Monographies Superviseurs XIV
SOUTENANCE
Qu’est-ce qui nous soutient ? La parole nous soutient, elle nous tient par en dessous, comme une mère soutient son enfant. Langue maternelle. Upokaïmenon, disaient les grecs anciens ; subjectus, disaient les romains anciens. Autrement dit : sujet, jeté dessous, sous-mis, à savoir l’être qui est soutenu et produit par l’opération matérielle de la parole qui branche des corps sur des corps. Branchement dans la séparation, l’équivoque, le malentendu, branchement dans la séparation de corps, ce qui se disait chez les grecs anciens -encore eux -, sun-bolos, symbole. Symbole, ce qui nous réunit tout en nous séparant. Si nous parlons c'est bien parce que c'est la parole qui nous fait homme. La parole nous soutient et nous tient ensemble. Nous n’avons pas d’autre façon de faire lien social que non seulement de parler, mais surtout de nous parler. De faire advenir un nous, un collectif, à partir de la parole de chacun. Coupure-lien, dit mon collègue Daniel Sibony.
Ce ficelage des corps par la parole permet de penser la soutenance comme rite initiatique. C’est à dire traversée, passage d’un corps de métier à un autre, d’un groupe social à un autre. Là il s’agit d’arrimer ses propres signifiants aux « mots de la tribu » comme dit Mallarmé. A charge pour chacun, précise-t-il, de leur « donner un sens plus pur ». Cette épuration de la langue fait la charge qui revient à chacun de ce que Lacan désigne comme éthique du bien dire, ajoutant que c’est une vertu. Ce passage, pas sage, exige un déplacement, un saut dans le vide. Dans cette déprise il y a tout à perdre, sans vraiment savoir ce qu’il y a à gagner. Le passage ne se fait pas sans sacrifier aux dieux. Afin de faire sacré, de faire que ça crée, il y a à sacrifier, non seulement ce que l’on sait, mais aussi ce que l’on ne sait pas.
L’initiation est un rituel d’intégration dans la tribu des « superviseurs ». Comme en Grèce ancienne, l’initiation implique une ouverture aux Mystères, c’est à dire à des opérations de voilement/dévoilement. Je pense aux Mystères d’Eleusis où, à l’issue d’un cheminement dans l’obscurité, l’initié était mis en présence d’un monument recouvert d’un voile que l’on faisait tomber brusquement. Le dévoilement faisait apparaître la sculpture d’un phallus. Le phallus comme organisateur du monde. Signifiant sans signifié, dit Lacan, l’affectant du signe -. –Phi, est la matrice de toutes les opérations symboliques, signe et signature de la perte comme marque de fabrique de l’humaine condition. Il incombe à l’initié de célébrer ce culte phallique, seul reliquat qu’il lui reste , une fois la jouissance entamée par cette initiation, sur fond de perte et de manque. Quelle plus belle célébration que celle que Lacan nommait jouissance phallique, qui ne se réalise que dans le champ de la parole et du langage.
Si Freud dans une lettre à Fliess cerne le dispositif de la cure analytique sous le terme de « cérémonial », alors allons-y de ce cérémonial de soutenance. Allons-y pour les effets de surprise et d’invention. A chacun de s’avancer dans le labyrinthe et d’affronter, à mains nues, le Minautaure. Evidement il n’y a d’issue qu’à trouver le fil d’Ariane, disons au plus simple, le fil des mots et se laisser guider, pour sauver sa peau.
Je remercie ici les quelques uns qui ont accepté de faire un tour de plus, à savoir de rendre public, de publier leur travail de monographie sur Internet. C'est une bonne façon de s'en séparer que de le faire circuler.
Joseph ROUZEL, Montpellier, 18 juillet 2013 Sommaire:
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Rachida Loussaief , L’espace de Supervision, un « antre deux » du
dénouage du contre-transfert qui vient, par le récit et par le corps, nous
raconter l’Histoire.
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Annie DEWEZ, J'ai tellement à dire de ce que je ne sais pas.
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Fabrice MEUNIER, De ce qui se passe à ceux qui se passent …
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Yannick GUILLAUME, Superviseur… mais quand même….La traversée d’un ailleurs
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Claude TASSIN, Approche psychanalytique et résistances...
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Loussaief Rachida
L’espace de Supervision, un « antre deux » du dénouage du contre-transfert qui vient, par le récit et par le corps, nous raconter l’Histoire.
"Je suis sûre d’avoir intercepté son regard, d’avoir saisi ses expressions. Son cœur aussi, je l’ai entendu battre. Tout cela à travers sa voix. La voix peut remplacer la chair et devenir chair quand les autres sens viennent
à nous faire défaut. Elle ne trompe pas non plus."
Mohamed Dib
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Sommaire
Préambule
- 1. Histoires de mots.
- 2. Fais ta valise !!
- 3. Feuille de route 3.1. Un chemin de traverse
- 4. L’Histoire 4.1. L’énigme
- 5. Arrêt sur image de la supervision.
5.1. Les 3 temps 5.2. L’espace de supervision
- 6. Autopsie d’une supervision.
6.1. Place du superviseur 6.2. Ce que parler veut dire
- 7. Mon histoire.
- 8. Habiter la fonction de superviseur ?
Préambule
:
Avant... parce qu’il y a toujours un avant …
C’est en confiant à une amie au bord du Rhône, un jour ensoleillé de
printemps, ma souffrance d’exercer le métier d’assistante sociale, du
manque de sens et surtout de mon manque de désir de continuer dans cette voie, que cette dernière me parle de la formation de superviseur en travail social à Psychasoc.
Elle m’invite à aller visiter le site, ce que j’ai tardé à faire ….
Jamais je n’aurais imaginé qu’une telle formation soit ouverte aux travailleurs sociaux.
J’ai personnellement toujours été convaincue que de vivre ce que l’on nomme la pratique du travail social au plus près de la souffrance des autres et de la sienne propre, était une place ô combien difficile, mais ô combien enrichissante et privilégiée.
C’était en 2009... Nous sommes en 2013... Qu’il fut long le chemin pour aller à la rencontre de mon désir, m’autoriser, avoir le courage et l’espoir de penser, être à l’écoute de mon éprouvé, le rencontrer un peu... Tenter aussi de comprendre quelque chose du passage à l’acte qui annule et masque peut-être une pensée insoutenable.
En finir enfin, avec l’idée fallacieuse d’un pouvoir, d’un savoir présumé que nous aurions à la place, pour, et sur l’autre.
« C’est pour votre bien Monsieur !! »
Et enfin, renoncer à la jouissance dans laquelle nous plongent nos places, nos missions, nos institutions.
J’ai pris la mesure que je souffrais en présence de personnes qui souffrent, que cette souffrance était entièrement mienne, et qu’il était nécessaire de l’accepter pour avancer. Ce n’est pas grave de souffrir, l’important est de pouvoir en dire quelque chose dans un ailleurs et comme disait Francine Fustier1 lors d’une formation sur la thérapie familiale «d’y mettre les pieds, tant qu’on a endroit pour les rincer »
Ce chemin a supposé et suppose encore des renoncements, un fort désir de me trouver, me retrouver, tellement je m’étais perdue en niant mon désir, ma souffrance et en me confondant parfois avec l’autre dans ma pratique, le tout pendant 15 ans et pensant les différentes institutions que j’ai traversées comme des espaces qui légitimaient cette pratique et lui donnaient du sens.
Le travail personnel que je mène depuis de nombreuses années m’a permis de trouver un peu de moi, un peu d’émoi, « de me rincer les pieds », de continuer en minimisant les dégâts.
Au cours de cette formation, c’est comme si je venais de mettre en lumière ce que j’ai fait durant toutes ces années... un pas de côté. Ce pas de côté qui me permet d’éclaircir l’horizon, d’y voir un peu plus clair.
Ennin une autre voix et se fait entendre à moi... et à l’image des théoriciens un autre point de vue se donne à voir aussi ...
1. Histoire de mots
Avant d’aller plus loin, rencontre aux détours de quelques mots, quelques concepts, quelques mouvements.
Pour les notions de transfert, de désir, et de jouissance, je choisirais les définitions d’Elisabeth Rudinesco2, il y en a d’autres, mais ce sont celles qui m’ont le plus parlées. Le transfert
:
« Le terme transfert n’est pas propre au vocabulaire psychanalytique. Utilisé dans de nombreux domaines, il implique toujours une idée de déplacement, de transport, de substitution d’une place à une autre sans que l’opération porte atteinte à l’intégrité de l’objet »
Le désir
:
« Jacques Lacan a conceptualisé la notion de désir en psychanalyse à partir de la tradition philosophique, pour en faire l’expression d’une convoitise ou d’un appétit qui tendent à se satisfaire dans l’absolu, c’est-à-dire en dehors de toute réalisation d’un souhait ou d’une tendance (désir au sens du désir d’un désir) »
La jouissance
:
Lié d’abords au plaisir sexuel, le concept de jouissance implique l’idée d’une transgression de la loi : défi, soumission ou dérision. La jouissance participe ainsi de la perversion, théorisée par Lacan comme l’une des composantes structurelles du fonctionnement psychique, distinct des perversions sexuelles. Lacan fait alors une distinction essentielle entre plaisir et jouissance, la jouissance résidant dans une tentative permanente d’outrepasser les limites du plaisir.
Ce mouvement, lié à la recherche de la chose perdue, manquante à l’endroit de l’Autre, est cause de souffrance, mais celle-ci n’éradique jamais complètement la quête de la jouissance.
Quant aux autres mots « super », « viser » et « parole » qui m’ont traversés lors de ce travail, c’est du coté du dictionnaire historique de la langue Française3 que je suis allée voir.
Superviser, C’est quoi ça ? C’est quoi viser ? C’est bien viser. Super viser... viser quoi ?
Viser
:
« D’un point de vue : viser est issue du latin « visere » qui signifie « voir attentivement, examiner, aller ou venir voir »
Super
:
Premier élément représente le latin classique, « au-dessus, par-dessus et par extension au-delà, par-delà et plus de »
Alors supervision, ça pourrait donner ça, aller et venir voir attentivement par-delà Par-delà quoi ? La parole ?
La parole
:
« Est issue du latin chrétien parabola désigne en règle générale l’expression orale, verbale des contenus de conscience, spécialement en ancien français l’action de faire parler (dans l’expression « metre à parole » 1130-1140) »
La parole, une parabole, par-delà les mots, par le corps ?
Voilà quelques pieux plantés au cours de ce voyage, histoire de ne pas me perdre, je tournerai pourtant beaucoup autours…
2. Fais ta valise
!!
Voilà, mars 2012, j’y suis avec ma lourde valise, chargée de mes angoisses, de mes questions, de mon espoir de cet inconnu, du désir d’apprendre, de mon orgueil teinté de complexes…
Je fais connaissance non sans appréhension de cette lourde porte de bois, de cette cage d’escalier si belle qui mène à l’institut, du groupe, de J.Rouzel, son épouse, la secrétaire, une formatrice… Il flotte dans l’air une douce odeur de café et une ambiance familiale et conviviale.
Lorsque je me suis inscrite, difficilement, du reste, dossier fongecif incomplet...employeur qui hésite à donner l’autorisation d’absence…délais presque dépassés…Frais non remboursés en intégralité... Autant d’entraves qui ont renforcé mon désir d’y aller.
Et puis ça se paye ce genre de voyage…
Et là, aux premiers mots... aux premiers concepts... l’angoisse, le vertige, je glisse sur ma chaise pour tenter de disparaître, je ne comprends pas de quoi il s’agit quand ils causent, qu’est ce que c’est cette langue ? Et Lacan qui traverse avec son petit@, Platon est aussi du voyage et Dali ! Qu’est est ce qu’il vient faire là ? De quoi y s’mêle avec ses toiles ? Tous les matins du monde aussi, ben voyons !! Et les shamans, et les poètes... Vos papiers !!!!!!
Très vite mes connaissances limitées sur les auteurs, sur le « chant » de la psychanalyse me rattrapent et tout ce qui paraît être une évidence pour la plupart de mes camarades m’est étranger, je n’en connais pas les paroles !! C’est un peu la panique, les questions, la précipitation à la pause déjeuner vers la librairie, un sandwich dans une main et la liste des livres dans l’autre, je tente de rattraper mon retard de connaissances ... En vain, j’entasse des livres, comme un tas de savoir à l’extérieur de moi.
Et pourtant, je suis là ; je vis, je partage ces questions, ce tourbillon de mots, de courant d’art, de langage, d’émotions, de silence... Tout autant de choses qui m’ont traversé et qui m’ont transporté, à mon corps défendant et malgré moi vers un à-côté.
Les choses s’animent en moi, tout y était, et à la faveur d’un mot, d’une histoire d’une émotion, les liens se nouent, se dénouent. Et là, le désir de voyager vers ces livres entassés, de rechercher dans l’après-coup et à la lumière de ce vécu, au détour d’un poème, d’une toile, d’un livre, du petit@ de Lacan, du banquet de Platon, un autre chemin…
Il fallait donc que ça passe par moi... 3. Feuille de route
Ce voyage que je vais tenter de partager n’est ni plus ni moins que le récit de mon cheminement durant cette formation, du bouillonnement encore présent, de toute la difficulté que j’éprouve à mettre des mots sur ce vécu corporel, de l’air qui m’a manqué parfois, de mon être réceptacle des mots.
Je n’imaginais pas que cette formation agirait ainsi en moi, qu’elle me transformerait, que comme pour toutes les rencontres, je ne serai plus jamais la même qu’avant.
Qu’est que cette instance de la supervision ? Que s’y passe-il ? Pourquoi et comment les mots agissent, interagissent ?
Comment parler du mouvement que produit la parole ? Que dire de ce déplacement à côté ?
Pour ce qui me concerne, il est passé par le corps, que se passe-t-il lorsque les mots font corps ? Voilà un exercice bien difficile, c’est pourquoi en toute humilité et avec beaucoup de difficulté, je vous emmène vers ce voyage intérieur.
J’ai pris un nil, et je l’ai déroulé, je l’ai pris là où ça m’a pris à la gorge.
3.1.Un chemin de traverse
Ça commence un jour de mars, où Joseph Rouzel est sur la parole (joliment dit), les mots qui font liens, qui rassemblent, ce que parler veut dire… Signifiants signifiés... J’écoute, et me viens une question que je pose :
« Qu’est ce qui se passe avec des étrangers qui ne maîtrisent pas ou peu la langue Française, qu’en est-il dans la rencontre du signifiant, du signifié, qu’est ce que ça veut dire parler quand on ne parle pas la même langue ? »
Réponse de J.Rouzel :
-« Vous avez dit travailler avec des personnes étrangères ? » -« Oui en effet, avec des personnes en demande d’asile » -« Alors comment faites-vous ? »
Petit moment de flottement ….. Il est vrai que je le fais, sans m’être posé la question du comment. Je le fais, c’est tout.
Cette question d’étranger, de barrière de la langue, me parle, m’intrigue. Je pressens que tout cela est en train de questionner quelque chose en moi sans trop savoir de quoi il s’agit.
Se pourrait-il que ça puisse se passer ailleurs, que les mots auraient cette possibilité de nous transporter, de nous déplacer vers un à-côté universel qui transcende les langues et les cultures?
À ce moment, je ne suis que questions, quand vient l’histoire qui va m’éclairer :
C’est le récit d’une camarade pendant une instance clinique, puis sur les effets de ce récit à travers mon corps qui vont accrocher mon oreille et mon souffle, et me plonger dans un état « paradoxal » , être là sans y être .. Cet état m’aura conduit sans que je le veuille véritablement vers un « antre deux» qui vient faire échos à ma double culture, à mes deux langues et finalement m’amènera vers l’entre deux de l’écoute flottante. Je tenterai, de comprendre ces mouvements, et en quoi l’espace de supervision, ses trois temps, et le groupe, vont permettre non seulement le dénouage de ces éléments transférentiels, mais aussi me ramener vers ce qui m’a toujours encombré, ma double culture, comme une « empêcheuse » de trouver ma place, mon « chez moi ».
Enfin, j’émets l’hypothèse qu’au travers du transfert du transfert du transfert, l’histoire ramenée en instance clinique n’est qu’un prétexte qui aurait pour objet de réactiver une histoire bien plus lointaine... qui pour ce qui me concerne aura été la question de ma place dans cet entre-deux et d’envisager d’habiter peut-être la fonction de superviseur.
4. L’histoire
:
Nous sommes en Juin 2013 : Instance clinique au cours de la formation :
Toujours ce moment de flottement entre le désir de se lancer et la crainte d’y aller.
Une camarade, psychologue clinicienne, se jette à l’eau...comme on se jette dans la vie.
Et là, j’entends : « Je suis psychologue dans un CMP, je reçois un adolescent... »
Et puis plus rien de l’histoire-Je n’entends plus les mots-Je suis envahie par son souffle saccadé-par sa respiration haletante-sa gorge qui se racle-sa précipitation à se débarrasser de cette histoire encombrante-Je la regarde-sa tête est penchée-son corps est plié -tout est coupure en elle. Je suis aux prises à travers mon corps par ce qui se passe dans le sien -et un mot entêtant dans son récit que j’entends et qui revient comme une ponctuation... Et voilà... Et voilà... Et voilà ; et vois là et voix là et la voie là… Elle termine comme épuisée après une course de fond... Silence...
Je me précipite pour lui répondre comme si je voulais me débarrasser de ce dont elle m’avait encombrée.
« Je ne peux en dire grand chose de ton histoire, j’ai juste entendu qu’il s’agissait d’un adolescent, et plus rien des mots, par contre la façon dont tu l’as racontée m’a pris à la gorge, ton histoire est suffocante, elle empêche l’air de passer, elle étouffe. J’étais oppressée, aux prises avec quelque chose que tu m’as fait vivre... Et ce voile-là qui sans cesse tombe là au milieu, ou plutôt qui ne tombe pas... »
C’est tout ce que j’ai pu lui en dire, et en le vivant de nouveau, j’en ai encore le souffle coupé, ça parle au corps, ce qui me donne l’occasion de pouvoir encore citer J.Lacan :
« Mais est-ce qu’il ne se pourrait pas que le langage ait d’autres effets que de mener les gens par le bout du nez à se reproduire encore, en
corps à corps et en corps incarné. »
J’entends dans ce encore et ce corps à corps, comme l’écho d’une histoire lointaine répétée par le corps.
Les échanges qui suivront permettront à chacun d’entres nous de cheminer ensemble, de trouver de l’air.
L’atmosphère me paraît plus bienveillante. L’ambiance moins pesante.
Tant dans le second temps, j’avais le sentiment qu’on voulait tous expulser cette sensation d’étouffement, tant dans ce temps-là, il m’est apparu plus une écoute de ses affects à fleur de nous, comme si elle était à ce moment précis sans défense et que nous la « retapions... »
Alors, à la lumière de ces questions, de cet éprouvé, l’énigme me vient :
4.1.L’énigme
Et si dans les 3 temps de l’espace de supervision se jouait le dénouage du transfert du transfert d’où surgirait l’Histoire ?
5. Arrêt sur image de la supervision 5.1.Les 3 temps
Premier temps :
Celui du récit, personne n’interrompt, laisser la parole venir, être à l’écoute avec tout son être. Ça coûte d’écouter, d’être tout à l’écoute du récit de l’autre, de lui laisser la place et de taire les liens qui nous viendraient spontanément : « Ah çà me fait penser... »
Mais justement c’est le silence et cette écoute qui fait penser.
Deuxième temps :
Celui où chacun dit ce que ça lui a fait cette histoire, ou plutôt le récit de cette histoire, celui qui a présenté écoute et ne répond rien aux opinions, ressentis des autres. Il s’agit là de la question de l’altérité, laisser la place à l’autre, de se laisser envahir par ce que les mots viennent nous dire...
Du transfert qui se noue ; qui ce nous...
Troisième temps :
Celui de l’échange, des questions, de la transformation de l’élaboration par le groupe. Celui aussi de la coupure que le superviseur opère, au moment où émerge un mot, un soupir, quelque chose qui fasse arrêt pour mieux donner à penser au groupe, et à la personne qui a présenté, et là un silence, un sentiment de vide, comme une petite mort, qui donne à penser peut être un peu d’impensable...
Puis le vacarme des chaises qui se tirent pour qu’on se « tire » …L’urgence de la cigarette, du verre d’eau et du coup de fil...
Comme s’il y avait là quelque chose de difficilement soutenable sur l’instant.
Et l’après…. Tout ce qui chemine malgré nous
5.2 L’espace de supervision
Cet espace m’est apparu comme sacré, par ses rituels, par ses silences, par notre engagement commun, aussi parce, paradoxalement, alors qu’il a lieu en institution, il est en dehors de tout, comme une parenthèse. Il y a là quelque chose de la communion dans le sens emprunté du latin « communio » mise en commun.
Le superviseur officie, plante le décor, il annonce et garanti les principes de cette instance, respect, confiance, confidentialité, écoute, parole.
Et d’entendre de nouveau ces mots, de me dire que ça existe... Que je n’ai pas rêvé... Et que je n’aurais jamais du y renoncer, parce que renoncer ou pas de toute façon, ça fait mal, alors autant avoir mal ensemble, c’est plus créatif !!!
C’est l’espace consacré de la parole.
C’est donc d’abord et avant tout l’espace de tous les transferts. Mais du transfert, il y en a partout, « à tous les étages » comme dit J.Rouzel.
Le travail du groupe réside à mon sens dans le maniement du transfert. Le danger serait un glissement vers un espace thérapeutique, le superviseur doit alors garantir que cet écueil n’ait pas lieu.
Comme le suggère Claude Allione ; « Le groupe est un lieu d’expression des transferts et que leur maniement peut y produire des effets thérapeutiques » Il ne s’agit pas là ni d’une thérapie collective, ni d’un espace de verbiage. Il s’agit pour autant d’un espace où pour paraphraser Lacan on peut dire n’importe quoi.
« Dites n’importe quoi, ce serait merveilleux »
Tout se passe comme si, malgré tout le contrôle qu’on pense avoir sur la parole, cette dernière vient nous surprendre, elle bondit là, au milieu d’un silence ou d’un souffle, les mots qu’on voudrait ne viennent pas, et ceux qu’on n’attendait pas nous surprennent…
Et pour reprendre une phrase d’Emily Dickinson :
« Réveillons ce nous-mêmes derrière nous-mêmes caché »
Alors qu’est ce qui garantit que dans cette espace on s’écoute, qu’on ne se coupe pas la parole, que personne ne la prenne pas en otage, qu’elle circule ? Parce que comme diraient des plus jeunes que moi :
« C’est chaud ct’ affaire là !! »
6. Autopsie d’une supervision
Qu’est ce qui contient toutes ces émotions et ces mouvements, alors qu’on vient ici se dire sans même se rendre compte à quel point on se dit ?
Le cadre, bien sur et les principes qui s’y appliquent, mais je m’attarderais sur deux éléments qui me sont apparus importants : la place de superviseur et la fonction de la parole.
6.1 Place du superviseur
Cet espace tient donc par la posture du superviseur, garant du cadre qui permettra peut-être l’émergence d’une parole ou peut être pas. Voilà une place intéressante, même si je ne l’ai pas éprouvée durant la formation…
Il y là une forme de bienveillance que j’ai pu ressentir, comme le possible d’accueillir, les bras ouverts, mais pas en croix.
Le superviseur est là être là !! Dans un va et vient de présence-absence, c’est le chameau fantôme qui permet la division, qui permet à la parole de circuler et de ne pas se confondre avec les autres.
Parce que c’est à ce prix-là, qu’on pense ensemble.
Et curieusement, lorsque les personnes interviennent, c’est le regard du superviseur qu’elle cherche comme pour le ramener, alors même que par sa posture, ce dernier outre le fait d’opérer la division, ramène de la castration, du manque, et de l’absence.
C’est un sentiment de vide très curieux de s’apercevoir à posteriori, qu’il s’agit peut être là d’une quête incessante de l’objet manquant, tout en réalisant que jamais aucun mot, aucune parole ne pourra représenter cette absence.
Et dans le même temps, de cet impossible né du merveilleux
« Un habillage du trou » qui se ne sera jamais fermé, et que l’on tricote ensemble.
Le superviseur doit permettre au groupe et à chacun de renoncer à la toute puissance et à la toute jouissance, et de symboliser ce que j’appelle les petites morts, les vides.
Voilà ce que nous avons tous en commun, la grande Histoire derrière des histoires...
6.2Ce que parler veut dire
La supervision, ça commence par un récit, donc par des mots. Et pour revenir à ma camarade qui a déroulé son histoire lorsqu’elle nous dit, elle se dit.
Et c’est bien par-delà les mots qu’elle suffoque, qu’elle étouffe... Double mouvement que celui des mots qui nous lient à notre corps et nous entravent à nos mouvements.
Double mouvement aussi, que celui de la parole chevillée au langage du corps.
Qu’y a-t-il donc là à entendre, si ce n’est le son de ses émotions ?
Les mots parfois nous dépassent, parlent de nous, sans nous et diront toujours plus qu’on ne leur permet...
Et comme dit Samuel Beckett :
« J’ai peur de ce que les mots vont faire de moi »
La mise en mots, plutôt la mise en bouche de ses mots permet de symboliser, d’élaborer, de mettre à distance.
La parole a précédé notre existence, nous avons été parlés avant d’être.
La parole va pouvoir s’exercer dans cette instance par la mise en place ces temps, par la posture du superviseur, qui opère la division, et garanti le cadre, et enfin par le groupe qui, dans son engagement commun garanti la confidentialité, l’écoute et la confiance.
Moi : Lorsque je n’ai plus les mots au sein de mon activité, je tombe malade, je somatise et je m’arrête.
Joseph. R : Il faudrait que vous trouviez les mots, et vous serrez moins malade…
Ça paraît tellement simple et pourtant...O combien d’institutions ont pu nous rendre sans voix, et parfois ne rien dire est plus salvateur que de dire, mais comment faire pour que ça sorte quand même et dans les bon endroits ?
Parler c’est déplacer, c’est dire, c’est faire ce pas de côté, parler au bon endroit.
L’institution n’est pas un lieu de parole, dans le sens ou elle est un dispositif, c’est un lieu du discours politique, institutionnel ...
L’espace de supervision dans l’institution suppose que les raisons de la demande de cet espace soit claires pour tous, et qu’il n’y ait pas « de comptes à rendre » mais plutôt « rendre compte» de la parole. Pour parler il faut avoir des choses à dire, et puis adresser cette parole au bon endroit. Les mots, et la parole n’ont de sens que s’ils sont d’une part bien habités, et d’autre part bien adressés.
Une parole est vivante quand celui qui la dit l’habite et que celui qui la
reçoit et la fait vivre encore et encore... La parole toute seule ça ne sert à rien, ou ça peut faire mal au corps, et a l’esprit.
Parler là empêcherait de tomber … Malade
« Moi, ici, s'ils pouvaient s'ouvrir, ces petits mots, m'engloutir et se refermer,
Qu’ils s'ouvrent donc de nouveau et me laissent sortir »
Samuel Becket Nouvelles et textes pour rien, Editions de minuit, 1958
C’est peut-être ce qui s'est produit.
La supervision en institution permettrait donc peut-être une parole salvatrice, et comme dans cet écho d’une histoire ancienne, me vient l’idée d’un éternel recommencement.
Cet espace parait alors approprié, si tant est que l’on se l’approprie, pour la mise en une scène d’une Histoire qui se rejoue.
J’ai le sentiment que même si les mots ne sauront exprimer pour chacun d’entres nous, l’Histoire, ils tenteront toujours d’en parler comme un éternel recommencement, et je me satisferai de cette approche, jusqu'à la prochaine fois…
Et je tombe sur un texte d’Albert Camus dans le mythe de Sisyphe qui me rappelle ce mouvement.
« Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la `idélité supérieure que nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet Univers désormais sans maître lui parait ni stérile, ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suf`it à
remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
7. Mon Histoire
Entre 2 eaux, entre 2 voix, entre 2 cultures…
L’entre deux, cet espace, ce moment, cette écoute flottante, c’est une question de corps.
Que se passe t-il lorsque les mots s’échappent, c’est une histoire de corps à corps, ça se passe dans le corps.
La parole lorsqu’elle échappe, s’échappe, nous éclaire le chemin d’un autre niveau d’écoute.
Je tourne autour de cet « antre-deux » sans pouvoir en dire quelque chose.
D’abord il y a ce déplacement, ce mouvement d’émotion, chacun y va de sa musique, une musique intérieure...
Qu’est ce qui se passe dans ce premier temps, pour que j’entende au-delà des mots, pour que je sois dans un état presque flottant entre deux, deux quoi ? Je l’ignore, mais c’est comme si je n’étais plus vraiment là, tout en y étant avec mon corps qui recevait ses émotions, tout se passe comme si j’y étais sans y être.
Un entre –deux
Lorsque j’écoute ma camarade, je ne choisis pas d’être dans cet état, j’y suis. Cette écoute flottante, cet état d’entre deux m’a également rappelé un sentiment étrange, celui de ma double culture, car ça n’était pas tant les mots que j’ai entendu, que les émotions, que la respiration, comme un écho à la musique de ma « lalangue ».
De ce sentiment d’étrangère dans ce voyage, me vient le sentiment d’une rencontre qui dépasse la parole, le langage transcende les cultures. Cet état d’entre-deux m’a évoqué la question d’habiter, d’habiter les mots, une langue, un corps, une émotion, une odeur... Me vient comme jaillissant de nulle part, douloureusement et comme une bouffée d’air, le sentiment d’avoir trouvé un peu de chez moi dans cette aventure qu’a été la formation... Il ne s’agit pas d’un pays, c’est encore ailleurs et bien moins loin, chez moi je le transporte, chez moi est en mouvement ; chez moi c’est là tout le temps... marqué par les deux langues que j’habite, par l’odeur particulière de la terre ou je suis née, par mes premières neiges et le reste ...
Je suis partout chez moi, si tant est que je l’habite.
8. Habiter la fonction de superviseur
?
C’était mon intérêt pour la clinique qui m’a conduit en formation, et bien loin de moi était l’idée d’habiter cette fonction.
Après ce voyage, je ne sais plus, comme vous avez pu le constater en parcourant cet écrit, je n’ai pas de certitudes, j’ai essentiellement des questions qui ont amené d’autres questions et éventuellement des pistes.
Mais le désir est là, et en prenant la mesure de l’importance de cette place et de la tenir, je me sens défaillir ; « Et qui es-tu toi, pour prétendre à cette place ? »
Et l’autre mouvement, « pourquoi pas toi ? » c’est en l’éprouvant que je m’améliorerai, et surtout, en faisant rencontrer le savoir et le vécu.
Ca me donne à penser, ca chemine...
J’aurais tourné, encore autour de ces questions, de ces mots, et chaque « entrevoyure » laissait apparaître encore autre chose, c’est sans fin, cette histoire, sans fin …
Alors je m’arrête avec le sentiment amer de ne pas avoir tout à fait dit ce que je ressentais, que les mots ne sont pas à la hauteur de cet éprouvé. C’est comme si je me retrouvais seule face au transfert du transfert...
Une fin, pourtant il en faut une alors, permettez-moi de vous offrir ce texte d’Henri Michaud, qui m’aura accompagné le long de ce voyage, et qui pour moi résume ce que j’ai vécu durant cette formation :
Il l’emparouille te l’endosque contre terre ; Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ; Il le pratèle et le libuque et lui baruf`le les ouillais ;
Il le torcade et le marmine, Le manage rape à ri et ripe à ra. En`in il l’écorbalisse. L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine. C’en sera bientôt `ini de lui, Il le reprise et s’emmargine…Mais en vain Le cerveau tombe qui a tant roulé .
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et vous regarde, On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.
Henri Michaux ; Qui je fus ; Gallimard : 1927
Aussi que cette image d’une sculpture d’un ami, qui représente un âne qui tourne en rond autours d’un autre âne attaché...
Comment peut-on dompter un jeune éléphant ? demande le Bouddha à ses disciples. Personne ne le sait "En plantant un pieu et en
l'attachant »
Merci Mr Rouzel.
Bachir Hadji
Annie DEWEZ
Notes
- Francine Fustier : Psychologue de formation, docteur en psychologie, exerce à l’ADSPF (Association pour le développement du soin psychanalytique familial) à Lyon, en qualité de psychothérapeute familial d’orientation psychanalytique
- In Dictionnaire de la psychanalyse Elisabeth Rudinesco et Michel Plon. Ed Fayard
- In Dictionnaire Historique de la langue Français sous la Direction d’Alain Rey. Ed Le Robert
J'ai tellement à dire de ce que je ne sais pas
“ La rvière de la vie, impétueuse et profonde, les deux rves glisantes, et le milieu insondable.. ” Cå¥illapada3

Gao Xingjian (2008)
Fin d'après-midi vendredi 16 mars 2012. Ma 1ère semaine de formation de superviseurs d'équipes s'achève. La tête pleine, bien fatiguée je remonte la rue piétonne pour prendre le bus. Ce trajet retour je l'ai fait toute la semaine, mais aujourd'hui je ressens l'ambiance de la rue différemment. Je la trouve particulièrement bruyante, agitée, avec des individus étranges. Tout d'abord une femme à la peau cadavérique, très instable sur ses jambes qui se dirige vers moi. Avec son maquillage outrancier, ses yeux noircis exagérément et son rouge à lèvre qui déborde de la ligne naturelle de sa bouche, elle respire la folie. Suit plusieurs hommes qui eux aussi sont très marquants par leur allure physique et vestimentaire provocante et leur visage marqué traduisant une forme d'errance troublante. J'interroge alors mon ami qui est venu me rejoindre, afin de savoir s'il observe le même spectacle que moi car je trouve cette scène assez onirique, comme tout droit sorti de la pièce ''Urlo'' de Pippo Delbono, pièce de théâtre qui m'avait retournée les tripes par la force de ses tableaux dérangeants et étranges à la fois. Étrange instant.

Photo extraite de « Urlo » de Pippo
Delbono Ma 2nde semaine de formation s'achève et je repars avec ce récit premier pour ma monographie. Pourquoi pas ! Mais je ne sais pas pour l'instant ce que je vais en faire. En descendant la grand rue Jean Moulin je découvre une exposition à la Chambre de Commerce et d' Industrie pour les journées du patrimoine. Comment dire ma stupéfaction de découvrir de drôles de visages additionnés sur un paravent ainsi que d' étranges têtes d'enfants sur un baby foot géant en métal. Pourquoi faut-il que je me retrouve encore face à des visages étranges ?

Photos de Maïré Balmès extraites de l'exposition de Christian Cérisola à l'hôtel St Côme Étrange... j'ai écrit étrange et plus d'une fois encore comme c'est
étrange,voire « être ange ».
Devant cette '' Inquiétante étrangeté'', il m'a semblé nécessaire de définir ce signifiant.
Titre d'un article de Freud tiré d'une lettre à Ferenczi,
Étrange vient du latin extraneus (extérieur, du dehors, étranger, pas d'ici) et qui se définit comme quelque chose qui sort de l'ordinaire, qui est singulier. Ange vient du latin angelus qui donne aussi angélus, emprunté au grec ancien ἄγγελος, ággelos (« messager »), et qui, dans la Septante sert à traduire l’hébreu מלאך maleakh (« messager »). L'ange est définit comme un être spirituel, intermédiaire entre Dieu et l'homme.
« Les anges sont les hiérophantes de Dieu, et ne cessent de chanter et danser sa gloire »... et « les anges se font aussi nos serviteurs pour nous amener à conquérir cette plus haute dimension de nous-même, jusqu'à atteindre à la
plénitude de notre être ».
« Cheminer avec l'Ange » d' Annick de Souzenelle, P16

Photo extraite du film « Les ailes du désir » de Wim Wenders
Quel est donc cet être singulier, ange spirituel, qui viendrait m'expliquer les choses du sacré et qui serait en même temps mon serviteur pour m'amener à conquérir une plus haute dimension de moi-même jusqu'à atteindre la plénitude de mon être ?
Alors, qu'est-ce que le signifiant étrange et être ange convoque en moi ?
Dans ma vie quotidienne, des situations singulières ( comme celle énoncée plus haut), des rencontres inattendues, des coïncidences incroyables me font jubiler au plus haut point car elles me lient au monde de l'irrationnel, de l'énigmatique.
''Le théâtre c'est simple : tu t'assieds dans le noir et tu écoutes la lumière''
« Ressusciter » de Christian Bobin p 94
• Dans l' art (théâtre, cinéma, musique, peinture...) j'aime aussi être saisie, déstabiliser, déranger. L'étonnement, l'émotion qui en émerge me remplit, me nourrit physiquement et dans un second temps fait émerger la pensée, la parole, par le besoin d'en dire quelque chose, d'exprimer ce que cela m'a fait, défait, refait.
Le théâtre de Claude Régy est surprenant, fascinant, et très inhabituel dans sa conception. Il privilégie de plus en plus une quasi nudité de la scène au profit d'une lumière qui nous plonge dans un univers étrange. Le choix des auteurs (Jon Fosse, Tarjei Vesaas, Sarah Kane) qu'il a mis scène sont aussi très particuliers. Les textes sont dit sur des rythmes remplis de silences, de pauses.Ils composent la lenteur musical des mots et des maux des auteurs.
J'aime me nourrir des paroles de ce Monsieur de 90 ans. Elles résonnent en moi comme s' il me disait une vérité sur ce qui fait une partie de ma vérité et d'une vérité universelle.

« Brume de dieu » de Claude Régy extrait du roman « Les oiseaux » de Tarjei Vesaas
« L'essentiel c'est d'avouer franchement qu'on ne sait pas. Cette volonté de tout savoir, de tout expliquer est complètement fallacieuse et ridicule. En fait, on ne sait vraiment rien et si on l'admet on commence peut-être à être en relation avec des choses véritables qui ne sont pas
forcément contenues dans ce que l'on appelle le savoir... » Claude Régy dans l' émission « Hors champs » France Culture
Sur le théâtre il dit ceci :
« … Il ne s'agit pas, au théâtre, comme on le croit, de dire ou d'entendre le texte. Il s'agit au théâtre d'une étrange matière, si on arrive à la rendre sensible : il s'agit de ce que le texte fait voir. Il s'agit de travailler pour que le texte fasse voir.
Alors une question : cette longue projection mentale où rien n'est matériellement représenté ( où l'on voit seulement ce que l'énoncé du
texte fait voir), dans quelle lumière doit-elle se manifester ?
Est-elle de la même nature que la lumière par exemple qui éclaire ce
qu'un lecteur en lisant imagine ?
Et quelle est au juste la nature de la lumière qui éclaire un rêve dans le sommeil alors qu'on dort les yeux fermés, et quelle est la lumière que
nous pouvons reconstituer au réveil d'un rêve ?
Reconstitution sans doute très éloignée du rêve lui-même.
Il y a donc une lumière que nous avons vue que nous ne pouvons pas revoir.
Elle nous a pourtant laissé une sorte de souvenir. On ne pense jamais assez au pouvoir de transformation de la mémoire.
Des peintres ont écrit qu'ils peignaient ce qu'ils voyaient avec leur œil intérieur.
Parfois ils disent l'oeil de l'esprit.
Quel est-il cet œil, et que voit-il ?
Où se tient-il ?
C'est un œil, en tout cas, qui change notre rapport au réel. La folie, par
d'autres voies, n'en fait-elle pas autant ?
Quel est alors le règne de la lumière dans cet endroit particulier où cet
œil s'ouvre ?
Autant de questions qu'il convient de laisser sans réponse mais qui, par extension, sèment le doute sur la nature du réel.
C'est ce doute paradoxalement que, pour moi, la lumière nous aide à
créer. ... »
« L'état d'incertitude » de Claude Régy p25/26/27
Questionnement sur la lumière comme une possibilité de lecture d'un texte, comme élément de création artistique, « ...œil de l'esprit... », « ...lumière que nous avons vue et que nous ne pouvons pas revoir... ». Ces réflexions m'emmènent dans cette partie de moi qui s'interroge sur ma présence ici sur terre, sur la vie qui se meut en moi, vie vibrant parfois d'une nostalgie d'un ailleurs perdu. De quoi s'agit-il dans tout ça? Avons nous vu une lumière que nous ne pouvons revoir ? De quelle lumière s'agit-il ? Et cet oeil intérieur, quel est-il ? Il est appelé aussi 3ème œil et il est dit que c'est par lui que passerait la force créatrice de la pensée, la force du "Verbe". « … Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu. »
« Les contemplations » livre1 de Victor Hugo
"Peindre, peindre, toujours peindre, encore peindre, le mieux possible, le vide
et le plein, le léger et le dense, le vivant et le souffle."
Zao Wou Ki
• La peinture abstraite, expression vive dans son épaisseur, ses couleurs, et ses formes. Je rêve de pouvoir rencontrer un jour les tableaux de Zao Wou Ki, peinture que je trouve d'une beauté saisissante, aspirante, dans laquelle je plonge, qui me donne le vertige et qui me transporte, là encore, dans une impression étrange d'un inconnu connu dont je ne sais rien. Espace, mouvement et lumière qui jaillissent de l'oeil intérieur ou des entrailles de la terre. Faille, fêlure, vide, lumière éblouissante, miroitante si belle dans sa fragilité et qui me convoque dans l'intimité de mon moi.

''Vent'' 1ère œuvre abstraite
''Ce fut le premier tableau qui ne racontait rien, si ce n’est l’évocation du bruissement des feuilles, ou du moutonnement de la surface de l’eau au passage de la brise''.
« Autoportrait » livre consacré à Zao Wou Ki
''Poésie nucléaire : qui touche au noyau des êtres et des choses.
Et du temps. ''
« Iro mo ka mo, la couleur et le parfum » de Ito Naga p19
• Une partie de mes lectures ( romans, poésies ) se tournent là aussi vers l'invitation au voyage intérieur, avec les faiseurs et dé-compositeurs de mots, de phrases que sont les poètes. La poésie réunit en elle l'art et la force d'un sujet à sa naissance. C'est un chemin de mots dont l'écho peut me traverser de toute part. Puissance métaphorique que les images poétiques convoquent, qui me saisissent, m'échappent mais qui me tiennent arrimée à ma quête de ce qui m'est propre et singulier. Être de langage que je suis, je reste inconnu à mon endroit et la poésie est un miroir de ce« je » énigmatique qui s'exprime dans les mots des autres.
« Fernando Pessoa » de Carlos Botelho
'' Si tôt s'en va tout ce qui s'en va !
Si jeune meurt devant les dieux tout ce qui
Meurt ! Tout est si peu ! Rien n'est savoir ! Tout est fiction !
Vis entouré de roses, aime, bois Et tais-toi. Le reste n'est rien. ''
« Je ne suis personne » de Fernando Pessoa p174
'' Nous sommes des Anges. Notre parole est vérité, puisque nous sommes par LUI.''
Dialogues avec l'ange p. 251
• On laisse planer sur la question des anges, leur existence et leur capacité à habiter notre monde. Doux mystère que celui-ci. Dans l'oeuvre du philosophe Walter Benjamin les anges seraient « une forme de moi secret, de moi non divulgué ».
Et cet intermédiaire entre Dieu et l'homme, ce messager, serait-il capable de faire surgir du nouveau en moi? Alors libre à moi de le convoquer et de lui donner l'image qui me convient.

'' Angelus Novus'' de Paul Klee
'' Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer.
Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.''
« Thèses sur la philosophie de l'histoire » de Walter Benjamin
'' Méditer c'est s' arrêter. S' arrêter de faire, de remuer, de s' agiter. Se mettre un peu en retrait, se tenir à l'écart du monde .''
« Méditer jour après jour » de Christophe André p14
• L'immobilité du corps que demande la pratique de la méditation me permet d'intensifier ma présence dans l'instant présent. C'est un temps pour un retour à mon être intérieur, loin des préoccupations de ma vie et de la vie. Cet apprentissage est un entraînement de l'esprit, non pas pour le soumettre par la force mais au contraire pour acquérir avec le temps une meilleur connaissance précise et concrète de son fonctionnement. Accueillir ce qui est, en observant mes pensées comme sur un écran de cinéma, sans jugement, sans contrôle, sans censure, sans analyse. Ressentir, éprouver ce qui se passe en moi et apprendre doucement à calmer l'agitation de mes pensées et de mes émotions dans le souffle d'une pratique quotidienne. Apprentissage pour tendre vers la plénitude de mon être.

« Philosophe en méditation » de Rembrandt
« Mais les mots, même les plus prestigieux, ne peuvent jamais remplacer la
vérification par l'expérience »
« Bienvenue sur la voie » d'Arnaud Desjardins p80
''J'arrivai à de nouvelles conclusions concernant le rêve, en lui appliquant une nouvelle méthode d'investigation psychologique qui m'avait rendu d'excellents services dans son dénouement des phobies, des idées obsédantes, des idées délirantes, etc., et qui a depuis trouvé accueil chez toute une école de chercheurs sous le nom de « psychanalyse''
« Sur le rêve » de Sigmund Freud p 49
• La psychanalyse a tout d'abord été une rencontre via mon métier d'éducatrice.
C'est un superviseur qui l' utilisait dans sa pratique. Transfert immédiat et qui ne m'a pas lâché pendant les 5 ou 6 années où il est venu nous rendre visite. Mais étrangement en parallèle, mes lectures dans ce sens n'étaient pas abondantes.
Elles ne le sont d'ailleurs toujours pas. Mon envie est là mais ces livres me tombent souvent des mains malgré une belle collection que j'ai accumulée avec les années. J'y reviens régulièrement mais ça retombe. J'aime plutôt dans ce domaine la transmission orale, les conférences, les formations, la pensée qui s'élabore en face à face. Mon analyse ouvre aussi doucement la porte vers ce langage qui me fuit où que je fuis. Alors oui, dans ce domaine je ne suis pas très causante, mais je sais que ça cause ailleurs. Ailleurs, dans un autre pays de mon
être où cette langue étrangère a pris refuge pour le moment.

''Le rêve '' de Pablo Picasso 1932
''Tous les yeux d’une femme joués sur le même tableau Les traits de l’être aimé traqué par le destin sous la fleur immobile d’un sordide papier peint... ''
« Lanterne magique de Picasso » de Jacques Prévert
Voici énoncé, à travers le signifiant étrange et être ange, certains de mes centres d'intérêts qui me constituent. Ils me permettent d'aller chercher à l' extérieur, des points d'appuis qui soutiennent mon interrogation, ma quête toujours bouillonnante et jamais rassasiée du sujet désirant.
'' Marcheurs, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ''
« Campos de Castilla » de Antonio Machado
En septembre 2010 j'ai pris la décision de quitter le médico-social après 30 ans d'activité comme éducatrice. J'ai vécu mes 3 dernières années professionnelles dans une violence cauchemardesque dû a des actes néfastes et répétés de la part d'une autre salariée.
L' isolement était de mise. Il était dû à la peur que cette personne générait sur les autres salariés et cela n'a fait qu'accentuer ma souffrance au travail. La direction de cette association pour laquelle je travaillais depuis 19 ans était bien consciente de mes difficultés à travailler dans ces conditions mais elle ne m'a ni soutenue ni protégée. Pendant ces 3 années, grâce au soutien de mon analyste, de mon médecin, de mon entourage familial et amical j'ai pu supporter l'insupportable, mettre des mots sur mes maux et soutenir ma légitimité dans ce combat. J'ai été contrainte malgré tout, par épuisement physique et psychique de rendre les armes. J'ai donc fini par accepter la proposition du médecin du travail. En février 2011, j' étais licenciée pour inaptitude et ce, dans l' indifférence générale. Dans l'après-coup, le constat a été qu'il était in envisageable pour moi de reprendre l' exercice de ce métier que j'aimais. Le manque d'éthique de la part de la direction et de la part de la majorité des salariés, la perversité de certains salariés, ainsi que la dégradation des conditions de travail dans le médico-social, « ordre dur » pour Lacan aura fini par tuer mon désir.
Mon cheminement pour une reconversion professionnelle m'a amené à Psychasoc avec le désir d'être superviseur. Psychanalyse et supervision s' intriquaient dans mon expérience professionnelle et il faut croire que je n'avais pas refermer complètement cette porte.
Avant de m'engager dans cette formation, je suis venue assistée à la soutenance des monographies d'une autre promotion. Prudence...
Quel agréable moment d' écouter ces professionnels parler du chemin qu'ils avaient parcouru ensemble et individuellement pendant ces deux années. J' étais émue et enthousiasmée par leur témoignage.
Mon arrivée en formation était joyeuse. Je ne travaillais plus depuis plus d'un an et j'avais hâte de me remettre au travail dans ce contexte. Mais dès le 1er jour, ce fut le retour du boomerang. Je n'avais pas conscientisé que j'allais passer 4 semaines en discontinues avec des travailleurs sociaux en activité et je réalisais que cela allait être très difficile pour moi. Plus question de mettre cet épisode de ma vie professionnelle sous le tapis. Je devais l'affronter à travers ma présentation et à travers les histoires des autres ou le rejeter définitivement et partir. La rationalisation que j'ai eu à ce moment là ( coût de ma formation en partie financée par Pôle emploi et par moi-même ) m'a évité la fuite et heureusement puis-je dire maintenant. Chaque semaine de formation a eu son lot de pleurs et d'envie de partir. Je considérais dans ces moments de désarroi que je n'avais plus ma place dans ce milieu et j' interrogeais régulièrement ma capacité à faire avec, en la place de superviseur. C'est le groupe très porteur, les discussions que j'avais avec certains, mon intérêt pour les cours qui m' ont permis lors de l' avant dernière session de retrouver vivement le désir d'incarner la place de superviseur. Mais pour l'exister il me fallait remettre mon ouvrage au travail. Tissage, de ma toile de fond.
'' Notre condition d'être n'est pas, nous ne sommes qu'à l'exister ''
Henri Maldiney : penser plus avant Actes du colloque de Lyon p153
Mais qu'est-ce que l'étrange et l'être ange viennent convoquer en moi dans cet espace qu'est la supervision ? Et comment « exister » la place de superviseur ? Je m'appuierai plus particulièrement sur les travaux de Claude Allione et Joseph Rouzel pour essayer de répondre à mon interrogation.
La supervision, « c'est voir d'en haut, prendre de la hauteur pour regarder, inspecter. C'est ne pas avoir le nez baignant dans le détail, ne pas s'engluer dans ce qui est immédiatement visible, c'est-à-dire ne pas se fier aux apparences... »1 Le superviseur « Lui ne peut que se définir comme étant celui qui aide à la mise en mots, qui centre l'action de chacun relié à celle de tous les axes du dire pour mieux éclairer la part inconsciente, il est en définitive : celui qui écoute ».2
Bien étrange affaire que celle de la supervision.
Étrange dans le fait qu'elle convoque à :
« Faire le vide des préjugés, des prêt-à-penser, des évidences. Faire le vide en soi pour entendre les autres. Faire le vide aussi des appuis hiérarchiques pour qu'apparaisse du transfert une parole qui dira la vérité du sujet avec un plus d'acuité ».3
Étrange dans ce qu'il en est dit :
« …le dévoilement d'une énigme débouche sur une autre énigme... », « Cette énigme enchâssée dans les méandres du transfert... ». « Le dispositif d'instance clinique a pour objectif de la faire surgir, évidemment par surprise, quand on ne s'y attend pas »... « ...met en œuvre cette posture à laquelle Héraclite d'Éphèse nous invita : Savoir attendre l'inattendu... ». « C'est ce noyau d'étrangeté qu'il s'agit d'abord de laisser advenir ». « On suit le défilé obscur des associations de signifiants pour s'approcher de la source vibrante inconsciente d'où elle surgit, auquel le transfert vient faire écho, dans la confusion où l'on ne sait plus ce qui est de l'un et ce qui est de l'autre ».4
Étrange dans la posture même du superviseur :
« Le superviseur... prend son ancrage d'un lieu autre, étrange et étranger, une ''autre scène'', terme par lequel Freud désigne l'inconscient ». C'est une place de passager, de passe-muraille. Une place d'où émergent des actes déplacés, incongrus, étonnants, inouïs, insus, déroutants, qui produisent des ''bougés''... ». « Donc une place vide ». « Une place qui n'est assurée que de la présence charnelle, dirais-je, en chair et en os, d'un quidam qui fait le pari d'occuper cette place vide, d'incarner cette fonction, de la prendre sur soi, donc en quelque sorte, d'y être, sans y être ». « L'escroquerie consiste à détourner pour soi... l'illusion qui gît au cœur du transfert, la supposition d'un savoir attribué au superviseur... ».5
1- Claude Allione _ La part du rêve dans les institutions _ (encre marine) P20 2- Claude Allione _ La part du rêve dans les institutions _ (encre marine) P60 3- Claude Allione _ La part du rêve dans les institutions _ (encre marine) P20 4- Joseph Rouzel _ Superviseur d'équipes Tenir la position _ (Le journal des psychologues n°301) P73 5- Joseph Rouzel _ Superviseur d'équipes Tenir la position _ (Le journal des psychologues n°301) P73/74
Oui je persiste dans le fait que la fonction de superviseur est étrange et pour l'exister :
- Elle exige d'accepter de se situer hors de toutes revendications institutionnelles.
- Elle réclame de procéder à une analyse de la demande du groupe et d'entendre au-delà de la nature de cette demande ce que ça dit ou pas.
- Elle appelle à un déplacement sur une « autre scène » qu'est l'inconscient pour Freud afin de permettre à chacun de « remonter le fleuve, pas du tout tranquille, de cette énigme étrange ».6
- Elle demande aussi un déplacement qui « fabrique de l'ouvert »7 afin que « le questionnement, les énigmes de la clinique, les embrouilles du vivre et travailler ensemble, l'inquiétante étrangeté, l' intranquilité »8 puisse trouver sa place dans une émergence de la parole à dire l'existant.
- Elle exige de plus d' « y mettre les mains »9 condition sine qua non pour l'entretien « de l'outil de travail, c'est-à-dire la personne elle-même »10 « afin de dé-fusionner cette zone de confusion »11 d'où naît le transfert.
- Elle invite donc aussi à être vigilant à la circulation du transfert qui s'opère à tous les étages. « En effet, si le transfert met en œuvre une illusion majeure, à savoir qu'un autre sujet au monde pourrait nous compléter, il emporte aussi une charge désirante qu'il s'agit de faire circuler. S'il n'y a pas d'objet qui puisse combler un sujet- étant construit autour d'un objet constitué par l'entrée dans le langage comme perdu- cependant le mouvement qui le fait le chercher est à entretenir. Ce travail qui constitue l'essentiel du maniement du transfert est à entendre alors comme ''transfert du transfert''. Que le sujet ne puisse trouver chaussure à son pied n'est pas une raison pour l'empêcher de chercher sans cesse, au contraire, sa pointure. S'ouvrent ici les deux dimensions du transfert dont Freud va souligner les coordonnées : à la fois frein et accélérateur ».12
- Elle nous impose d'endosser le rôle de ''sujet-supposé-savoir'', illusion de ce que le superviseur aurait, saurait de l'objet @ avec comme autre difficulté que ce rôle de SSS est lié au transfert et que cet objet@ se présente « comme un point aveugle, y compris pour celui qui supporte le transfert ».13
- Elle réclame de notre part la capacité à faire le vide en soi afin d'entendre « l'efficace du vide, l'écoute des blancs dans la parole »14 et cela afin d'en extraire la substantifique moelle qui permettra le dénouage du transfert.
Quand à l'être ange, je reprendrai uniquement deux phrases :
- La supervision, « c'est voir d'en haut, prendre de la hauteur pour regarder, inspecter ».
- Le superviseur... « ne peut que se définir comme étant celui qui aide ... »15
6- Joseph Rouzel _ Superviseur d'équipes Tenir la position _ (Le journal des psychologues n°301) P73 7- Martin Heidegger cité par Joseph Rouzel _ Superviseur d'équipes Tenir la position _ (Le journal des psychologues n°301) P74 8- Joseph Rouzel _ Superviseur d'équipes Tenir la position _ (Le journal des psychologues n°301) P74 9- Joseph Rouzel _ La supervision d'équipes en travail social_ (Dunod ) Préambule 10- Joseph Rouzel _ La supervision d'équipes en travail social_ (Dunod ) Préambule 11- Joseph Rouzel _ La supervision d'équipes en travail social_ (Dunod ) P XXVII 12- Joseph Rouzel_ Le transfert et son maniement dans les pratiques sociales_ P4 13- Joseph Rouzel _ La supervision d'équipes en travail social_ (Dunod ) P XXVI 14- Colette Combe_ Henry Maldiney : penser plus avant_ ( La transparence) P165 15- Claude Allione _ La part du rêve dans les institutions _ (encre marine) P20 et 60 16- Joseph Rouzel _ La supervision d'équipes en travail social _ (Dunod) P XVIII
Je conclurai par ce poème :
'' Le vieux P'ang n'a besoin de rien en ce monde Tout est vide pour lui... Quand le soleil s'est levé, il marche par le Vide,
Quand le soleil se couche, il s'endort dans le Vide ;
Assis dans le Vide il chante ses chants vides, Et ses chants vides se répercutent dans le Vide. N'ayez surprise d'un Vide si bien vide, Car le Vide est le siège de tous les Bouddhas ''.
Maître Zen, le vieux P'ang « Essais sur le bouddhisme Zen » de Suzuki D.T.
Incarner cette place vide, car « le dispositif symbolique, l' appareillage symbolique ne fonctionne qu'à partir d'un élément de vacuité, un élément qui est vide ».16
Et si le vide était le siège de tous les superviseurs ?
Quelle étrange question...
BIBLIOGRAPHIE
Sigmund FREUD – L'inquiétante étrangeté et autres essais (Folio essais)
Annick de Souzenelle – Cheminer avec l'Ange (édition du Relié)
Christian Bobin – Ressusciter (Folio)
Claude régy – L'état d'incertitude (Les solitaires intempestifs)
Victor Hugo – Les contemplations (Livre Poche)
Françoise Marquet – Zao Wou Ki, Autoportrait (Fayard)
Ito Naga – Iro mo ka mo, la couleur et le parfum (Cheyne éditeur)
Fernando Pessoa – je ne suis personne (Christian Bourgeois Editeur)
Dialogues avec l'ange (aubier) Christophe André – Méditer, jour après jour (L'iconoclaste)
Arnaud Desjardins – Bienvenue sur la voie (La table ronde)
Sigmund Freud – Sur les rêves (Folio essais)
Antonio Machado – Campos de Castilla (Gallimard)
Jean-Pierre Charcosset – Henri Maldiney : penser plus avant (Éditions de la
Transparence)
Claude Allione – La part des rêves dans les institutions (encre marine)
Joseph Rouzel – La supervision d'équipes en travail social ( Dunod)
Joseph Rouzel – Le journal des psychologues, octobre 2012 n° 301
MEUNIER Fabrice
De ce qui se passe à ceux qui se passent …
Tout passe

ET tout demeure Mais notre affaire est de passer De passer en traçant Des chemins Des chemins sur la mer Voyageur, le chemin C'est les traces de tes pas C'est tout ; voyageur, Il n'y a pas de chemin, Le chemin se fait en marchant Le chemin se fait en marchant Et quand tu regardes en arrière Tu vois le sentier Que jamais Tu ne dois à nouveau fouler Voyageur! Il n'y a pas de chemins Rien que des sillages sur la mer Antonio MACHADO.
Illustration : “Le baiser” -Constantin BRANCUSI, 1910
Merci à Joseph ROUZEL et Isabelle PIGNOLET de FRESNES Merci à Claude NACHIN pour sa lecture attentive
J'ai tout d'abord tenté d'aborder ce travail de mise à l'écrit dans le cadre de la formation de superviseur, comme une mise en mots, en articulation de concepts abordés en formation et qui venaient résonner/raisonner avec ma pratique de travailleur social. J'en vins rapidement à observer que cette mise en articulation, cette conjonction-de-coordinations de concepts appliqués à la pratique ne viendrait en aucun point dire quoi que ce soit de mon positionnement quant à la fonction de superviseur que j'envisage d'exercer.
J'ai choisi de présenter mon écrit comme une errance à travers l'équivoque signifiante, une rêverie, sans plan précis, ni méthode, confiant dans mon désir de me laisser la chance de me surprendre au risque de m'égarer parfois sur des chemins moins bien tracés, peut-être inexplorés, pour mieux revenir au point précis où se noue l'énigme.
Raconter une histoire, telle était la consigne, la règle du « je » que Joseph ROUZEL nous proposait dans le cadre de cette formation.
Puis un jour, en fin de semaine 2, au cours d'un tour de table dont l'objet était de faire le point sur l'avancement de nos réflexions concernant la monographie, m'est revenue spontanément cette phrase prononcée à l'endroit d'une collègue qui me questionnait sur mon parcours artistique. Je lui répondis : « je ne sais pas ce qui se passe, depuis le début de la formation, je n'ai plus rien écrit ! », rien de plus, j'étais alors bien avancé !
Joseph ROUZEL de me suggérer : « eh bien, écrivez le ! ». Pendant plusieurs semaines, je tournais autour de ces mots : « Je n'ai plus rien écrit, je n'ai plus rien écrit ... ».
Semaine 3, Lydia LEDIG nous parle du dispositif de « La passe », proposé par LACAN. Nous visionnons ensemble le film « Tous les matins du monde » d'Alain CORNEAU, émouvant, bouleversant. Je prends à mon compte le concept de transfert, dont j'esquisse les contours, dans mon propre récit, mon éprouvé, plus que par n'importe quelle théorie, ça me parle. Mais toujours pas la moindre bribe d'idée à partir de ma réflexion de départ concernant la monographie.
En rentrant chez moi, sur la route, je laissais divaguer mes pensées sur ce point quand me revint la phrase entière dont j'avais tronqué le début : « je ne sais pas ce qui se passe, depuis le début de la formation, je n'ai plus rien écrit ».
Ce je ne sais pas ce qui se passe, qui avait été se loger, bien caché dans un petit recoin de mon inconscient, m'était soudain apparu comme l'évidente trame de ce travail : Ce qui se passe, c'est bien là l'objet du positionnement du superviseur. Qu'est ce qui se passe dans la parole, qu'est ce qu'on se passe quand on parle ? Je remettais ainsi en lien, ces éléments dissociés dans leurs signifiants : la passe définie par LACAN, le travail du transfert dans « Tous les matins du monde », j’entends également ce signifiant comme un passage de la jouissance au désir. De quoi peut-on ou non se passer. Et au nom de quoi, au nom de qui peut-on passer quelque chose de ce dont on ne peut pas se passer et qui - comme le dit LACAN - ne cesse pas de ne pas s'écrire ?
Ramenant ainsi au travail de superviseur : qu'est ce qui se passe dans l'espace de supervision, quel est ce « trésor des signifiants » que l'on se passe afin d'en faire à la fois un objet commun et propre à chacun, que chaque participant pourra « faire à sa main » ? L'équivoque du signifiant ce qui se passe permet de dégager quelque chose qui aurait à voir avec l'objet @, « ce » qui se passe dans un mouvement, à la manière du bâton de parole.
« Le bâton de parole inspiré de rituels amérindiens qui signifie que celui qui le prend a quelque chose à dire et qu'il demande écoute, attention et respect. Le bâton de parole signifie aussi que la personne ne sera pas interrompue, il n'autorise pas à parler sur l'autre. Il m'autorise seulement à parler de moi dans le registre du témoignage d'une idée, d'un ressenti, d'un fait, d'un sentiment, d’une croyance ».
En lisant ces mots de Jacques SALOME4, je pensais immédiatement à l'instance clinique proposée par Joseph ROUZEL comme cadre, comme outil de travail dans la séance de supervision.
Pour que ça (la parole) se passe, il faut bien que cette parole puisse être tout d'abord déposée, sans crainte d'être interrompue, coupée, contredite. C’est le premier temps, le temps de la mise en récit par un des participants, et le deuxième temps, celui des retours des participants. Le troisième temps, celui de la «conversation», de l'échange, est le temps de la parole qui se passe entre celui qui expose une histoire, les membres du groupe, le superviseur. Dans ce qui se passe le superviseur devra être particulièrement attentif et disponible aux transferts multiples qui s'opèrent, la constellation transférentielle comme la définit Pierre DELION5.
Il en va de même pour les processus parallèles (Isabelle PIGNOLET de FRESNES6), qu'est ce qui se passe, autrement dit : qu'est ce qui se transfère quand l'histoire qui est en train d'être racontée vient se rejouer entre les participants de l'espace de supervision ?
Pour que quelque chose se passe, il faut que le sujet puisse se séparer de sa propre parole, cette parole qui fait que nous sommes des êtres manquants, des sujets désirants, des sujets barrés, divisés.
Ce qui se passe, c'est bien là l'énigme qui est posée, la question qui reste ouverte. Ce pas-sage de la jouissance au désir.
Privé de la jouissance de l'objet perdu à tout jamais, le sujet parlant, le parlêtre exposé par LACAN devient un sujet désirant.
Dans la sphère professionnelle, malmenée aujourd'hui par la machine néocapitaliste au travers de la folie de l'évaluation, l'espace de supervision est bien cette « part de rêve » telle que Claude ALLIONE7 la définit, nécessaire aux travailleurs sociaux pour que « quelque chose » se passe dans l'institution.
Ce qui se passe, c’est également la production d’éléments nécessaire à la « digestion psychique »
définie par BION8. Cette production d’éléments est fonction de la fonction sans
laquelle l'institution meurt. « Une institution qui ne rêve plus, c'est une institution qui meurt ».
La posture et l'éthique du superviseur sont le cadre fondamental pour que cette parole se passe. Faut-il encore pour cela qu'en tant que superviseur, on ne se prenne pas pour la fonction. Avoir conscience de cette place d'exception, de Sujet-Supposé-Savoir à laquelle on nous met doit nous obliger à ne pas prendre cette place. Être le superviseur consiste à ne pas se prendre pour le superviseur.
J'en viens ici à la première partie de ma réflexion, de ma fiction :
« Je ne sais pas ce qui se passe, depuis le début de la formation, je n'arrive plus à écrire », revenant à la seconde partie de la phrase, ce « je n'arrive plus à écrire » qui vient résonner avec le début de la formation de superviseur.
Qu'en est t-il donc de la place de l'artiste et de celle du psychanalyste/superviseur ? Que se passe t-il de l'un à l'autre dont les destinées sont liées depuis l'invention même de la psychanalyse.
Vladimir MARINOV9 dans l'ouvrage - L'artiste et le psychanalyste - pose la question suivante: « N'existe t-il pas une analogie profonde entre la démarche de l'artiste et celle du psychanalyste ? »
Pour rendre compte de la différence entre la méthode suggestive et la pratique analytique, FREUD cite un texte de Léonard de VINCI : « la peinture, travaille per via di pore » c'est-à-dire qu'elle repose sur des quantités de couleurs là où, auparavant, elles n'étaient pas sur la toile incolore (la peinture serait en cela plus proche de la méthode suggestive) ; à l'inverse, « la sculpture procède per via di levare », c'est-à-dire qu'elle enlève à la pierre tout ce qui recouvre encore la surface de la statue qui y est contenue (…).
La méthode analytique ne recherche ni a ajouter ni à introduire un élément nouveau, mais au contraire, à enlever, à extirper quelque chose ... »
Mais ne faut-il pas que, pour que quelque chose en soit extirpé, la matière fut auparavant posée, telle la peinture sur la toile ? L'œuvre de l'analyste n'est elle pas l'analysant lui-même ? Car : « S'il existe un Sujet-Supposé-Savoir mis en la personne de l'analyste, l'association libre, c'est le savoir supposé au sujet analysant, pas à l'analyste, LACAN y insiste après FREUD », écrit Colette SOLER10 dans son livre intitulé : LACAN, l'inconscient réinventé.
De même, le transfert se manifeste entre l'artiste et le spectateur qui est l'analysé de l'œuvre. Dominique SUCHET11 dans le même ouvrage affirme quant à lui que « Le désir du créateur d'être connu et compris est contrebalancé par la peur d'être découvert et contrôlé, ce qui le rend ambivalent tant envers les matériaux de ses créations qu'envers son public ».
Pour Philippe PORRET12, les analysants, lorsqu'ils sont artistes, souhaitent bien souvent préserver leur art de l'analyse, craignant souvent d'en perdre l'élan, la source, la puissance... Les artistes évoquent peu le lien de leur création à leur histoire, l'engagement de leur corps dans une pratique esthétique, leur effroi à s'y risquer.
L'artiste aide la psychanalyse dans la mesure où il l'amène à se dépasser.
C'est bien là que se situe mon oubli premier dans « je ne sais pas ce qui se passe ». Cet oubli qui est parti tout droit se loger dans mon inconscient afin de ne pas avoir à toucher à la substance du travail artistique. Voilà pourquoi je n'ai jamais travaillé cette question en analyse. Et si le simple fait d'évoquer la chose venait en conditionner le meurtre ? Et si mettre au travail la structure même de l'objet pulsionnel venait à en engendrer le trépas ? Il y a dans le travail de l'artiste quelque chose de l'exhibition de sa jouissance que le public vient contempler, pour retrouver quelque chose de sa jouissance propre. Cette jouissance est sublimée dans la production artistique mais il y a passage de la jouissance au désir par l'intervention d'une fonction tiers.
Dans sa définition de l'acte créateur, Constantin BRANCUSI fait référence non seulement au sentiment de toute puissance, mais aussi au sentiment d'une souffrance masochiste insoluble : « Dieu pour créer, roi pour commander, esclave pour faire ». 13
C'est là pour moi le point d’achoppement entre le travail artistique et la démarche analytique. Le but de l'artiste n'est-il pas la jouissance à travers la création dans la recherche de cet objet perdu qui de toute façon n'existe pas ? Pour FREUD, l'écrivain est un enfant qui joue, à savoir qu'il crée son propre monde. Puis dans la rencontre avec son public, l'artiste se prend pour le créateur, dans ce sentiment de toute puissance, il se prend pour la fonction.
Il y a là pour moi une limite que le superviseur ne peut, ne doit pas franchir, c'est de tenir le discours du maître.
Se prendre pour le Sujet-Supposé-Savoir, voilà l'écueil sur lequel le superviseur ne doit pas se laisser entraîner par les courants de sa créativité.
Car il y a bien une forme de créativité dans le travail analytique. La créativité, en creux, du superviseur, est de favoriser chez les sujets en supervision le surgissement de leur créativité, qu’ils en prennent conscience dans le groupe et que le formateur puisse parfois ponctuer son émergence, en particulier quand le sujet doute de lui ou quand le groupe réagit dans une position agressive, dévalorisante, de jalousie fraternelle.
L’écrivain ou le peintre qui créent doivent nécessairement être égocentrés, à l’écart des autres, même de leurs plus proches, et ne retourner vers eux qu’une fois le travail, ou une étape du travail finie. Le formateur met sa psyché au service du groupe - dans une position analytique de groupe - sa créativité dans sa fonction consiste à permettre l’épanouissement de celle des sujets en formation, il doit être hétérocentré.
Pour Jacques ANDRE14 : « L'œuvre d'art, celle qui nous saisit et dont l'énigme vaut bien plusieurs voyages, dit à celui qu'elle séduit ce qu'il ne sait pas de lui » . S'il est un mot de la théorie psychanalytique qui tente d'établir un pont entre l'objet de la psychanalyse et celui de l'art, c'est certainement celui de sublimation. La pulsion « sublimée » lorsque son mouvement est dérivé vers un but non sexuel et socialement valorisé.
Quelle serait alors la fonction tierce dans le travail artistique ? Cette tiercéité bien établie dans le travail analytique est la fonction de superviseur.
Le superviseur par le travail de contrôle, la théorie psychanalytique trouve cette forme de triangulation qui viendrait borner le maniement des mouvements transférentiels. Il y a pour moi, dans la création artistique, un passage qui ne se fait pas dans le passage, dans ce qui se passe de la jouissance au désir.
Voilà le sens de mon oubli et l'énigme reconstituée : « Je ne sais pas ce qui se passe, depuis le début de la formation, je n'arrive plus à écrire ».
Ce qui se passe est bien de l'ordre du désir, un désir étayé par la formation de prendre cette place de superviseur et dont le passage de la jouissance au désir était primordial et évidente. Peut-on alors tenir les deux places dans deux sphères distinctes et nécessairement clivées puisqu'elles ne peuvent coexister ? Dans le domaine artistique, quelque chose ne s'inscrit pas dans le registre du manque, il existe dans l'œuvre et dans la rencontre avec le public une complétude qui ne laisse pas de place pour que la parole circule. Comme dans le jeu du taquin ou la pièce manquante permet que les autres pièces puissent se déplacer, pour que quelque chose se passe.
De nombreuses œuvres (BANCUSI par exemple) en témoignent, également dans le spectacle vivant qui sont est une fiction de l'œuvre en quelque sorte, le jeu des rappels auquel se prêtent public et artistes sont la marque de ce manque que l'on veut toujours combler : « une autre, une autre!) » crie le public et l'artiste telle Narcisse dans son propre reflet ne s'en lasse pas et s'en laisse conter (compter).
Le superviseur quant à lui doit être l'incarnation permanente de ce manque, pour que « la question reste ouverte » pour que la parole se passe et qu'émerge une élaboration à la fois individuelle et collective à partir des signifiants.
Cela me remet en mémoire cette histoire d'origine indienne que nous avait narré Joseph ROUZEL15 :
« C'est l'histoire de trois aveugles qui avancent à tâtons et tombent sur quelque chose. Le premier dit que c'est un serpent; le second qu'il s'agit d'un arbre et le troisième d'un rocher. Quelle est cette chose qui est tout à la fois un serpent, un arbre et un rocher? C'est un éléphant. Le premier a touché la trompe, le second la patte et le troisième la panse. Quelle est la condition pour arriver à reconstituer l'éléphant à partit d'éléments aussi disparates? J'en vois deux: d'abord qu'aucun ne lâche sur sa propre perception et ensuite qu'aucun ne lâche sur l'écoute de la perception d'autrui. »
Ce qui ne se passe pas, c'est cette peur de la perte. Cet accès immédiat et solitaire à une jouissance narcissique faisant persister l'illusion d'un objet @ pas tout à fait perdu. L'accès au désir ne se fait qu'à condition d'accepter la perte.
Ce changement procède bien d'un déplacement du discours du maître au discours de l'analyste produisant de ce fait la chute de l'objet @.
L'artiste, en position de S1 ne lâche sur rien, c'est la condition même de son existence.
« Nous devons apprendre, en tant qu'êtres humains à nous contenter d'ersatz, qui valent bien l'objet originel, qui de toutes façons n'a jamais existé » écrivait FREUD16 dans une lettre à Ferenczi.
J'ai alors la sensation dans ce cursus de formation d'avoir heurté de plein fouet ce dont je n'avais auparavant pas osé m'approcher, de peur de faire un faux pas. La posture du superviseur, se situe dans l'écoute et la mise en travail autour des signifiants en particulier du signifiant maître.
Cette posture vient attaquer celle de l'artiste qui dans son passage à l'acte (même si celui-ci est un passage à l'acte écrit ou verbal) ne veut rien entendre des éléments inconscients qui sont venus structurer son appareil psychique.
La fonction créative dans l'analyse, par l'éprouvé « à même son corps » vient faire naître et alimenter le désir, et en même temps tuer la fonction créative artistique. C'est bien là que survient la perte. On dit souvent de l'analyse qu'il faut que ça coûte, c'est peut être bien là que ce passage de la jouissance au désir me coûte, en cette perte de créativité sur le versant artistique.
Ainsi, dans ce qui se passe, et qui appartient au passé est ce qui ne se passera plus. Ce manque-à-jouir auquel il me faudra résister tel Ulysse qui parvînt à résister aux sirènes et à leur pouvoir de séduction en faisant couler de la cire dans les oreilles de ses marins pour qu’ils ne puissent pas entendre les sirènes tandis que lui-même se faisait attacher au mât du navire, et quand il demandait à ses marins de le détacher, ils devaient serrer les liens encore plus fort. Ainsi Ulysse put écouter leur chant sans se précipiter vers elles malgré la tentation.
A quels appels devrais-je résister si ce ne sont ceux de la jouissance, à quoi dois-je me résigner si ce n'est au rappel incessant de ma propre castration. Qui opère une coupure de ce qui (me) dé-passe.
Que cette perte qui s'opère dans ce travail d'écriture et me laisse à jamais manquant, sujet de l’incomplétude, sujet du désir.
Mais Ulysse dans son entreprise n'était pas seul, son équipage (le mot équipage est d'ailleurs la racine de ce qui sera plus tard nommé l'équipe), qui, protégé par la cire qu'Ulysse a fait couler dans les oreilles des marins viendra à son tour soutenir (et d'ailleurs contenir au sens propre du terme) Ulysse resserrant les liens qui le tiennent arrimé au mât.
Le superviseur est quant-à lui seul maître à bord, alors à quoi se raccrocher ? Qu'est ce qui viendra faire tiers, tenir lieu de holding dans cette épopée au passage souvent sinueux et parsemé de récifs aussi saillants qu'inattendus ?
Cette position d'exception, par essence inconfortable où la parole doit se frayer un chemin au milieu des signifiants afin d'éviter le passage à l'acte, le passage en force. De cette expression « ça passe ou ça casse », restent les conséquences désastreuses de quand « ça casse » dans l'espace de supervision. Telle est la responsabilité de celui qui tient le gouvernail, qui tient le cadre.
Voilà peut être un des éléments de ce holding, un cadre que le superviseur se bricole, faisant « l'outil à sa main », à force d'expérience et d'échanges avec des pairs (et aussi des (noms du) pères !). Le superviseur fait ainsi partie de ceux qui se passent, dans des espaces de pensée, d'élaboration individuels et collectifs. Et puis l'indispensable travail d'introspection de ce qui se passe dans le passage de la place d'analysant à la place d'analyste.
C'est un peu l'esquisse de travail qui vient se glisser dans ce passage à l'écrit.
Joseph ROUZEL nous fît commande de ce travail non pas comme un examen de passage, mais plutôt comme une façon de mettre en acte ce qui s'écrit, d'éprouver la posture de superviseur « à même son corps ».
Si le travail d'analyse est un travail de subversion de la parole, pour qu'elle circule, le superviseur se doit de faire ce pas de côté, d'opérer ce déplacement de sa propre parole. Et comment mieux se détacher, se séparer de notre parole qu'en passant par l'écrit. Comment mieux repérer « ce qui se dit dans ce qui ne cesse pas de ne pas se dire » si ce n'est en l'écrivant.
J'en reviens à mon échange avec Joseph ROUZEL :
- « je n'ai plus rien, rien écrit depuis que je suis en formation »
- « eh bien, écrivez-le ! »
- « Je l'ai déjà écrit. »
- « eh bien ré-écrivez-le, puis relisez le … ! »
Et voilà qu'après avoir remis l'ouvrage sur le métier, surgit l'énigme, là où je m'y attendais le moins : « je ne sais pas ce qui se passe, je n'ai plus rien, rien écrit depuis que je suis en formation ».
L'énigme apparaît toujours dans l'après-coup. On ne peut pas se séparer de sa propre parole lorsque l'on est en train de parler.
Le réel, nous dit Jacques CABASSUT17, « c'est l'impossible à symboliser, à penser, à vivre, à parler... » Le réel, c'est le réel : en cela l'art et la psychanalyse sont logés à la même enseigne. Toutefois pour appréhender ce réel, l'artiste va s'appuyer sur l'imaginaire ; l'analyste sur le symbolique.
L'un va invoquer l'imaginaire de la langue, lalangue comme l'écrit LACAN (faisant allusion à la lallation, du latin , lallare qui désigne le fait de chanter « la, la »). L'autre le symbolique de langage. L'inconscient est structuré comme un langage disait LACAN. L'un va invoquer l'image de la mère, l'autre le nom du père.
Pour FREUD, L'insuffisance de l'art tiendrait dans son incapacité à représenter la réalité « non modifiée ». C'est bien là la marque de l'imaginaire que de représenter une réalité modifiée, façonnée par l'inconscient qui viendrait isoler certains fragments, détruire les rapports gênants.
Ce qui se passe se situe alors dans un déplacement d'un rapport à un imaginaire de la langue, voué à l'im-passe vers un travail qui se situe dans le registre du symbolique, du langage. Qu'en fût-il, de si futile pour moi dans ce rapport à l'art que d'occulter ce nom-du-père ? De l'occulter au sens premier jusqu'à choisir un nom de scène JeMy (je-my), et revoilà Narcisse qui ne se lasse de contempler son reflet !
Voici le chemin que j'ai choisi d'emprunter dans ce passage de la position de l'artiste à celle du superviseur, de l'imaginaire au symbolique en passant par le trou du réel. De la langue maternelle au langage du (des) nom(s)-du-père. D'être celui par lequel la parole peut passer, se passer, jusqu'à ce que le groupe se passe … du superviseur.
Mais si ce qui se passe est une articulation de la pulsion vers le désir, qu'en est-il exactement de ce désir ? Quelle est la structure même de ce désir qui vient alimenter ma posture en tant que superviseur ; et surtout, qu'est ce qui ne se passe pas dans le travail artistique vient se passer dans le travail analytique ?
Tout comme la fonction de superviseur, la position de l'artiste sur scène est bel et bien une place d'exception.
J'aurais tout aussi bien pu envisager d'incarner ces deux places, pas dans le même temps, ni le même espace, mais qu'est ce qui fait qu'un passage s'est imposé de l'une vers l'autre, qu'est ce qui est venu séparer, diviser, faire coupure dans cette part d'invisible (que je pensais indivisible) qui existe en moi ?
J'écrivais dans une chanson :
… j'avais vu que du noir, j'avais pas reconnu mon histoire. J'ai pas compris tout de suite, des fois on cherche, on hésite. Je suis revenu nu, vers cet inconnu cru.
C'est une rencontre, pas un hasard, une perspective pas un retard …
Voilà ce qu'il en est du jeu de passe entre la créativité que j'ai pu mettre au travail dans l'écriture de chansons, dans leur mise en voix, en scène, et la créativité que je met à l'œuvre dans l'analyse, dans ma propre analyse me permettant de mettre en jeu mon énigme. Ce travail m'a permis de mettre au travail la dimension narcissique du travail artistique.
En effet la créativité est en jeu dans le travail psychanalytique et dans le champ artistique, à ceci près que le travail analytique aura permis à l'analyste de mettre au travail ce qui l'en est pour lui de cette dimension narcissique, pour ne garder que la substance même de la créativité. Cette démarche n'est autre pour moi qu'un travail d'élaboration à partir de l'acceptation de la perte. Qu'en est-il pour moi de cette question là que je mets sans cesse au travail ? En aurais-je jamais fait le tour ?
François TOSQUELLES fait remarquer dans les représentations pulsionnelles ce qui ressemblerait à une lutte, comme aux arènes « entre le narcissisme du torero et la pulsion du taureau, et qui se termine par la mort de l'un ou de l'autre ». Mais François TOSQUELLES fait remarquer également que « TORO est une allitération ou une métathèse de OTRO, s'il est un bon taureau. Sinon le public réclame OTRO TORO. Le taureau est le discours en acte de « l'autre moi-même ». Le miroir noir et obscur où luit et s'exhibe le contour du corps dans l'habit de lumière du torero ». 18 Le cadre d'une supervision n'est certes pas superposable à la mise en scène de la corrida, mais peut parfois s'y représenter toute la dramatisation propre à ce type de mécanisme entre pulsions et narcissisme.
Voilà pour moi l'irruption de l'énigme du sujet, être parlant divisé par la parole. Divisé par sa propre parole, par l'énigme du signifiant.
J'ai longtemps pensé et soutenu dans des échanges que la psychanalyse n'était pas affaire de croyance. J'ai appris « à même mon corps », au cours de cette formation qu'il ne s'agissait de rien d'autre que de croire … en la parole. Croyant en ma propre parole, je peux avoir confiance en la parole de l'autre.
Et dans la parole, il y a de la perte. Apprendre à me séparer de ma propre parole pour être dans la parole de l'Autre. Ne lâcher ni sur ma parole, ni sur celle de l'Autre. Voilà la définition de l'éthique lacanienne : « Ne pas lâcher sur son propre désir ». Et dans le désir il y a cette perte, cette perte est même la condition du désir.
Tel est mon rôle de superviseur, qui, ayant travaillé cette question de mon côté, je peux tenter la rencontre avec l'Autre, de l'invisible de ce qui ne se dit pas, émergence de l'invisible, du sujet.
Mon oubli du départ revient donc me mettre au travail sur cette question de la perte, qu'avais-je donc peur de perdre, en chemin, de ne plus maîtriser. Je n'écrirais peut-être plus de chansons, au profit d'une créativité parfois incertaine, remise en jeu à chaque séance de supervision dans ma capacité à entendre ou non l'émergence du signifiant. Ne plus briller sur la scène, en avant, en place de Sujet-Supposé-Savoir, pour être à l'inverse en place de plus-un, celui qui doit s'effacer derrière la parole.
En ça la psychanalyse est une formidable leçon, elle nous révèle ce que nous savions déjà sans toutefois vouloir l'admettre.
Cette question de la perte s'applique au travail de supervision, amenant chaque-un à se séparer de sa parole dans un processus de castration d'une parole qui n'est pas « toute ». Cette perte, ce manque est la condition même du désir.
La production, si elle a lieu, ce qui n'est jamais garanti ni dans l'art ni dans l'espace de supervision, est dans chaque cas une œuvre d'art (ne parle-t-on pas de trésor des signifiants ?). A la différence que l'artiste sur scène ou lorsqu'il confronte son œuvre au public est seul à la produire et offre au public un objet fini, qu'il aura été le seul à élaborer. Bien sûr, chacun en aura sa perception, en fera son histoire. Mais la production en tant que telle du côté de l'artiste est un produit « clé en main ».
Du côté de la supervision, il en est autrement, le superviseur ne crée rien, si ce n'est la production de sa propre parole. Il est celui par qui l'œuvre se crée (ça crée), mais ce sont les participants à l'espace de supervision qui font l'œuvre d'art, une œuvre commune élaborée à partir de la parole de chacun et dans l'écoute de parole de l'autre. Le superviseur est celui par qui ça passe (ou parfois ça ne passe pas, ça casse, ça dépend et ça dépasse!).
Michel LAPEYRE 19 va même plus loin quand il écrit : « L'analyste, peut se dire que ce à quoi il assiste dans sa pratique, ça vaut bien un spectacle, c'est ceci : il est fait témoin, ou agent d'un passage … bien sûr, le clinicien n'est pas tout à fait au spectacle : s'il assiste, c'est au sens où il est présent et où il seconde, il est témoin et il aide le patient à faire le pas ».
Il y a bien dans l'art comme dans la supervision cette idée de faire émerger soutenir une parole qui n'est pas toute, de quelque chose qui vient border le réel, s'orienter « vers ce qui au cœur de l'expérience est le noyau du réel » 20
Dans cette parole qui n'est pas toute, il faut accepter comme le dit l'expression populaire « d'en prendre et d'en laisser », en prendre et en laisser pour finalement arriver à accepter d'en perdre quelque chose, à s'en séparer, à en laisser tomber.
Ma propre expérience, mon vécu dans la cure m'ont enseigné que pour connaître la valeur de certaines choses, il faut aller jusqu'à accepter de les perdre et d'y renoncer, il faut bien s'y faire !
Voilà alors poindre à l'horizon de cette introspection dans ce qui se passe pour moi, de questionner mon désir de : qu'est ce que je leur veux aux autres (travailleurs sociaux, soignants, animateurs …)?
De ces trois métiers décrits par FREUD comme impossibles: gouverner, éduquer, soigner -analyser, parce que l’on «peut être sûr d’un succès insuffisant», ou comme le disait Emmanuel KANT «la volonté de faire le bien d’autrui est la pire de tyrannies». Comment mon propre désir, celui qui me construit en tant que sujet vient-il s’alimenter dans la résistance au désir de l’autre? Parce qu’à chaque fois, ça rate, et que l’on ne peut que s’efforcer de rater mieux. «Que j'accompagne un sujet est une chose, mais pour qu'il aille où ? Où, si ce n'est où il le souhaite, où il le peut», dit Roland Gori21 dans « La folie évaluation ».
N’y a t-il pas là la marque du réel, qui fait resurgir le résidu de jouissance qui perdure tout au long de la vie psychique du sujet, ce résidu qui ne peut être ni sublimé, ni procéder d’aucun déplacement.
L’en-jeu de la démarche analytique et de l’introspection de celui qui choisit de prendre cette place d’analyste ou de superviseur, est, je pense, de faire couiner (LACAN) cette jouissance, pour la mettre au travail et s’en servir pour s’engager à prendre position, à s’y mettre.
Qu'en est-il de mon éthique, dans cette place que je souhaite prendre dans le circuit parfois ouvert, parfois fermé, parfois un peu bouché, encombré, opaque de la parole du sujet? Certainement d'abord quelque chose de l'ordre d'un engagement de l'avoir reçu moi-même et d'avoir la responsabilité, l’obligation, le devoir (de-voir, voire d'y voir!) d'en faire quelque chose, qui serait non pas dans la transmission d'un savoir, mais d'un témoignage d'un éprouvé, d'une praxis.
De cette expérience de la division par la parole, qui me fit advenir comme sujet barré, épreuve de la séparation par l'acceptation de la perte de la jouissance, ce bricolage intime, je souhaite prendre cette place de passeur qui par l'écoute des signifiants, favorise, impulse l'émergence d'une parole qui permet au sujet à son tour de se séparer de quelque chose de lui pour aller à la rencontre de l'Autre et peut être de son Autre.
Je reprendrais à ce titre la définition du bricolage par Claude LEVI-STRAUSS 22 : « Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées; mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos et la règle de son enjeu est de toujours s'arranger avec les "moyens du bord", c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures ».
C'est bien de cela qu'il s'agit dans l'espace de supervision, il n'est pas question d'une élaboration qui serait la somme des savoirs et des expertises de chacun, mais bien d'un travail de création d'une œuvre commune avec ce bricolage autour des signifiants. Parce que quels sont-ils ces moyens-du-bord, si ce n'est l'écoute, dans l'après-coup de notre propre parole dans la parole de l'Autre. Et de quel bord parle t-on ?
Il y a dans cette idée du bricolage, cette idée de venir faire bord, border le trou du réel, de s'approcher au plus près de ce que pourrait être ce point de vacuité, ce réel comme impossible à dire, à écrire, à penser, par lequel le sujet est déterminé ... Par son indétermination! La question de l'énigme qui permet l’émergence du sujet serait donc davantage que « qui suis-je ? », « qui fuis-je ? » ou encore davantage « qu'y puis-je ? ».
C’est bien de ce bricolage, comme dispositif que Joseph ROUZEL nous propose d’expérimenter dans l’instance clinique, d’expérimenter et d’éprouver dans notre expérience pour chacun, faire l’outil à sa main. Ce qui compte (-conte) étant bien sûr que ça se passe, que quelque chose se dépose, que la parole vienne faire séparation pour le sujet, faire «couiner» sa jouissance pour venir alimenter un espace de l’ordre de la rêverie, du désir, que cette coupure, cette division dans l’ordre du réel fasse oeuvre.
FREUD note explicitement que l'interprétation du rêve ne saurait manquer d'être « tout à fait semblable à celle qui est la condition de la création poétique ». « Le poète est une figure de l'enfant, c'est l'enfant en nous, maltraité, écrasé, étouffé, auquel le travail analytique peut, dans le meilleur des cas, redonner vie, redonner droit de cité... le petit enfant toujours présent, qui parle par la bouche du patient ». 23
À l’instar de l’analyste, l’artiste ne cesse de chercher à aller à la rencontre de l’Autre, il scrute le moindre indice de l’émergence du sujet, dans le temps, dans l’espace. J’écrivais dans un texte de chanson :
Comment ça se passe dans tes constellations Des casseroles à la Grande Ourse ? Dans cette course d’orientation Tes étoiles ont-elles la frousse ?
La vieille comtoise n’a plus le temps De tes caprices hors-logique.
Est-ce la lune et ses croissants Qui changent tes tacs en tics ?
Et où rencontre-t-on l’Autre si ce n’est dans ses peurs, dans ses doutes, au creux de ses manques et de ses manquements, dans ces fautes inhérentes au Sujet barré, au sujet parlant, au Parlêtre ?
Si psychanalyse et art ne font certes pas œuvre commune, tous deux vont dans le sens d’une créativité au service de la rencontre avec le sujet. Cette rencontre se produisant dans l’après-coup.
D’autre part, s’il est vrai qu’elles s’alimentent l’une l’autre, ce n’est certainement pas de la même place, ni avec les mêmes outils. S’il est clair que l’« outil » de l’artiste, son support c’est l’œuvre; il semble évident que du côté du superviseur, il s’agit du maniement du transfert, de cet « amour qui s’adresse au savoir ... que l’on suppose à l’Autre ».
Ainsi vaut-il mieux que cette question soit préalablement réglée du côté du superviseur, donnant à celui qui occupe la fonction cette capacité de décollage, de passer au dessus d'une dimension narcissique aliénante, une capacité de résistance à cet appel incessant, sans avoir jamais la garantie que cette question soit réglée une fois pour toutes. Ayant cette vigilance, je peux m'engager dans ce rôle de passeur, d'accompagnateur du professionnel qui, à son tour sera en capacité de régler cette question du transfert et de son propre contre transfert avec l'usager. On retrouve ici l'idée de « La passe », dispositif proposé par LACAN en 1967. L'idée de la passe était de repérer les personnes qui étaient suffisamment au clair avec leur question du transfert. Le dispositif du transfert opère bien également dans cette dimension. C'est à la seule condition que le superviseur ait travaillé la dimension de transfert de son côté et puisse ainsi échapper à la question du savoir que le travail avec les participants à l'instance de supervision pourront travailler à leur tour la question de leur propre transfert avec les personnes auprès desquelles ils interviennent.
Notes
- Jacques SALOME, Heureux qui communique, BROCHE
- Pierre DELION, Prendre un enfant autiste par la main, DUNOD
- Isabelle PIGNOLET de FRESNES, Notes de cours
- Claude ALLIONE, La part du rêve dans les institutions, ENCRE MARINE
- Wilfried BION, Eléments de la psychanalyse, PUF
- Vladimir MARINOV, L’artiste et le psychanalyste, PUF
- Colette SOLER, LACAN, l’inconscient réinventé, PUF
- Dominique SUCHET, L’artiste et le psychanalyste, PUF
- Philippe PORRET, L’artiste et le psychanalyste, PUF
- Vladimir MARINOV, L’artiste et le psychanalyste, DUNOD
- Jacques ANDRE, L’artiste et le psychanalyste, PUF
- Joseph ROUZEL, La supervision d’équipe et travail social, DUNOD
- Sigmund FREUD, Sigmund Freud , correspondance, CALMANN-LÉVY
- Jacques CABASSUT, Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel, Broché
- François TOSQUELLES, Fonction poétique et psychothérapie, Erès
- Michel LAPEYRE, Psychanalyse et création, La cure et l’oeuvre, Presses universitaires du Mirail
- Jacques LACAN, « Tuché et automaton » , Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973, Le Seuil
- Roland GORI, La folie évaluation, Editions Mille et une Nuits
- Claude LEVI-STRAUSS, La pensée sauvage, 1960, Plon
- Sigmund FREUD, L’interprétation des rêves, 1899, Broché
Concludere
Le latin concludere comporte trois traductions subtilement distinctes: conclure, contracter-s'engager, et déduire. Je profite ainsi de l'étymologie pour dégager ce qui pour moi vient prendre sens autour des signifiants dans ce travail, qui vise comme le disait LACAN à s'autoriser de soi même … et de quelques autres à exercer la fonction de superviseur.
Conclure à partir de ce qui se passe et surtout ce qui ne cesse pas de ne pas se passer dans ma démarche. Dans ce passage de la jouissance toute au désir et qui ne peut passer que par la perte qui vient faire bord au trou du réel.
Et puis s'engager, car c'est une chose d'être engagé en tant que … superviseur, encore faut-il incarner la fonction, accepter d'être ce plus-un guidé par mon seul désir, conditionné par l'acceptation du manque-à-jouir. Le superviseur doit accepter d'être dépossédé, supportant d'être tenu pour responsables des échecs des supervisions quand ça ne marche pas, alors que les éventuels succès et bénéfices seront portés au crédit des équipes. S'engager dans une éthique du sujet et du bien-parler, du respect du statut de la parole dans une culture sociétale qui baigne et se nourrit de la haine de la parole.
"Je crois qu'il faut laisser un verre aux morts...[...] - Un petit abreuvoir pour ceux que le langage a désertés. Pour l'ombre des enfants. Pour les coups de marteau des cordonniers. Pour les états qui précèdent l'enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière." 24 Pascal QUIGNARD cerne dans son œuvre, ce qui se passe par le transfert et qui ne cesse pas de ne pas se passer, d'un sujet à l'autre, quintessence même du réel, hors-sens, et en même temps constitutif du parlêtre.
Cette épreuve d'écriture d'une monographie et sa soutenance est en elle même comparable pour moi au dispositif de passe, comme l'a proposé LACAN en 1967 et qui dans son évolution a intégré la nécessité du témoignage public, l'analyste de l'école ne ferait plus un travail « théorique », mais exposerait sa passe. Encore faut-il que quelque chose se passe, se soit passé, de ce travail à partir de ma propre analyse sur un déplacement de la jouissance au désir par l'acceptation de la perte, le manque. Ce point de réel, d'impossible à écrire, à dire, qui vient pourtant faire émerger des possibles. Par quelle voie je peux « savoir y faire » avec la part incurable de mon propre symptôme et y « trans-faire », comme le dit Joseph ROUZEL, dans mon rapport à l'Autre.
Voilà également la voie qu'emprunte le superviseur dans ce rôle de passe. Comment « enseigner ce qui ne s'enseigne pas » disait LACAN dans Ornicar, comment transmettre en évitant la question du savoir ? Voici donc la troisième traduction de concludere, dans le fait de déduire, de manière quasi-scientifique (et non scientiste!) un savoir à partir d'un rapport entre une théorie et une pratique, la praxis. Traduire l'intraduisible à partir du trouage du réel.
Jean OURY dans un entretien 25 dit que pour travailler dans le lien humain, il faut être « balayeur et pontonnier ». Balayer pour tenter de rendre la moins dangereuse possible notre présence, « être le moins nocif possible », pour reprendre la formule d'Hippocrate. Et pontonnier, pour faire des passerelles qui vont de l'un à l'autre, par la parole. Telle est pour moi la tâche à laquelle je souhaite m'appliquer en tant que superviseur.
Notes
- Tous les matins du monde, Alain CORNEAU, 1991, Dialogues Pascal QUIGNARD
BIBLIOGRAPHIE
Antonio MACHADO, Campos de Castillo, éditions Gallimard 1973 pour la traduction française
Jacques SALOME, Heureux qui communique, Albin-Michel, 2003
Pierre DELION, Prendre un enfant autiste par la main, Dunod, 2011
Claude ALLIONE, La part du rêve dans les institutions, Encre marine, 2005
Wilfried BION, Eléments de la psychanalyse, Puf, 2004
Joyce McDOUGALL et Jacques André, Michel de M'UZAN, Vladimir MARINOV, Philippe PORRET, Monique SCHNEIDER, Dominique SUCHET, L'artiste et le psychanalyste, Puf, 2008)
Colette SOLER, LACAN, L'inconscient réinventé, Puf, 2009
Joseph ROUZEL, La supervision d'équipes et travail social, Dunod, 2007
Sigmund FREUD, Lettre à Sandor Ferenczi, Calmann-Lévy, 1996
HOMERE, L'Iliade et l'Odyssée
Jacques CABASSUT, Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel, Broché, 2009
Michel LAPEYRE, Psychanalyse et création, La cure et l'œuvre, Presses universitaires du Mirail, 2010
Jacques LACAN, “Tuché et automaton”, le séminaire, livre XI, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973
Roland GORI, Alain ABDELHAUSER, Marie-Jean SAURET, La folie évaluation: Les nouvelles fabriques de la servitude Editions mille et une nuits, 2011 Claude LÉVI-STRAUSS, La Pensée Sauvage, Plon, 1960
Sigmund FREUD, L'interprétation des rêves, Broché,1899
Sigmund FREUD, L'inquiétante étrangeté, essai, Folio, 1919
François TOSQUELLES, Fonction poétique et psychothérapie, Érès, 2003
Antonino FERRO, Psychanalystes en supervision, Érès, 2010
Pascal QUIGNARD, Tous les matins du monde, Broché, 1993
Nouvelle revue de psychanalyse “La cause du désir” n°83 – Comment ça se passe?, Navarin, 2013
Yannick GUILLAUME
Superviseur… mais quand même….La traversée d’un ailleurs Mon chemin vers la supervision.
« Il avance, guidé par la question posée et se doute bien qu’il n’y a pas de réponse, mais
seulement d’autres questions.26 »
Le contexte
Au delà des formations initiales en alternance, l’association où je suis salarié en tant que formateur est sollicitée par les établissements pour animer des ateliers de supervision ou d’analyse de la portique, (tiens c’est drôle le premier mot avec faute de frappe que j’ai écrit c’est portique à la place de pratique…, je m’interroge, porter, porter quoi ? porter qui ?...)
Première promenade à la frontière de la supervision.
J’ai eu l’opportunité de travailler pendant un an avec une équipe d’une association. Ce travail a été réalisé par le prisme de la prise en charge à l’accompagnement et a permis de poser une réflexion éthique sur la pratique. Cette question éthique, nous l’avons partagé et mise en tension avec l’équipe de cette institution. Ce point d’interrogation a permis de réfléchir sur nos pratiques, et de re-questionner le sens du « boulot » en tentant de répondre cette fois ci plus précisément à la question du désir d’accompagner et ou de se former.
Je dis nous, car moi aussi, je me suis posé des questions et remis au travail notamment sur ma façon d’agir en m’appuyant sur les travaux de Donald Schon 27 qui développait cette idée que le praticien réflexif se prend pour objet de sa réflexion, qu’il réfléchit à sa propre manière d’agir, de façon à la fois critique et constructive.
Critique car, il rompt avec la tentation de la justification ou de l’autosatisfaction, pour se mettre à distance pour comprendre.
Constructive, car son but n’est pas de flageller, mais d’apprendre de l’expérience, de construire des savoirs qui pourront être réinvestis dans les situations et des actions futures. Il propose aussi de ne pas se cacher la part de l’inconscient pratique et de travailler sur les limites de la prise de conscience.
Donc, je me suis mis au « boulot » comme on dit pour utiliser les savoirs théoriques ou procéduraux ; non pour les appliquer à la lettre, mais comme grilles de lecture des situations et des postures énoncées. Cette posture réflexive c’est à dire à la fois d’apprentissage, d’auto-observation, d’autodiagnostic.
.
Après tout, ce travail introspectif, comme le dirait Charles Aznavour « je me voyais déjà en haut de l’afyiche » j’étais prêt à être superviseur…. (Avec ma valise de théorie).
IV) Premier voyage au cœur de la supervision.
Pour faire suite à ce travail, une autre association partenaire a voulu conduire une coopération avec mon établissement, basée sur une approche de supervision. Cette association ayant eu connaissance de mon intervention auprès de l’institution dans la partie précédente, voulait que j’intervienne en personne. L’objectif du travail était d’y voir plus clair dans leur relation avec les usagers. Au-delà d’une certaine satisfaction narcissique, je me suis dit « une demande à moi pour y voir plus clair, c’est un comble moi qui suis myope… »
Le projet a été fait, des rencontres se sont produites pour élaborer cette demande et les attentes, et un planning d’intervention en est ressorti….
J’allais donc intervenir comme « Super-viseur »…
« Mais quand même »…Le terme me semblait hautement militaire, à la limite des personnages de bandes dessinées en plaçant le sujet dans une position de spécialiste, de super héros, d’invincible ….Super...mais quand même, lorsque je me regarde dans le miroir introspectif, je vois bien que je ne suis pas un super héros avec « vison laser et tout » comme Superman, ou plutôt je vois mal puisque je suis amétrope. En plus, je sais bien au fond de moi que je ne suis pas superviseur, mais j’ai des bagages…. je me disais je le sais bien… mais quand même, j’allais m’engager sur ce chemin…
Dès la première séance, avec l’un des groupes, je me trouve dans une situation compliquée. En effet, devant le refus d’un éducateur de travailler des situations, je me retrouve à jouer le « maître », à jouer de mon savoir, à sortir mes « bagages », pour garder le cap de la séance.
Mais rien n’y fait, ça n’accroche pas, il n’y a pas de lien, que des transgressions faites aux règles, les résistances fonctionnent à plein de tous les cotés, les défenses narcissiques du groupe, les miennes s’entrechoquent ; les zones de vulnérabilité professionnelle ne sont pas explorées et explosent en transgressions, attaques et tentatives de prise de pouvoir ….des plaintes collectives fusent. Dans cette configuration, je me trouve à transgresser les règles, les limites. J’étais dans l’impasse, les coordonnées de mon travail et de mon écoute étaient bouleversées et paralysées.
L’évolution de la séance était telle que je me sentais désorientée dans l’application de mes théories. Mon discours était peu convaincant, mon discours faisait semblant 28, je tenais bon mais quand même... Tantôt, mes théories me semblaient peu appropriées, tantôt elles éclairaient des points insignifiants de la situation et d’autre part ce qui démolissait ma pensée c’était le climat interrogateur et d’inquisition des éducateurs au cours de la séance.
Plus tard, je me suis dis que toutes ces manifestations de résistance céderont certainement lorsque j’aurai garanti les limites d’un dispositif protecteur du narcissisme de chacun. Je le comprenais. Mais quand même, j’étais bien déstabilisé. Mon savoir ne suffisait pas à être superviseur.
Rénlexion et analyse.
La prégnance des manifestations d’opposition au travail clinique dans la séance par un éducateur m’amène à me questionner sur mon ressenti. En quoi cet éducateur n’a pas permis au groupe de fonctionner selon la mission de superviseur qui m’était confiée ?
Ma première réaction a été de me dire : quand même, « on ne me la fait pas à moi », je suis formateur. Si cet individu a résisté à se mettre au travail que je lui ai proposé en tant que superviseur, je lui en ai balancé des bagages théoriques, j’en avais à lui apprendre.
Je savais que j’avais un savoir, mais quand même, je me suis trouvé bien déstabilisé au point d’espérer que cet éducateur soit absent à la prochaine séance. De part son attitude, il avait remis en cause ce qui représentait pour moi les bases de mon savoir faire, bases nécessaires mais non suffisantes comme je commençais à le saisir.
C’est l’intensité du ressenti qui a permis de par mon introspection de comprendre qu’il s’agissait là de mouvements transférentiels.
Ayant pu tirer au clair les sentiments qu’il avait mobilisé en moi, j’ai pu prendre de la distance et analyser la situation.
Cette crise est apparue comme une mise en scène dans la situation de supervision de ce qui se joue dans l’institution. L’éducateur se plaint d’être à l’écart, se sent exclu de l’équipe et finalement il engendre chez moi une attitude qui vise effectivement à l’exclure, du fait qu’il empêche le groupe de fonctionner…Cela me fait penser au mécanisme d’identification projective tel que Kernberg 29 le présente caractérisé par :
6 La tendance à continuer de ressentir la pulsion tout en la projetant sur l’autre ; 7 La peur de l’autre qui est ressenti comme sous l’influence de la pulsion projetée ; 8 Le besoin de contrôler l’autre, qui provoque souvent un comportement qui valide la projection. Ainsi, alors que la projection est basée sur la structure du moi dont la défense est le refoulement, l’identification projective dépend d’une structure basée sur le clivage ou la dissociation archaïque.
Une difficulté du contre-transfert provient de l’utilisation de défenses archaïques. Dans l’identification projective, la personne projette les représentations indésirables du soi et des objets afin de les éliminer, et les aspects désirables afin de les conserver. Il tente alors inconsciemment de provoquer le superviseur afin qu’il réifie ses projections pathologiques. Comme ce mode de défense peut évoquer des états affectifs puissants chez le superviseur, il est particulièrement difficile de recevoir les projections de la personne tout en les modifiant de façon thérapeutique.
Mon hypothèse de compréhension serait que cet éducateur projette sur moi superviseur, le rôle de celui qui vient le juger et remettre en cause son fonctionnement, le persécuteur. L’attitude qu’adopte l’éducateur au cours de la séance à savoir son opposition à mettre au travail une étude de cas, à monopoliser la parole déniant la position subjective des autres m’amène à souhaiter qu’il ne soit plus présent à la séance suivante, validant ainsi sa projection. La réflexion autour de cet épisode du contre-transfert m’a permis de sortir de ce mécanisme.
Mais un peu plus tard je suis interpelé à la suite de la lecture des séminaires clinique de Bion30 « Bion dit que le contre transfert, est un terme technique et comme cela arrive souvent, le terme technique s’use, devient comme une pièce de monnaie usée qui a perdu de sa valeur ». Théoriquement, le contre transfert est la relation transférentielle qu’a l’analyste, sans le savoir vis-à-vis du patient. Bion précise qu’il n’y a une seule chose à faire avec le contre transfert, c’est l’analyser. C’est là me semble t-il, pour Bion, une manière de déloger les analystes ou les superviseurs d’une place dans laquelle ils peuvent s’être installés de façon inamovible, bien ancrés dans de confortables certitudes.
Si ces situations cliniques extrêmes font toujours épreuve, et constituent une énigme interpellant sur les plans théoriques, méthodologiques et cliniques, elles me convoquent là fondamentalement où je ne voulais pas aller, c'est-à-dire sur mon propre contre-transfert, sur mes sentiments inconscients et aussi la question du savoir ; pourquoi j’éprouve des sentiments de colère de frustration à l’égard de cet éducateur, et je me demande qui je suis dans le transfert, pour que l’ éducateur ait réussi à me faire occuper cette place du père ou de la mère dont on sait comment la mettre en colère ou en souffrance.
Pourtant je commence à comprendre que toutes les réactions affectives suscitées par et vis à vis du groupe ou d’un des membres constituent une source importante d’information, interrogeant les processus conscients ainsi que les plus obscurs sur ceux du coté de l’inconscient.
Mais ces « formations de l’inconscient »31 sont produites sous l’influence des signifiants du groupe et ou de l’éducateur qui parle, c'est-à-dire dans le transfert, dans un processus dynamique, et souvent via le « mécanisme de l’identification projective »32 .
A ce propos, toujours dans Séminaires Clinique, Bion évoque une réflexion qui m’interroge toujours et qui complète mon regard sur ce qui peut se jouer dans une supervision et dans un groupe. « C’est que quand quelque chose vient à l’idée d’un superviseur ; ce n’est pas du contre transfert puisqu’il est inconscient, mais une association d’idées et que ce qui compte, c’est le moment ou cette idée a surgi et non la culpabilité de ce travail de mémoire ».
C’est en comprenant ainsi se qui ce joue que je peux aider le groupe ou l’individu à ne pas répéter d’interactions pathologiques. Par contre, si je n’avais pas accepté ou compris mes pensées et mes sentiments envers cet éducateur je risquais de les nier ou de m’en décharger dans un passage à l’acte. Réfléchir sur cette situation et sur les réactions qu’elle a suscitées en moi m’a permis de distinguer ce qui provient du transfert et ce qui correspond à quelque chose de réel.
Cette réflexion montre combien il est vital que le superviseur s’interroge sur son rapport d’une part avec le cadre qu’il a institué et d’autre part avec ses affects qu’il engage en supervision. Certains diront que c’est la banale question du travail du superviseur face à sa contre attitude, ou son contre-transfert.
Face à cette situation vécue, je me dis que si à nouveau cette personne revenait sur l’inutilité en montrant de la résistance à l’exposition d’un cas …, il peut être intéressant, là de revenir sur la première séance, et de pointer ce qu’elle a transféré dans le groupe, ce qui se joue pour elle au niveau de l’institution à savoir monopoliser la parole, imposer aux autres son point de vue, bloquer la libre expression des autres participants et au bout du compte empêcher que le travail d’analyse autour d’un cas clinique ne s’accomplisse.
Je sais aussi que comme le souligne Wilfrid Bion, l’écoute idéale est celle dépourvue de toute mémoire et de tout désir qui ne soient appelés par la situation présente. Si cette position est compromise, le superviseur doit faire attention à ce que le contre-transfert ne soit pas en train d’entraver son travail. Il risque de se rendre aux séances avec une idée préconçue de ce qui doit se passer, ne laissant aucune place à l’émergence d’information nouvelle (…) Il peut se sentir aliéné de ses propres fantasmes et associations et ne pas s’intéresser à la personne. Il peut aussi avoir vaguement conscience des efforts qu’il fait pour rejeter ces états affectifs intenses et se sentir obligé de prendre certaine mesures.
Ainsi, lorsque je sors ou que je dérive de mon rôle, je me dis qu’il est probable que le contre-transfert soit en jeu et l’important est d’en comprendre quelque chose ; une compréhension qui peut surgir plus tard, aux détours d’une autre séance.
Au travers le fil de ma réflexion, il apparait que le superviseur peut reconnaître le contre-transfert à l’aide de différents indices : les actions, les fantasmes, les sentiments et les pensées.
Si je m’appuie de nouveaux sur les travaux de Kernberg je peux déduire que le contre-transfert se réfère à toutes les réactions affectives du superviseur vis-à-vis de l’autre. Il est toujours question d’une rencontre singulière qui se noue entre deux personnes, différentes de ce qui pourrait être avec deux autres et qui mérite d’être questionnée pour avancer pour mieux comprendre, et non pas pour juger.
De quoi a-t il peur. Le « bon professionnel » est-il celui qui reconnaît qu’il ne sait pas, plutôt que celui qui pense savoir…. ?
De quoi ai-je peur moi le soi disant « sachant » qui ne lâche rien de la théorie pour faire avancer la séance…?
Je vais devoir re-chausser mes lunettes encore et encore pour mieux regarder le sujet en face de moi, pour mieux écouter ce discours qui fait lien dans une analyse de situation, dans une institution, ou dans un groupe.
Mettre ses théories en poche, et parcourir la réalité de la rencontre…
Après cette expérience, je sens au plus profond de moi qu’il y a quelque chose qui cloche, quelque chose qui m’implique dans le registre de l’imaginaire, quelque chose en moi dans la difficulté du transfert, quelque chose qui m’enferme sur l’enchantement de la rencontre, quelque chose qui me fait construire des murs de savoir imaginaire. Autrement dit, je sais qu’il faut aller vers des régions plus obscures, de passer d’une parole vide essentiellement imaginaire à une parole pleine, une parole vraie 33
Il s’agit dit Lacan, que « le sujet découvre progressivement à quel Autre il s’adresse véritablement, quoique ne le sachant pas, et qu’il assume progressivement les relations de transfert à la place où il est, et où il ne savait pas d’abord qu’il était. » A ce stade que dire, à part cette phrase de Boris Vian34 « y’a quelque chose qui cloche là dedans, j’y retourne immédiatement »…… !
A ce point de ma réflexion, j’en réfère à Freud et un article de 1938, qui deviendra par la suite « le clivage du moi » 35 qui dit :
« Je me trouve dans l’intéressante position de ne pas savoir si ce que j’ai à dire doit être regardé comme quelque chose de familier depuis longtemps et évident, ou comme quelque chose d’entièrement nouveau et ahurissant ».
A ce lieu de tangage de ma pensée, il m’est venu l’idée de réfléchir non pas seulement sur le transfert à l’œuvre mais sur mes résistances et mes « ça va de soi ».
J’ai donc décidé de m’engager dans un processus de formation de Superviseur afin d’y voir encore plus clair ou moins clair tout dépendra si je me place en face du soleil ou sur le côté pour mieux voir ; voir peut être l’autre qui est en face de moi.
D’abord, je me suis re-questionné sur le pourquoi je voulais y voir plus clair, non pas y voir à travers comme le ferait superman, mais seulement y voir plus clair dans toute cette friche effectuée en amont, simplement y voir plus clair avec ou sans mes lunettes.
La formation comme bouée de sauvetage
Alors, voilà j’arrive en formation de Superviseur fier comme un « bureau de tabac » avec un tonne de théories et de savoirs. Et là, tout au long de la semaine quelques petites phrases qui me bouleversent, qui me déstabilisent, qui m’interrogent sur mon désir ?
[…] « Il manque toujours un sous pour avoir un franc ». […] « Accepter de donner à voir quelque chose de l’ordre du manque ; là où on est castré. »[…] « Faire psychologue ou formateur pour protéger qu’on est castré (métier de celui qui sait, […]c’est une protection pour éviter de se mettre au travail …) » […] « De la place qu’il occupe ; la place d’exception » […] « Le savoir nous accorde un crédit d’emblée ce qui gène un travail sur le Transfert » […] « Ecouter au de là du récit, l’énigme se présente, on donne à voir le manque d’entrée de jeu ». […]
Toutes ces petites phrases cumulées à mes angoisses de « sachant » caché par le masque du savoir, me déstabilisent et me questionnent sur cette fonction que j’occupe au quotidien.
Je sais bien que je suis démasqué dans mes affects, dans mon contrôle et dans mes pulsions au plus profond de moi, mais quand même…
De plus les collègues stagiaires énoncent des situations transférentielles vécues durant leur travail et comment ces situations les ont bousculés. J’entends encore les voix, les regards, les attitudes, les silences…. et là ça me bouscule, ça me trouble, ça me questionne, je perds mes mots, j’ai le cœur qui bat, les idées qui s’entrechoquent, mon contre transfert et ma place sont mises à l’épreuve.
Le retour, au nil de la pensée…
Un Vendredi, dans le TGV qui me ramène vers le nord j’ai une drôle d’impression de ne plus savoir, de trop en savoir, de quoi faire de ce savoir, de ne plus être en lien, d’être divisé.... C’est à ce moment là que surgit cette impression d’être quand même vraiment embarrassé.
J’étais dans une vision imaginaire du savoir, j’avais répudié la réalité du doute du non savoir. Cette pensée qui m’agite et s’accompagne d’une petit phrase qui tourne en boucle dans ma tête « je sais bien, …mais quand même …»
Et j’ai comme une drôle d’impression, l’impression d’être embrouillé.
Cette impression tient à la nature même du sujet nous dit Octave Mannoni, 36, elle se présente sous une forme typique de notre embarras et nous fait employer la formule :
« Je sais bien que….mais quand même…. Cette formule qui tourne dans ma tête, je l’interprète à ce jour dans ce sens : je sais bien qu’il faut lâcher prise avec le savoir pour me laisser « traverser » par le transfert … mais quand même je ne vais pas renoncer à mon savoir qui me protège… ».
Cette formule « je sais bien, mais quand même » ne nous parait pas toujours aussi surprenante tellement nous y sommes habitués, mais moi, elle m’a surpris car si j’avais voulu m’accrocher au je sais bien… en m’efforçant de me débarrasser du mais quand même, je tendrais vers une duplicité préfigurant un vague clivage du moi. Je ne pouvais donc pas m’appuyer sur ma meilleure moitié du je sais bien…. et venir à bout du mais quand même… car plus la situation tourne dans ma tête et plus je m’aperçois qu’il n’y a de « mais quand même »… « Qu’à cause du je sais bien »…. Par exemple, je suis sur qu’il faut que je lâche prise pour avancer dans mon travail de superviseur pour me laisser traverser par le transfert, je le sais, je le dis, mais quand même…
On peut croire à ce stade que c’est de l’ordre du refoulement, je peux me contenter de l’idée mais Octave Mannoni nous livre que l’inconscient est trop loin, pour ainsi dire trop épais il y a trop d’épaisseur entre la conscience et l’inconscience. Or le « mais quand même » n’est pas inconscient.
Il s’explique par le désir ou le fantasme qui agissent comme à distance et c’est bien là en fin qu’il me faudra arriver : quel est mon désir ou mon fantasme de devenir superviseur ?
Pourtant théoriser ma pratique est essentiel, si non c’est du fantasme, mon fantasme pour remplir les trous. (Moi si j’étais à votre place, moi j’ai vécu ce, je vous comprends…)
La théorie pour se détacher de son histoire et de ses prés jugés communs.
Dès lors, d’autres interrogations me sont apparues : peut être pour me permettre un temps de réflexion sur ma pratique en lien avec une introspection personnelle et professionnelle, peut être pour savoir vraiment si ce métier d’accompagnement relève du désir ?
Vers une problématisation de la supervision.
Mais un certain nombre d’interrogations me brûlent les lèvres ; je les posent en leur état, ça vaut ce que ça vaut, mais cela a le mérite de placer le débat sur la supervison, notamment comme métier de l’impossible ou presque : … Que faire avec le sujet ? Que faire avec le désir de faire lien… ?. Quelles sont en effet les enjeux de cet accompagnement des équipes?, Comment se manifeste le désir dans une séance ?, comment est pensé une séance, sur quel manque ? Analyser, ça veut dire quoi en termes d’éthique ?
Plus encore : « Quelle est cette volonté puissante qui fait que je me mets une fois de plus à essayer de me former et de réfléchir sur ma place et à ce que Lacan énonçait an 1972 « L’objet de la psychanalyse n’est pas l’homme, c’est ce qui lui manque, non pas manque absolu, mais manque d’un objet ». Ce n’est pas le pain rare, c’est la brioche à quoi renvoyait une reine en temps de famine »37
À ce stade de toutes ces interrogations émerge une question : « Faire superviseur est-il un métier de désir ?».
Désirer, c’est peut-être se poser la question : Qu’est ce que tu fous là ? C’est toujours ce que disait François Tosquelles38, lorsqu’il démarrait une réunion avec les éducateurs. Aujourd’hui, j’ai fait mienne cette phrase et c’est ainsi que je commence toujours mon travail en essayant de situer ce « boulot » comme métier impossible, mais ouvrant des possibles…
C’est une véritable difficulté, car on à faire à des équipes en souffrance, des équipes non fécondes et qui comme le soulignait WR Bion39 : dans ces métiers il faut savoir accepter le doute et le non savoir. Cette capacité négative, il la définissait comme « la capacité qu’un homme possède s’il sait persévérer dans les incertitudes, à travers les mystères et les doutes, sans se laisser aller à une recherche fébrile des faits et des raisons ».
Alors c’est peut être cela le savoir faire à développer dans la construction du métier de superviseur ?
Comme le précise Joseph Rouzel lors de la formation de superviseur ; « D’accepter d’être pris par surprise dans la rencontre de l’autre et de ce qui lui arrive. »
Aujourd’hui, je pense que c’est la capacité particulière de me détacher ou de renoncer à certains de mes intérêts narcissiques, afin d’entendre l’autre dans sa dimension de sujet noué dans le transfert. C’est peut être cela qu’être superviseur, renoncer à son savoir de maître pour faire lien … ce n’est pas le savoir qui prime mais ce qu’un sujet peut en faire. Il conditionne l’éthique dans le travail du superviseur car il ne faut pas perdre de vue que ce métier est complètement inscrit dans la rencontre avec l’autre.
Or, les théories de la sociologie de l’action et notamment celle d’Alain Touraine 40 ont mis en évidence que dans toute relation, il y avait toujours un « dominant » et un « dominé ».
Il s’agit donc d’être très vigilant à cette domination qui est inconditionnellement toujours en jeu dans toute relation. Dans une relation saine, les dominants et les dominés changent de posture au fur et à mesure des échanges et des situations, mais cela ne reste possible que si la domination de l’un ou de l’autre n’est pas impérieuse (sinon elle écrase toute relation).
Donc il m’a fallu réfléchir sur le manque, le langage, l’autre, le transfert, la frustration, les signifiants, l’objet, le désir et le lien….Ce lien entre ma capacité d’empathie et mon renoncement à cette notion d’emprise et de pouvoir, de savoir pour me permettre d’être à l’écoute et accompagner l’autre sur les chemins du réel, du symbolique et de l’imaginaire afin de renouer le sujet et pouvoir donner du sens.
Les professionnels parlent de leurs liens, de leurs ruptures, de leurs difficultés à tisser des liens ou à les maintenir d’une façon un peu durable. C’est aussi l’occasion d’aborder leur difficulté à les dénouer, même lorsqu’ils sont devenus insupportables, voire ravageant.
Aujourd’hui, il semble que le métier de superviseur implique la notion de chute des identifications pour dévoiler la vacuité du sujet. Le superviseur doit réfléchir sur le signifiant qui a marqué un point du corps. Il doit aussi offrir un cadre contenant et fiable, ne pas se prendre pour celui qui viendrai combler le manque de savoir. Autrement dit : tout simplement, soutenir, cette position du « non savoir », mais s’appuyer sur le « savoir d’être là à travers la parole ». Il faut laisser causer les personnes, ce qui donne un effet et on suppose une cause sur cet effet qui fait causer qui produit un effet, etc … Soutenir la présence d’exciter de chacun à travers la parole.
Ce travail, on l’appelle le travail invisible. Ce n’est pas une partie visible, palpable, mesurable quantifiable. C’est un vrai travail d’analyse qui va permettre de produire du signifiant. Par exemple « ah avec ce gosse j’en peux plus, je prends une claque à chaque fois » la claque : voila par exemple un signifiant sur lequel le superviseur peux s’arrêter pour faire avancer la parole ; ou bien quand par exemple un éducateur parle d’une personne handicapée qui parle de sa grande souffrance, et qu’il ne peut pas l’écouter dans l’instant car son dos lui fait horriblement mal : le dos ! Encore un autre signifiant pour s’appuyer (c’est aussi la vocation du dos) comme un point de capiton du langage ce point de capiton dans le discours du sujet, qui est ce moment historique qui lui fait « intégrer » son histoire, en produisant un sens nouveau41. ….
Cet acte de saisir le signifiant, il faut savoir le faire, car saisir le point de capiton, est une notion nécessaire pour le superviseur vu le décalage signifiant/signifié pour situer, ou s’imaginer situer, l’intention, de signification qui semble avoir été à l’origine du discours, l’intention qui aurait mobilisé le signifiant.
Le superviseur doit aussi saisir un regard, une main qui tremble, un objet « tripoté » dans la séance, un sourire, d’entendre comme l’énonçait François Tosquelles, qu’être là est aussi une création, et non une passivité.42
Il est important donc de bien considérer que dans l’acte de professionnalisation à l’accompagnement, c’est la personne toute entière, dans les fondements même de sa personnalité qui est concernée.
Chaque personne en formation est l’agent de son propre changement et le résultat doit être une contribution à l’évolution de la qualité de sa posture, de sa fonction et du système institutionnel sans lequel elle exerce.
Le Travail d’écoute autour des situations éducatives évoquées avec des équipes est parfois difficile. En effet elles sont parfois impuissantes à comprendre les nouages du transfert et elles ne sont pas comme voudrait nous le faire croire « le législateur
41 Le séminaire de Jacques Lacan : Livre 23, Le sinthome , éditeur seuil, évaluateur » incompétentes à comprendre des situations embrouillées. Il me semble que celles-ci sont encombrées par des relations contre transférentielles les étouffants. Ces relations qui serrent trop le lien et comme le dit François Tosquelle le lien ça rassemble, mais parfois ça étrangle….
Regarder de plus près les enjeux de la relation, insister sur l’implication de chacun dans un travail de la parole lui-même qui va nous positionner dans nos propres positions subjectives, dans des processus inconscients, bref comme le précise Joseph Rouzel « ce sont les échanges eux-mêmes qui sont soignants et formateurs en tant que tels »43
Voilà une réponse aux raisons pour lesquelles j’ai choisi de regarder le sens de mon « boulot » à travers la loupe de la super-vision pour exprimer avec les équipes le pourquoi ils ont souvent choisi ce métier.
Pour ne pas conclure
L’imaginaire du groupe prévaut dans les jeux relationnels alors qu’un travail à partir de la position subjective de chacun est tout à fait possible lorsque les éducateurs sont présents à eux-mêmes et donc à l’écoute des effets de transfert.
Dans ma pratique de superviseur, l’axe de travail principal est celui où la différence interroge par son énigme singulière, les membres de l’équipe un par un et ensemble non pas en tant que groupe, mais comme un collectif.
Il ne s’agit plus pour moi d’être le ou un sachant comme la couverture d’un cahier mais d’être dans le cahier dans la marge certes, mais d’y être…. et ainsi de ne pas être dans un discours basé sur le savoir mais de maintenir la parole vivante. De ne pas me prendre pour l’objet qui manque à l’autre. Peut être réfléchir un peu plus sur le savoir qui est en nous c’est déjà cela, et ce n’est pas si mal.
Aujourd’hui, ma philosophie s’inscrit dans la lignée de pensée du Middle group, des indépendants comme Winnicott et Balint pour qui un analyste, dès lors qu’il s’engage dans la voie de la pratique psychothérapique est libre de décider de ses identifications ultérieures, voire de ses obédiences, sans leader ni esprit dogmatique.
Je suis plutôt en accord avec la pensée de Winnicott, et comme le souligne Arnold Stewart, j’essaye de construire mon travail et ma pensée à l’image des groupes des indépendants : « Il ne s’agit pas, en tout état de cause d’élaborer des systèmes théoriques parfaitement cohérents, car de tels systèmes servent trop souvent à évacuer le doute, les faits et les observations qui n’y trouvent pas leur place ».44
Peut être cette méthode en vaut elle une autre, en d’autres termes c’est en partie pour cela que le regard de Kenberg ou de Bion sur les notions contre transférentielles légèrement différentes de leur point de vue me permettent d’avoir plusieurs points de visées afin de ne pas m’enfermer dans une pensée étroite et intransigeante.
Mais aujourd’hui et à travers la lecture des lettres de Winnicott 45, celles-ci me disent bien comment me libérer de l’emprise de la classification, avoir le gout de l’action expérimentale qui favorise l’essor de la pensée, en somme prendre le risque du « geste spontané » autrement dit comment aborder le métier avec du désir….
Voilà, ce que je voulais dire succinctement sur le « je sais bien » du processus de la supervision que j’ai mis au travail.
Mais quand même… un nouveau trouble surgit en moi : « plus j’en sais, moins j’en sais … »
Comme le disait Alinsky en préambule de ce dossier et à fin de boucler cette traversée, je rependrai les propos de Bion qui disant : « tout expérimentés que nous soyons, nous ne savons en fait que bien peu de choses. Nous commençons à savoir que nous ne savons pas ? C’est déjà quelque chose ».
Ah j’oubliais!
Le savoir ça donne à voir ce que je veux que l’on voit de moi. Maintenant je sais que ce savoir, n’est qu’avoir dans lequel je me suis fait avoir, sur mon histoire. Cette histoire qui donne à voir mon espoir d’être un homme que l’on voit, que l’on perçoit, qui existe dans sa voix et dans sa voie……
Yannick Guillaume
BIBLIOGRAPHIE
7 Alinsky S. (1971), Manuel de l’animateur social, Paris, Éditions du Seuil,
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9 Bion W .R , (1987) , Séminaires cliniques, collection Ithaque,
10 Chauvière, M. (2011), L’intelligence sociale en péril : chemins de résistance et propositions,
Paris, Editions la découverte.
11 Collectif d’auteurs, 1989, la thérapie psychodynamique des personnalités limites collection psychiatrie ouverte, édition PUF,
12 Chelma, P, (2010), expérience de la folie, La criée Reims ères,
13 Deligny F. (2004), Graine de crapule, suivi de, Les vagabonds efyicaces, et autres textes, Editon Dunod,
14 Freud, (1938) "Le clivage du moi dans le processus de défense" 1-trad. R. Lewinter et J. B.
Pontalis, in Nouvelle revue de psychanalyse, 2, 1970.
15 Harold Stewart « filigrane printemps, volume 14, numéro 1, 2005,
16 Le séminaire de Jacques Lacan : Livre 23, Le sinthome , éditeur seuil,
17 Lacan J. (1978), Le séminaire II (1954-1955), Paris, Editions le seuil,
18 Lacan, J (1981) Séminaire., Livre III, Les Psychoses collection du champ Freudien, éditeur seuil,
19 Lacan, J (1998), Le Séminaire, Livre V, Les formations de l'inconscient, texte établi par J-A
Miller, Seuil,
20 Lacan , J (2001), « Réponse aux étudiants en philosophie » 1966, in Autres écrits, Paris, Editions Le Seuil
21 Mannoni. O, (1969), Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre scène, éditions du seuil, Paris,
22 Michaud G, (1977) La Borde, un pari nécessaire, de la notion d’institution à la
psychothérapie institutionnelle, Paris, Gauthiers-Villars, Interférences,
23 Schon Donald, (1994), Le praticien réylexif ; à la recherche du savoir caché dans l’agir
professionnel, Collections formation des maitres, Les éditions Logiques,
24 Oury, J, (site de la Borde) intervention de tours interview de Catherine Marty, « liberté de circulation et espace du dire »
25 Touraine A. (1973), « La société invisible », Paris, Editions Le Seuil,
26 Winnicott D. (1975), Jeu et réalités, Collection Folio édition Gallimard,
27 Winnicott, D, (1989), lettres vives, collection connaissance de l’inconscient, éditions Gallimard TASSIN Claude
Notes
- L’invisible, Entretien avec Jacques OURY, 2002, Nicolas Philibert
- Alinsky S. (1971), Manuel de l’animateur social, Paris, Éditions du Seuil »
- Schon Donald (1994), Le praticien réflexif ; à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel, Collections formation des maitres, Les éditions Logiques.
- Le semblant humain n'est pas semblant de quelque chose, "ce semblant, c'est le signifiant en lui-même" (leçon 1 J Lacan). Le semblant désigne un signifiant qui n’est pas comme les autres. C’est celui qui peut apparaître comme fondateur…
- Collectif d’auteurs, 1989, la thérapie psychodynamique des personnalités limites collection psychiatrie ouverte, édition PUF,
- Bion, 1987, Séminaires cliniques, collection Ithaque
- Jacques Lacan, 1998, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l'inconscient, texte établi par J-A Miller, Seuil, Paris,
- L’identification projective est en psychanalyse le fait de projeter sur un objet des caractéristiques du soi pour s'y reconnaître. L'identification projective peut devenir un mécanisme de défense pathologique qui consiste à prendre possession de cet objet (qui peut être une personne) dans une tentative de contrôle et d'annihilation de cet objet dont les caractéristiques propres sont alors niées. Cette notion est introduite par Mélanie Klein en 1946 dans le cadre de la relation mère enfant, pour identifier un phénomène réunissant identification (se reconnaître, comme dans un miroir) et projection (faire endosser ses sentiments refoulés à un élément extérieur). Bion développera d'ailleurs l'idée que l'identification projective est un mécanisme structurant autorisant la capacité de penser... Il distingue clairement cette identification projective normale d'une identification projective pathologique.
- Lacan J. (1978), Le séminaire II (1954-1955), Paris, Editions le seuil,
- Boris Vian « la java des bombes atomiques »
- Freud "Le clivage du moi dans le processus de défense" (1938), 1-trad. R. Lewinter et J. B. Pontalis, in Nouvelle revue de psychanalyse, 2, 1970.
- O.Mannoni 1969, Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre scène, éditions du seuil, Paris
- Lacan J. (2001), « Réponse aux étudiants en philosophie » 1966, in Autres écrits, Paris, Editions Le Seuil
- C'est un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle, mouvement qui, de Saint-Alban à La Borde, a influencé fortement la psychiatrie et la pédagogie depuis la moitié du XX e siècle . L'hôpital cesse d'être le lieu où l'on est soigné (et enfermé !) pour devenir le lieu par lequel on est soigné.
- Bion WR, psychanalyste britannique, s'est intéressé à la psychose. Il a également été un pionnier de la psychothérapie de groupe et de la psychanalyse groupale. (1970)
- Touraine A .1973, « La société invisible », Paris, Editions Le Seuil,
- Patrick Chelma (Sous la direction) de 2010, expérience de la folie, La criée Reims ères,
- Parole de Joseph Rouzel lors des regroupements de la formation de superviser septembre 2012
- Harold Stewart « filigrane printemps, volume 14, numéro 1, 2005,
- D.Winnicott, 1989 lettres vives, collection connaissance de l’inconscient, Paris, éditions Gallimard,
Approche psychanalytique et résistances...
Où pourquoi un processus de pensée peut « se gripper » dès lors qu'il intègre une approche psychanalytique.
INTRODUCTION
...VERS LA FORMATION DE SUPERVISEUR...
Etape «
pourquoi pas une formation de superviseur ?»
J'envisage donc de bénéficier de la formation de superviseur... La retraite approchant et la motivation à poursuivre mon activité actuelle se réduisant chaque jour, cette fonction de superviseur m'apparaît en quelque sorte comme le seul moyen de valoriser et d'utiliser la « substantifique moelle » de mon expérience du travail d'infirmier en psychiatrie auprès de différentes populations souffrant de troubles pour l'essentiel psychotiques, et de cadre de santé auprès d'équipes chargées de les « prendre en charge ».
Il s'agirait, par le biais de la supervision, de participer à dénouer quelque chose de ce qui se passe dans ces groupes afin de le « fluidifier » et de le « mettre au travail » …
Etape «
Prêt pour la formation... mais prêt à endosser cette fonction ? »
La formation de superviseur développée par Joseph ROUZEL au sein de PSYCHASOC s'adresse à des professionnels issus du terrain ayant au moins 5 ans de pratique dans le champ social, n'ayant pas cette expérience et issu du secteur sanitaire, mon inquiétude est cependant vite apaisée par une réponse de Psychasoc me précisant que mon cursus et mon expérience d'infirmer en psychiatrie m'ouvrent les portes d'accès à cette formation.
Je me sens à ce moment presque légitime pour aborder cette formation et par la suite ce travail de superviseur. Mon expérience des équipes surtout du secteur sanitaire, et dans une moindre mesure médico-sociales, m'ont permis de repérer combien était indispensable la volonté et la tentative de compréhension des mécanismes mis en jeu dans la multiplicité des relations interpersonnelles qu'exige leur travail au quotidien.
Mais invalidant quelque peu cette « presque légitimité » (je me reconnais la légitimité de vrai professionnel de terrain, et supporte de n'être ni psychologue, ni psychiatre, ni en position de superviseur...), subsiste une sorte de « handicap »; je garde dans un coin que la « légitimité suprême » appartient aux psychothérapeutes et aux psychanalystes et je ressens comme « handicap suprême » de ne m'être jamais engagé dans un travail personnel de type psychanalyse ou psychothérapie.
Etape « Rencontre avec le groupe et les intervenants et immersion dans ce travail de formation
»
La première session confirme que je ne me suis pas trompé d'adresse, l'orientation psychanalytique des intervenants et le type de travail que nous allons faire colle tout à fait avec ce que je j'attendais, encore faudra-t-il que je puisse réellement me mettre au travail et dans la continuité...
La première session me rassure un peu quant à ce que je considère comme
mes handicaps et je me sens soulagé d'avoir pu l'exprimer lors de la séance de régulation, et la réponse avec un humour bienveillant d'Isabelle PIGNOLET DE FRESNES y est pour quelque chose, associée à la bienveillance du groupe.
C'est à partir de là que va se poser la question de la monographie.
...EN CHEMIN VERS LA MONOGRAPHIE...
Entre la première et la deuxième session, je me retrouve (et ce sont bien les termes qui conviennent !), dans mon fonctionnement habituel : j'attends le dernier moment pour me mettre au travail. Une idée se profile concernant le thème de la monographie : que suis-je venu chercher dans cette formation, que pensais-je trouver dans cette fonction de superviseur que je ne trouve pas dans mon travail d'encadrement d'une équipe au service d'un soin psychiatrique ? Ne vais-je pas retomber sur les mêmes difficultés et quelles sont-elles ?
Mais la deuxième session approche et il est temps de s'y préparer... j'entreprends donc de lire l'article de Jean-Pierre LEBRUN « Autorité, Pouvoir et Décision dans l'institution »46 sur lequel nous devons travailler lors de la deuxième session. Le texte « me parle », les situations me ramènent à des expériences vécues et bien que pour des raisons que je pense profondes (mais pas explorées) je résiste habituellement à tout ce qui s'inspire du travail de Jacques LACAN, je relève dans ce texte des éléments qui m'apparaissent utiles dans la poursuite de ma réflexion autour de la spécificité de la place de superviseur. J'ai à ce moment l'impression que s'amorce un travail... mais cet enthousiasme cède vite et une fois de plus je ne vais pas plus loin dans mon travail de réflexion et d'élaboration autour des enseignements de LACAN.
Cependant, peu de temps après, j'entreprends de lire l'article de Joseph ROUZEL « Les trois temps de l'instance clinique en supervision »2.
Le déclic : il a lieu en lisant le début de l'article de Joseph ROUZEL
« Prolégomène I: la pensée » :
« Je me préparais à intervenir à propos de supervision. Je me préparais, mais je n'avais rien préparé. Puis la grippe m'est tombée dessus, comme une voleuse. Et la pensée s'arrête, toute occupée à se défendre contre la yièvre et le mal venu d'ailleurs. Évidemment les tenants du discours médical diront que c'est une histoire de virus envahissant; mais moi qui suis pris dedans je m'en fais une autre idée, plus fantasmatique, de mon corps tressé de mots: ça grippe quelque part et ça m'agrippe.
Puis la yièvre baisse un peu. Je monte dans la garrigue au-dessus de chez moi, avec mon chien Ki Tan, crachotant, toussotant, éructant. Je viens de terminer un livre qui m'a conquis: Limonov d'Emmanuel Carrère. Il vient d'obtenir le prix Renaudot 2011. Limonov est un personnage éblouissant : petit truand issu d'un milieu populaire en Russie on le retrouve poète maudit à Moscou, larbin à New York, fasciste en armes en Serbie, gourou d'un groupuscule qui yinit par faire du bruit en Russie, le parti national-bolchevik, ce qui lui vaut d'être jeté en prison, puis en centre de redressement, véritable goulag. La dernière fois que Carrère le rencontre il n'a plus rien, vit dans un deux pièces. Il vient d'être condamné à verser 500000 roubles pour avoir insulté Poutine et il continue. C'est aussi un romancier et poète immense. Ce qui m'a touché dans ce récit, où Carrère mouille sa chemise, c'est la vitalité bouillonnante du personnage, le désir ardent qui l'anime.
C'est en pensant à Limonov et en cheminant avec mon chien que ça m'est revenu: ça s'est dégrippé ! La machine à penser et à parler, le spracheapparat , s'est remis en marche. C'est étrange la pensée. On croit penser, mais on est... pensé. Il faut un trou, une énigme, une question imprévue, une rencontre avec une œuvre, un livre, un autre pour que ça se (re)mette au travail. Ce point vide est vraiment le foyer central de la pensée, mais aussi, nous l'allons voir, de l'exercice même de la supervision. Le superviseur se doit de soutenir ce point vide, et cela consiste à y être sans y être, à mettre en œuvre la fonction, sans se prendre pour la fonction. Encore faut-il déyinir clairement cette fonction et l'objectif poursuivi dans le dispositif. Faute de quoi l'espace de supervision se transforme rapidement en dépotoir, bureau des pleurs ou annexe du bureau syndical! »3
«Puis la grippe m'est tombée dessus, comme une voleuse. Et la pensée s' arrête, tout occupée à se défendre […] ça grippe quelque part »4: la réflexion que cela déclenche en moi c'est immédiatement « et bien moi, je n'ai pas besoin d'avoir la grippe pour m'arrêter de penser ».
« ça s'est dégrippé ! La machine à penser et à parler, le spracheapparat , s'est remis en marche. C'est étrange la pensée. On croit penser, mais on est... pensé. Il faut un trou, une énigme, une question imprévue, une rencontre avec une œuvre, un livre, un autre pour que ça se (re)mette au travail. Ce point vide est vraiment le foyer central de la pensée »5 : cela m'évoque ce qui s'est passé à la lecture du texte de Jean Pierre LEBRUN 6, « ça » mettait quelque chose au travail...
Joseph ROUZEL parle de cet élément qui interpelle comme d'un élément central dans la mise au travail dans le cadre de la supervision et souligne combien il est nécessaire que le superviseur soutienne ce déclencheur de la machine à penser.
...Vers notre « énigme»...
Considérons concernant notre travail, que la lecture du texte de Jean-Pierre LEBRUN, ait été le déclencheur de la machine à penser, que cette lecture ait mis en route un processus d'élaboration intra-psychique. Ce qui va constituer « notre » énigme, c'est :
Quel mécanisme va faire que ce processus d'élaboration intra-psychique va « se
gripper », s'interrompre ?
...Vers une hypothèse...
Dans ce qui arrive à Joseph ROUZEL, la grippe, élément venu de l'extérieur va engluer, gripper quelque chose du mécanisme de la pensée, il semble s'agir d'un mécanisme qui amenant à se défendre en urgence contre un élément extérieur, va inhiber quelque peu et pour peu de temps la capacité à penser.
Dans notre propre expérience et notre propre difficulté à maintenir en éveil cette machine à penser, il semble s'agir de se défendre non pas d'une attaque venue de l'extérieur, mais de se protéger de quelque chose d'interne.
Notre hypothèse sera que les mécanismes qui « grippent » le processus de pensée et d'élaboration s'apparentent à des résistances inconscientes inhérentes à une approche ayant comme référence la psychanalyse.
DEVELOPPEMENT
Résistances au processus d'élaboration intra-psychique inhérentes à une approche psychanalytique.
Nous situant dans un cadre professionnel, nous sommes amenés à faire un parallèle entre le travail d'élaboration que doit produire la supervision et celui engendré par la lecture de textes d'orientation psychanalytiques, il s'agit dans les deux cas de mettre en mouvement un processus d'élaboration intra-psychique dont doit bénéficier la pratique du professionnel. Les remaniements qui pourraient en résulter vont faire émerger des résistances qui sont celles qui font classiquement obstacle à l'accès, à la prise de conscience de représentations maintenues dans l'inconscient et liées à des pulsions.
« avec les résistances inconscientes des professionnels, résistances inhérentes à une approche orientée par la clinique psychanalytique .[…] il est naturel qu'au niveau latent, lorsque des remaniements psychiques sont à l'horizon, des résistances émergent chez les professionnels. [...] Au cours du travail, la résistance renvoie à tout ce qui s'oppose à l'accès du participant à des éléments issus de son psychisme inconscient (Laplance et Pontalis, 2002). C'est en quelque sorte une manifestation du moi professionnel qui veut maintenir éloignées de la conscience des manifestations issus de son ça. »7
Il s'agit donc d'une stratégie de défense qui va s'opposer au processus de pensée, un processus de résistance au changements qu'engendreraient une (re)connaissance de forces pulsionnelles jusque là refoulées dans l'inconscient.
« Toutes les stratégies de défense individuelles et collectives ont en commun de produire un déni de perception de ce qui fait souffrir. Donc elles ont pour principe de rétrécir, d'engourdir la capacité de penser, en vue de sauvegarder l'équilibre psychique, et la vie physique aussi. En rétrécissant la capacité de penser, elles font le jeu de l'existant. La résistance au changement, effectivement, a un pouvoir de conservation de ce qui fait souffrir, même si c'est paradoxal. Elles rendent les gens encore plus incapables de penser la transformation. »8
Même si le cadre de notre étude se restreint à certaines résistances qui émergent en dehors de la cure, elles ont à voir généralement avec une défense liée à la « maladie névrotique ».
« Il s'agit de la résistance qui vise à empêcher la révélation de désirs inconscients […] Dans ce sens, la résistance apparaît comme étant ce qui empêche d'accéder aux « vérités indésirables » et, par conséquent, à la guérison de la souffrance névrotique. »9
Le symptôme possible élément d'une stabilité subjective.
Le symptôme signe habituellement une maladie ou un processus pathologique. Pour la psychanalyse, il est attaché à l'histoire de l'individu et sera l'expression d'un conflit inconscient. Il a toujours un sens et une finalité et ce sera la partie perceptible d'un processus caché. Il acquiert une fonction dans l'équilibre psychique, c'est en quelque chose une souffrance qui satisfait, satisfaction substitutive de la sexualité refoulée. Le sujet même s'il s'en plaint, et c'est en cela souvent la base d'une demande d'analyse, tient à son symptôme.
Freud, faisant référence à une organisation psychique du type de la maladie, considère qu'elle peut, fonctionnant de manière autonome, acquérir une fonction qui va participer à la résistance aux changements, aux remaniements qui pourraient modifier cet équilibre névrotique.
« Quand une organisation psychique du type de la maladie a existé pendant un laps de temps assez long, elle yinit par se comporter comme un être autonome ; elle manifeste quelque chose comme une pulsion d'autoconservation, il se constitue une sorte de modus vivendi entre elle et d'autres parties de la vie psychique, même celles qui lui sont au fond hostiles, et il ne peut guère manquer que se présentent des occasions dans lesquelles elle s'avère être encore une fois utile et proyitable, qu'elle acquière en quelque sorte une fonction secondaire, qui redonne vigueur à son existence. »10
Mais, sans rentrer dans le cadre de la pathologie, la fonction du symptôme est à prendre en considération dans ce qui constitue l 'équilibre de l'organisation psychique . Il peut pour certains sujets participer à une stabilité subjective.
« Pourtant, le symptôme ne s'accompagne pas toujours d'un pathos, ou pas sufyisamment pour que le sujet s'interroge. Il peut longtemps passer inaperçu, où si le sujet s'en aperçoit, il peut se résigner à le supporter avec plus ou moins de souffrance, et même il peut s'adapter au point de se formuler « c'est comme ça ». Dans tous les cas, non seulement le sujet s'en accommode mais aussi il s'y complaît, il y trouve comme on dit, son compte. Pour le dire en termes freudiens, cela fait partie de sa différence narcissique. »11
Jean-Pierre LEBRUN, parlant du groupe équipe dans le cadre de la supervision : « Dans toute supervision vient toujours un moment problématique: le moment où l'équipe choisit de consentir à la reconnaissance de la césure ou au contraire de s'y refuser.[...] L'ensemble du groupe a bien entendu, le droit de préférer la modalité de jouissance autour de laquelle elle fonctionne, au prix évidemment de poursuivre la répétition des symptômes spéciyiques qu'elle a produits et des plaintes qui y sont appendues »12 Il nous apparaît tout à fait possible de transposer cette analyse du fonctionnement du groupe au niveau du fonctionnement individuel. Le grippage de la machine à penser dès que s'amorce le travail n'est-il pas la conséquence de l'exercice du droit de préférer une modalité de la jouissance au prix de poursuivre la répétition des symptômes, qui constitue comme nous le remarquions précédemment un élément de stabilité, pour peu qu'ils ne constituent pas un handicap trop invalidant pour l'individu.
Michel CODDENS dans « Du symptôme au sinthome » 13 nous rappelle que le sujet qui fait une demande d'analyse croit que son symptôme dit quelque chose qu'il est possible de déchiffrer (ceci peut être tout à fait le cas du sujet qui en a pris conscience sans pour cela être dans une démarche de demande d'analyse).
« Le symptôme est d'abord un texte, un chiffre qui appelle le déchiffrage . C'est un moment de la théorie lacanienne où l'on pose que le seul décryptage du message contenu dans le symptôme sufyit à le faire disparaître »14
Mais c'est sans faire cas de la fonction de l'usage du symptôme à des fins de satisfaction sexuelle. Le symptôme a donc une fonction de procurer une satisfaction nécessaire au sujet, notion que vont intégrer autant Freud que Lacan dans leur théorisation.
« Plus tard dans son enseignement, Lacan articule le symptôme avec la jouissance car s'il est porteur d'une souffrance, il est aussi un mode de satisfaction, ce que Freud avait repéré très tôt. [...] Pour Freud, le symptôme est l'activité sexuelle du névrosé, il est une solution de compromis entre les exigences pulsionnelles et celles du moi et de la conscience. C'est une satisfaction certes, mais bien maigre en retard du prix de souffrance à payer. Et s'attaquer de front au symptôme n'est guère prudent. En effet on ne s'attaque pas impunément au partenaire intime du sujet qu'est le symptôme »15
Concernant la souffrance dans la « maladie névrotique » , François VILLA16 pointe quant il différencie névrose clinique et névrose de transfert, ce qu'il en est de ce pseudo-équilibre et de ce qu'implique comme renoncement le « choix » de persister à « se débrouiller avec le symptôme » .
« dans la névrose clinique la souffrance ressentie qui est mise en avant "écrante" la scène au point de cacher le processus dont elle résulte. Le but, que, pourtant, elle réalise, reste inconnu de la personne souffrante. La névrose n'est qu'un mouvement mélancolique atténué, où l'identité de l'objet semble relativement assurée, mais où il est impossible de savoir ce qui se joue avec lui, ce qu'il représente en réalité, ce qui s'accomplit dans l'action-symptôme »17
Le symptôme qui revient de façon régulière, devenant une partie stable
du sujet va aussi être un élément de résistance au nouveau. Le nouveau c'est une modification en profondeur de la personne tout le contraire du symptôme qui est pour le sujet la rencontre avec quelque chose de familier.
« Il est par essence une défense contre le nouveau, et la meilleure preuve c'est qu'il sufyit que le symptôme se réduise, même un peu, pour qu'émerge pour le sujet, l'angoisse, comme signal face au désir inconnu »18
Bien que faisant pour la plupart référence à la cure analytique, ces différents éléments nous éclairent sur la mise en œuvre de certains mécanismes de défense, de résistances que nous rencontrons dans la supervision mais aussi dans les processus d'élaboration intra-psychiques qui peuvent s'enclencher lors de lecture de textes d'orientation psychanalytique (lecture individuelle mais aussi travail de groupe autour de textes). Il s'agit en quelque sorte d'une intrusion dans un équilibre (même si cet équilibre peut être générateur de souffrance psychique et/ou physique), auquel le symptôme en général participe en y acquérant « une dimension positive : il est aussi ce qui maintient la santé mentale du sujet »19
CONCLUSION
Conscient d'en être resté à une approche superficielle de ces processus, je perçois combien les résistances sont restées à l'oeuvre durant ce travail et combien elles persistent et me maintiennent éloigné d'un véritable travail d'élaboration intra-psychique. L'approche psychanalytique nous amène soit à devoir se lancer dans un mouvement réel de transformation, soit à demeurer dans un équilibre et une certaine satisfaction associés à un niveau de souffrance (le « prix de souffrance à payer »20) qui à ce jour et me concernant, forment un compromis supportable.
Comme si cette approche n'avait que pour objectif de me persuader que « se
débrouiller avec le symptôme » n'était somme toute pas une mauvaise solution mais qu'elle m'amenait à devoir accepter de renoncer à une ouverture vers le nouveau.
« Une fois que s'est opérée radicalement la séparation entre jouissance et sens, le symptôme devient le reste nécessaire qui vériyie l'enjeu de l'analyse, soit de passer de comment supporter le symptôme, au symptôme comme support...du nouveau. »21
C'est aussi ce compromis, cette résignation à s'accommoder avec le symptôme (qui comme le souligne Luis Izcovich fait partie de la « différence narcissique »22du sujet) qui m'ont amené dans ce travail à laisser de coté les liens de ces résistances, de cette jouissance, avec la compulsion de répétition , la pulsion de mort, le désir, le plaisir, le narcissisme... donc je me suis trouvé encore et toujours confronté aux limites que ce type de compromis impose.
« Ça grippe » encore et toujours et je ne suis pas certain de souhaiter que « ça se dégrippe » vraiment .
Ma conclusion laisse en suspens des questionnements qui pour certains nécessiteraient une poursuite (sans pouvoir le rattraper?) de ce travail, mais surtout un investissement dans un travail plus personnel qui dépasse le cadre de notre travail.
8.1. « Mais pourquoi certains auraient un investissement libidinal de la pensée qui leur
permettrait de tenir et d'autres se défendraient par l'anesthésie de la pensée?23
8.2. Qu'est ce qui pourrait faire émerger cette « exigence vitale » qui m'amènerait à me résoudre à modifier mon « monde interne »? Des évènements qui déstabiliseraient cet équilibre et rendraient le niveau de souffrance insupportable ?
« Aucune forme d'organisation n'en vient à se modiyier de son propre chef, c'est toujours la nécessité qui contraint au changement tant du monde externe que du monde interne. Et il faut rappeler avec insistance que, même face à la nécessité, ce n'est qu'après de nombreuses et vaines tentatives de résistance que l'organisme se résout, par exigence vitale, à modiyier son organisation, et, encore, aussi peu que nécessaire. Entre deux manifestations de la nécessité, s'installe le règne autocratique du narcissisme dont les modèles sont nous l'avons dit, le poussin dans l'oeuf, le nourrisson-soins maternels, l'amibe. »24
Il me semble qu'avancer dans ce travail personnel soit un préalable nécessaire avant d'envisager une activité de superviseur...
BIBLIOGRAPHIE
OUVRAGES
LAPLANCHE Jean et PONTALIS Jean-Bertrand, Vocabulaire de la psychanlyse, P.U.F., 1978 FREUD Sigmund, « Conférences d'introduction à la psychanalyse », Folio essais n° 528, 2010.
FREUD Sigmund, « Résultats, Idées, Problèmes. Tome II 1921-1938», P.U.F., 1998.
ARTICLES
CANAVÊZ Fernanda et MIRANDA Heraldo, « Sur la résistance chez Freud et Foucault », Recherches en psychanalyse, n° 12, 2011/2, pp. 149-157.
CODDENS Michel, « Du symptôme au sinthome », En ouverture du 2ème Colloque de psychanalyse de l'Association des forums du champ Lacanien de Wallonie (Belgique), Actes du colloque du 6 mai 2006, pp. 7-10.
ROUZEL Joseph, « Les trois temps de l'instance clinique en supervision », texte qui a
servi de support pour une intervention à Colmar le 4 novembre 2011 dans le cadre d'une journée consacrée à « Analyse des pratiques et supervision d'équipes en établissements : pertinence et limites ». Journée organisée par
l'association L'OREE de Mulhouse, avec le soutien du Conseil Général du Haut Rhin.
KATTAR Antoine, « De la formation-action à l'analyse des pratiques professionnelles : une histoire d'offre, de demande et de résistances. », Nouvelle revue de psychosociologie, n° 11, 2011/1, pp. 149-160.
LEBRUN Jean-Pierre, « Autorité, Pouvoir et Décision dans l'institution ", Revue
Enfances-Adolescences (Belgique), Vol. 4, 2002/2, pp. 63-80.
LHUILIER Dominique, « Christophe Dejours, Résistances et Défense », Nouvelle
revue de psychosociologie, n° 7, 2009/1, pp. 225-234
MARC Edmond, « Le travail des résistances : entre psychanalyse et Gestalt », Gestalt, n° 22, 2002/1, pp. 49-68.
VILLA François, « La personne du psychanalyste : obstacle à la remémoration, une
résistance, une résistance à accéder à l'au-delà du principe de plaisir », Cliniques méditerranéennes, n° 67, 2003/1, pp. 172-190.
TEXTE SUR SITE INTERNET
IZCOVICH Luis, « Ce qui reste du symptôme », dans Linck5 (Textes des interventions présentées les 10 et 11 juillet 1999 sur les Versions du symptôme) site : www.champlacanienfrance.net
Notes
- LEBRUN Jean-Pierre, « Autorité, Pouvoir et Décision dans l'institution ", Revue Enfance-Adolescence, Vol. 4, 2002/2, pp. 63-80.
- ROUZEL Joseph, « Les trois temps de l'instance clinique en supervision », texte qui a servi de support pour une intervention à Colmar le 4 novembre 2011 dans le cadre d'une journée consacrée à « Analyse des pratiques et supervision d'équipes en établissements : pertinence et limites ». Journée organisée par l'association L'OREE de Mulhouse, avec le soutien du Conseil Général du Haut Rhin.
- ROUZEL Joseph, op. cit., p. 1.
- Ibid.
- Ibid .
- LEBRUN Jean-Pierre, op. cit.
- KATTAR Antoine, « De la formation-action à l'analyse des pratiques professionnelles : une histoire d'offre, de demande et de résistances. », Nouvelle revue de psychosociologie, n° 11, 2011/1, p. 152.
- LHUILIER Dominique, « Christophe Dejours, Résistances et Défense », Nouvelle revue de psychosociologie, n° 7, 2009/1, p. 228.
- CANAVÊZ Fernanda et MIRANDA Heraldo, « Sur la résistance chez Freud et Foucault », Recherches en psychanalyse, n° 12, 2011/2, p. 150.
- 0 FREUD Sigmund, « Conférences d'introduction à la psychanalyse », Folio essais n° 528, 2010, p.
- 1 IZCOVICH Luis, « Ce qui reste du symptôme », dans Linck5 (Textes des interventions présentées les 10 et 11 juillet 1999 sur les Versions du symptôme) site : www.champlacanienfrance.net
- 2 LEBRUN Jean-Pierre, op. cit.
- 3 CODDENS Michel, «Du symptôme au sinthome », En ouverture du 2ème Colloque de psychanalyse de l'Association des forums du champ Lacanien de Wallonie (Belgique), Actes du colloque du 6 mai 2006, pp. 7-10.
- 4 Ibid ., p. 7.
- 5 Ibid.
- 6 VILLA François, « La personne du psychanalyste : obstacle à la remémoration, une résistance, une résistance à accéder à l'au-delà du principe de plaisir », Cliniques méditerranéennes, n° 67, 2003/1., pp. 172-190.
- 7 Ibid., p. 182.
- 8 IZCOVICH Luis, op. cit.
- 9 CODDENS Michel, op. cit., p. 8.
- 0 CODDENS Michel, op. cit., p. 7.
- 1 IZCOVICH Luis, op. cit.
- 2 IZCOVICH Ibid.
- 3 LHUILIER Dominique, op. cit, p. 232.
- 4 VILLA François, op. cit., p. 179.
Citer ce texte
Collectif d'auteurs, « Monographies Superviseurs XIV », Psychasoc, 18 juillet 2013. En ligne : https://www.psychasoc.com/Textes/Monographies-Superviseurs-XIV (consulté le …).