore. Toujours. Il ressurgit d’un au-delà, d’un ailleurs inaccessible. « Tombe est un mot féminin ? Oui. Non. Tombe est un verbe »8. Et « le verbe est la clé du drame. C’est en lui que la pensée est nouée et se résout »9 consonne en écho. Il y a de quoi s’y perdre. Bing bang. Bang bing ! Drôle de jeu, de mots, de sons. Homophonie de l’être et de l’avoir ? Silence. Pas de réponse. Mais non « Tombe est absolument pas muet contrairement à ce que pense le clichée, ou muette... si près d’une résurgence du Léthé dans sa grotte de silence et de calme. Tombe remue »10 . Si la représentation chute, l’oublie chahute. Cela devient une sureté, une sécurité pour ne pas sombrer totalement dans l’inexistant. Tombe chahut. Chahut : bruits, vacarme gênant, toujours attribués aux d’enfants, allez savoir pourquoi... mais également danse si peu décente qu’elle en aurait été interdite, dit le dictionnaire.
7 Poème offert par Brigitte à la suite du récit que j’ai proposé au groupe. 8 Cixous(H.),Tombe,Paris,Seuil,2008,p.7. 9 Novarina (V.),Devant la parole,Paris,POL,2010,p.70.
Tombe, comme «toutes choses verbées, conjuguées, croisées, en transformation, passantes »11 , insiste. « Tombe ! est un mot propre impératif » rajoute Hélène Cixous. « En tant que tumba, elle appelle à la chute mais elle peut-être précipitée vers le haut. D’ailleurs, à l’origine, à la racine grecque puis latine, tombe tumule, gonfle, monte, lève. Comme la graine d’être, qui s’interrompt de germer dans l’atmosphère trop sèche de la chambre à maladie de Proust, qui est morte, et qui ressuscite dès qu’il lit un auteur dont il reconnaît le cri... En tant que tumber, c’était le cri des jongleurs, des tournoyeurs et danseurs qui acrobatent entre la vie et la mort. Il y a de l’écureuil dans Tombe »12 . Tombe, crie de douleur, tombe chante un monde d’ailleurs. Tombe corps en résonance : au-delà. Vertige. Ça chute. Sans fin. Et jusqu’où ? Jusqu’à cette « crainte de l’effondrement »13 dont Winnicott précise bien qu’il s’agit de la résurgence d’une crainte déjà éprouvée? Jusqu’à « cette terreur sans nom »14 que Bion défini comme cette impossibilité qu’a l’enfant de se représenter la mort ? Jusqu’à ... jusqu’ au vivant d’outre-tombe, remuant, criant, jonglant, gesticulant ?
Et ça continue... jusqu’au vertige, tombe, chute. « Rien n’est saisi, tout est en dialogue, en combat, en contradiction, respiration, reversements et passages »15 . En même temps, la musique des mots continue, « toujours la même, en boucle, comme pour arrêter ce réel du corps qui vient frapper à la porte dans un roulement de tambour. Mal de tête. Ça tourne. Vertige. »16 . Je vacille. Il fait noir, d’un coup. C’est agaçant, pas prévu. Le monde a cessé de produire des images ; Perdant de son intensité, la musique me parvient maintenant du fond de la nuit tel « un petit abreuvoir pour ceux que le langage a déserté, pour l’ombre des enfants, pour les coups de marteaux des cordonniers. Pour les états qui précèdent l’enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était
- 12. 12 Cixous (H.), Ibidp.8.
- 13. 13 Winnicott (D.W.), La crainte de l’effondrement, Paris, Gallimard, 2000.
- 14. 14 Bion (W.R.), Réflexions faites, Paris, PUF, 1983, p.132.
- 15. 15 Novarina (V.), Devant la parole, Paris, POL, 2010, p.70.
- 16. 16 Perreve (C.) « Au seuil de la féminité ». Texte présenté au colloque de l’association de psychanalyse « forum » sur le féminin , Avril 2014 Martinique et En débat au IVème groupe Novembre 2014.
sans lumière »17 nous rappelle Pascal Quignard. Rien qu’un monde de sons, rien qu’un monde de sensations... de rythmes également. La mémoire refait surface.
Rythmes incantatoires, incertains Bruits évoqués
Bruits recréés Bruit du déchirement premier Cri préverbal Cri méconial Pleurs toniques Famines indicibles Tam Tam magique Noir vide Noir sombre Creux Tam Tam magique Bruit Brouillard collé à la peau aux limites du noir aux limites du vide Faim battante Tam Tam – Tam Tam18
Tombe : entre rêve et réalité.
Un tunnel creusé à même la roche ouvre sur une grotte peinte de toute part. Incroyable : une tombe. Tymbos qui désigne en grec ancien « le tertre, la butte de terre » est le résultat (en positif) d’un acte (en négatif) de creuser une fosse d’ensevelissement. Or ici rien ne se voit de l’extérieur. Tout est intérieur. En creux. Un creux plein d’images énigmatiques. Des ramages de feuilles de vignes en guise de ciel étoilé, des personnages en défilé sur le pourtour, ça bruisse, ça vibre, ça parle. C’est d’une beauté à couper le souffle ! Evocation d’une vie d’ici, d’ailleurs, d’au-delà. Conte à dormir debout. « La tombe aux vignes ». Tombe d’un « superviseur ». Le mot est bien écrit dans mon guide touristique. Pas possible! Le superviseur est mort et enterré ? Et il y a des lustres de cela ! Personne ne semblait au courant. En tous les cas, personne ne m’en avait informé. Je tombe de haut. Lui qui avait pour moi une place d’exception, avec tout l’idéal que comporte ce terme. Le voilà disparu. Peut-être est-ce ce qui lui donne une place encore plus importante, symbolique19. Certes. Néanmoins reconnu à l’époque par le roi comme ayant une grande valeur, il aurait été enterré dans une autre tombe, avec sa femme, s’inscrivant ainsi dans une filiation royale. La tombe du superviseur est donc vide. Moi qui pensais y trouver des indices sur le personnage en question ; la place est vide et pourtant pleine de représentations : peintures, images hiéroglyphiques, résonnances. Je regarde sidérée, j’écoute envoutée. Thèbes. L’incroyable.
Mais qui était ce « superviseur » ? C’est toute une histoire ; il y a longtemps. Un homme Sennefer (1439-1413 av.JC) était Maire de Thèbes et intendant des jardins du temple d’Amon. A cette époque, l’intendant, détenait un pouvoir royal, pour être administrateur et responsable juridiquement et financièrement des biens de la communauté. Ce terme d’intendant vient du latin intendentem qui veut dire « surveiller » et de intendere qui veut dire « entendre ». Mot ayant perdu du vieux français son préfixe de « super », superintendant ou de surintendant, il se définissait auparavant avec la juxtaposition de super et intendere par : « tendre vers, diriger » pour le premier et « entendre » pour le second. Du coup, rien de surprenant à ce que certaines traductions aient qualifié Sennefer de superviseur (tendre vers, surveiller, entendre) ; Superviseur : celui qui voit et surtout celui qui entend.
Et ce n’est pas tout. Sennefer « surveillait » les jardins du dieu Amon. Ce Dieu attesté depuis l’ancien empire est en fait Imen achâ renou soit « Amon aux noms multiples » : Amun ou Amoun ou Ammon ou Amana ou Amûnuou ou Amen en grec. Amon veut dire « Le caché » qui n’est pas représentable mais également « celui qui réside » en tout, men signifiant demeurer, durer. Dieu de la création et de la fécondité, puis Dieu du soleil, il sera vite reconnu comme le dieu des dieux, comme « Seigneur des trônes du Double Pays » contenant en lui-même la dualité si chère à l’Egypte ancienne: nord et sud, ombre et lumière, vie et mort. Dans une surveillance et une écoute attentive et bienveillante, Sennefer était chargé d’orner, de parer, de décorer, ce Dieu ; façon de « border » « Le caché », l’au-delà.
La tombe de Sennefer ou « Tombe aux vignes » évoque le paradis perdu, l’inaccessible à jamais devenu le caché en chacun et en tous : ramages sans ombrages, harmonie énigmatique des personnages, offrandes pour le passage vers l’au-delà. Ce lieu tapit de peintures, présente quelque chose d’aussi incroyable qu’irréel. Je m’y trouve tel Freud sur l’acropole, prise dans le vertige de ne pas arriver à croire ce que je vois, comme si mes sens me trompaient. Bien sûr tout cela résonne en moi : « superviseur », tombe. Quelle inquiétante étrangeté. Enceinte, creux, des sons des images hiéroglyphiques...
Aux creux du noir comblé – Nébuleuse percée par le jeu et l’angoisse Tam Tam magique – Tam Tam (...)
Œil : ventre comblé Autre : mon désir comblé Moi : mon désir allumé, regardé, vu Moi-Toi : ma-ma Moi-Toi : ma-moi ma, ma ma man myam myam Tam Tam20
Quelle est cette résonance énigmatique qui m’envoute et me déroute au point d’y aller, d’y venir, d’y revenir comme dans un rêve? Serait-ce de répéter, revivre ce moment magique et sa résonanceinfantiletelleune«expérienceesthétique»21 ?Destruction,pulsiondemort,entraveme maintiennent pourtant coûte que coûte au fond d’une cathédrale engloutie, d’une caverne platonicienne dans ce que Donald Meltzer a appelé le « conflit esthétique » ; dans ce sens, plus l’attraction de l’image esthétique se renforce, plus le risque de destruction du moi s’accroit. Ainsi se dévoile la teneur de ce gouffre qui s’ouvre en moi et dans lequel « je » « tombe » dans l’ici et maintenant de cette supervision. Tombe prend alors pour moi un nouveau sens : en tant que la métaphore du lieu de l’Autre, tombe/tombeau contiendrait pour le superviseur l’ensemble du groupe là où le creuset contiendrait pour l’analyste, au cours de la cure analytique, le sujet dans sa singularité.
« IC et nunc » : un nouage particulier.
« Au début était le transfert » nous rappelle Freud.
- 20. 20 Tosquelles (F.): Constellation du verbe, Eres Nord/sud 2001/2002 n°15 pp. 37-42.
- 21. 21 Au sens de Meltzer (D.), L'Appréhension de la beauté : Le conflit esthétique dans le développement psychique, la violence, l'art, Ed. Hublot, 2000.!
10!
« Filet fil, filament de transfert Parcelle, poussière, micro-particule de transfert Bloc de transfert »22 .
Tenir-soutenir-porter, ça tombe. Voilà le fil que je vais maintenant tenter de tirer et qui m’est donné en bloc par le « récitant »23 , au point de me faire chavirer. Paradoxe de ma position de superviseur ? Effet du dispositif ? Cela devrait nous permettre de préciser ce qui chute.
Reprenons : si l’Instance Clinique telle que Joseph Rouzel24 l’a inventé se déroule en trois temps, la parole qui se déploie peut s’entendre de trois façons différentes. Tout d’abord elle est celle du « récitant » puis celle de chacun des membres du groupe et enfin celle du groupe nouée à celle du superviseur. Ainsi, la parole du récitant est progressivement vouée à disparaitre dans ce qui va devenir la « culture de groupe »25 formée au sens de Bion à partir du conflit entre les désirs propres à l’individu et la mentalité du groupe. Dans ce dispositif, le premier temps nous intéresse particulièrement: un « récitant » raconte pendant que le groupe et le superviseur écoutent. Nous sommes là face à ce que Claude Dumézil appelle « l’instituant » du dispositif c’est-à-dire la mise en acte d’une « réalité » de l’inconscient à travers le dispositif. Or précise-t-il, « un dispositif est instituant quand il contribue à déjouer pour quelqu’un ce qui ne cesse jamais de faire résistance à l’analyse »26 . Dans ce contexte, l’ « ici et maintenant » est à l’acte analytique ce que l’« IC et nunc » serait au dispositif de la supervision. Nous y sommes à trois pour ne pas encore dire à quatre.
« Au commencement est le verbe et le verbe s’est fait chair ». Au commencement est la parole et cette parole a pris corps... d’une part, celui du récitant jusqu’à le faire buter contre le réel du mot indicible, du « nom sur le bout de la langue »27 , d’autre part celui du superviseur que je suis jusqu’à l’ivresse, jusqu’au vertige. Or, le mot imprononçable est comme un nom perdu qui ne laisse pas de prise au silence de la mort car ce serait inconcevable autant qu’inconvenant pour le groupe. Du coup, ce mot est de suite ré-injecté par la voie du groupe sous forme d’une voix enchanteresse. Et avec lui refait surface la fonction tenir-soutenir-porter qui paraît défaillante.
- 22. 22 Ziri (M.), « pour une clinique de l’éthique » in Duménzil C., L’invention du psychanalyste, Paris, Erès, 2010, p.130.
- 23. 23 J’emploi ce terme à dessein en ce qu’il désigne celui qui récite, celui qui traduit un récit, un récit qui est écrit ou qui, comme ici, s’écrit en même temps qu’il est énoncé.
- 24. 24 Rouzel (J.), Supervision d’équipes en travail social, Paris, Dunod, 2007.
- 25. 25 Bion (W.R.), Recherche sur les petits groupes, Paris, PUF, 2009, p.37.
- 26. 26 Dumézil (C.), L’invention du psychanalyste, Paris, Erès, 2010, p.139.
- 27. 27 Je fais ici référence à P.Quignard qui, dans son livre du même nom, évoque le nom du diable imprononçable, et à travers lui, la destruction et la pulsion de mort.
Voix, chant, tiennent alors lieu de corps pour ces corps du récitant et le mien en perte d’objet (voix) et en perte de soutient (tenir-soutenir-porter). Revenant comme un refrain, ce chant souligne, répète, accentue ce qui fait cruellement défaut et qui est particulièrement en jeu dans le récit qui tourne à la tragédie. Tel le chant des chœurs grecs, il traduit, pour les spectateurs, les émotions propres à l’histoire racontée ; il permet ainsi, au groupe, de suivre le récit. Trois acteurs sont sur scène, trois femmes : la récitante, un chœur de femmes et moi-même qui chavire dans mon écoute. Chacune semble prendre une place bien définie sur la scène afin que la pièce jouée soit crédible. Or cette scène prise dans « l’IC et nunc » de la supervision évoque bien l’autre scène : l’inconscient. Tombe tumultueuse.
Une musique intérieure me gagne. Souvenir ou bien rêve par trop présent ; retour de l’infantile. Mes doigts s’agitent sur le clavier du piano. Ah ! Vous dirais-je maman ! D’une variation à l’autre les notes s’envolent, se libèrent d’une partition bien écrite trop bien écrite. Ce qui cause mon tourment ? Ma grand-mère, assise à mes côtés, raconte, met des mots sur chacune de ces variations. Papa veut que je raisonne comme une grande personne ! « Supervisant » la scène, ma tante est figée derrière moi, inaccessible, enfermée dans son mutisme. Que dire ? Que faire ? Moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison ! Surtout ne pas penser au moment où cette scène d’adolescence me revient dans un après coup de la scène de supervision. La tragédie de la psychose et de l’autisme se rejoue, à nouveau, à trois. Et c’est bien de cela dont il était question dans le récit du jour.
La musique, les mots, le silence. Tel se présente l’imaginaire repris par le symbolique pour tenter de border le réel ; et les mots se composent sur la musique, par la musique comme pour tenter de transformer le silence de l’indicible. Mais tour à tour, de variation en variation, chacun change de place, chacun trouve une place, nouant et dénouant ensemble ce qui va finir par me faire chavirer dans le néant du silence. Me voilà alors comme morte vivante, prise au piège d’une double identification mortifère : d’une part, à celle qui brille par son absence de portage et de bordage, et d’autre part, à celle qui s’est emmurée à vie dans le silence. Seule, la musique continue... Elle tourne, tourne et retourne inlassablement « comme celle de la boite posée au-dessus du berceau, mélodie propre à calmer toutes les angoisses inimaginable de l’infans»28 . Cette « petite musique de nuit »29 , pour la nuit, nuit noire dans laquelle je me trouve, est bien celle qui m’apaise et sur laquelle je peux m’adosser ; musique qui proviendrait de l’Autre ? Apparition d’un quatrième personnage. Et je n’ai que ça, moi la morte vivante enchainée dans le noir de la caverne. Esclave
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Perreve C. « Au seuil de la féminité » op.cit. Toujours en référence à Mozart d’identifications infantiles dont j’ai brisé les chaines, mais qui, à l’occasion me rappelle mon origine dans la tombe, « le caché ». Lieu de sépulture. Vertige.
Je tombe à nouveau : défaillance de mon rôle de superviseur ? Evanouissement de moi-même, disparition à moi-même. Perte de connaissance de ce qui m’arrive. Fading. Ça ne « fonctionne » plus. Sorte d’éclipse psychique. Le noir. La mort ? Brusque arrêt de la pensée. Schize momentanée. Perte de désir ? Aphanisis. Et pourtant. Et pourtant, je sais ou plutôt je sens confusément que ça se passe, mais à mes dépens. L’affect est allé faire un tour pendant que je reste désarmée face au vide laissé par le refoulement du représentant du représentatif, c’est-à-dire du désir qui me tient là, à la place que j’occupe. Tenir-soutenir-porter. Ça tombe dans l’au-delà. Comme si mes chaines se rompaient. Désaliénation à l’Autre ? Désarrimage, arrimage de l’origine ? çasepasseentredeuxsignifiantsnousrappelleLacan30 :entrelesignifiantunaire«lesujetapparaît dans l’Autre comme un premier signifiant » et le signifiant binaire qui « représente le sujet pour un autre signifiant, lequel signifiant a pour effet l’aphanisis du sujet ; d’où division du sujet ». « Il y a donc affaire de vie et de mort entre le signifiant unaire et le sujet en tant que signifiant binaire, cause de sa disparition. ». Et, continue Lacan « c’est entre ces deux signifiants que gît le désir offert au repérage du sujet dans l’expérience du discours de l’Autre ». Vie et mort. Sachant par ailleurs qu’évanouissement rime, dans sa racine latine, avec évanescent, il évoque la mort tout en nous faisant entendre la vie, celle d’une naissance à l’origine (retour au signifiant unaire). Me voici alors prise, éprise par « le caché » en ce point où l’évanouissement de moi-même rencontre l’éva-naissance à moi-même. Ce que Lacan exprime ainsi : « lorsque le sujet apparaît quelque part comme sens, ailleurs, il se manifeste comme fading, comme disparition. »31 . Se soutenir alors de sa propre parole, c’est-à-dire de s’y présentifier comme sujet n’est finalement possible qu’à la condition d’être absent de son être. Tel le philosophe dans son entre-soi32 nous montre la façon dont il n’est pas la cause du langage, mais qu’il est causé par le langage et qu’il se perd dans le langage qui l’a causé. L’évanouissement du « sujet superviseur » devient ainsi un nécessaire passage de « refente » afin qu’advienne dans l’après-coup, un sens pour ce signifiant tenir-soutenir-porter. J’attends. Le groupe sonde, attend également.
Ça flotte ! Freud évoque bien l’attention flottante de l’analyste dans la technique psychanalytique. Mais qu’en est-il? Ici, non seulement mon écoute, mais mon corps flottent, tel le cosmonaute dans l’espace, le bébé dans l’enceinte maternelle. Et maintenant, dans cette apesanteur, me voilà en prise avec ce réel irreprésentable, « brèche ouverte dans un monde qui se
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Lacan (J.), Les quatre concepts de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 199.
Ibid. p. 199.
Je fais ici référence au tableau de Rembrandt : Le philosophe. Voir page de couverture.
défait»33. Un nouvel espace s’ouvre sur un silence absolu, autistique. Que reste-t-ilalors? L’imaginaire? Celui-ci ne semble pas détruit. Il continue même son œuvre, imperturbable. Or son cadre de vision s’est modifié. Il s’est réduit à sa plus simple expression, telle celle du cosmonaute pour qui «la vision le possède comme n’importe quel illuminé»34. Et si la vision est au cosmonaute ce que l’écoute est au superviseur, ne pourrions-nous pas dire que l’écoute du superviseur le possède comme n’importe quel halluciné ? En supposant ici que le regard et la voix puissent fonctionner de façon identique, ce qui est attendu au dedans reviendrait dans l’un et l’autre cas comme du dehors. De retour dans la chambre noire, nous pourrions alors nous attendre à y trouver des ombres, effets de la lumière venant éclairer hypothétiquement du dehors. Or à considérer maintenant la chambre noire comme une chambre d’écoute, l’ombre perçue ici n’est pas celle d’une image, mais celle d’un son, d’une voix. C’est une voix intérieure, inaccessible, non adressée, autistique : un écho interne intime, hallucinatoire parfois. Cette voix possède le superviseur, le faisant toucher du doigt la folie voire même « introduisant la folie là où la psychose manifeste son emprise »35 sans pour autant qu’il soit devenu fou. Néanmoins, comme le dit Serge Hajlblum « la voix, est le pivot qui rend possible l’articulation à quelques certitudes : soit qu’elle l’organise en signification(s), soit qu’elle la déchire »36 . Contrairement à la voix « gelée » dans l’autisme ou dans la schizophrénie, cette voix est le fondement même de l’écoute du superviseur. C’est la voix de l’Autre, écho du désir qui porte le sujet, mélodie vernaculaire indéchiffrable, aliénante. La présentification de l’Autre par sa voix serait le quatrième terme. Et n’est-ce pas ce qui me tient ?
Ça tient !
Dans le fond, ça tient ! Avec, le refrain continu toujours, imperturbable : tenir-soutenir-porter. Au cœur du transfert, l’Autre serait-il donc le point d’encrage de la supervision et de façon toute redoublée l’Autre de l’Autre, l’arrimage du superviseur ? Tenir-soutenir-porter : définition que Claude Allione donne du holding de Winnicott. Il souligne que « face à la sensation primordiale née de la pesanteur, doit répondre une action
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Lemoine-Luccioni (E.), Le rêve du cosmonaute, Paris, Seuil, 1980, p. 27.
Ibid, p. 27 Eiguer (A.) Psychanalyste comme témoin, Paris, Dunod, 2013.
Serge (H.), « L’autisme et la voix », in Hors la voix, entre aphasie et autisme, Paris, Liber voix psychanalytiques, 2006.
primordiale de la mère : le holding »37 . Celui-ci est nécessaire à l’enfant pour qu’il puisse se représenter « le soutenant-maintenant-contenant indispensable pour lutter contre les terreurs internes ». Et de poursuivre en précisant que lorsque le holding est défaillant, il paraît important de trouver une façon de soigner avec un holding « thérapeutique » approprié. Mettre en place un holding adéquat est, me semble-t-il, mon rôle de superviseur face non seulement à la « récitante » qui évoque son histoire, mais aussi face au groupe-chœur qui reprend le refrain tant entendu.
Si au cours de cette supervision, j’ai eu l’impression de tenir-soutenir-porter, chacun par le regard, celui-ci a vite été relayé par la voix, mais d’une façon particulière. Or, penser ici que la voix fonctionne encore sur le modèle du regard (comme proposée ci-dessus), ne tient plus. En effet, « En appeler, à un organe comme la voix » nous précise Serge Hajlblum, « c’est déjà se situer à un moment d’une chaîne symbolique qui engage le corps et les organes dans leur érection même, c’est-à-dire dans leurs tenues au cœur des choses, c’est-à-dire encore dans leurs enchaînements symboliques et non dans leurs captures imaginaires »38 . Si dans la situation de supervision, la récitante me faisait vivre ce qu’elle-même avait vécu, à savoir être lâchée par l’institution, elle me mettait d’emblée à une place de mère-institution incapable de tenir-soutenir-porter son enfant. Ce qui m’a projeté dans un total désemparement. Or, le chœur réintroduisant l’objet voix à travers le chant-refrain est venu déplacer le holding du regard sur un holding de la voix, laissant ainsi toute association de côté. En tant que mot-phrase, le refrain est devenu un bouche-trou. Il a commencé à résonner pour moi comme la désignation du lieu du manque puis comme un appel à l’Autre. J’y voyais se dessiner le trait du cas rapporté.
Toutefois, comme nous le rappelle Winnicott, la mère qui porte son enfant a été elle-même portée par sa propre mère. « Autrement dit » précise Claude Allione : « personne ne saurait soutenir personne s’il n’est pas lui-même soutenu. Pour qu’un holding existe, il faut que se tienne un holding du holding. Pour que je puisse porter, il faut que l’on me porte »39 . Malgré mon impression que rien ne tenait lors de cette supervision, une impression confuse et profonde d’être portée s’est faîte ressentir. J’avais alors l’impression d’avoir touché une corde vocale secrète qui me renvoyait par sa vibration des sons inconnus, modelant, sculptant en moi des mots quasi « sacrés ». « Signes sans signification. Accouplement de syllabes. Jeux de bouche qui me faisaient déguster la saveur des mots dans des alliances contre nature. Réaction des mots qui ne cessaient de me renseigner sur la vie privée des choses, qui se vidaient de tout leur sens pour se remplir, par
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Allione (C.), La part du rêve dans les institutions, op.cit., p. 107 Serge (H.), « L’autisme et la voix », in Hors la voix, entre aphasie et autisme, Paris, Liber voix psychanalytiques, 2006. Allione (C.), La part du rêve dans les institutions, op.cit,p. 112.
voisinage, de contenu jusque là insoupçonné»40. Ils se sont imposés à moi dans une sorte d’hallucination. La voix venue d’outre-tombe, que j’appelle ici la voix de l’Autre, résonnait dans mon silence intérieur. Et cette voix, aussi stupéfiante soit-elle, me portait particulièrement dans cet IC et nunc. De là a surgit une parole adressée à la récitante et au groupe avec tout son effet interprétatif.
Question d’éthique ?
D’oubli en perte, d’éclipse en silence, de disparition en surgissement, la mascarade s’est défaite et « Tombe » a ouvert sur une parole qui a pris consistance dans l’IC et nunc de la supervision. « Ce qui donne son énergie à notre langue » nous rappelle Valère Novarina, « c’est le verbe : il met le sens en mouvement, et vient délivrer la pensée. Séparateur, il émet le mouvement, l’émotion »41 . Prise au dépourvu d’un mouvement transférentiel, propre à cette supervision, dans lequel « tombe » était le signifiant qui s’imposait à moi, j’ai tourné, tourné et retourné la bande de Moebius pour y trouver une réponse. Mais la vrille avait ses limites. Une seule face continuait à m’apparaitre. Toujours identique. Dessus-dessous ... le même trait : tombe. C’est alors que le passage nécessaire dans l’obscurité d’un très fond intérieur silencieux, lieu d’incomplétude, de non finitude et de non savoir, a pris tout son sens. L’idée était non seulement d’y retourner pour laisser surgir du sens, mais d’accepter d’y replonger pour mieux s’y diviser. Tombe divise. Les mots qui en ont surgi alors, ont eu un effet de coupure... en son milieu. Et la parole qui a suivi a eu effet de séparation alors que dans le fond, le groupe-chœur, toujours présent par son chant, rappelait inlassablement l’Histoire, celle de l’Humanité. « Séparer l’homme humainement, c’est lui enseigner un au-delà de sa personne, le conduire par la parole jusqu’aux portes de l’Abîme, lui montrer par où passe le désir de l’homme »42 comme nous le précise Pierre Legendre. Et n’oublions pas que cette séparation propre à la parole transmet « ce point d’incomplétude qui se traduit par une perte radicale de jouissance »43 . Là est la fonction de culture nous rappelle Joseph Rouzel. N’est-ce pas cette opération de division qui est attendu de la part d’un superviseur ? Un récit, a été à l’origine de ce travail : premier temps qui a un effet d’écriture selon Joseph Rouzel: « ça s’écrit, voire, ça s’écrie ...»44 . Il évoquait un malaise institutionnel fait d’insatisfaction, de désillusion, de souffrance indicible, traduit par la « voix pessimiste de la critique »45 , l’exil à soi-même. Dans l’écoute, les affects perçus ont commencé à attaquer les mots prononcés, à les effilocher, à les couper, à les transmuter. Et le groupe y est allé de son chant, martelant les mots manquants « tenir-soutenir-porter », balbutiant, vociférant, mettant bout à bout des mots éparpillés, gaspillés jusqu’à plus soif, désordre modulant la voix, accrochant la voix, dans tous les sens pour en donner une improvisation musicale sorte « d’interprétation » musicale. Ce deuxième temps a laissé libre cours à la construction d’une « fiction » à un troisième temps. Ce dispositif en référence à celui proposé par Joseph Rouzel a permis à chaque professionnel présent à cette supervision de « tenter de s’appareiller, pour se compléter à la culture qui l’accueille et lui sert de berceau »46 . L’ouverture d’un espace à la parole libre de tout jugement et de contraintes syntaxiques, a effectivement laissé libre cours à la créativité de chacun et de tous, mêlant et démêlant ses propres mots, ses idées, ses pensées, tissant progressivement un nouveau récit, groupal, fictif celui-ci. Cet « espace potentiel » au sens de Winnicott a permis grâce aux jeux de mots, aux assonances, aux consonances, d’accepter les souvenirs qui ont resurgis, de condenser et déplacer ce qui a été remémoré, à la manière d’un rêve. Il en a résulté une levée de refoulement. Le mot tenir-soutenir-porter oublié, refoulé a ainsi été remis au travail par chacun : par la récitante, par le superviseur, par le groupe. Une fiction en a résulté : une fiction qui tient, qui soutient qui porte chacun. Construction qui, comme en analyse, a eu pour effet une levée de refoulement et la transmission d’une parcelle de vérité en ce qu’elle tient-soutient-porte ceux qui en sont l’auteur. Dans ce sens, comme nous le dit Claude Allione47, «soigner le récit... produit des effets thérapeutiques sur l’institution ».
Mais ce n’est pas tout. Reste pour conclure à voir que faire de ce travail de supervision. Ecrire, propose Marguerite Duras.
« Ecrire.
Je ne peux pas. Personne ne peut.
Il faut le dire : on ne peut pas.
Et on écrit.
C’est l’inconnu qu’on porte en soi: écrire c’est ce qui atteint. C’est ça ou rien »48.
Ecrire est aussi une façon de se soumettre à la Loi nous rappelle Pierre Legendre. Cette supervision s’est écrite, telle qu’elle a été vécue et parlée c’est-à-dire à la manière qu’une tragédie grecque (avec un détour en Egypte ancienne). L’ambiance dans laquelle elle nous a plongée a élevé l’histoire institutionnelle dont il était question, au rang d’une fiction poétique qui ne cesse de continuer à s’écrire. Et comme nous dit J. Cabassut « ce reste indéfectible à tout travail d'écriture qu'est la poésie constitue en effet l'apport artistico-scientifique propre à la clinique analytique. La poésie établit une passerelle entre le politique et la clinique : là où la folie ne peut faire lien social, la poésie, dans ses accointances à la dimension du réel, peut participer à l'inscription d'un tel lien au sein d'un collectif institutionnel"49 . En effet, si dans la supervision, rien n’est écrit d’avance, cela permet à chacun de déployer un espace poétique, un espace de rêve ouvrant sur une pensée créatrice et une possible écriture institutionnelle. D’où l’importance de « se réapproprier le verbe, (...), verbe qui peux se constituer en parole pleine, peut-être en écritures à condition que nous œuvrions dans ce sens tant cliniquement que politiquement dans nos différents lieux de travail »50 insiste J. Cabassut.
Pour tenter de ne pas en finir.
Si la parole était récit, elle a pris corps, pour devenir écriture, non pas dans un idéal à atteindre, mais dans une confrontation à du réel : là s’est produit du nouveau, de l’inattendu, de l’inouïe... « Réinjecter la dimension esthétique dans son lien au réel et à la vie de l'inconscient dans certain de nos écrits»51 tel aura été ce travail d’écriture, tel aura été ce travail de superviseur, tel aura été ce travail de supervision. Tenter d’approcher ce qui manque dans la parole ; tenter de dire l’indicible avec des mots qui viennent d’ailleurs; Tenter de rêver. Cela n’empêche pas qu’il y ai du reste : du réel inaccessible, indicible, non traduisible, non transmissible. Panne d’écriture. Mais « qu’est-ce que je fou là ? »52 . Silence.
48 49 50 51 52
Duras (M.), Ecrire, Paris, Folio, 1993, p. 32 Cabassut (J.), Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel, Nîmes, Champ social édition, 2009, p. 117. Ibidp.119.
Ibid. p. 117.
Phrases reprise à plusieurs reprises par J. Oury pour continuer à interroger sans cesse le professionnel sur la place qu’il occupe.
« Dans un pot sur cette même table, il y a les pinceaux. Il y a cinquante pinceaux, ou cent aussi bien. Tous semblent pratiquement détruits. Ils sont très réduits, ils sont écrasés, explosés, chauves aussi, tous raidis dans la peinture sèche, comique aussi bien. Ils n’ont pas de tangibilité de la peinture dans les tubes, ni de celle de l’homme qui parle. On les dirait trouvés dans une caverne, dans un tombeau du Nil. »53
Bibliographie
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Site internet : http://tombegypt.voila.net/senef1.htm
Notes
- 10 Cixous (H.), Ibid p.7.
- 11 Novarina (V.), Ibid. p.70.
- 17 Quignard (P.), Tous les matins du monde, Paris, Folio, 1991, pp114-115.
- 18 Tosquelles (F.), Constellation du verbe, Eres Nord/sud 2001/2002 n°15 pp. 37-42.!
- La place d’exception peut s’entendre dans notre monde occidental à la manière dont l’avance Pierre Legendre dans La fabrique de l’homme occidental Paris, ed. Mille et une nuits, 1996, comme celle qui garantit une vacuité, pour que se maintienne un ensemble humain. Cette place soutient le fait que chaque humain est un « être de langage » divisé par la parole ce qui implique la perte d’une jouissance première. C’est le prix à payer. Cette place se fonde dans la loi humaine symbolique. Elle se décline avec l’interdit de l’inceste, les lois, les règles...
- 41 42 Jacob (F.), La statue intérieure, Paris, Folio, 1987, p. 230. Novarina (V.), Devant la parole, Paris, POL, 2010, p.70. Legendre (P.) La fabrique de l’homme occidental, Paris, ed Mille et une nuits, 1996, p. 23.
- 44 45 46 47 Rouzel (J.) La supervision d’équipes en travail social, op.cit., p. 81. Rouzel (J.) Ibid., p. 225. Freud (S.), Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, p.35. Rouzel (J.), op.cit., p.81. Allione (C.), La part du rêve dans les institutions, op.cit., p.161. 17!
- Duras (M.), op.cit., p. 118.
Citer ce texte
Collectif d'auteurs, « Monographies superviseurs. XX ème promo. Paris juin 2015. », Psychasoc, 12 août 2015. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Monographies-superviseurs.-XX-eme-promo.-Paris-juin-2015 (consulté le …).